Voyage d'une femme au Spitzberg
Part 6
A quatre heures et demie, on apporta sur des plateaux des liqueurs, des épices et quelques salaisons; chaque convive fit honneur à ce prologue de repas, puis on passa dans la salle à manger, où était dressée une table de quarante couverts. Le service se fit à la russe, c’est-à-dire sans qu’aucun plat fût posé sur la table chargée de fleurs artificielles, de cristaux et d’argenterie. De grandes corbeilles d’argent pleines d’oranges, occupant les deux bouts de la table, constituaient une véritable magnificence gastronomique, les ananas étant beaucoup plus communs à Paris que les oranges à Drontheim. Au moment où je prenais place près de lui, M. Riss m’offrit un gros bouquet de muguet blanc, et je fus très-sensible à cette aimable attention de mon hôte; mon voisin de droite me demanda alors si je ne trouvais pas bien étonnant de voir un si gros bouquet de cette petite fleur, si difficile à faire pousser en serre. J’admirai, à son exemple, me gardant de lui dire que cette fleur si précieuse à Drontheim se foule aux pieds dans les bois de France, et nous paraît si commune au printemps, que nous oublions trop combien elle est charmante.
Je me méfiais des cuisiniers de la métropole du Nord; pourtant je n’osai refuser dès le début, et en si bonne compagnie. Je me laissai servir du potage. Je vis dans mon assiette une quantité de petites boules nageant dans un jus violet; il s’exhalait de là une odeur spiritueuse de fâcheux présage, j’essayai de m’attaquer d’abord à une grosse boule jaune qui me parut un innocent jaune d’œuf dur... Je crus manger du feu. Le traître avait été abondamment poudré de piment. J’eus la lâche idée de tout laisser; mais les regards étaient fixés sur moi; je fis une invocation à l’hospitalité, et, rassemblant tout mon courage, je continuai d’avaler cette infernale soupe. Au milieu du conflit de goûts, de saveurs et d’aromes qui ahurissaient complétement mon palais, je distinguai, dans cette mêlée bizarre, du sucre, du jus de gibier, du piment, du vin, des œufs et toutes les épices connues; l’addition d’un peu de poudre à canon ne me paraîtrait pas invraisemblable. Il faudrait vous faire un menu tout entier pour vous décrire la quantité de mets inusités chez nous que je vis ensuite servir; je noterai seulement une sauce de gibier au girofle et au rhum dont je me repentis d’avoir essayé. Au milieu de ces étrangetés, on nous présenta quantité de choses excellentes, d’énormes poissons et des pièces rôties superbes, très-dignes de la table d’un gouverneur presque vice-roi.
Je remarquai avec regret l’absence des carafes et des verres à boire de l’eau; je déplorai également la parcimonie avec laquelle était servi le pain blanc: chaque convive en avait un petit morceau gros comme la moitié d’un œuf, et aucun n’eut la fantaisie d’en redemander. Vers le milieu du dîner, on commença à porter des toasts; je reçus un nombre de politesses dont ma vanité s’accommodait mieux que mon cerveau; je dus porter mon verre à mes lèvres une quarantaine de fois, et cela eût pu même avoir des inconvénients pour ma raison, si l’eau-de-vie des gaards ne m’avait heureusement aguerrie contre les spiritueux. A sept heures on sortit de table pour revenir dans le salon, et, avant de s’asseoir, chacun des invités alla donner une poignée de main à tous les autres, en l’accompagnant, suivant son sexe, d’une révérence ou d’un salut. Après, le bal commença, et lorsque je me retirai, vers dix heures et demie, je laissai toute la réunion valsant au grand jour, ce qui donnait à cette fête une physionomie tout à fait particulière.
