Voyage d'une femme au Spitzberg
Part 12
Les hydrographes avaient une large carrière à leurs travaux: côtes à relever, hauteurs à prendre, montagnes à dessiner, l’occupation ne leur manquait pas. Les naturalistes et les botanistes étaient moins heureux: on draguait à outrance pour ne conquérir que quelques zoophytes pareils à des morceaux de cristal, vraies pierreries de la mer qu’il fallait s’empresser de plonger dans l’esprit-de-vin si on ne voulait les voir se fondre et se décomposer à l’air; on explorait le pays en tous sens pour rapporter une maigre pincée de ces petites plantes dont je vous ai parlé; on chassait avec ardeur pour tuer quelques oiseaux de mer, un phoque ou un renard. La plupart du temps on était même privé par la neige de ces laborieux plaisirs, et l’on restait à bord; le pont de la corvette offrait alors l’aspect le plus triste: il disparaissait sous un désagréable tapis blanc qui enveloppait tout, hors quelques coins où les matelots avaient tendu des toiles cirées pour se mettre à l’abri; nos hommes, cachés sous de gros vêtements de fourrure ou de toison de chèvre, étaient bien les sauvages personnages de ce morne tableau.
Notre séjour ne pouvait, sans grave imprudence, se prolonger à la baie Madeleine; aussi multipliait-on, dans les derniers jours, les excursions à terre. Il était rare que je n’en fisse pas partie, et d’ordinaire je m’isolais de mes compagnons de voyage; j’aimais à me trouver par moments seule au milieu de cette nature grandiose et terrible; j’y étais envahie par ce sentiment profondément religieux qui domine l’homme quand il se trouve face à face avec l’immensité. Les déserts ont leur poésie propre: déserts de sable, déserts de glace, c’est toujours l’infini de la solitude, et nulle voix ne parle à l’âme un langage plus émouvant. Oui, lorsque j’avais en face de moi le vaste océan Polaire chargé de bancs de glaces, quand les grands rochers noirs me masquaient la vue de la corvette, si tout à coup le vent s’élevait, si la mer grondait, si les glaciers s’écroulaient autour de moi avec leurs bruits formidables, si la neige m’enveloppait de ses violents tourbillons, alors il me semblait que j’entendais la voix même du Tout-Puissant, dont un souffle peut bouleverser le monde, et je me recueillais dans une muette prière.
Un jour cependant, un seul jour, il nous fut donné de voir le Spitzberg égayé: c’était le 10 août. Dès le matin, les grands rideaux de brume qui voilaient sans cesse l’horizon furent tirés comme par une main invisible, et, miracle! le soleil, un vrai, beau, éclatant soleil apparut; sous son influence, la baie devint admirable! les nuages coururent dans le ciel, emportés comme de légers flocons; les grands rochers laissèrent glisser leurs manteaux de neige; la mer s’agita et frémit sous les glaces étincelantes qui s’y abîmaient de toutes parts: il semblait que les rayons du soleil eussent donné la vie à ce pays mort et sinistre, et que la terre entrât en travail de printemps. C’était le dégel, le dégel complet, bruyant et joyeux; le dégel salué partout comme la fin de la saison triste. Hélas! au Spitzberg, le dégel, le printemps, l’été, tout cela dure quelques heures! Le lendemain même de ce beau jour, la brume obscurcit le ciel; une sombre atmosphère fit place au jour éclatant, le froid revint plus intense, la rafale gémit lugubrement, les glaces restèrent immobiles, se soudant de nouveau aux rochers, et tout commença à se rendormir de ce sommeil glacé et funèbre qui dure plus de onze mois.
Le retour subit de l’hiver nous obligea à songer au départ; toute tentative pour pénétrer plus au nord devenait impraticable; quatre jours après cet avertissement, le 14 août, nous quittions la baie Madeleine, ramenés vers la pleine mer par nos chaloupes, montées par de vigoureux rameurs. Je ne m’embarquai pas sans aller faire une dernière prière sur la tombe de ces infortunés marins qui, après notre départ, ne recevraient peut-être plus jamais aucune visite humaine.
