Voyage d'une femme au Spitzberg
Part 4
Au moment où nous quittâmes Gothembourg, mon attention fut arrêtée par deux détails, deux choses presque puériles, suffisantes pourtant pour donner un caractère étranger aux rues que nous traversions: c’était de voir les fenêtres des maisons ouvrant sur la rue au lieu de s’ouvrir à l’intérieur, et la singulière manière dont les femmes du peuple portent leurs fardeaux. En France, elles se servent de la hideuse hotte qui les courbe, les déforme et fait ressembler toute femme à quelque monstrueux limaçon portant sa coquille; en Italie, en Espagne, en Afrique et dans tous les pays méridionaux, elles posent la charge sur la tête et marchent légères, droites et fières, dans l’attitude noble des belles filles des rois pasteurs. Dans le Nord et à Gothembourg particulièrement, elles ont une autre méthode: elles placent sur une de leurs épaules un long et fort bâton portant une corde à chaque bout: à cette corde elles attachent tout ce qu’elles veulent transporter, même des objets fort pesants. Les Suédoises se servent de cet instrument très-adroitement, et le changent d’épaule avec une agilité qui n’est pas sans grâce.
A quelques lieues au-dessus de Gothembourg, le pays se modifie; les champs cultivés se font plus rares, les espaces de forêts plus fréquents. La nature devient plus aride et la population plus pauvre. On sent le voisinage de la Norwége; à chaque couchée on trouve le gîte moins bon.
J’ai oublié de vous dire que, de même qu’il n’y a pas de postes, il n’y a pas d’auberges. On loge chez les paysans. Chaque famille aisée a une chambre d’honneur destinée aux voyageurs; on rencontre ainsi des logis moins désagréables qu’on ne le croirait d’abord. On vous donne une chambre boisée, meublée d’un lit de bois peint en bleu ciel. Le fond du lit est en planches; on a pour matelas de l’édredon, pour oreiller de l’édredon, toujours, de l’édredon, ce qui ne le rend pas meilleur. Outre le lit, on jouit d’une table et de quelques siéges de bois. Le plancher, bien lavé, est recouvert d’une légère couche de sable jaune, et quelquefois des feuilles de plantes aromatiques, telles que l’angélique ou la menthe, ajoutent l’élégance de leur parfum à du linge beau et blanc. Presque partout en Suède on rencontre ce vrai luxe ignoré de plus d’un somptueux hôtel: une extrême propreté.
La Norwége est séparée de la Suède, entre Gothembourg et Christiania, par une rivière, le Swiftson; on la passe dans un bac, et, très-peu après, on rencontre les premières croupes des Dofrines. A chaque instant, le point de vue change; les collines deviennent montagnes, les ruisseaux paisibles se changent en torrents furieux, et la route s’élance au milieu des escarpements les plus invraisemblables. En Norwége, on ignore l’art de tourner une montagne; le chemin monte d’un côté et descend de l’autre; c’est aussi simple que dangereux. Les paysans nous regardaient avec assez d’étonnement nous aventurant dans une calèche à ressorts sur des pentes aussi peu complaisantes. Nous lisions sur leurs physionomies la traduction de leurs exclamations de mauvais augure. Malgré les fâcheuses prédictions, nous avons gagné Christiania sans encombre, quoique ayant été sans cesse un train de prince.
On arrive à Christiania par une épouvantable côte roide comme un escalier et à peu près aussi unie; du sommet de cette côte, on aperçoit la ville au fond d’un immense entonnoir. Vue à vol d’oiseau, elle présente du côté de la mer une vaste échancrure où se pressent un grand nombre de vaisseaux de toute dimension; du côté de la terre, elle s’appuie et s’échelonne sur des collines élevées, couvertes en été d’une végétation sombre et vivace. Sa situation a une certaine analogie avec celle de Marseille, plus la verdure et moins le soleil.