Drontheim a son monument historique; c’est la forteresse de Monkholm, autrefois prison d’État, aujourd’hui citadelle-arsenal. Monkholm est bâti sur une île de rochers située à une demi-lieue de la ville; primitivement c’était un couvent, comme son nom l’indique (_monk_, moine, et _holm_, rocher). A Monkholm fut renfermé pendant sa longue captivité le Danois Schumacker, comte de Griffenfeld, rédacteur de la célèbre loi royale de 1660, qui changea la monarchie élective du Danemark en monarchie héréditaire. L’ordonnance commence par ces mots:
«Frédéric III, par la grâce de Dieu, roi de Danemark et de Norvége, des Vandales et des Goths, duc de Slesvig, de Holstein, de Stormaric, de Dytmarse, comte d’Oldenbourg et de Delmenhorst: savoir faisons, etc., etc.» Ces titres pompeux ne précédaient que l’œuvre d’un ambitieux parvenu. En inspirant cette loi au faible Frédéric, Schumacker servait à la fois sa haine et ses projets d’élévation: il enlevait à une aristocratie hautaine le précieux privilége d’élire ses souverains, et se vengeait en même temps des dédains adressés par elle au fils du cabaretier d’un faubourg de Copenhague.
Le souvenir de sa basse origine, ou peut-être un écho de ce sentiment de justice si difficile à étouffer dans le cœur de l’homme, lui fit introduire dans cette loi un article qui la rend respectable aux yeux de la postérité. L’article 21 enlève aux grands du royaume le droit de vie et de mort sur leurs serfs.
La puissance de Schumacker s’accrut encore sous le règne de Christian V; il ne porta plus que le nom de comte de Griffenfeld, et ses fonctions de grand chancelier devinrent les premières du royaume. Dès lors son ambition n’eut plus de bornes; arbitre de la paix et de la guerre, il voulut profiter, comme le roi lui-même, des avantages remportés par les troupes danoises en Poméranie. Le traité qui soumettait à Christian V la ville de Wisman donnait en fief à Schumacker l’île de Wolin; en même temps il faisait demander la main d’une princesse d’Augustembourg et était sur le point de l’obtenir. Il était monté si haut que le roi s’aperçut de cette presque égalité entre lui et un sujet, et l’orgueil royal réveillé décida la perte du favori. Sur un ordre de Christian, Schumacker arrêté, accusé du crime de lèse-majesté, est condamné à perdre la tête.
Le 5 juin 1676, la multitude de Copenhague voit avec stupeur dresser l’échafaud du comte de Griffenfeld, et marcher au supplice cet homme devant qui elle avait tremblé si souvent. Schumacker ne faiblit pas un instant; il reste fier et ferme, même devant le billot, et y pose la tête sans pâlir. A ce moment un aide de camp du roi fend la foule, élève en l’air un pli cacheté du sceau royal et s’écrie: _Grâce à Schumacker!_
La peine capitale était commuée en une prison perpétuelle; le faible Christian V n’avait pas voulu imiter jusqu’au bout le faible Louis XIII, et peut-être la tête sanglante de Cinq-Mars avait-elle préservé la tête de Schumacker.
Enfermé dans la sombre forteresse de Monkholm, Schumacker, qui avait sondé l’abîme des vanités de ce monde, ne tourna plus son esprit que vers les choses éternelles. On le vit pendant de longues années se promener silencieusement dans le petit jardin de Monkholm, et là, les yeux fixés sur la vaste mer, sur les cieux infinis, il traduisait les psaumes de David en vers danois. Cette parole du roi-prophète: _La voix de l’Éternel brise les cèdres mêmes; l’homme puissant n’échappe point par sa grande force_, semblait d’autant plus vraie, commentée par ce grand ambitieux; et cette autre: _Bienheureux est l’homme à qui Dieu n’impute pas son iniquité, béni est celui dont la transgression est pardonnée_, devait s’imprégner d’une nouvelle douceur pour ce prisonnier qui avait si noblement remplacé l’orgueil du puissant par la résignation du croyant.
Schumacker mourut à Drontheim, après avoir supporté vingt-trois années d’une captivité rigoureuse.
