Voyage d'une femme au Spitzberg
Part 8
Je sortis pour voir cet étrange soleil de minuit; le temps était bas, triste, couvert, mais on y voyait parfaitement aussi clair que dans la journée. Pendant ma traversée, j’avais oublié d’observer la longueur croissante des jours; chaque soir j’allais me reposer durant quelques heures, et j’avais ainsi atteint, sans m’en apercevoir, cette région du globe où l’obscurité ne paraît pas au ciel pendant toute une saison.
Hammerfest est la seule ville où il y ait véritablement trois mois de jour et trois mois de nuit.
Hammerfest a la forme d’un croissant; les maisons sont groupées dans le petit espace laissé libre entre les montagnes et la mer; ces montagnes hautes, noires, infranchissables, lui interdisent de s’étendre plus loin. Chaque année, à l’époque du dégel, des quartiers de roc se détachent des montagnes et viennent rouler au milieu des maisons; les habitants d’Hammerfest se sont accoutumés à ce danger inévitable et ne s’en inquiètent pas; lorsqu’ils entendent des craquements dans la neige, ils se retirent vers le port, et, quand la terrible avalanche est tombée, ils retournent vers leur logis, si toutefois le logis n’est pas écrasé. Hammerfest compte à peu près cinq cents habitants et se compose d’environ soixante maisons de bois, barbouillées d’ocre, parmi lesquelles une douzaine au plus sont habitables; les autres sont de chétives cabanes construites par les Norvégiens pauvres, ou des huttes où s’abritent les Lapons côtiers. Les édifices sont quatre maisons à deux étages, peintes en blanc et ornées de filets verts et bleus, précisément comme les assiettes des petits restaurants. C’est là que respire l’aristocratie du pays; aristocratie marchande, comme vous pensez bien: car la seule rage du commerce peut engager les hommes riches à résider dans un lieu aussi affreusement misérable.
Un certain négociant d’Hammerfest, un nommé M. A., qui a eu l’art de pêcher dans l’huile de baleine une fortune d’un million, et qui a l’ineptie de ne pas aller la dépenser ailleurs, possède même un jardin; il y a quelques jours, on m’offrit de me le montrer; j’acceptai. On me fit entrer dans un enclos de quinze mètres d’étendue, où de petits compartiments de terre noire se dessinaient sur des allées de terre noire, le tout parfaitement vierge d’une tache de verdure; on ne pouvait distinguer les allées des plates-bandes que parce que les unes étaient battues et les autres labourées.
«C’est là le jardin dont on m’a tant parlé? dis-je en regardant cette espèce de cour non pavée.
--Oui, madame.
--Mais il n’y a pas là une fleur, ni même un brin d’herbe.
--Oh! sans doute, mais il y a des graines semées, et dans quelques jours elles lèveront; si l’été est beau, on aura peut-être quelques salades; l’année dernière on en a eu douze, et des pavots et des renoncules de quoi faire au moins trois bouquets.
--Pourquoi alors m’avez-vous amenée ici avant qu’il y eût rien à voir?
--Comment, madame, rien à voir! et toute cette terre!...»
C’était la terre amassée en aussi grande quantité qu’on offrait à mon admiration.
Il faut aller à Hammerfest pour bien comprendre que les diamants et les fleurs sont au fond la même chose, sont les formes différentes de la même pensée de Dieu. Les pierres précieuses sont des espèces de fleurs rares que la terre cache dans son sein; à Paris, où il y en a peu, où elles coûtent cher, toute femme les admire et les désire, quoiqu’elle ait des roses pour rien: à Hammerfest, où les fleurs sont plus que rares, sont presque impossibles, les femmes les adorent, et aucun diadème de pierreries n’a été mieux reçu que ne le serait dans ce coin du monde le bouquet jeté chaque soir sur un meuble par l’élégante Parisienne à son retour du bal.
Une femme d’Hammerfest possède, depuis longues années, un rosier qui ne donne pas une rose par an et reste pourtant l’objet de l’envie universelle; une autre plaça un jour devant moi, sur sa commode, des plantes de pommes de terre; elle espérait les voir fleurir, et sa joie était extrême.
L’unique rue de la ville est longue d’environ deux cents pas, large de dix; elle prend le croissant du port en diagonale. Elle n’est pas pavée; on s’est contenté de poser de loin en loin sur le sol des fragments de rochers plats, sans lesquels on enfoncerait complétement dans la boue. Cette rue a pour embranchements quelques ruelles étroites, absolument inabordables dès qu’il pleut.
