Voyage d'une femme au Spitzberg

Part 7

Chapter 73,919 wordsPublic domain

Il vivait seul avec sa femme et ses enfants sur une presqu’île voisine de la montagne percée; l’hiver, il faisait des couteaux en famille, les travaux de la forge étant, comme il le faisait judicieusement remarquer, les plus égayants qu’on pût choisir dans un pays où le froid dure neuf mois; l’été, il pêchait et _jouissait du jour_; puis il avait pour grandes fêtes les passages du bateau à vapeur. Ces jours-là, il tirait de l’armoire son habit de noce en drap vert et le beau linge fin tissé par sa femme, et, remplissant ses corbeilles de ses meilleurs couteaux, il venait à bord. Pour lui le bateau était un spectacle splendide, un lieu plein d’enchantements. Voir ce grand et étonnant navire qui marchait sans voiles, sans rameurs, vendre quantité de couteaux, boire du vin, causer avec beaucoup de monde, cela lui faisait éprouver toutes les jouissances à la fois; c’était sa foire, ses étrennes, son carnaval tout ensemble, tous les plaisirs, toutes les gaietés d’une année concentrés sur quelques heures. Vers le soir, il redescendait dans sa barque, la poche lourde d’argent, la tête lourde de vin, et s’en retournait à sa maison isolée. Il remettait l’habit vert dans l’armoire en songeant déjà au jour où il l’en retirerait. Combien de gens sont à Paris qui ont tous les jours du vin, du soleil et du monde, et qui s’ennuient! Le bonheur n’est qu’une comparaison.

Après avoir dépassé la montagne percée, nous nous trouvâmes dans un bras de mer assez étroit pour avoir l’air d’une rivière. Parfois les murailles de granit de la côte se rapprochaient de manière à ne laisser au bateau que la place nécessaire pour passer. Notre manœuvre en ces moments-là me rappelait certains jeux de voltige du cirque, où l’on voit les écuyers sauter dans d’étroits cerceaux ou entre des piquets rapprochés. Le bateau était lancé à toute vapeur entre deux piliers de granit; une déviation d’un mètre nous eût écrasés comme une mouche sur ces terribles écueils; mais chaque fois nous passions au milieu d’eux avec tant de grâce et d’agilité que, après avoir légèrement tremblé, je l’avoue, j’avais fini par prendre un certain plaisir à assister à cette victoire de l’adresse sur le danger. J’aurais dû dès l’abord être parfaitement tranquille, car rien n’égale la précision et l’habileté des pilotes du Finmark. De temps en temps la muraille naturelle s’interrompait à notre gauche, et alors la pleine mer faisait irruption autour de nous avec un triomphe et une fureur magnifiques à voir.

Après avoir doublé je ne sais combien de caps, longé d’innombrables bancs de rochers, évité des milliers de récifs, le 19 juin, à quatre heures du soir, nous passâmes le cercle polaire arctique par 66 degrés de latitude nord, comme vous savez. Dans les environs du cercle polaire, les montagnes de la côte deviennent plus hautes et plus escarpées; la neige qui, près de Drontheim, apparaît par taches, envahit peu à peu toutes les pentes; la végétation s’amoindrit; à de rares intervalles, quelques bouleaux maigres et privés de feuilles montrent leurs têtes ébouriffées comme d’énormes perruques à la Louis XIV; le lichen seul accroche ses racines ténues dans les crevasses des rochers rongés par la neige.

Comme contraste à ce morne paysage, le bateau présentait l’aspect le plus animé. On s’arrêtait fréquemment dans de petites anses pour prendre ou laisser des passagers. Ceux-ci arrivaient toujours dans les meilleures dispositions, de façon que notre pont était sans cesse encombré d’une foule remuante et joyeuse. Le bateau à vapeur joue en Finmark le rôle d’omnibus; lui seul favorise les communications entre les groupes d’habitations ordinairement séparées par dix ou douze lieues d’une côte dangereuse. Les montagnes de l’intérieur sont infranchissables. Le bateau à vapeur est le lien précieux qui rapproche les habitants du Nordland les uns des autres. On voit arriver chaque année avec bonheur ce symbole de toutes les joies: le bateau, c’est la vie qui revient, c’est l’été et ses rayons bienfaisants, ce sont les amis, les douces provenances du sud, et les modes, et les nouvelles, et les romans, et parfois même les étrangers, chose encore rare pourtant.