Je vis, avec un sentiment de profond allégement, disparaître successivement à mes yeux les montagnes déchirées, les pics aigus, les glaciers immenses de la baie Madeleine; je me sentais sauvée d’un danger imminent, le plus grand assurément que je pusse jamais courir, celui d’être emprisonnée dans ces horribles glaces et d’y mourir, comme nos prédécesseurs, dans les affreuses tortures du froid; en outre, la contemplation des sinistres beautés du Spitzberg m’avait jeté sur l’esprit un voile d’insurmontable tristesse. Ce pays est étrange et effrayant en effet, et, s’il ne saisit pas d’une épouvante absolue lorsqu’on l’aborde, c’est qu’on a été préparé par degrés à son lamentable aspect. Les îles de la Norvége, le cap Nord, sont des étapes; leur vue habitue peu à peu à la désolation; mais s’il était possible d’être transporté sans transition de notre riant Paris à ces latitudes glacées, je ne doute pas qu’on ne vît les plus courageux saisis d’un sérieux effroi.
Le vent nous favorisa au retour comme à l’aller; le 15, nous étions en vue des glaciers nommés les Trois-Couronnes, dont parlent Parry et Scoresby dans leurs relations.
Ces trois couronnes sont trois pyramides de glace d’une dimension colossale, qui dominent l’Océan comme les pyramides de pierre des Égyptiens dominent le désert. Sont-elles en glace pure, sont-elles en granit recouvert d’une épaisse couche de glace? nul ne le sait; elles apparaissent toujours immuables et éclatantes à l’œil charmé du navigateur. J’ignore si elles ont jamais été abordées. A mesure que nous revenions vers le sud, nous retrouvions un peu de vie autour de nous, les oiseaux étaient plus nombreux, quelques dauphins blancs montraient au-dessus des vagues leur dos de nacre. Le quatrième jour, nous nous vîmes entourés de baleines; elles venaient curieusement autour de la corvette, comme pour bien examiner ce poisson inconnu plus gros qu’elles; parfois elles s’avançaient très-près de nous, et on aurait pu les distinguer dans leurs moindres détails, si elles se fussent tenues un seul moment tranquilles; mais ces énormes bêtes sont extrêmement agiles, nagent avec une grande rapidité, font toujours des ricochets et n’élèvent leurs têtes monstrueuses hors de l’eau que juste le temps nécessaire pour respirer; alors on ne peut pas même les examiner, car l’eau chassée violemment par leur souffle produit deux colonnes d’une sorte de neige au milieu de laquelle elles disparaissent.
Le 18 août, pour la première fois depuis le mois de juin, le soleil quitta l’horizon, mais bien peu d’instants; car l’aube se confondit avec le crépuscule pour former une lueur incertaine et indéfinissable. Nous marchâmes toutes voiles dehors avec un bon vent frais jusqu’au 21; mais alors la mer, houleuse jusque-là, devint violente et se rua sur la corvette comme elle ne l’avait pas encore fait. Nous fîmes plusieurs avaries; notre poulaine fut enfoncée, malgré son armature de fer; les vagues submergèrent le pont; les baies et les cordages flottaient de toutes parts comme sur une petite mer; on ferma les écoutilles, on cargua toutes les voiles et on laissa faire le coup de vent. A chaque instant, nous éprouvions des secousses terribles, et le capitaine dut faire tendre des cordes sur le pont pour aider chacun; on s’y accrochait, car il était impossible de se tenir debout. J’eus le mal de mer de façon lamentable; je ne quittai pourtant pas le pont, ne voulant pas perdre cette occasion de voir un vrai gros temps de l’océan Polaire. Bien empaquetée dans mon caban, montée sur un canon, cramponnée au bastingage, pendant toute la journée, je regardai. Les vagues étaient hautes, minces et transparentes, au point qu’on apercevait le ciel à travers chacune d’elles comme à travers un miroir trouble; une écume légère s’agitait au-dessus de chaque vague comme un panache blanc; toutes ces grandes vagues se précipitaient les unes sur les autres avec une fureur inouïe et faisaient un bruit assourdissant; je n’avais jamais vu la mer ainsi, et je la trouvai si belle que j’oubliai d’en avoir peur. Cet ouragan avait considérablement refroidi l’atmosphère, et, le soir de ce jour, le froid m’obligea à me tenir dans ma chambre entre mes peaux de rennes et mon édredon. Ce froid ne dura heureusement pas; le lendemain il s’était changé en brouillard épais. Les variations de température dans les régions polaires sont fréquentes et brusques; du matin au soir, d’une heure à l’autre quelquefois, le thermomètre varie de dix et même de quinze degrés; cela produit sur le voyageur une impression double: l’effet physique et l’effet optique, si je puis m’exprimer ainsi. On s’aperçoit tout naturellement que le temps s’est subitement refroidi ou réchauffé; mais, en outre, on est tout étonné de passer sans transition d’un jour sombre à un jour clair, et _vice versâ_. Lorsque, pendant notre traversée, le soleil, en se montrant, dissipait un moment la brume et la neige qui nous entouraient habituellement, il me semblait sortir d’un cauchemar affreux pour me retrouver dans la douce atmosphère des climats tempérés.