Les maisons de bois déploient leur façade sur la rue principale. Les ruelles sont bordées des chaumières norvégiennes; ces pauvres logis n’ont jamais qu’un rez-de-chaussée; les murs sont faits de troncs de sapins, dont les interstices sont remplis avec de la mousse ou de vieux câbles mis en charpie. Une cabane est divisée en deux compartiments; la pièce d’entrée sert de cuisine, de salon et de salle à manger; une immense cheminée, construite avec des lames de pierre grise, occupe un pan de mur presque entier; cette cheminée, de forme tout à fait primitive, s’élève jusqu’au toit sans se rétrécir. La pièce du fond est l’habitation de toute la famille, elle fait aussi office de magasin pour les vêtements et les provisions; c’est le _gaard_ de la Norvége méridionale, rétréci, appauvri, attristé sous l’influence d’une terre inculte et d’un climat meurtrier. La plupart de ces masures ont des pieds comme les maisons de Tromsoë, et se soutiennent sur quatre gros troncs de sapin. Elles sont couvertes de gazon qui forme les seules plaques de verdure du paysage. Il est fort singulier de voir chaque matin les femmes monter leurs chèvres sur le toit à l’aide d’une échelle, afin que les pauvres bêtes puissent brouter un peu de nourriture fraîche. Le dessous des maisons abrite, comme le ferait une remise, les filets pour la pêche, le bois, les traîneaux, les outils et tous les menus ustensiles qui gêneraient dans l’intérieur. Chose remarquable, tous ces objets sont ainsi sur la voie publique, à la portée de tout le monde, et il ne se commet jamais de vol.
Les habitants de Finmark allient la plus grande probité à un extrême amour du lucre; ils rançonnent sans pitié les rares étrangers qu’ils aperçoivent chaque année, mettent toutes choses usuelles à des prix exagérés, et ne détourneraient pas un bout de fil. Ils vendent leurs denrées trois fois ce qu’elles valent; mais on loge chez eux sans la garantie d’une serrure, et on n’est jamais volé. La difficulté des communications, l’impossibilité où serait le coupable de se défaire d’un objet dérobé, viennent bien en aide à leur bonne nature; mais enfin, tel qu’il est, le fait vaut la peine d’être constaté.
Le port n’est pas entouré de quais; seulement, pour la commodité des embarquements, on a construit une plate-forme en bois, sorte de balcon circulaire qui court le long de tous les hangars. Quand un navire veut décharger une cargaison, il suffit de poser une longue planche entre la porte du magasin et le pont du navire pour établir un va-et-vient. Cela peut être très-commode pour les matelots, mais c’est assurément fort laid; car cette plate-forme interdit la circulation sur le port et prive le voyageur de la seule vue belle, même à Hammerfest, la vue de la mer.
Pendant les mois d’été, les navires étrangers arrivent en assez grand nombre dans le petit port; les Russes et les Hollandais s’y montrent en majorité; ils apportent à peu près tout ce qui se consomme et s’use à Hammerfest. Les Russes sont chargés de farine, de beurre, de bois; les Hollandais amènent des pommes de terre, du vin, des denrées coloniales; quelques bâtiments de Hambourg font le commerce des étoffes, du savon et des meubles. Parmi les marins, les Russes se font remarquer par leur physionomie particulière; ils produisent un contraste marqué avec les habitants du Finmark, qui semblent souffrir plus qu’eux des rigueurs de leur horrible climat; les matelots russes sont généralement grands, blonds, vigoureux, barbus et colorés; les Norvégiens sont frêles, laids, pâles, ont les cheveux clairs et la barbe rare. Le caractère des deux peuples diffère également: les Russes passent pour intelligents, actifs et gais; les Norvégiens m’ont paru lents, bavards, curieux, et, quoique ne volant jamais, cherchant toujours à tromper, ce qui, chez les marchands, ne passe pas pour être la même chose.
Les trois mois d’été, ou plutôt les trois mois de clarté, sont pour le marchand d’Hammerfest le moment où il doit réaliser son bénéfice de toute l’année et dépenser toute son activité; dès le mois de septembre, les navires n’arrivent plus; ceux qui se trouvent dans le port partent les uns après les autres. Les Russes s’en vont les premiers, parce qu’ils retournent chez eux en doublant le cap Nord, où les glaces arrivent de bonne heure, et regagnent Arkangel par une des côtes les plus dangereuses du monde; les navires hollandais et anglais partent ensuite. Peu à peu le port devient désert, le ciel s’assombrit, les nuits, d’abord courtes, s’allongent rapidement jusqu’à ce que l’obscurité soit absolue, jusqu’à ce que les nuits de vingt-quatre heures aient remplacé les jours de vingt-quatre heures. Un froid dont nous ne pouvons nous faire une idée, atteignant d’ordinaire trente-cinq degrés au-dessous de zéro, vient accroître l’horreur de ces ténèbres et y ajoute ses souffrances. On ne peut songer sans un sentiment de profonde pitié à la destinée des malheureux condamnés à passer leur vie entière dans de si dures conditions; mais ce qui paraît incompréhensible, c’est de voir des hommes assez surexcités par la soif d’acquérir pour venir chercher la fortune sur cette terre déshéritée, et pour renoncer par un espoir de lucre au soleil, dont toute joie comme toute fleur a besoin pour éclore.