J’étais harassée de fatigue, et de plus souffrante d’un coup de soleil sur le visage; ce traître de soleil du Nord, qui ne chauffe pas, hâle horriblement et rend souvent malade. Du reste on doit s’attendre à tout lorsque que l’on voyage comme nous le faisions. La nécessité d’être au cap Nord à jour fixe précipitait notre course de plus en plus et transformait en corvée et en torture une des plus charmantes distractions possibles, un voyage l’été, dans des pays peu connus.
Christiania, autrefois Opslo, comme vous savez, est une ville trop moderne pour avoir une physionomie caractérisée; on peut lui adresser sous ce rapport le même reproche qu’à Gothembourg, et mon observation sur les villes de fraîche date subsiste quant à elle. L’été, le port a beaucoup de mouvement et d’animation, il sert de lieu de rendez-vous à tous les petits navires marchands des autres villes de la côte et reçoit en outre beaucoup de bâtiments étrangers. Les quais sont encombrés de planches de sapin prêtes à être embarquées; ces planches sont disposées par piles régulières entre-croisées, et en quantités si innombrables qu’il y en aurait certainement assez pour faire une boîte capable de contenir la ville tout entière et ses vingt-quatre mille habitants. Innombrable est bien le mot, à propos des bois de sapin de Christiania. Les propriétaires de ces magnifiques forêts, qui fournissent des mâts à la marine du monde entier, ignorent eux-mêmes le nombre de leurs arbres; ils les font abattre, détailler, marquer de leur nom, puis conduire au cours d’eau le plus voisin, où on les précipite. Alors, sous la garde de quelques mariniers, ils descendent à Christiania. Les trains arrivés au port, un inspecteur trie les arbres, reconnaît les marques, en envoie le compte au correspondant du propriétaire, et celui-ci les débite et les négocie comme il l’entend. Quoique ces bois franchissent ainsi d’énormes distances, il ne se commet pas d’infidélités. Mariniers, inspecteurs, agents, tout le monde fait preuve de la plus extrême probité, et aucune comptabilité n’est chargée du contrôle des uns sur les autres.
S’il n’y a pas de mauvaise foi dans le commerce d’un pays, on peut conclure que les voleurs y sont rares, et ceci est particulièrement juste pour la Norwége; pourtant, à mon arrivée à Christiania, le lion du jour, l’homme qui occupait toutes les conversations, était un voleur de grands chemins, mais un voleur épique, digne des honneurs du récit, voire de l’_illustration_ sur papier bleu et de la complainte en vers blancs. L’homme en question, connu en Norwége comme Cartouche à Paris, ou Fra Diavolo en Calabre, se nommait Ouli-Eiland. A ce moment, il était âgé de vingt-neuf ans, avait cinq pieds six pouces et une santé imperturbable. Du reste la chronique le disait libéral comme un Turc, discret comme un Espagnol, adroit comme un sauvage, menant ouvertement sa vie de méfaits aventureux, sans craindre ni Dieu, ni diable, ni gendarmes, rançonnant les châteaux, secourant les chaumières, n’ayant jamais oublié ni une injure ni un service, et déployant dans sa croisade incessante contre la société plus d’énergie et d’inventions qu’il n’en faudrait pour illustrer dix généraux ou enrichir dix romanciers; un de ces hommes enfin auxquels il a manqué un théâtre pour changer leurs crimes en actions glorieuses, et qui se font brigands, ne pouvant être héros.
Ouli-Eiland avait été emprisonné six fois et était toujours parvenu à s’évader. La dernière fois, la septième, pour réussir à s’emparer de lui, on avait dû cerner près d’une lieue de forêt, on avait fait le blocus de son gîte, et alors, au bout de plusieurs jours d’affreuses souffrances, cette force qui vient à bout des plus terribles et qui soumet tout, même les loups, comme dit le proverbe, la faim, le fit sortir de son bois. On le saisit, on le garrotta, on le conduisit à Christiania. Là, on le jugea, et, comme il n’y eut pas d’assassinat prouvé, il fut condamné à la prison perpétuelle dans la citadelle de Christiania.
