Voyage d'une femme au Spitzberg

Part 5

Chapter 53,777 wordsPublic domain

Tandis que le cocher et le guide délibéraient sur le parti à prendre pour obtenir des secours, je vis venir à nous un jeune officier norvégien assis sur une de ces voitures du pays, composées d’une sorte de fauteuil posé sur un large train; le jeune homme, bien enveloppé dans son manteau ciré, fumant une longue pipe à bout d’ambre, s’en allait rapidement et commodément à Drontheim. Mon domestique s’approcha de lui et raconta en quelques mots notre accident. L’officier s’arrêta un moment, l’écouta patiemment et froidement, puis fouetta son cheval et continua sa route, après m’avoir examinée avec plus de curiosité que d’intérêt. Je devais être horrible; mon visage était enflé par les contusions, pâli par la frayeur, et mes vêtements froissés, mouillés, souillés de boue, complétaient un ensemble peu gracieux.

On me le prouva bien!...

Il fallait donc nous tirer d’affaire tout seuls. Le cocher nous y aida: il enfourcha le cheval le moins écloppé, et s’en fut à Laurgaard chercher du monde. Heureusement c’était un dimanche, jour où tous les hommes d’un _gaard_ se réunissent pour jouer et fumer. Après deux heures, qui me parurent mortellement longues, notre émissaire revint avec quinze hommes munis de cordes. On déchargea la calèche; on remit comme on put dans les malles défoncées tout ce qui s’en était échappé, et, après avoir passé deux câbles sous la caisse, on la hissa jusque sur le chemin; ensuite on y attela un cheval et on la mena au pas. Quant à nous, il nous fallut faire à pied les trois lieues qui nous séparaient encore de Laurgaard.

J’y arrivai dans un état de malaise indicible; depuis que tout danger était passé, je sentais mieux les douleurs de mes meurtrissures, et j’eusse en ce moment payé bien cher le bonheur de quelques jours de repos; mais il ne nous était pas permis de nous arrêter au delà du temps nécessaire au raccommodage de nos roues et au remplacement de notre timon, brisé dans la chute; cela se fit rapidement, car, le soir même de ce jour néfaste, je remontais en voiture avec l’intention de courir toute la nuit pour réparer ce temps d’arrêt. Cette détermination, prise en une autre saison, eût pu nous exposer à de nouveaux et sérieux dangers; mais heureusement la nuit dure peu en Norvége au mois de juin, et à dix heures du soir, lorsque nous repartîmes, la lumière était encore très-suffisante pour distinguer tous les objets.

La poste d’après Laurgaard se nomme Hougen; j’aspirais à y arriver afin d’obtenir un verre de lait pour calmer mon ardente soif; je fus désappointée. Hougen n’était pas même un _gaard_. Lorsque la voiture s’arrêta, je ne vis aucune habitation loin ou près de nous; les chevaux nous attendaient près d’un poteau au milieu de la route, gardés par un enfant de treize à quatorze ans, maigre, pâle, chétif, à la physionomie souffrante et sauvage; je crus voir le gnome malfaisant de cette solitude. L’enfant regarda la calèche avec étonnement et méfiance; il n’avait jamais vu de véhicule de cette forme, et il manifesta la plus grande répugnance à s’asseoir auprès du cocher sur ce siége raccommodé avec des cordes, dont la tournure n’était pas fort rassurante; néanmoins il se décida, et, à peine installé, il se mit à exciter ses chevaux d’une voix aigre et énergique, qui les fit partir comme des flèches.