Le 22, le vent se reprit à souffler avec une nouvelle force, et, quoiqu’il servît notre marche, nous en fûmes fort incommodés; le 24, nous étions en vue du cap Nord, mais il n’était pas possible d’essayer de s’approcher de terre par un pareil temps: nous eussions été infailliblement brisés sur les rochers de l’île Mageroë. Il fallut se tenir au large et attendre. Le 25, pour la première fois, la nuit eut environ une heure de complète obscurité. Enfin, le 26 au matin, le vent tomba, l’aube nous montra une mer blanche comme une plaine d’écume; on déploya de nouveau les voiles, et en quelques heures nous gagnâmes le port d’Hammerfest.
O triste plage, collines nues et stériles, pauvres masures, misérables habitants! avec quelle inexprimable émotion je vous revis! J’étais de retour, j’étais sauvée, je me sentais fière et ravie. Si vous aviez pu me voir alors, vous m’eussiez trouvée bien pâle et bien maigrie, mais vous auriez eu, j’espère, quelque considération pour une femme ayant fait un voyage que _nulle_ n’avait entrepris encore, et que nulle autre ne fera après, j’ose le prévoir.
Voici une lettre interminable, cher frère, presque un volume; je vous en dirai encore très-long dans ma suivante, car je ne pourrai vous écrire maintenant que lorsque j’aurai traversé la Laponie.
LETTRE VII.
MATTARINGUY.
Après avoir pris trois jours d’un repos indispensable, j’ai quitté Hammerfest le 28 août, par le même et unique bateau à vapeur du Finmark, qui m’y avait déjà amenée; loin de vouloir retourner avec lui jusqu’à Drontheim, notre projet était de nous faire débarquer à Kaafiord, en laissant à bord du bateau toutes nos caisses et ne gardant avec nous que ce qui nous était strictement nécessaire pour entreprendre la traversée de la Laponie.