A la pointe nord du croissant que forme la ville s’élève la seule vaste construction d’Hammerfest; c’est le temple où ces adorateurs de l’or recueillent leurs richesses, sous la forme assurément la moins tentante que puisse prendre la richesse: celle de l’huile de poisson. Lorsqu’on approche de cette espèce de laboratoire, il s’en exhale une odeur infecte; si l’on y entre, on est presque suffoqué; j’y ai pourtant pénétré. L’intérieur est très-sombre, à peine éclairé par des ouvertures inégales ménagées dans les murs, bouchées l’été avec de la toile à voile et refermées hermétiquement l’hiver. Au milieu du hangar, dans une immense cuve de fonte, bouillent incessamment des poissons dépecés; une rigole placée en pente et communiquant avec le haut de la cuve reçoit l’huile qui monte à la surface de l’eau et la conduit dans des auges de pierre, où elle refroidit avant d’être mise dans des tonneaux et livrée au commerce; cette monstrueuse marmite toujours en fonction, les quartiers de chair rangés sur de larges tables, les os énormes des morses et des baleines entassés dans les coins, donnent à ce lieu l’aspect fantastique et horrible de la cuisine de quelque ogre colossal; lorsqu’on y est une fois entré, je vous jure qu’on n’a pas envie d’y retourner.
A l’extrémité sud du croissant est située la maisonnette d’un homme nommé Bank, qui exerce dans ce pays perdu le métier original d’aubergiste; sa maison de bois de sapin n’a pas plus de quatre mètres, et l’appartement d’honneur, retenu pour moi, se compose de deux pièces de huit pieds carrés chacune, et peu élevées de plafond, car j’y touche avec la main. Évidemment l’architecte de l’édifice n’avait prévu que les Laponnes; le mobilier est réduit à sa plus simple expression: un lit où rivalisent la planche et l’édredon, formant l’antithèse la plus désagréable; une table et deux fauteuils de bois. Le voyageur est libre de mettre des clous dans les murailles, seule façon de remédier aux armoires absentes. Les fenêtres et les portes sont des miniatures proportionnées aux chambres; les unes ont trois pieds et les autres à peine cinq; on ne peut regarder dehors sans ôter son chapeau ni entrer sans se baisser; en outre, les habitants aiment tant la clarté, qu’ils ne placent jamais rien aux fenêtres pour intercepter la lumière. On doit donc, l’été, subir la clarté perpétuelle ou se faire une obscurité factice à l’aide de châles et de manteaux qu’on accroche devant ses vitres. Malgré cet expédient, auquel j’avais eu recours, j’eus beaucoup de peine à me faire à ces journées sans limites: elles me jetaient dans un malaise et une anxiété inexprimables; l’ordre de mes habitudes se trouvait entièrement interverti; je me levais à midi, je dînais à onze heures du soir, j’allais me promener à deux heures du matin; je ne savais plus quand je devais me coucher ni me lever, et le sommeil m’était devenu presque impossible. Si l’on n’avait pas à Hammerfest une montre et un calendrier, on ne saurait bientôt plus comment on vit, et on pourrait arriver à en être en avance ou en retard de quinze jours avec le reste du monde, sans s’en apercevoir. Le régime de ce séjour ne touche au luxe par aucun côté, comme vous pensez; si l’on est mal logé, on est plus mal nourri, et la monotonie du menu auquel on est réduit n’en est pas le moindre défaut. Le veau et le saumon forment le fond immuable de la nourriture; les soupes se varient entre l’orge aux tranches de citron et le seigle aux cerises sèches; les jours de gala, on obtient des pommes de terre, du renne rôti et du lait. Sous l’influence de ce traitement, on arriverait à faire des folies pour un bouillon; mais des folies n’auraient pas suffi pour atteindre ce rêve de mon estomac en détresse: il eût fallu des prodiges qu’aucun Dieu ne fit en ma faveur. L’ordinaire insipide de la maison Bank coûte quarante francs par personne par semaine.