Aussi, comme on fête le bateau, comme on le salue, comme on l’acclame, comme chaque petit port hisse vite son drapeau neuf quand il paraît, comme toute femme vide ses tiroirs pour lui rendre visite!... Pour une Norvégienne d’une position aisée, le bateau représente encore plus que tout cela: il permet le luxe suprême, si longtemps impossible, d’un voyage d’agrément. Toutes les élégantes du Nordland réservent leur toilette pour cette époque, et Dieu sait ce qu’on peut économiser ou fabriquer de belles choses en une année! On en économise tant qu’on en a trop, et, comme on n’a qu’un jour pour faire voir le soleil à tout cela, ma foi, tant pis, on met tout à la fois! Je ne voyais autour de moi que robes de soie des nuances les plus gaies, chapeaux roses, écharpes bariolées, cachemires précieux, plumes, blondes, rubans, fleurs, dentelles, marabouts; et de l’or! de l’or à profusion: au cou, aux oreilles, à la ceinture, aux doigts, dans les cheveux! Chaque femme était un mélange de portemanteau et d’écrin, un trousseau compliqué d’une corbeille. C’était fort original d’ensemble et cela avait sa couleur locale à soi; inutile d’ajouter que tous ces costumes avaient la louable prétention d’imiter nos modes. On copie les modes françaises sous toutes les latitudes. Ce qu’on rencontre d’abord dans les coins les plus reculés du globe, c’est une femme habillée à la mode de Paris. Si le coup d’œil de l’artiste est médiocrement satisfait au point de vue pittoresque, l’amour-propre national du touriste a quelque motif d’être flatté. En effet, la suprématie de la France apparaît bien complétement en voyage: nos vêtements, nos livres, nos journaux, nos pièces de théâtre se retrouvent partout; nous nous soumettons les autres nations par l’intérieur et par l’extérieur, par le costume et par les idées; nous leur donnons nos modes et nos livres, double et pacifique conquête faisant chaque année un pas à la plus grande gloire de la civilisation!

Le 20 juin, de grand matin, en interrogeant l’horizon avec la lunette marine du capitaine, le temps étant assez calme autour de nous, je vis avec étonnement la mer prendre un aspect étrange à une certaine distance. Vers un endroit d’où je ne pouvais détacher mes regards, je distinguai de grandes vagues, hautes comme des collines, accourant de tous les points de l’horizon, se précipitant les unes sur les autres avec une fureur inouïe pour disparaître comme englouties dans un abîme: c’était très-beau, très-effrayant et très-incompréhensible; je ne pouvais m’expliquer ce phénomène; je crus à une trombe et le dis au capitaine.

«Oh! ceci est une trombe permanente et éternelle, me répondit-il; c’est le plus terrible tourbillon du monde entier; c’est le _maëlstrom_; il attire les vaisseaux à plusieurs lieues de distance, et, dès qu’on sent l’influence de son courant, on est irrévocablement perdu; aussi nous tenons-nous à distance prudente, comme vous le voyez. Le maëlstrom a une antique réputation; il était redouté des anciens qui, dans leur langage imagé, le nommaient _le nombril de la mer_.»