Notre bizarre petit postillon nous déposa au milieu d’une sorte de village composé de sept ou huit maisons soutenues en l’air comme par enchantement; elles étaient élevées, aux quatre angles, sur des piliers de pierre, et le ciel, qu’on apercevait par échappées sous la base de ces habitations, produisait le plus singulier effet. Cet exhaussement fort bien entendu a pour objet de garantir les maisons contre l’amoncellement des neiges pendant l’hiver. Ce village, nommé Tofte, le seul que nous eussions rencontré depuis trois jours, est le but pieux des pérégrinations des habitants des _gaards_ environnants, parce qu’il possède une église bâtie en bois, peinte en gris et surmontée de l’invariable clocher carré ayant forme de guérite. Autour de l’église, de grandes lames de pierre posées à terre indiquent les tombes d’un cimetière. Rien de plus morne que ce grand bâtiment disgracieux, ce sol aride, ces pierres grises, ce ciel de la même nuance, tout ce tableau de la même teinte froide et uniforme; l’âme en emporte une impression profondément triste.

Ce hameau sert de confins aux chemins praticables; on y prend deux chevaux de renfort pour tenter les pentes escarpées du Dovre, puis on s’enfonce dans ses gorges redoutables. Alors la végétation cesse; le printemps, qu’on a vu s’épanouir vingt lieues plus bas, disparaît et fait place à l’hiver; pas une feuille aux arbres, pas un coin de terre égayé par l’herbe verte, et nous sommes en juin; des buissons noirs et hérissés bordent la route, et quelques arbres rabougris se pelotonnent sous leur enveloppe de neige. De temps en temps des troncs d’arbres tortueux, tombés en travers de la route, nous barraient le passage ainsi que d’énormes serpents, et de grosses pierres verdâtres, à moitié cachées dans des mares d’eau bourbeuse, me paraissaient être de monstrueux crapauds. Un moment je crus apercevoir au milieu de la route un spectre à demi sorti de son linceul, allongeant de notre côté ses grands bras décharnés; c’était un bouleau dont le tronc était encore enseveli sous la neige et dont les branches noircies s’étendaient vers nous.

Ces gorges ont des aspects d’un lugubre très-varié; quelquefois nous passions des défilés étroits, entre des pans de neige de plus de cinquante pieds de haut; puis, la route s’élargissant, nous voyions bondir de toutes parts des cascades si nombreuses et si effroyablement bruyantes que, quelle que fût la manière dont on criât, il était impossible de s’entendre les uns les autres. Le pâle crépuscule du Nord glissait ses lueurs ternes et incertaines sur ces sombres tableaux et y ajoutait je ne sais quelle mystérieuse horreur. Pendant quelques lieues, je pus me borner à observer tout à mon aise et me laisser aller à une rêverie tenant un peu du cauchemar; mais il vint un moment où je dus prendre plus activement ma part des tribulations de notre petite caravane. En approchant des cimes du Dovre-Field, la couche de neige de la route s’était peu à peu épaissie, et, lorsque la voiture en eut jusqu’au-dessus des roues de devant, il devint impossible de lui faire faire un pas de plus sans l’alléger; sur les observations du guide, tout le monde descendit, et je dus ainsi continuer la route à pied. La chose n’était pas facile; la neige, amollie par quelques douces journées, n’avait plus aucune consistance; on y enfonçait jusqu’aux genoux, et souvent l’endroit où on posait le pied se détachait d’un seul bloc, et on allait rouler dans quelque crevasse, heureusement peu profonde. Pendant deux lieues, il nous fallut lutter à chaque pas contre ces petites avalanches, et nous arrivâmes à Fogstuen, _gaard_ situé sur un des plateaux les plus élevés du Dovre, dans un état d’épuisement complet. Je dus faire comme tout le monde, me réconforter avec un verre d’eau-de-vie de grain qui me fit l’effet du meilleur nectar du monde.

Assez près de Fogstuen, plusieurs cascades se rencontrent et forment un beau et large torrent dont on nous avait vanté les sinuosités pittoresques; nous le cherchâmes sans le trouver; bien plus, notre guide fut longtemps à découvrir le pont de bois sur lequel nous le devions traverser: poteaux indicateurs, torrent, pont, tout était enseveli sous la même couche de neige. Cependant il fallait avancer; après un minutieux sondage, le pont fut reconnu et la voiture passa. Arrivés sur l’autre bord, nous vîmes à dix pas de nous le grand poteau désignant la tête du pont: le guide s’était trompé, nous venions de passer sur un pont de neige!