Quatre fois par mois, les Lapons arrivent en foule à Hammerfest; ils apportent le produit de leur pêche et viennent trafiquer avec les Russes. Ces jours-là, la petite ville s’anime d’une façon pittoresque et intéressante; le port s’emplit de barques doublées de peaux de phoques, et une population étrange se répand de tous côtés. En échange de leur poisson, les Lapons remportent du beurre et des vêtements; ils y ajoutent quelquefois de la farine, et de l’eau-de-vie toujours. Les marchés se font le plus souvent sans l’intervention de l’argent, et il est curieux de voir l’adresse russe aux prises avec l’astuce laponne. D’ordinaire chacun s’en retourne content, convaincu d’avoir attrapé son partenaire, qui se réjouit de son côté pour la même cause; parfois il y a litige, et alors les clameurs éclatent de part et d’autre et ne tardent pas à atteindre le diapason le plus violent. Mais le vent emporte toujours la fureur des adversaires: le Lapon lésé ne passe jamais de l’injure à l’attaque en face du Russe cauteleux; le nain se souvient à temps de la vigueur du géant; la dispute s’éteint dans l’eau-de-vie, qui sert à tous deux: elle aide l’un à oublier sa disgrâce et l’autre à se réjouir de son succès.
Non-seulement il vient des Lapons à Hammerfest pour faire du commerce, mais un certain nombre d’entre eux y habitent et ont quitté la vie nomade pour la vie sédentaire. Mon séjour de plusieurs semaines dans cette ville aurait pu être plein d’intérêt et fécond en observations neuves, si j’avais su parler ou tout au moins comprendre le lapon et le norvégien; mon ignorance de ces langues m’a réduite à tout juger par mes yeux seulement, de sorte que beaucoup de choses me sont échappées, et je serai contrainte à vous donner des croquis au lieu de portraits. Néanmoins, puisque le moment est venu de vous parler de ce peuple, si peu connu encore, je le ferai avec quelques détails, et ce sera le sujet de ma prochaine lettre.
LETTRE V.
LES LAPONS.
Géographiquement parlant, la Laponie est le pays compris entre le 64° et le 72° de latitude nord et le 22° et le 40° de longitude est. La Laponie présente à peu près la forme d’un triangle dont la partie la plus large serait tournée vers le nord et dont la pointe poserait sur Torneä, au fond de la mer Baltique. Elle a pour limites: à l’est, la rivière Kémi, dont les affluents remontent jusqu’au lac Kola, près de l’océan Glacial, et à l’ouest, la rivière Luloä, qui prend sa source près de Bodoë, sur la mer du Nord. Outre ses deux rivières, qui l’enferment comme dans deux bras, elle est traversée presque en ligne droite, du cap Nord à la mer Baltique, par trois fleuves qui finissent par n’en faire qu’un, l’Alten, le Muonio et le Torneä. Pour être complétement exact, on ne devrait appeler Laponie que la région commençant au delà du cercle polaire; mais beaucoup de voyageurs et de géographes désignant sous ce nom des provinces situées au sud de Torneä, je ne pense pas assigner à la Laponie de trop larges limites en la circonscrivant comme je viens de le faire.
Quantité de fables absurdes ont été dites et acceptées sur les Lapons, et, malgré les progrès qui, de notre temps, rendent assez faciles les voyages lointains, la Laponie est restée matière à curiosité. Peu de voyageurs s’aventureront jamais dans des régions à la fois si dangereuses et si ingrates à explorer; je pense donc ne devoir négliger aucun détail sur les rares et étranges habitants de ce pays.