Cette explication me rendit d’autant plus attentive à considérer ce gouffre célèbre à mesure que nous en approchions. Tout à coup, j’aperçus devant nous, directement au nord du maëlstrom, un groupe de hautes montagnes; par un hasard assez fréquent dans la mer du Nord, nous étions alors dans une zone d’épais brouillard, tandis que ces montagnes étaient entourées d’une pure atmosphère; à travers notre voile de brume, je distinguais mal leur base; mais leurs cimes de neige, éclairées par un pâle rayon de soleil, formaient une gigantesque scie blanche entamant la voûte bleue du ciel. Au bout d’une demi-heure, nous étions assez près de ces montagnes, et je savais leur nom: c’étaient les îles Loffoden; leur aspect me parut misérable et affreux. Figurez-vous une plage étroite, demi-circulaire, dont le sol est formé d’une immense alluvion de galets noirs et gris, sans cesse remués par les flots avec un bruit uniforme et étourdissant: c’est le port. Sur tous les points de cette plage s’élèvent de grands échafaudages de bois pareils à des potences, où pendent de grands lambeaux de chair livides, tordus, hideux. Les potences sont des séchoirs, et les pendus des morues. Au milieu de tout cela, il y a quelques masures, dont le bois est devenu presque noir sous l’influence du froid et de l’humidité. L’œil, pour se consoler, ne peut même pas errer autour de la plage et se reposer sur l’étendue; il rencontre immédiatement le flanc aride et sombre des grandes montagnes de granit. Ajoutez que tous les plans de ce lugubre tableau sont noirs, gris ou blancs; on n’est pas habitué à cette absence de couleur dans les œuvres de Dieu, et on en éprouve une impression étrange; ce n’est pas un paysage, c’est un immense dessin à la manière noire, ébauché par l’ange de la désolation.

Les îles Loffoden sont vraisemblablement un amas de rochers apportés pêle-mêle par l’Océan dans quelque bouleversement diluvien; dans tout le groupe d’îles, on ne trouverait pas assez de terre pour faire pousser un boisseau d’orge; mais en compensation, si tant est que des poissons compensent des épis, Dieu y envoie toute espèce de poissons, des morues surtout. Les morues apparaissent dans ces parages nombreuses et excellentes; les pêcheurs de Christiania et même de Bergen viennent aux Loffoden pendant toute la saison de pêche. C’est une dure vie que celle de ces pêcheurs. Ils font d’abord deux ou trois cents lieues avec de mauvais bateaux sur une mer des plus perfides; arrivés aux Loffoden, ils habitent de misérables huttes, où ils sont à peine garantis des intempéries; ils ont une nourriture malsaine qui souvent leur donne le scorbut; enfin, pendant leur séjour, ils exposent sans cesse leur vie dans les travaux de la pêche. Au bout de tant de périls et de peines, il y a un bénéfice qui ne dépasse jamais trois ou quatre cents francs! Et cependant ces hommes ne se trouvent pas malheureux; ils ne sont pas tristes; bien mieux, ils préfèrent cette rude existence à tout autre métier; le fils du pêcheur est toujours pêcheur; il aime sa vie sans cesse disputée à la mer, et dédaigne le sort plus doux et plus monotone du paysan, qui cultive son champ étroit et s’endort sur un plancher solide. Le pêcheur, c’est l’amant du danger, cette poésie des hommes primitifs.

Comme nous quittions les Loffoden, le temps devint affreux; un coup de vent débouqua violemment de derrière les îles et nous jeta sur le côté, en même temps que de gros nuages noirs nous couvraient d’une averse glaciale. La cabine du bateau, très-encombrée de monde, était devenue inhabitable; les sifflements du vent, les gémissements de la machine luttant péniblement contre les grosses vagues, les bruits aigus de tous les verres et de toutes les assiettes qui s’entre-choquaient, les coups sourds des ballots mal amarrés tombant les uns sur les autres, les grincements des tables, des lits, des bancs, les cris inarticulés des femmes effrayées, les grognements des malades, tout cela faisait le plus inexprimable tapage qu’on puisse rêver, l’orchestre d’un charivari tout composé de plaintes, comme il doit y en avoir en enfer. Dans les chambres, dans les escaliers, l’encombrement était nauséabond et affreux: c’était à ne savoir où se réfugier. Je trouvai la pluie encore préférable à la contagion du mal de mer, et je me confinai sur le pont, près de la coupée, d’où je regardai philosophiquement la mer jouer avec notre coquille de noix. J’eus dans mon coin une compagnie à laquelle j’étais loin de m’attendre, et qui d’abord me surprit beaucoup: ce fut celle de deux belles baleines. Je vis s’élever au-dessus de l’eau, tout près de moi, une espèce de petit monticule noirâtre, d’où sortaient deux minces jets d’eau; un peu plus loin, j’en aperçus un second de même forme: c’étaient les têtes de ces bêtes monstrueuses, dont les squelettes du Jardin des Plantes ne nous donnent guère l’idée; quoique prévenue, je fus épouvantée, tant il me semblait facile à ces énormes masses de renverser notre navire, si elles le voulaient. Elles n’eurent pas d’intention si méchante, et je suppose que la simple curiosité les attirait près de nous; elles voulaient sans doute examiner de près ce poisson à roues d’une espèce inconnue. Par moments elles s’approchaient de nous tout à fait, et je pouvais parfaitement les distinguer, malgré l’écume de notre sillage et les tourbillons d’eau qu’elles lançaient en l’air. Ce qui me frappa alors, ce fut l’insupportable odeur de leur souffle, une odeur putride, cadavéreuse et suffocante. Quelqu’un du bord me dit que cette odeur est causée par un grand nombre de parasites hideux, dont ces pauvres monstres sont dévorés tout vifs; ces parasites s’attachent à eux et leur font, particulièrement dans la bouche, des plaies profondes où se met la putréfaction.