Aujourd’hui Monkholm a beaucoup perdu de sa physionomie monumentale; la grosse tour de la forteresse se tient seule debout; ses épaisses murailles sont encore intactes, mais les escaliers ont croulé, les planchers ont fléchi sous l’effort du temps, et l’étroite fenêtre de la chambre de Griffenfeld n’est plus accessible qu’aux oiseaux du ciel.
Tous les autres corps de logis de la forteresse ont été convertis en casemates et abritent les paisibles boulets de la Norvége. Un phare utile aux matelots a été construit à l’endroit où était le banc favori de l’illustre prisonnier.
De la plate-forme de ce phare, on découvre un horizon magnifique: à gauche, la grande mer déroule ses larges plaines, et adoucit ses teintes azurées jusqu’à ce qu’elles se confondent avec le ciel, tandis qu’à droite les pilotis des maisons de Drontheim, peints de couleurs vives, lui font une ceinture à raies bariolées; derrière le port, les petits toits écrasés de la ville s’échelonnent sur des pentes pittoresques, dominés et protégés par la haute cathédrale et par le large vaisseau de la forteresse de Christianstern; au loin les crêtes aiguës des montagnes du Dovre déchirent çà et là leur rideau de nuage et forment comme les créneaux de l’immense muraille de rochers qui entoure le vallon où est Drontheim.
J’aurais volontiers passé plusieurs heures devant ce vaste tableau; mais on me pressa beaucoup de retourner à la ville, afin de ne pas manquer une représentation théâtrale extraordinaire qui avait lieu le soir même. Après avoir dîné chez le consul de Danemark, où je retrouvai un grand nombre de mes aimables convives de la veille, je me laissai conduire au théâtre. Je n’y restai pas une demi-heure. Qu’il vous suffise de savoir que je me trouvai dans un lieu grand comme un théâtre de la banlieue, obscur comme une cave, où des danseurs de corde, inférieurs à ceux de la foire, déployaient leurs talents. Voilà où en est l’art dramatique dans la capitale du Drontheimus, dans la noble et antique Nidards[2], dans cette ville reine de la Scandinavie, seule digne encore aujourd’hui de couronner les souverains de la Norvége.
[2] Ancien nom de Drontheim.
La veille du jour où je devais quitter Drontheim et m’embarquer pour Hammerfest, on me conseilla de faire une excursion aux cascades de Leerfoss, situées à quelques lieues de la ville. Je partis donc de grand matin, malgré une petite pluie fine et froide d’assez mauvais augure. Autour de Drontheim, les routes sont faites d’après le système russe, avec des troncs de sapins posés à côté les uns des autres et formant un plancher grossier et inégal; comme les arbres ne sont même pas équarris, on est secoué de la plus rude manière; lorsqu’on rencontre des endroits où les arbres sont pourris, on a alors à traverser de véritables fondrières, et le fatigant se transforme en dangereux. Lorsqu’on arrive à Leerfoss, la vue de la cascade paye bien des cahots du trajet. Représentez-vous une rivière entière tombant en une seule nappe de plus de quatre-vingts pieds de haut, et venant se briser au milieu de rochers de basalte noir, contre lesquels elle bouillonne avec une rage magnifique. Les impassibles rochers lui présentent leurs dos arrondis, rendus par l’eau luisants et moirés, et semblent de gros poissons endormis sur le sable; sous cette forme paisible, ils offrent à la cascade une résistance qui l’oblige à diviser ses eaux en plusieurs petits torrents dont la course se continue agitée et bruyante pendant quelques centaines de pas; puis tout se calme, la rivière a retrouvé un nouveau lit et reprend ses allures tranquilles.