Je me sentis pâlir, en comprenant l’imminence du danger auquel nous venions d’échapper; l’idée d’être engloutie sous cette montagne de neige et de périr étouffée dans cette eau glacée, sous cette sombre voûte, m’inspirait un indicible effroi. Nous suivîmes ce perfide torrent pendant encore environ cent toises, le devinant sans l’apercevoir; enfin, par une large crevasse, je pus sonder la profondeur de l’abîme où nous devions être engloutis; j’allai le regarder de près: l’eau coulait sous une voûte de neige de plus de quarante pieds d’épaisseur!

Fogstuen se réduit à deux chétives cabanes, placées là seulement afin de loger pendant l’été des chevaux à la disposition des voyageurs; l’hiver, les paysans descendent dans les vallées, ces latitudes du Dovre étant alors complétement inhabitables. A quelques pas de ce maigre petit gaard, la montagne est magnifiquement fendue du haut en bas, comme par le tranchant d’une épée surhumaine, et du point le plus élevé de sa crête s’élance une prodigieuse cascade qui, malgré son immense nappe d’eau, est transformée en vapeur avant d’arriver au fond du précipice. On ne saurait imaginer un point de vue d’une sauvagerie plus superbe: la pensée et le regard restent interdits devant de tels spectacles; ils payent de toutes les fatigues, dédommagent de tous les dangers, et créent dans la mémoire des souvenirs précieux et ineffaçables.

A Fogstuen, on en a fini avec les escarpements; jusqu’à Jerking, on n’a à traverser qu’un plateau large d’une dizaine de lieues. A peine a-t-on quitté le gaard, on ne voit plus devant soi qu’une immense plaine. Nous fîmes ce trajet avec une rapidité magique: les chevaux de Fogstuen, excités par un long repos, s’emportèrent et prirent une allure effrénée. A notre gauche s’étendait un lac immense encore glacé; à notre droite, la plaine de neige déroulait à perte de vue ses ondulations imperceptibles et son implacable blancheur: des poteaux, destinés à fixer les limites du chemin, rompaient seuls, de loin en loin, la rigidité de la ligne de l’horizon. Ces poteaux, peints en rouge et surmontés d’une barre transversale, avaient l’apparence sinistre de potences. Nous courions avec une légèreté de fantômes à travers cet étrange pays, changeant de place sans changer d’horizon, ce qui donnait à notre course une apparence surnaturelle. Je ne pouvais me lasser de regarder autour de moi, et je voyais toujours la neige, toujours les eaux immobiles du lac, toujours les poteaux couleur de sang. Peu à peu cette espèce d’enfer glacé s’anima: je vis du feu sortir de dessous les pieds des chevaux; les poteaux remuèrent lentement leurs grands bras et s’approchèrent de la voiture; de grandes chouettes blanches volèrent près de mon visage, me regardant avec leurs horribles yeux fixes et presque humains, en poussant des cris d’enfant qu’on égorge; une terreur invincible s’empara de moi; je restai immobile, silencieuse, les yeux grands ouverts, la poitrine oppressée, ne sachant si je rêvais, si je vivais, ou si j’étais transportée hors du monde réel.

A six heures du matin, j’arrivai à Jerking; on me porta dans un lit; j’avais une fièvre ardente et un délire complet.

Jerking est un gaard considérable et riche; il sert de point de ralliement aux rares voyageurs qui entreprennent l’ascension du Snähatten (chapeau de neige), un des pics les plus élevés du Dovre-Field. Les habitants de Jerking, à force d’industrie intelligente, sont parvenus à établir dans ce lieu privé de toute espèce de ressources un campement presque confortable; leur petite colonie, séparée du reste du monde, a une physionomie laborieuse, active et heureuse, qui réjouit le voyageur attristé par les sombres aspects du pays environnant.

