Voyage d'une femme au Spitzberg

Part 13

Chapter 133,482 wordsPublic domain

Je fis avec regret mes adieux à nos colons anglais; de leur côté ils me témoignèrent le même sentiment, et huit ou dix d’entre eux voulurent nous accompagner pendant quelques milles. Lorsque nous fîmes halte pour nous séparer, j’embrassai d’un dernier regard le toit hospitalier des mineurs, et cette vaste mer du Nord qui déroulait au delà du petit goulet de Kaafiord ses plaines mobiles: en ce moment on entrevoyait au loin, à moitié perdu dans la brume, un petit navire courant sous toutes ses voiles orientées grand largue, ce qui le faisait ressembler à un vol d’oiseau de mer émigrant à tire-d’aile. Nous tournâmes un grand rocher; nous vîmes encore les chapeaux de notre amicale escorte s’agiter en l’air en notre honneur, puis tout disparut à nos yeux.

Nous faisions nos premiers pas sur le chemin de la Laponie.

Le soir de ce jour, nous n’essayâmes pas encore notre tente: nous allâmes coucher chez un de nos conducteurs, à quelques lieues dans les terres. La maisonnette du guide Mathisen était construite dans un lieu plein d’un charme sauvage: posée à mi-côte d’une colline boisée, elle était toute cachée par les broussailles, et, avec son toit d’herbe, on eût dit un nid. A quarante pieds au-dessous de la maison miroitait un petit lac profondément encaissé dans ses berges vertes; derrière les berges s’élevait une muraille de hauts rochers: cette fortification naturelle n’était interrompue qu’à un seul endroit, où se formait une gorge étroite dont le lac profitait pour se répandre comme une coupe trop pleine et s’enfuir en cascades. Au-dessus des rochers, la colline était tantôt abrupte et aride, tantôt boisée de bouleaux et de pins, partout agreste et inculte. Ce qui saisissait l’âme dans ce paysage, c’était sa grâce sévère, son calme suprême et indicible; la main de l’homme n’avait passé là nulle part, et on le sentait; les rochers n’avaient jamais été gravis, la prairie n’avait jamais été fauchée, les arbres tombaient de vétusté les uns sur les autres; pas de barques au bas du lac, pas de sentier dans l’herbe, pas de fumée à l’horizon: aucun bruit dans l’air autre que la voix de la cascade ou le léger bruissement des feuilles, et, au-dessus de tout cela, le dôme gris du ciel du Nord laissant tomber sur toutes choses sa lumière voilée et mélancolique.

C’était autre chose que ces solitudes embaumées de l’Amérique du Sud, exubérantes de séve et de soleil; c’était un coin vierge et inconnu de notre vieille Europe, une oasis douce et charmante placée par Dieu au milieu des déserts glacés, comme il en a mis au milieu des déserts torrides. A quelques lieues plus au sud, on ne trouve pas un arbre; à quelques lieues plus au nord, on ne trouve plus une plante.

Le mobilier de la maison du guide était très-primitif: un tronc d’arbre servait de table, deux ou trois escabeaux étaient les siéges; quant au lit, on avait le plancher. Après avoir soupé d’une tasse de lait de chèvre, je m’étendis par terre sur ma peau de renne, à peu de distance d’un feu de sapin déjà très-nécessaire, et je m’endormis d’un sommeil de sauvage.

Le lendemain, de grand matin, tout notre monde était sur pied. Notre troupe se composait de dix personnes: trois étaient à cheval, je vous l’ai dit, les sept autres allaient à pied: c’était d’abord notre guide Abo le Lapon, chef absolu de la caravane, puis les trois hommes conducteurs des chevaux, un interprète finlandais (notre domestique ne sachant parler que le norvégien), enfin deux jeunes garçons du Finmark qui avaient demandé la faveur de se joindre à nous pour passer en Russie.