Le gouverneur de la forteresse se le fit amener; il demeura surpris de voir ce grand jeune homme blond, mince, paisible, portant déjà une si lourde célébrité; cependant, en homme d’observation, il démêla un reste de noblesse sur ce front uni, un reste de loyauté dans ces yeux clairs et hardis.
«Tu t’es évadé jusqu’à présent de toutes les prisons où on t’a mis, dit le gouverneur; conséquemment je dois prendre les mesures les plus sévères, quant à ce qui te concerne.»
Ouli-Eiland sourit silencieusement.
«Crois-tu que tu pourrais t’évader ici?
--Oui, monseigneur.
--En as-tu le projet?
--Oui, monseigneur.
--Mais si j’use de tout mon pouvoir, si je te fais enchaîner jour et nuit?»
Ouli-Eiland recommença son sourire tranquille qui contenait un défi.
«J’ai d’autres projets, reprit le gouverneur; je te laisse entièrement libre dans l’enceinte de la citadelle; seulement donne-moi ta parole de ne pas t’enfuir.»
Ouli-Eiland s’attendait aux dernières sévérités, cette conclusion lui parut inespérée; il donna sa parole.
Le gouverneur défendit qu’on le surveillât.
Tout alla bien pendant trois mois. Au bout de ce temps, Ouli-Eiland demanda à parler au gouverneur.
«Monseigneur, dit le prisonnier, rendez-moi ma parole, ou je mourrai; je préfère la captivité la plus dure, la surveillance la plus étroite avec un espoir, à ce lien de ma parole dont je suis esclave et qui me prive de toute chance d’évasion; faites de moi ce que vous voudrez, mais je reprends mon engagement.»
Le gouverneur vit un parti pris; il n’insista pas; seulement il se mit en mesure de garder son prisonnier mieux que ses prédécesseurs. Il fit construire une espèce de cage avec les troncs de petits sapins, peu espacés; à la porte de la cage, extérieurement, était fixée une grosse sonnette correspondant par des ressorts à chacun des barreaux; on plaça la cage dans une petite maison de pierre solidement bâtie, autour de laquelle se promenaient sans cesse deux sentinelles; puis on mit un gardien dans la maison et le prisonnier dans la cage.
Au bout de six semaines Ouli-Eiland était libre.
C’était de cela qu’on s’entretenait à Christiania lorsque j’y passai.
Les collections scientifiques de la capitale de la Norwége sont peu de chose. Lorsque Christian IV rebâtit Opslo et en fit Christiania, la Norwége était danoise et tout allait affluer à Copenhague. La collection de médailles seule est assez complète; elle possède plusieurs pièces d’or du règne du calife Aroun-al-Raschid. Peut-être quelqu’une de ces pièces d’or, pour venir de Bagdad au fond de la Scandinavie, aura-t-elle effleuré en route la main puissante de Charlemagne!...
Tout arrive aujourd’hui au fond de ce royaume écarté; tout, modes, journaux, et jusqu’à la charmante musique de nos opéras comiques. On représente à Christiania _la Dame Blanche_ et _le Pré aux Clercs_, tout aussi passablement que dans beaucoup de préfectures françaises; et notre admirable Auber n’aurait pas trop souffert à entendre chanter _le Domino Noir_ par ces gosiers scandinaves, qui compensent l’absence d’études suffisantes par la limpidité de leurs notes et la sûreté de leurs intonations; du reste, ni goût, ni expression: beaux instruments livrés à eux-mêmes, sans ce qui complète le musicien, la bonne méthode.
Les acteurs se montrent vêtus avec une mesquinerie bien compréhensible, lorsqu’on sait qu’un premier sujet gagne rarement à Christiania plus de dix-huit cents francs par an! Quant à la mise en scène, néant. Ce spectacle, peu attrayant pour les yeux, ne laisse pas d’être organisé de façon despotique. On n’a pas la possibilité de se délasser de la scène en explorant la salle; car celle-ci est si complétement obscure, que d’abord j’ai cru à un domino noir en lanterne magique. Ce petit lustre à l’huile, qui tremblote au milieu pendant les entr’actes, disparaît tout à fait lorsque la toile se lève, afin de contraindre l’attention du spectateur à se concentrer sur la scène; l’arbitraire ainsi introduit dans le plaisir, il en résulte qu’on regarde le spectacle par ordre, à moins qu’on ne s’endorme par nécessité.