Au bord de l’eau, au-dessous même de la chute, on a établi une fonderie de cuivre; la cascade fait marcher les grandes roues des machines; l’homme a utilisé sa violence, il profite de sa furie. J’ai visité cette fonderie; j’y ai vu en mouvement toutes ces effroyables choses qu’on nomme des mécaniques, véritables bêtes de la création de l’homme; puissantes, redoutables, autant que les plus terribles monstres. Ce qu’il s’agitait là de scies, de roues, d’engrenages, de marteaux, je ne saurais le dire; j’ai seulement été effrayée par une effroyable machine dont la tête, munie d’un tranchant, coupait avec un mouvement doux et régulier des barres de cuivre plus grosses que des troncs d’arbres. Au milieu de tout cela s’agitait un peuple d’hommes noirs et demi-nus, qui, éclairés par les flamboiements rougeâtres des fournaises, avaient bien l’air des démons de cet enfer. Les coups redoublés des marteaux, les grincements des scies, les plaintes des roues, les pétillements des brasiers, les bouillonnements du métal en fusion, tout cela formait un inexprimable fracas sans cesse dominé par le bruit assourdissant de la cascade. Cette voix continue et formidable qui mugissait au dehors, c’était la protestation constante de la création éternelle de Dieu contre la création éphémère de l’homme!
A la fonderie, on me conseilla de rejoindre l’autre chute d’eau par un sentier tracé au bord de la rivière. La pluie avait cessé; le sentier s’ouvrait devant moi tout couvert d’herbe touffue étoilée de pâquerettes et de boutons d’or; une broussaille bien verte jetait ses branches capricieuses autour du tronc lisse de quelques bouleaux; à vrai dire, c’était un charmant sentier; mais le ciel était bien noir. La prudence me disait: «Monte en voiture»; ma fantaisie me disait: «Prends le sentier.» Je pris le sentier.
Au bout de dix minutes, la pluie recommença; au bout de vingt, elle tomba à torrents et entraîna par sa violence le talus où s’appuyait le sentier du côté de la rivière; ma promenade se changea alors en une fatigue intolérable, et devint presque un supplice. Le sentier défoncé et glissant se fit impraticable; je tombai dans une boue d’où je ne pouvais parvenir à m’arracher; mes vêtements mouillés vinrent ajouter à mes peines; ma robe, une vieille robe de velours que j’avais mise à cause du froid, se gorgea tellement d’eau que je ne pus plus la porter et qu’elle me priva de remuer les jambes; j’arrivai à me traîner comme une limace. Afin de ne pas glisser dans la rivière, je m’accrochais aux plantes et aux branchages; mais tant d’efforts épuisèrent mes forces; cette pluie persistante me glaça, et il vint un moment où, renonçant à sortir de ce sentier interminable et maudit, je m’assis dans la boue en pleurant de rage. Heureusement mon cocher avait eu l’esprit de venir au-devant de moi par la grand’route avec du monde de la fonderie; il me découvrit dans ma détresse; on m’enveloppa d’un manteau; je pris le bras d’un robuste paysan muni d’un long bâton ferré, et, après deux ou trois chutes moins dangereuses que les précédentes, je pus regagner la voiture. Inutile d’ajouter que je ne songeai pas à aller admirer l’autre cascade de Leerfoss, et que je donnai l’ordre de me ramener au plus vite à Drontheim. J’arrivai à l’hôtel à dix heures du soir, à moitié morte de fatigue et de froid. Les misères de cette journée ne se terminèrent pas là: je devais m’embarquer le lendemain pour Hammerfest; en mon absence, mes caisses avaient été transportées à bord; je n’avais plus rien à ma disposition pour me changer, pas de robe, pas de chaussure, rien absolument. Je dus, après m’être débarrassée, à force d’ablutions, de la couche de terre glaise qui faisait de moi une sorte de statue, me draper dans un drap de lit, me chausser de serviettes et passer la nuit à blanchir et à sécher mes vêtements. Je dois être entièrement inaccessible aux pleurésies, puisque je n’en ai pas gagné une cette fois-là.
Adieu, je repars encore; vous n’aurez plus maintenant de mes nouvelles que datées du cap Nord.
LETTRE IV.
HAMMERFEST.