L’explication me parait plausible; je ne saurais dire si elle est exacte.

Des baleines, mon intérêt passa à ce qui pouvait au monde former avec elles le contraste le plus complet; je m’occupai d’un bouquet; voici comment: il y avait parmi les passagers un grand jeune homme pâle, blond, mince, silencieux, contre l’habitude norwégienne, et que je voyais plusieurs fois par jour s’enfermer dans sa cabine avec une carafe d’eau; ses inexplicables et fréquents tête-à-tête avec une carafe m’avaient donné les plus coupables pensées: j’avais supposé, et je m’en accuse, que la carafe pouvait bien contenir autre chose que de l’eau. Un jour, par la porte entr’ouverte, j’eus le mot de mon énigme: le contenu de la carafe était pour un bouquet, un petit mignon bouquet de roses et de géraniums que ce jeune homme soignait depuis Drontheim avec une sollicitude d’amant ou de savant. Le jour du coup de vent, il avait, de peur d’accident, transporté avec lui sur le pont son fragile trésor, et il le garantissait de la pluie avec son propre chapeau. Malgré ses précautions, une rose s’était effeuillée dans une secousse, et il en regardait tristement les pétales pâlis, tombés sur un coin de mon manteau.

«Madame, me dit-il en assez bon anglais, ayez la bonté de ne pas remuer, afin que je les ramasse.»

Il les recueillit précieusement et les mit dans une petite boîte.

«Monsieur, allez-vous encore bien loin avec ce bouquet? lui demandai-je.

--Jusqu’à Talwig, près d’Hammerfest, et je porte ce bouquet à ma mère: il lui causera une grande joie. Figurez-vous, madame, que ma mère n’a pas vu de roses depuis dix ans; elle n’est pas Norwégienne, elle est Anglaise; pauvre mère! Comme ce petit bouquet va l’émouvoir profondément, en lui rappelant son beau pays, où il fait chaud, où il y a des rosiers en pleine terre!»

Pour un Norwégien, l’Angleterre c’est le sud.

«Mais il est bien difficile de conserver toute une semaine des fleurs coupées: n’auriez-vous pas mieux fait d’acheter à Drontheim, pour madame votre mère, un rosier vivant dans un pot? Elle en eût joui plus longtemps.»

Le pauvre garçon rougit à ma question et ne répondit pas. Je n’avais pas réfléchi, la faisant, au prix énorme d’un rosier à Drontheim: l’acquisition en eût été au-dessus de ses moyens, et il n’osait pas l’avouer.