Je comptais sur cette soirée pour me faire une idée de la fashion norwégienne; je n’ai pu me former d’opinion; au premier coup d’œil, les femmes de Christiania m’ont paru assez jolies,--mieux, assez gracieuses,--malgré deux défauts de beauté qui importent aux connaisseurs: les dents gâtées et les oreilles très-grandes; mais on voit de beaux teints, de beaux cheveux et des tailles élégantes pour des tailles du Nord.
Voilà le résumé rapide de ce que j’ai pu voir à Christiania en deux jours; prenez-le pour ce que cela est, une esquisse, rien de plus. Adieu.
LETTRE III.
DRONTHEIM.
Quel saut, mon cher frère, de la salle de spectacle de Christiania à une étroite cabine à bord du bateau à vapeur _le prince Gustave_, de la douce musique d’Auber au bruit sourd des vagues, d’un bon fauteuil de velours à un cadre rudement secoué, de l’atmosphère tempérée du ciel de Christiania à la bise aiguë du golfe de Drontheim! Plus j’avance et mieux je sens s’éloigner de moi le soleil et la civilisation, cet autre soleil.
En quittant Christiania pour s’enfoncer vers le nord, on traverse un des plus beaux pays du monde; Sandwolden, où l’on couche, devrait être cité comme Interlaken ou Chamounix; le village est blotti dans la verdure, au fond d’un vallon qui s’ouvre sur de grands lacs parsemés d’îles; l’horizon est borné par d’assez hautes montagnes couvertes de sapins, dont la silhouette sombre se découpe nettement sur l’azur pâle du ciel. Cela forme un tableau d’une sérénité de lignes, d’un calme majestueux, indescriptible; c’est un paysage de Suisse avec plus de verdure, un paysage d’Écosse avec plus de grandeur. Je suis partie de Sandwolden à l’aube; lorsque je suis montée en voiture, le soleil se levait radieux et splendide derrière les montagnes, et changeait peu à peu le vert profond des lacs en miroirs étincelants: je suis restée en extase, adorant Dieu qui a fait la nature si belle! A travers un si beau pays, la route est, comme vous pensez, charmante, remplie d’incidents, de détours, de surprises; on a rompu avec la monotonie suédoise, on traverse les cantons pittoresques de la Norvége, on approche des cantons sauvages.
Les chemins sont bordés de forêts vertes et épaisses, au milieu desquelles on entend l’amusant fracas de quantité de petits ruisseaux qui, par leur furie et leur bouillonnement, prennent des airs de torrents.
A Hund, où l’on couche le second jour, on commence à sentir les dernières ondulations des Dofrines (ou monts Kolen); on s’aperçoit du voisinage du Dovre-Field, la branche la plus élevée des Dofrines; on franchit une chaîne de petites montagnes formées de mamelons superposés. Lorsque je passai, les neiges des grands pics, fondues au premier soleil, remplissaient les hauts vallons, qui débordaient comme des coupes trop pleines et formaient des cascades coulant par larges nappes sans faire de ces bonds furieux, habituels aux cascades de la Suisse.
En Suède, il y a peu de villes; en Norvége, il n’y en a pas du tout; entre Christiania et Drontheim, on en trouve une seule, Lille-Hammer; encore est-elle de construction si récente que la plupart des cartes ne l’indiquent pas. C’est, du reste, une affreuse petite ville, régulière, tirée au cordeau, froide et ennuyeuse, n’ayant plus de verdure et pas encore d’édifices; c’est simplement un parallélogramme de quelques centaines de mètres, strictement rempli de ces tristes alvéoles carrées comme des boîtes, où s’enferme une multitude de gens qui ne sont plus des paysans et ne sont pas encore des citoyens; période où les habitants ont les vices des deux états: la grossièreté des champs et la vanité des villes.