Me voici enfin à Hammerfest, cher frère, après bien des peines, bien des accidents, et surtout un nombre trop grand de nuits passées sans sommeil, dont les traces de fatigue se lisent sur mon visage; mais qui connaît mon visage?... Le lendemain de mon arrivée on m’a remis une lettre de vous: elle me cherchait depuis Christiania, et m’avait accompagnée sur le bateau à vapeur; quoique affranchie par vous jusqu’à Paris, elle m’a coûté vingt et un francs de port! Pour le courrier habituel, ce tarif pourrait sembler gênant; mais dans ma situation je n’ai pas trouvé que ce fût payer trop cher de vos nouvelles à tous.
Hammerfest! ces dix lettres ne vous font pas un effet bien extraordinaire, n’est-ce pas? C’est un nom quelconque, un nom de dix lettres comme Châteaudun ou Carpentras! Hammerfest! c’est pourtant la ville unique dans son genre, la ville exceptionnelle entre toutes; c’est la ville _la plus septentrionale qui existe_; c’est le dernier groupe d’habitations de l’Europe.
Je suis à Hammerfest depuis quinze jours, et tout à l’heure je vous dirai en détail quelle vie j’ai menée dans cet étrange coin du monde; mais avant, je veux vous raconter comment on y arrive.
Il y a encore peu d’années, on mettait un mois à faire le trajet entre Drontheim et Hammerfest; maintenant, grâce au bateau à vapeur dont le roi Bernadotte a doté le Finmark, on le fait en huit jours. Pour bien comprendre combien il est étonnant qu’un pareil voyage se fasse aussi rapidement, il faut jeter un coup d’œil sur la carte de Norwége et regarder cette longue côte qui borne la Norwége de Drontheim au cap Nord; on voit la carte couverte de petites taches et de petits points noirs de différentes grosseurs. Ces petites taches de toutes formes sont d’innombrables îles, et les petits points noirs sont des milliers de rochers. En regardant une carte marine, où tous les écueils, même ceux cachés sous l’eau sont indiqués, on a peine à imaginer comment l’homme a pu parvenir à faire naviguer de gros navires dans des parages aussi dangereux.
C’était une téméraire entreprise autrefois d’aller de Drontheim à Hammerfest; le voyage se faisait dans des barques de pêcheurs à peine pontées, on était exposé au froid, à la pluie glaciale, aux brouillards épais et malsains; on avançait lentement et péniblement, luttant sans cesse contre des courants perfides et des coups de vent violents; chaque soir il fallait aborder et se contenter du pauvre refuge de quelque saleur de morue pour passer la nuit. Maintenant, tout est bien changé: si on n’est pas trop accessible au mal de mer, on peut s’embarquer sans crainte; le bateau à vapeur est solide, le capitaine instruit, le pilote habile; on trouve à bord une nourriture convenable et des aménagements commodes.
La rade de Drontheim nous fit de très-méchants adieux; nous la quittâmes par un froid vif et une bise très-piquante; la mer déferlait violemment contre les récifs tout autour de nous, et posait un panache d’écume blanche sur leurs têtes de pierre.
Au bout de quelques heures de navigation, la brume devint épaisse au point de nous empêcher de manœuvrer; nous étions dans une atmosphère de ouate grise: c’était à ne pouvoir respirer; on jeta l’ancre, et nous restâmes pendant six heures dans une petite baie, rudement secoués, quoique au mouillage.
A l’aube, quelques rayons d’un jour terne filtrèrent à travers le brouillard, et je pus regarder la côte près de laquelle nous avions trouvé un abri. Je vis quatre chétives cabanes de bois, peintes en rouge sang de bœuf, couvertes en gazon, entourées de hangars où séchaient quelques poissons. Immédiatement derrière les maisons s’élevait un grand rocher gris, marbré çà et là de quelques plaques de neige salies par un commencement de dégel; ces pauvres masures étaient resserrées entre la mer toujours furieuse et les mamelons toujours arides, comme entre deux obstacles infranchissables qui les isolaient du reste du monde.
«Quelle horrible situation! dis-je au capitaine du bateau, qui parlait très-bien anglais et avec lequel j’avais lié conversation; comment des hommes peuvent-ils vivre dans un pareil lieu?