Kaafiord (prononcez _Cofior_), où nous descendîmes, est un petit port au fond d’une baie profonde: il est situé à vingt milles à peu près d’Hammerfest. Il y a quelques années, on y trouvait à peine cinq ou six cabanes habitées par des pêcheurs ou des Lapons côtiers; aujourd’hui, c’est un gros village riche et industrieux, dont la vue réjouit le voyageur attristé de la misère du Finmark. Voici le secret de cette transformation: il existe à Kaafiord une mine de cuivre fort riche; le gouvernement suédois en avait eu connaissance; mais, trop pauvre pour faire les dépenses nécessaires aux premières années d’exploitation, il ne s’en était pas occupé. Une compagnie anglaise se forma dans l’intention d’exploiter ces mines, et sollicita du gouvernement suédois un privilége à cet effet; il lui fut facilement accordé. Le peuple anglais possède à un haut degré le génie de l’industrie et de la colonisation. Les ingénieurs venus de Londres à Kaafiord le prouvèrent une fois de plus. Rien ne rebuta ce petit groupe d’hommes, ni les rigueurs d’un climat auprès duquel les brouillards de la Tamise sont de chauds zéphirs, ni les difficultés inhérentes à un pays sans végétation et sans habitants. Il n’y avait pas de bois, on fit venir de la houille d’Angleterre; on manquait d’ouvriers, on en envoya chercher en Cornouaille; en peu de temps tout fut transformé, et une petite colonie, composée seulement de deux familles, avait su transporter dans ce coin reculé du monde les mœurs civilisées et une partie du confort de la vieille Angleterre. Lorsque j’arrivai à Kaafiord, je marchai de surprises en surprises: je trouvai, au lieu des chétives maisons d’Hammerfest, des appartements vastes, bien meublés, bien clos et bien aérés à la fois, des poêles et des cheminées agencés en perfection, des tapis, des livres, quelques tableaux, un piano; c’était à n’y pas croire. Nous reçûmes de MM. Crowe et Woodfall, concessionnaires des mines, de M. Thomas, ingénieur, et de leurs familles, l’accueil le plus cordial. La table de Kaafiord faisait aussi le contraste le plus complet avec nos menus d’Hammerfest; grâce à de fréquentes relations entre les mines et la mère-patrie, on nous servit avec abondance et variété, et lorsque, réconfortés par un bon dîner, égayés par le spectacle de ces excellents hôtes qui s’empressaient autour de nous, nous nous trouvâmes le soir prenant le thé entre de jeunes miss décolletées et quelques hommes vêtus d’habits irréprochables, nous eûmes grand’peine à nous croire encore au bord de cet océan Glacial qui venait de nous offrir des aspects si terribles et si désolés. Dès qu’on passe le seuil de la maison anglaise, l’illusion se détruit bien vite, et les 70° de latitude nord se montrent écrits partout.
Kaafiord compte aujourd’hui plus de mille habitants, ouvriers compris, bien entendu; la plupart de ses mineurs sont anglais et suédois; ils se sont adjoint cependant dans ces dernières années des paysans du Finmark et même quelques Lapons, qui ont préféré le salaire assuré de l’ouvrier aux profits incertains du pêcheur. Toute la petite colonie vit dans une aisance et dans un bien-être relatifs, comparés à la misérable existence de leurs voisins; aussi les enfants ont-ils, à Kaafiord, un visage de bonne santé que je n’étais plus habituée à rencontrer.
Le lendemain de mon arrivée, on me fit les honneurs des mines, on me les fit même trop bien; car mon cicerone, M. Crowe fils, en vrai propriétaire, ne me fit pas grâce d’un caillou.
Quoique l’exploitation des mines de Kaafiord soit commencée depuis plusieurs années, elle est encore très-incomplète; les galeries sont nombreuses, mais toutes basses et humides; en les parcourant on a souvent de l’eau jusqu’à la cheville; les murailles suintent incessamment, et on reçoit sur la tête des gouttes d’eau glacée; pour moi, le pis n’était pas cela, mais l’épaisse vapeur sulfureuse répandue dans les souterrains; j’en étais à demi suffoquée, et elle m’empêcha de voir à six pouces de distance, malgré la bonne grosse torche de résine que M. Crowe faisait porter devant moi. Cette excursion, comme vous voyez, manquait absolument de gaieté; je regrettai beaucoup de l’avoir entreprise, mais je crus devoir à l’aimable hospitalité de mes hôtes de garder une contenance résignée. Pendant trois heures j’errai à travers un nombre infini d’escaliers inégaux, de pentes humides, d’échelles vacillantes, de voûtes basses et de galeries tortueuses à désespérer Thésée et son peloton. Enfin au moment où j’allais demander merci, je me retrouvai au grand air, mouillée jusqu’aux os, fatiguée à l’excès et à moitié asphyxiée par les exhalaisons du soufre. «Hélas! pensai-je en regardant avec amour le ciel gris et brumeux, qui me fit alors l’effet de resplendir, il y a pourtant de pauvres gens dont la vie se passe dans ces abîmes où j’ai failli étouffer pour une promenade.»