A mon grand regret, faute de chevaux, j’ai passé deux heures dans ce lieu monotone; je n’ai pu m’y occuper à rien, pas même à dîner. Tout le commerce de comestibles de l’endroit n’a pu me procurer un morceau de viande. J’ai eu beaucoup de peine à faire comprendre à mon estomac que les habitants, ayant supprimé les prairies du voisinage pour en faire d’ambitieux chantiers, avaient du même coup supprimé les moutons. En se cotisant autour de moi, on est parvenu à me servir du saumon cru, du saumon fumé, du saumon à demi salé, du pain et du beurre; j’ai dîné avec ce second service, mes trop fréquentes rencontres précédentes avec le saumon sous toutes espèces de formes m’ayant depuis plusieurs jours dégoûtée de ce poisson.
La question gastronomique est d’une assez affligeante simplicité en Norvége; on y mange aussi peu et aussi mal que possible; passé Christiania, on ne trouve nulle part ni pain ni vin, ces deux bases de tout repas français. Ce qu’on nomme pain, dans ces provinces, n’a aucune analogie avec ce que nous appelons du même nom. Le pain norvégien a la forme et la dimension d’une assiette de porcelaine, il en a presque la consistance; il est fait de farine d’orge et de seigle et d’une bonne dose de paille. Ces espèces de galettes dures se cuisent à de très-longs intervalles; on les perce d’un trou au milieu et on les enfile par douzaines dans de longs bâtons suspendus au plafond; dans les maisons soignées, on les recouvre d’un linge, mais la plupart du temps cette précaution négligée donne beau jeu à la fumée et à la poussière.
Outre ce pain peu appétissant, et auquel je ne me résignai à toucher qu’après un long jeûne, on trouve pourtant (excepté à Lille-Hammer) des œufs et du lait; on a souvent aussi du fromage sans sel et du beurre très-salé; ceci, avec l’immuable saumon, forme le fond du répertoire, assez restreint, comme vous voyez.
Cette pénurie paraît explicable sur un territoire si peu cultivé et si peu peuplé; les habitations se font peu à peu si rares, qu’il arrive de voyager tout le jour sans voir une seule maison entre les relais, très-éloignés les uns des autres. Ces relais ne sont pas des villages, mais une de ces fermes assez considérables appelées dans le pays _gaards_. Le _gaard_ norvégien se compose d’une vaste habitation entourée de petits corps de logis servant de granges, d’étables, etc. La maison, faite de troncs de sapins à peine équarris, dont les interstices sont bouchés avec de la mousse, sert d’habitation au maître et à sa famille; les domestiques et les bestiaux logent dans les petits bâtiments d’exploitation. Ces _gaards_ forment autant de petites colonies tout à fait isolées qui se suffisent à elles-mêmes. Les grandes distances et la rigueur des hivers obligent ces familles de paysans à prévoir tous les besoins de la vie; aussi sont-ils fort industrieux.
Les femmes filent le lin et le chanvre, tissent la toile et fabriquent une sorte de drap grossier et solide, appelé _wadmel_, dont les hommes se vêtent. Les hommes sont tour à tour laboureurs, forgerons, maçons, charpentiers, et au besoin cordonniers et tailleurs. Outre de bons vêtements et des meubles suffisants, les jeunes filles ont quelques dentelles, quelques bijoux, des fichus de soie rapportés de la ville par le père; et puis dans chaque maison on aperçoit, respectueusement posé sur un bout de tapis, le gros volume, bibliothèque du pauvre, le livre qui remplace et dépasse tous les autres, le livre des livres--la Bible--et chaque petit enfant sollicité par sa mère saura vous en lire un verset. Douce et paisible existence! froide, pure et égale comme l’azur du ciel du Nord; région sereine et humble, sans rayons, sans orages, que les cœurs fatigués regardent avec envie: _Invideo quia quiescunt_, dit Luther.