--Non-seulement ils y vivent, me répondit-il, mais ils refusent de le quitter; ces pauvres pêcheurs du Finmark sont très-attachés à leur pays. Il y a quelques années, de riches marchands de Copenhague me chargèrent de proposer à quelques familles de nos paysans côtiers de venir s’établir en Danemark pour exercer leur industrie de saleurs de poisson; je fis en vain valoir auprès d’eux les avantages pécuniaires qu’on leur offrait et les charmes d’un climat bien doux comparé à celui d’ici; tous refusèrent de quitter ces horribles coins de terre stérile qu’ils appellent leur patrie.»
En écoutant le capitaine, je me demandais quel sentiment profond et inexplicable attache l’homme au lieu où il est né. Existe-t-il une sorte de sympathie mystérieuse entre son cœur et les premiers objets qui ont frappé sa vue? D’où vient que les plus grossiers préfèrent leurs souvenirs à leur bien-être? O toute-puissance de l’âme, n’est-ce point là une de tes manifestations les plus touchantes?...
Je ne vous dirai pas les noms de tous les petits havres où nous abordions chaque jour: ils sont inconnus et inutiles à connaître; je ne vous ferai pas de description sur chacun, car en dépeindre un c’est les décrire tous. Notre premier mouillage vous donne une idée complète de tous les autres; la seule différence des aspects était celle-ci: parfois les maisons étaient grises au lieu d’être rouges, et puis leur nombre variait de trois à dix; du reste, pour horizon, toujours les mêmes rochers, et pour premiers plans, toujours les mêmes récifs. On ne saurait rien imaginer de plus tristement monotone. Le troisième jour de notre navigation, je fus tout heureuse d’apercevoir un changement à notre invariable décoration: nous passâmes devant une montagne qu’un jeu de la nature avait percée de part en part; la longue galerie de cette espèce de tunnel est le refuge et le palais des oiseaux de mer, les seuls oiseaux qu’on voie dans ces parages; les grandes mouettes blanches, si élégantes, les goëlands de toutes grosseurs, ces oiseaux à gros bec, à plumage gris et rouge, nommés vulgairement perroquets de mer, étaient là par bandes innombrables; mais je vis surtout une prodigieuse quantité d’éders. L’éder est cette espèce de canard agile qui produit l’édredon. On ne tue pas l’oiseau pour se procurer son précieux duvet, lui-même l’arrache de dessous ses ailes pour en garnir son nid; à l’époque de la ponte, on cherche les nids toujours cachés dans les creux des rochers au bord de la mer, et on en dérobe le duvet; la courageuse bête se dépouille alors de nouveau afin de regarnir le nid où ses petits doivent éclore.
Près de la montagne percée, le bateau à vapeur fut accosté par une barque où gesticulait un petit homme fort impatient d’arriver à bord; ce petit homme, bien vêtu de drap vert, ayant du beau linge blanc, et, contre la coutume norwégienne, les cheveux soigneusement arrangés, me fit l’effet d’un touriste assez élégant; il était environné de plusieurs corbeilles fermées qu’on embarqua avec lui. A peine sur le pont, il ouvrit ses corbeilles; elles étaient pleines de couteaux de différentes dimensions, cet élégant était un coutelier, dont le bateau à vapeur amenait la clientèle.
Ce coutelier a du reste une réputation dans tout le Finmark, et de très-loin on donne commission de lui faire des achats; ses produits sont excellents et, ce qui ne gâte rien, charmants. C’est une sorte de coutelier artiste et primitif à la fois; il sculpte et incruste les manches de ses couteaux et de ses poignards avec un goût infini, et il en fabrique les lames d’après l’ancienne méthode des armes scandinaves en cuivre, avec un simple bord en acier pour le tranchant.
Ce petit homme avait l’air vif, intelligent, curieux et éminemment sociable. Après l’avoir mis en belle humeur en lui achetant une raisonnable quantité de couteaux, je m’amusai à le faire causer. En peu de mots il me dit sa vie.