Pendant ce malencontreux examen, M. Crowe prenait obligeamment la peine de me donner des explications sur les opérations des mineurs, sur la façon de suivre les filons, d’ouvrir les nouvelles voies, de diriger les eaux; j’avoue n’avoir pas prêté grande attention à ses descriptions: je n’avais pas l’humeur à la géologie. Tout en écoutant fort mal, pressée que j’étais de sortir de ces routes noires semblables à des défilés de l’enfer, je crois avoir compris cependant que la mine contenait, outre du cuivre, ou plutôt mêlés au cuivre, de l’arsenic, du cobalt, des morceaux de cristal de roche, du fer en assez grande proportion, de l’argent en petite quantité et des parcelles d’or pur.
Après avoir visité la montagne au dedans, je voulus l’examiner au dehors; un rayon de soleil m’ayant favorisée le lendemain de ma visite à la mine, je me mis bravement à la gravir, sans autre compagnon que mon bâton ferré, le meilleur guide en pareille circonstance. Je traversai une espèce de jardin dont les colons anglais sont parvenus à entourer leur habitation, luttant à la fois contre le sol ingrat et le climat inclément, et je me trouvai au bout de peu de temps à même les rochers et les éboulements.
Cette montagne de Kaafiord, si sauvage il y a quelques années, a subi de singulières transformations depuis que l’industrie en a fait son domaine. En bas, elle est aplanie, bêchée, ratissée avec soin; en haut, le pic et la poudre l’ont perforée jusqu’au cœur; les grues lui ont enlevé ses grands ossements de granit; elle est déchirée, bouleversée, éventrée de toutes parts. Dans les endroits que les redoutables mineurs n’ont pas encore envahis, elle nourrit trois ou quatre bouquets de pins maigres et de bouleaux chétifs; puis, dans les interstices de toutes les pierres, au bord de toutes les crevasses, autour de tous les puits, croît la broussaille épaisse de myrtile, et ses touffes d’un vert sombre, constellées de petites baies bleuâtres, lui font comme un manteau charmant dont elle cache ses profondes blessures. En arrivant au sommet de la montagne, j’atteignis un plateau où les femmes des mineurs donnent aux pierres leur première façon en les concassant grossièrement. Comme j’étais en plein air et en plein jour, je suivis avec intérêt leurs opérations. Le minerai ainsi divisé est placé dans de larges conduits de bois placés sur la pente de la montagne; ces conduits, sortes de rigoles massives, le font glisser jusqu’à quatre énormes cylindres de pierre posés horizontalement; ces cylindres, mus par un torrent, tournent incessamment l’un contre l’autre avec une force qui réduit les pierres les plus dures en poussière. En sortant des meules, le minerai est placé dans de petits wagons et conduit par un étroit chemin de fer à l’édifice de la fonderie. Là il subit les sept façons qui lui sont nécessaires pour être complétement épuré, et tout cela se fait si rapidement, qu’il suffit de deux heures pour transformer les fragments du rocher de Kaafiord en belles barres de cuivre rouge, que des navires anglais emportent, non sans grand profit pour la société concessionnaire; car le minerai de Kaafiord contient, m’a-t-on dit, environ 10 pour 100 de cuivre pur. Du haut de la montagne on a un panorama très-vaste et très-pittoresque, réunissant dans un même tableau les aspects de la nature la plus abrupte et les scènes de la vie civilisée.
Le petit golfe de Kaafiord a la forme d’un entonnoir; le goulet d’entrée est si étroit que deux navires auraient, je crois, de la peine à y passer de front; d’un côté du golfe, ses grands rochers s’élèvent à pic sur la mer; de l’autre, la montagne descend en pentes et forme de temps en temps de petits plateaux où l’on a construit les maisons de bois des mineurs. Sur l’un des promontoires d’entrée on a élevé une église, petite, simple, peinte en gris, et qui, vue de loin, se confond avec le rocher; derrière l’église, à quelque distance, la fonderie montre incessamment la gueule ardente de ses fournaises et vomit d’épais tourbillons de fumée par ses quatre cheminées; au fond du golfe, tapie dans le lieu le plus calme et le mieux abrité, la maison anglaise apparaît avec son toit rouge, ses murailles peintes et luisantes, son air d’aisance et d’ordre, et laisse sortir un groupe d’enfants qui va s’ébattre dans le petit parterre de renoncules, de pavots et de myosotis. La prière, le travail, la famille, la vie entière de l’homme dans ce qu’elle a de meilleur, est ainsi représentée dans ce petit golfe des côtes du Finmark.