Faute de pouvoir observer dans les cabines les élégantes d’outre-cercle polaire, sans cesse absorbées dans le mal de mer, je m’intéressai à une jeune fille qui, comme moi, restait toujours sur le pont. C’était une jeune paysanne de dix-huit ans environ, d’apparence pauvre, mais propre; elle avait de magnifiques cheveux blond clair, très-bouffants, qu’elle refoulait sans cesse avec une certaine grâce sauvage sous un petit béguin de soie noire. Elle s’était embarquée seule; elle allait à Hammerfest pour y être servante chez un négociant. Dès le premier jour, la pauvre enfant souffrit horriblement du mal de mer; la cabine des secondes places était repoussante, elle préféra rester sur le pont; elle était là isolée, pauvre, souffrante, timide; personne ne faisait attention à elle, hors un grand jeune homme vêtu comme un marchand aisé, qui se promenait tout le jour de long en large en fumant, et qui lui jetait de temps en temps un regard de pitié sympathique. Pendant le coup de vent des Loffoden, la petite étant extrêmement malade, le grand garçon se décida et se mit à la soigner de son mieux. Je ne pus suivre tous les développements de cette idylle maritime; mais quelques jours après notre quasi-tempête, j’en connus le dénoûment. Je vis le couple du jeune marchand et de la petite servante s’entretenir, tendrement appuyés l’un sur l’autre et se souriant d’un air heureux, le tout à la plus grande gloire de la morale: ils étaient fiancés; ils avaient échangé leurs anneaux d’argent; aussitôt arrivés à Hammerfest, un prêtre devait bénir leur union. Ainsi, partis étrangers l’un à l’autre, ils arrivèrent époux, et cela en huit jours! Il est impossible de mieux mener les choses, même dans un vaudeville. J’ai emporté la meilleure opinion de ce brave garçon pour qui une femme en proie au mal de mer avait pu être séduisante; j’ai vu là la révélation d’un bon cœur.

En approchant de Tromsoë (prononcez Tromseu), les écueils deviennent si nombreux et si pressés qu’on pourrait les prendre pour des troupeaux de monstres marins dont on entrevoit à fleur d’eau les écailles rugueuses; en revanche, la côte s’adoucit un peu; ces montagnes s’abaissent, les crevasses se comblent et permettent à de petits bouquets de bouleaux d’y jeter leurs racines; les mousses sont plus variées; le paysage est encore triste, il n’est plus désolé.

Tromsoë est la seule ville qu’on trouve sur la côte, outre Drontheim et Hammerfest; elle est située vers le 69° de latitude nord. Elle remonte à une assez haute antiquité; dès le XIIIe siècle, son port sûr et profond était le lieu de ralliement de tous les pêcheurs de morues et de baleines. Pendant le XVIe siècle, Tromsoë jouit d’une prospérité commerciale presque entièrement évanouie aujourd’hui, et qui lui a été enlevée par Hammerfest, ville plus moderne et entrepôt actuel de tout le commerce de la Norvége avec la Russie. Je me sers du mot ville, et je crains bien que cette expression ne vous donne la plus fausse idée des lieux dont je parle; ce sont d’étranges villes que Tromsoë et Hammerfest, et fort peu dignes de ce nom. Jugez-en: Tromsoë, c’est un port entouré de hangars de bois, et une rue, une seule rue, la Canebière de l’endroit, donnant d’un côté sur la mer et terminée à l’autre bout par un glacier; un énorme glacier vert et bleu, très-complet, très-réel, très-capable de vous engloutir sous une avalanche, si vous aviez la curiosité d’aller l’observer de trop près. Cette rue à singulière perspective est montueuse et non pavée; dès le dégel, le sol est entièrement défoncé, plein de trous remplis d’une boue noire et épaisse; on a jeté au milieu du chemin quelques grosses pierres et de longues planches, à l’aide desquelles on arrive à n’avoir de fange que jusqu’aux chevilles. Les deux côtés de cette avenue difficile sont bordés de maisons de bois revêtues de la couche de peinture rouge ou grise, uniforme invariable des habitations du Finmark; la plupart des maisons sont posées sur des piliers de bois et se tiennent en l’air comme sur des tables basses; sage précaution contre les neiges de l’hiver, mais qui produit pour des yeux français l’effet le plus bizarre. Toutes ces maisons sont habitées par des marchands: ce sont beaucoup plutôt des magasins que des boutiques; l’art d’appeler l’acheteur par les séductions de l’étalage est entièrement inconnu aux commerçants de Tromsoë; il serait du reste peu utile; il n’y a pas d’inattendu possible dans un pareil lieu, et des voyageurs tels que nous ne s’y voient peut-être pas tous les vingt ans. Quant aux voyageuses, j’eus l’honneur d’en donner le premier échantillon. Les boutiques sont donc de grandes salles, où règne un inexprimable encombrement composé de poisson salé, de fourrures et de rubans, trois objets résumant les besoins du peuple du Nordland: il se nourrit du poisson, se couvre des fourrures et se pare des rubans. Ces rubans diffèrent beaucoup des nôtres: mélange d’indigence et de luxe, ils sont presque toujours en coton broché d’or ou d’argent; ceux de soie sont très-rares et énormément chers. Tromsoë, comme toute la côte stérile de la Norwége occidentale, n’est alimenté que par les provenances étrangères; les Russes y amènent du beurre, de la farine, des eaux-de-vie de grain; les Danois et les Hollandais, des pommes de terre, du vin, du bœuf salé, des moutons, des poules, du jambon, etc. On y vit mal et chèrement; le poisson et la viande de renne seuls y sont à bas prix. A propos de viande de renne, c’est à Tromsoë qu’on me servit pour la première fois de cette venaison inconnue au café de Paris et à la Maison-d’Or. Le renne a une chair noire et tendre rappelant un peu le foie de veau, avec un assez haut goût sauvageon qui étonne le palais; c’est un de ces mets dont on médit d’abord et qu’on apprécie ensuite. Le reste de notre repas se composait de pommes de terre cuites à l’eau et d’un potage fait avec des grains d’orge et des cerises sèches nageant dans de l’eau rougie. Ce chaudeau fantaisiste abusait trop de notre appétit pour être accepté; on s’en tint au solide, arrosé de vin de Porto. Le repas était servi dans une espèce de halle de planches blanchies à la chaux, dont nous eûmes la jouissance tout un jour. Le festin et ce palais coûtèrent deux _species_ (environ onze francs) par personne; il est vrai, que sur la porte de cette maison si durement hospitalière, on avait écrit pompeusement, ou plutôt ironiquement, ces mots: _Hôtel du Nord_.