Cette heureuse population a sa beauté particulière, et il semble qu’on puisse lire la vie de tout homme dans sa physionomie placide. Le type norvégien est surtout sain et robuste; les visages sont carrés et frais, les nez retroussés et charnus, les yeux d’un bleu pâle, les cheveux fins, blonds et frisés. Les enfants ont sur la tête de la soie plate presque blanche qui rappelle ces petits Jésus de cire accompagnés d’un agneau de carde de coton, qu’on voit sous verre dans les chambres d’auberges, en France. Les femmes, relativement plus grandes que les hommes, ont un éclat de teint magnifique et paraissent pour cela souvent jolies sans l’être. Elles ont beaucoup d’enfants, et, malgré le calme de leurs habitudes, semblent vieilles de bonne heure.
Voici la silhouette des personnages qui m’ont apparu; quant au croquis du paysage, il serait très-compliqué à faire autrement qu’avec un crayon.
A quelques lieues au delà de Lille-Hammer, on entre dans la pittoresque province du Gudbrandsdal; la route, taillée à pic au-dessus d’un précipice, se met à courir sur le versant d’une montagne, au pied de laquelle écume et bouillonne une rivière-torrent appelée le Lougen. De l’autre côté du Lougen se dresse une autre montagne plus haute, plus âpre, plus sombre encore que celle que l’on gravit; d’innombrables cascades jaillissent de ses escarpements et vont rejoindre le torrent. Tout cela est très-sauvage et très-beau. Un album seul raconterait bien cette pittoresque et agreste Norvége; j’en suis trop convaincue pour vous faire beaucoup de descriptions, et je passe tout de suite à un incident digne de la narration.
Un dimanche matin, vers dix heures, comme nous allions gagner une poste nommée Laurgaard, je sommeillais à demi au fond de la voiture, dont j’avais fait relever la capote à cause d’une petite pluie fine et glaciale qui commençait à tomber. Nous étions tous dans cet état d’engourdissement où plonge la fatigue compliquée de froid et d’ennui, lorsque tout à coup la côte roide que les chevaux gravissaient péniblement se changea en une pente presque à pic. Il s’agissait de descendre l’équivalent de ce que nous venions d’escalader; le guide reçut l’ordre de se mettre à la tête des chevaux afin de les maintenir; mais, ne se méfiant pas des oscillations causées par les ressorts d’une voiture beaucoup trop parisienne pour de semblables chemins, il ne retint pas assez ses chevaux, et la voiture, entraînée par son propre poids, roula très-vite, sortit de la voie et fut précipitée dans le gouffre au fond duquel mugissait le Lougen. Nous fîmes deux tours sur nous-mêmes, tout craqua horriblement, et je me rendis compte, avec la vivacité que la pensée acquiert dans les moments suprêmes, que nous allions être infailliblement broyés, puis noyés... Dieu, dans sa bonté, nous sauva de ce péril de mort! Quelques maigres sapins croissaient au milieu des quartiers de rocs, sur le flanc déchiré du précipice; ils s’engagèrent dans l’orbe d’une de nos roues et arrêtèrent ainsi les bonds de la calèche, qui resta suspendue au-dessus de l’abîme.
J’étais meurtrie de la tête aux pieds, mais, par une sorte de miracle, je n’étais pas blessée; personne n’était blessé. Un des chevaux seulement se trouvait engagé dans une crevasse d’où il semblait impossible de le retirer. Lorsque la voiture s’arrêta, je me trouvai ensevelie sous une avalanche de coussins, de livres, de cartes, de bouteilles, de provisions de toute espèce. Les caissons et les poches s’étaient vidés et avaient versé sur nous le plus inextricable tohu-bohu. Tout étonnée d’être encore vivante, je sortis de la voiture avec les plus grandes précautions, afin d’éviter un ébranlement capable de lui faire recommencer son horrible course; puis m’accrochant aux branches d’arbres, aux pierres, aux ronces du précipice, je parvins à en sortir avec des peines infinies. Je m’assis, épuisée, sur le bord de la route, et, plongeant mes regards dans le gouffre, j’y aperçus la calèche; vue ainsi, elle faisait l’effet d’une cage d’oiseau accrochée à un vieux mur.