Je passai quatre jours à Kaafiord, fort occupée des préparatifs de notre voyage à travers la Laponie. Les membres de la commission scientifique devaient également faire ce trajet difficile; mais nous désirâmes partir avant eux. Mes hôtes firent beaucoup d’efforts pour me détourner du projet de revenir par la Laponie. «Vous ignorez, madame, me disaient-ils tous, les dangers des déserts de la Laponie; figurez-vous des marais profonds, fangeux, impraticables; vous serez obligée de faire plus de cent lieues sans rencontrer un toit, sans voir un chemin frayé; si vous voulez absolument explorer cet affreux pays, attendez au moins les premières neiges; alors, du moins, vous pourrez voyager en traîneaux sur la terre gelée, et vous traverserez en dix jours tout l’espace que vous mettrez peut-être six semaines à parcourir maintenant; c’est folie d’entreprendre de gagner Torneä par cette saison de pluie et de dégel!» Tout ceci était fort sensé et dit dans les meilleures intentions; seulement, comme pour suivre le conseil, il eût fallu se décider à passer le reste de l’hiver à Stockholm et prolonger ainsi de trois mois un voyage déjà infiniment long, nous ne pûmes l’accepter.
Il n’y a pas de chevaux sur les côtes du Finmark; ils y seraient ruineux et inutiles; les communications étant impossibles par terre, tous les trajets se font donc par mer; nous avions prévu cette difficulté et, dès notre premier séjour à Hammerfest, donné les ordres nécessaires pour faire venir, vers le 1er septembre, à Kaafiord, les six chevaux dont nous avions besoin; ils arrivèrent en effet le 30 août, conduits par deux Norvégiens. Dès que j’appris leur arrivée, j’allai faire connaissance avec nos futures montures: c’étaient des chevaux de race norvégienne, petits, lourds, avec le poil ébouriffé, de grosses jambes et de longues queues; des coureurs qui auraient fait, je vous jure, triste mine dans un handicap ou même aux Champs-Élysées. Ils étaient maigrement harnachés de cuirs usés et de cordes. Malgré cet extérieur peu encourageant, ce furent d’excellentes bêtes; ils nous servirent vaillamment, et leur énergie nous tira de plus d’un mauvais pas. Je me trouvai d’abord assez embarrassée; la présence d’une femme n’ayant pas été prévue, nos correspondants avaient négligé de se procurer une selle de femme, et je vis le moment où je serais obligée de faire l’homme jusque-là, de monter à califourchon, ce qui m’était, malgré mon costume, très-gênant, et j’ajoute très-effrayant; car je ne suis pas du tout adroite dans cette attitude. Un de nos bons Anglais me vint en aide en me cédant une vieille selle de femme que, par un heureux hasard, il avait apportée de Londres, et dont il croyait bien ne devoir jamais avoir l’emploi. Le 30 août, tout fut prêt pour notre départ; j’avais, je vous l’ai dit, repris mon costume masculin, et on m’engagea à y ajouter une paire de grosses bottes de postillon; je les chaussai par-dessus les miennes, afin de me garantir le mieux possible de la boue liquide des marais.
Notre caravane était ainsi disposée: trois de nos chevaux servaient de montures pour mon mari, notre domestique français et moi; le quatrième portait la tente, une vraie tente de soldat en grosse toile, avec un bâton au milieu et des trous en bas tout autour pour y passer des pieux; les deux autres portaient nos provisions de conserves et de biscuit de mer, un peu de linge, des chaussures de rechange et la marmite de fonte qui devait être toute notre batterie de cuisine pendant longtemps. Ces pauvres animaux se trouvaient ainsi fort chargés; aussi chacun de nous prit-il derrière lui, en guise de valise, un sac de cuir contenant les objets indispensables à la toilette, le manteau et la peau de renne qui devaient lui servir de matelas et de couverture pendant la route.