Nous passâmes un jour à Tromsoë; c’est beaucoup plus longtemps qu’il ne faut pour le savoir par cœur et avoir hâte de le quitter; je me rembarquai donc volontiers, et le lendemain nous étions à Hammerfest.

Hammerfest est entre le 70° et le 71° de latitude nord, dans une petite île nommée Hwaloë (île de la Baleine). La ville n’est pas précisément au cap Nord, elle en est distante d’environ vingt lieues; le cap Nord forme l’extrémité de l’île Mageroë (île Maigre), où il n’existe aucune habitation. Hammerfest, je vous l’ai dit, est la dernière ville du monde; les maisons y sont en bois, comme dans tout le Nordland. La pierre abonde partout dans ces contrées; mais nulle part on n’en bâtit les habitations; la pierre ne résiste pas comme le bois aux froids rigoureux de ces latitudes; elle se fend, se sépare, se désagrége même tout à fait à la longue; il faut donc que les navires apportent à Hammerfest, outre toutes les denrées alimentaires, les bois de construction et le combustible. La ville, lorsqu’on arrive, ressemble assez à Tromsoë; le port est circulaire, entouré de grands magasins qui, servant seulement d’entrepôts, sont sans fenêtres et ont d’énormes cadenas à toutes les portes: cela leur donne une grande ressemblance avec des prisons.

Le premier jour de mon arrivée, j’eus la surprise la plus complète que m’eût encore procurée mon voyage. Je m’étais établie tant bien que mal, et mon premier soin avait été de me mettre à écrire à ma mère; ma lettre finie, me sentant fatiguée, je me préoccupai de mon installation pour la nuit. J’appelai mon domestique.

«François, quelle heure est-il?

--Madame, il est minuit et quart.

--Comment, minuit! il fait grand jour; vous vous trompez, il n’est pas minuit.»

Alors François, avec la gravité d’un homme qui a la raison de son côté, alla me chercher le chronomètre, et le plaçant devant moi:

«Madame peut voir», dit-il.

Le chronomètre marquait minuit dix-sept minutes.

«A quelle heure se couche donc le soleil ici? demandai-je alors à François; vous êtes déjà venu à Hammerfest l’an dernier, vous devez le savoir.

--Mais, madame, il ne se couche pas du tout en cette saison.

--Et combien de temps cela dure-t-il?

--Depuis la mi-juin jusqu’à la fin d’août.»