Des recherches ethnologiques approfondies me sont interdites par mon ignorance; mais, sans prétendre faire de la science, il paraît évident que les Lapons tirent leur origine de peuplades asiatiques, des Mongols, ou plutôt des anciens Scythes ouraliens, avec lesquels ils ont une analogie physique très-marquée. Leurs cheveux noirs et droits, leur visage carré, leurs pommettes saillantes, leur nez aplati, leurs yeux petits et relevés des coins les font trop différer de toutes les populations du Nord pour qu’il soit possible de leur assigner une commune origine. Leur taille est encore une autre dissemblance: les Lapons, sans représenter précisément les pygmées qu’Hercule emporta dans sa peau de lion, sont pourtant d’une stature qui contraste avec les belles tailles des contrées septentrionales. Il est rare de rencontrer parmi eux un homme ayant cinq pieds de haut; ils sont fréquemment entre quatre pieds quatre pouces et quatre pieds dix pouces; leur moyenne, on le voit, est de beaucoup inférieure à celle des autres peuples d’Europe. Leur langage en fait aussi un peuple à part; ils parlent un idiome incompréhensible pour les Russes ou les Norvégiens, avec lesquels ils sont constamment en rapport. Ce qui viendrait à l’appui de mon opinion sur leur filiation, c’est la grande ressemblance de certaines expressions usitées chez eux avec la langue des Tartares. Leur costume est le costume élémentaire de tout peuple primitif et chasseur, et ne doit guère différer de celui de Magog, fils de Japhet. Les peaux des animaux en font tous les frais; ils portent en tout temps, pour premier vêtement, une peau de mouton dont la laine est tournée en dedans; cette espèce de sayon se recouvre, l’hiver, d’une blouse en peau de renne, l’été, d’une blouse de wadmel gris ou bleu foncé, garnie de bandes de drap de diverses couleurs. Le collet de ces blouses, toujours roide et élevé, est orné de petits morceaux de drap rouge, de pasquilles d’étain encadrées dans des piqûres assez habilement exécutées; la fente de la blouse et les poignets reçoivent les mêmes enjolivements. La ceinture de peau de renne qui retient la blouse sert de spécimen du luxe de chacun; tout Lapon y attache des plaques de cuivre, des boutons d’étain ou des plaques d’argent grossièrement ciselées, selon sa fortune. Les hommes portent les cheveux longs, flottant sur leurs épaules, et se couvrent la tête d’une calotte de drap garnie comme la blouse de bandes de plusieurs couleurs; ils se garantissent les jambes avec des jambières de peau de renne et se chaussent d’un sabot de la même peau, précisément fait comme nos sabots de bois, mais formant demi-botte, ce qui permet de le fixer avec de minces lanières de cuir. Ils emplissent ces chaussures de menues herbes bien sèches, et y enferment leurs pieds tout nus.
Les femmes sont vêtues comme les hommes, à l’exception de leur coiffure, qui est très-bizarre: figurez-vous un casque de drap bleu ou vert, lequel casque s’arrondit autour du visage comme un bonnet, et se trouve même parfois déshonoré par une dentelle de coton, qui rend celle qui le porte aussi fière que laide. Cette forme de coiffure est obtenue par un morceau de bois taillé en cimier, qu’elles posent sur leur tête avant de mettre leur bonnet. Ce cimier oblige l’étoffe à garder une forme martiale, qui fait de toutes les femmes laponnes autant de Minerves burlesques; pour compléter cet ensemble et se distinguer des hommes, elles coupent leurs cheveux tout près de la tête, de sorte que, si elles semblent désagréables avec leur bonnet, elles deviennent affreuses quand elles l’ôtent. Quelques-unes entrecroisent sur leurs jambes des rubans de laine rouge qui de loin ont l’air de bas rouges; toutes portent à leur côté un petit étui de peau contenant du fil, des ciseaux et, ce qui est moins féminin, du tabac à fumer. Point de Laponne qui ne fume, hors la période de la première jeunesse, et cette habitude ne contribuait pas peu aux méprises que je faisais entre les deux sexes dans les premiers temps de mon séjour à Hammerfest. Il paraît que l’hiver, c’est encore pire: hommes et femmes ajoutent alors au costume que je viens de décrire un dernier et ample vêtement à capuchon, fait de peaux de rennes dont on laisse le poil en dehors; ainsi accoutrés, Lapons et Laponnes ne ressemblent plus qu’à de gros ours gris marchant sur leurs pattes de derrière.
Je m’aperçois que j’ai oublié le point essentiel du bagage des hommes, c’est-à-dire le sac de peau attaché au cou par deux lanières et reposant sur la poitrine entre la première et la seconde blouse; ce sac représente à la fois leur arsenal, leur garde-manger et leur coffre-fort. Un jour j’obtins d’un Lapon de vider cette précieuse réserve devant moi; il en tira un couteau, un grand vieux pistolet sans chien auquel il paraissait attacher la plus grande importance, quatre _spécies_[3], du tabac à fumer (je n’en ai vu aucun priser), une boîte d’écorce de bouleau remplie de beurre de lait de renne, un morceau de poisson fumé et toute une provision de petit foin destiné à remplacer celui de sa chaussure dans le cas où il l’aurait mouillé; je dois ajouter, malgré l’inélégance du détail, que ce foin lui avait déjà servi à cet usage. D’après cet aperçu, vous pouvez comprendre qu’il s’exhale d’ordinaire de ces sacs une odeur prodigieusement repoussante.
[3] Monnaie norvégienne valant à peu près cinq francs quinze centimes de France.