Un hasard malencontreux avait amené à Jerking, quelques heures avant nous, un pasteur protestant qui allait prendre possession d’une petite paroisse près de Drontheim; ce pasteur était accompagné de sa famille, savoir: sa femme et onze enfants, dont les âges rapprochés rendaient difficile à comprendre leur commune origine, et dont les chevelures avaient comme pris à tâche de représenter toutes les nuances possibles du blond, en commençant par la filasse la plus argentée pour arriver à l’acajou le plus foncé. Cette nichée de têtes dorées avait envahi tous les oreillers de la maison, et la bonne hôtesse de Jerking eut grand peine à m’organiser un lit dans un cellier obscur. On put à peine m’y laisser quelques heures; dès que le repos eut calmé ma fièvre de fatigue, il fallut repartir. Je me levai encore très-endolorie, et, tandis qu’on attelait, je visitai le gaard; j’arrivai ainsi dans une grande pièce, garde-robe commune à tous les habitants. Dans cette espèce de friperie, où les bas s’alignaient près des chapeaux, où les culottes se mêlaient aux robes, le tout étendu sur des cordes se croisant en tous sens, je fis choix de deux costumes de fêtes complets de paysans norvégiens. L’hôtesse consentit à me les vendre. L’habillement de l’homme est d’un Louis XV pur: grand habit à boutons brillants, culotte de peau piquée, gilet long à fleurs brodées, bas chinés, souliers à boucles et large chapeau de feutre. Le costume de la femme ne ressemble pas du tout au Pompadour, pendant naturel de ce gentilhomme de 1755. C’est une longue et étroite jupe de drap vert, avec des fleurs brodées en laine de couleurs vives; un bonnet toquet en soie noire brochée de vert, garni d’une dentelle d’argent, et pour complément une pièce d’estomac en drap rouge sur laquelle on a attaché sans ordre du clinquant d’or et d’argent, des perles de verre et quantité de bouffettes de petits rubans bariolés, le tout entouré, comme le toquet, d’une assez haute dentelle de fil d’argent. Cet accessoire de la toilette, quoique fort baroque, produit un très-joli effet sur ce costume de nuances sombres.

Le costume de tous les jours est plus simple: les hommes s’enveloppent dans de longues redingotes et se coiffent de bonnets de laine rouge taillés et posés comme le bonnet phrygien, de sanglante mémoire chez nous; les femmes portent la robe de laine foncée très-longue, le grand tablier de coton bleu ou rouge, et le béguin noir, qui sied parfaitement à leur chevelure d’or pâle.

Je fis emballer soigneusement mes deux déguisements, et j’y joignis trois peaux de loup blanc, produits de la chasse du fils de la maison, qui me les céda pour trente-cinq francs. Quelque connu que soit _le loup blanc_ en France, il s’y vendrait plus cher.

Encore un peu étourdie par la fièvre, je fis, je ne sais trop comment, la route jusqu’à Kongswold; il me sembla seulement que nous tournions indéfiniment dans une plaine rousse et aride. A Kongswold, point de chevaux; par extraordinaire, une maison sale; puis des enfants criaillant autour de nous et mon cocher vociférant contre le paysan, qui refusait de se déranger pour aller chercher ses bêtes, sous prétexte qu’elles étaient trop loin: c’était plus qu’il n’en fallait pour me faire fuir. Je laissai mes gens s’enrouer à l’envi, et je fis quelques pas aux alentours du gaard. Malgré mon malaise et mon humeur, je restai frappé de la beauté neuve, farouche, abrupte du vallon de Kongswold. La maison est posée au pied d’une demi-lune de montagnes hérissées de rochers bizarres, au milieu desquels descendent, se heurtent et s’entre-croisent une innombrable quantité de cascades; une d’elles, large comme une rivière et violente comme un torrent, jaillit du sommet, arrache à chacun de ses bonds quelque fragment du rocher, puis se précipite avec une incroyable furie dans un pli du vallon, où elle disparaît sans qu’on puisse s’expliquer comment. Je commençai par admirer; puis savez-vous l’effet que cela me produisit? je m’endormis. Étendue sur la pierre humide, couverte par la froide vapeur de l’eau, bercée par ce tonnerre, je goûtai là quatre heures du repos le plus profond, et j’y dormirais je crois encore, si, les chevaux étant arrivés, on ne m’avait enfin découverte dans la retraite que j’osais partager avec une énorme grenouille aux yeux calmes, naïade de la cascade, tout étonnée de recevoir une mortelle.

Près de Kongswold, la route s’attache au flanc âpre de la montagne, où elle forme à peine saillie; elle étreint le géant de granit dans une longue et mince spirale; souple comme un lacet, elle fait mille détours, passe par-dessus les rochers, évite les cascades, tourne les précipices, et, vue de loin, doit sembler pareille à une corniche légère et capricieuse courant autour d’un colosse informe. Par moments on se trouve dans une gorge si resserrée, qu’un arbre jeté en guise de pont pourrait aider à traverser le précipice et faire gagner l’autre versant. C’est quelque chose d’effrayant, de regarder d’aussi près une de ces énormes montagnes des grandes chaînes du globe: l’œil plonge dans des gouffres qui, de loin, ne seraient que des fentes, et se fatigue à en mesurer la profondeur; partout des pierres aiguës et noires, détachées des cimes, gisent pêle-mêle sur la pente, comme tenues en équilibre et prêtes à recommencer leur course au moindre ébranlement; en haut la neige inaccessible, au milieu des rochers infranchissables, en bas l’abîme insondable! pas un brin d’herbe, pas une fleur, pas un oiseau; rien qu’un lichen pierreux, sorte de gale qui ronge lentement le granit; rien que le bruit du vent qui pleure et les grondements des torrents. On se figure ainsi les lieux bouleversés par le souffle de la malédiction divine, où l’ange de la Vengeance poursuit l’ombre criminelle de Caïn.

A quelques lieues de Kongswold, on commence à descendre; la route s’aplanit, s’améliore et s’égaye à la fois; on en a fini avec les défilés les plus dangereux; les sommets du Dovre sont franchis, on revoit des bouquets de sapins; au-dessus s’élève, de loin en loin, une colonne de fumée bleuâtre, indice d’un gaard hospitalier. Enfin on atteint Sockness, la dernière étape avant Drontheim.

Drontheim, ou, si vous voulez, Trondhiem, comme disent les habitants et les géographes, est une ville de bois qui brûle assez régulièrement tous les dix ans. Les habitants en ont pris leur parti; ils font la part du feu, et, à voir leurs maisons, ils ne la font pas trop regrettable. Leurs rues sont larges, spacieuses, tirées au cordeau, bordées de petits bâtiments peints en blanc ou en rouge, d’une tournure mesquine et froide. Drontheim est une ville riche, et fait, sans qu’il y paraisse dans ses allures extérieures, un commerce considérable; les magasins de détail y sont organisés de façon si discrète qu’il devient difficile de les deviner. En furetant dans les rues, on demeure surpris d’apercevoir, au fond de pièces éclairées par de petits châssis garnis de verres troubles, des fourrures précieuses et de luxueuses étoffes, entassées pêle-mêle sur des rayons avec des jarretières de laine, de la filasse et des boutons d’os. Si on entre dans un de ces capharnaüms, on obtient difficilement de se faire montrer des marchandises. Le boutiquier norvégien ignore l’art de faire acheter, à peine consent-il à vendre; il dédaigne les manières complaisantes qui sont de rigueur dans sa profession; il fume magistralement dans un coin, et, lorsqu’on l’aborde, il prend un air rogue qui semble engager le passant à bien réfléchir avant de le déranger. Il faut vraiment avoir un besoin absolu d’un objet pour ne pas se retirer devant les mines rébarbatives de ces honnêtes citadins. Avec une pareille méthode on fait bien de ne pas entreprendre le commerce des choses de fantaisie; car l’ennui d’acquérir dépassant le plaisir de posséder, il s’ensuivrait que l’acheteur s’abstiendrait.

Au milieu des baraques proprettes de Drontheim, on aperçoit un admirable monument: c’est la cathédrale, consacrée autrefois à saint Olaf ou Olaüs; elle est là, haute, solide, inébranlable comme la pensée de Dieu au milieu des choses périssables. Sa construction première doit remonter au Xe siècle; les transepts des deux nefs sont à grandes arcades rondes soutenues et séparées par un pilier; le chœur est du plus pur gothique: il fut terminé, je crois, à la fin du XIIe siècle, par le savant archevêque Eystein.

En 1540, la cathédrale était encore vénérée et splendide; elle avait résisté aux orages furieux du Nord, à ses longs hivers qui désagrégent la pierre même, à trois siècles de guerre, à quatre incendies. En 1540, la réforme pénétra en Norvége, et par elle la cathédrale fut appauvrie, mutilée, dépouillée. La réforme vendit les vases sacrés, dispersa les reliques, brisa les statues. Aujourd’hui la châsse miraculeuse de saint Olaf, si lourde qu’il fallait soixante hommes pour la porter, les reliquaires étincelants de pierreries qui ornaient le maître autel, sont remplacés par une copie du Christ de Thorwaldsen, tandis que l’abondante végétation de plantes de pierre entourant les colonnettes de la nef disparaît sous les loges de bois à rideaux rouges où se placent les protestants pour entendre le service; plus de statues sculptées dans le chœur, plus de tombes révérées dans les chapelles, plus de lampes dans le sanctuaire; tout ce que les orages, les incendies et le fanatisme destructeur du XVIe siècle avaient épargné est enfoui et empâté dans un horrible badigeon gris bleu ou dans des draperies de calicot. Cette pauvre église ne peut plus même se faire une beauté avec sa vétusté; elle est comme un vieux soldat qu’on forcerait à cacher ses blessures avec des oripeaux.

Lorsque je la visitai, il pleuvait à torrents; les grandes ogives, privées de leurs vitraux de couleur, laissaient tomber sur les dalles un jour terne et blafard, en harmonie avec le délabrement de l’édifice; il semblait que le ciel lui-même regardât d’un œil triste cette grande et magnifique basilique, jadis témoin de tant de pompes, entourée de tant de vénération, dotée de tant de trésors, maintenant veuve dépouillée et sombre du catholicisme qui l’a édifiée.

Je n’assiste jamais sans un profond sentiment de regret à la transformation d’une église gothique en temple protestant; je souffre de voir dévaster, fût-ce au nom de l’Évangile, une de ces vieilles basiliques si pleines de grandeur et de poésie. Mon sentiment d’artiste se trouve ici en jeu, et non ma foi religieuse; vous ne devez donc pas voir dans mes paroles une attaque au protestantisme; car je suis de ceux qui croient que toute conviction mérite le respect, et que toute religion y a droit.

En quittant la cathédrale, je rentrai vite dans la boîte à compartiments décorée du nom d’hôtel, où je logeais, afin de m’habiller pour dîner chez M. Riss, gouverneur de la ville. A quatre heures (heure indiquée), j’arrivai au palais du gouverneur, un peu mouillée, car il est impossible à Drontheim de se procurer une voiture; un traîneau, à la bonne heure.

Le _palais_ du gouverneur, comme on dit, est une immense construction en bois, n’ayant d’un palais que le nom et les dimensions; il est situé dans la _Monkgade_ (rue des Moines), la plus belle rue de Drontheim. Comme la Canebière de Marseille, la Monkgade a pour perspective un large golfe tout couvert de navires.

Je trouvai chez M. le gouverneur un accueil gracieux et empressé, une cordialité affable qui me replaça tout à coup sous les latitudes les plus élégantes.

Mme Riss parle un peu français, et son intelligence supplée parfaitement à sa science. Plusieurs jeunes femmes de sa société parlaient anglais, et une conversation assez suivie put s’établir entre nous. Au premier abord, ces dames m’examinaient d’un air curieux dont je ne comprenais pas le motif; il me fut expliqué quand l’une d’elles m’apprit qu’avant moi aucune Parisienne n’était venue à Drontheim: j’étais plus qu’une rareté; j’étais une nouveauté.