Géographiquement parlant, on nomme Laponie tout le pays compris entre le fond du golfe de Bothnie et le cap Nord; quelques voyageurs, Regnard en tête, la font même commencer à Luléa, sur la côte ouest du golfe. Tout ce pays est, si je puis m’exprimer ainsi, la Laponie de nom et pas la Laponie de fait; car les Lapons ne l’habitent pas. Du côté de la mer Baltique, on trouve des Finlandais; du côté de la mer du Nord, on trouve ces habitants du Finmark au milieu desquels je vous ai conduit. Ceci n’empêche pas qu’on ne voie des Lapons à Torneä ou sur les côtes du Finmark; mais alors ils y sont en voyageurs, pour faire des échanges avec les Russes ou les Norvégiens. La Laponie proprement dite est un immense désert marécageux où les oasis sèches sont rares, où la végétation est presque nulle; vue à vol d’oiseau, elle doit ressembler à une plaine profondément labourée, dont chaque sillon forme une irrigation; les collines y sont en petites chaînes basses, et toujours séparées entre elles par un lac, une rivière ou un marais. C’est cette abondance d’eau qui rend la traversée du pays si difficile pendant l’été; l’hiver venu, les rivières se gèlent, les marais se durcissent, et la Laponie est alors une plaine de neige à travers laquelle courent les traîneaux emportés par les rennes avec une vitesse infiniment supérieure à celle de nos chevaux de poste.

Quant à nous, nous ne courions pas la poste au début de notre voyage; bien au contraire, nous allâmes lentement et péniblement pour gravir ces hautes collines qui entourent le petit lac de Kaafiordal. A mesure que nous avancions, les arbres devenaient plus nombreux, et bientôt nous fûmes dans une véritable forêt; je n’en pouvais croire mes yeux; une forêt à une journée de marche de Kaafiord! Je regardais de vigoureux bouleaux renversés à coups de hache par nos hommes pour nous frayer un passage, et je me demandais si j’avais été subitement transportée des côtes arides du Finmark dans quelque beau lieu de l’intérieur de la Suède. Ces quelques kilomètres boisés sont, je crois, un coin unique du Finmark septentrional: les arbres y atteignent à des hauteurs inusitées; ils y ont un aspect de verdure et de vigueur qu’on ne retrouve plus ailleurs. Nos chevaux semblaient aussi étonnés que nous de cette nouveauté; par moments, leur étonnement se changeait en frayeur à la vue des grands branchages embarrassant leur route; sous cette impression, ils se mettaient à courir comme des fous à travers les obstacles, malgré les racines à fleur de terre et les taillis de broussailles dans lesquels ils s’embarrassaient les jambes. Je ne suis pas assez bonne écuyère pour maintenir un cheval effrayé: j’employais alors toute ma science à ne pas tomber, et je mettais mon adresse à garantir mes yeux mis fort en péril dans ces courses désordonnées. Je crois pouvoir assurer que La Marche et Chantilly ont vu peu de steeple-chases plus dangereux que celui-là.

Au bout d’une heure, l’habitude du danger ou la fatigue de nos montures nous avait procuré des allures plus paisibles; j’aurais alors désiré prendre le temps d’herboriser un peu au milieu des plantes vivaces et touffues dont nous étions entourés. Malheureusement nous devions faire une longue étape ce jour-là, et le guide me refusa une halte. J’ai donc dû me borner à tenter de discerner leurs espèces tant bien que mal; mais ma botanique a la vue courte, et sans doute bien des choses m’ont échappé. Mon observation superficielle me montra les fougères de grande taille et les hautes touffes de l’angélique comme étant partout en majorité, puis des plantes plus délicates: la campanule uniflore, des draves de plusieurs espèces, l’andromède bleue, la saxifrage penchée, la stellaire, et quelques autres plantes dont j’ignore les noms. Je ne dis rien des lichens abondants et variés là comme dans tout le Finmark. Toute cette couche de végétation vivante et fraîche reposait sur la couche flétrie de l’année précédente, et celle-ci s’était affaissée à son tour sur les plantes qui l’avaient devancée. En fouillant avec un bâton ferré, on distinguait jusqu’à une grande profondeur les traces de ces générations de plantes. C’était comme une sorte de cimetière végétal où les vivants vivaient sur les morts, comme cela se passe sur nos étroits espaces civilisés, cimetières humains:

Abîme ou la poussière est mêlée aux poussières, Où sous son père encore on retrouve des pères, Comme l’onde sous l’onde en une mer sans fond!

La forêt traversée, nous avons franchi la rivière de Kaafiord. Notre guide lapon Abo (Abraham), après avoir sondé çà et là avec soin, indiqua l’endroit où le gué était bon; les chevaux eurent néanmoins de l’eau jusqu’au poitrail. Cette rivière est plus dangereuse par sa rapidité que par sa profondeur. Sur la rive opposée, les arbres s’éclaircirent; ils disparurent au pied d’une montagne élevée à laquelle notre guide donnait le nom de Kormovara. Cette montagne n’avait rien d’encourageant; elle s’élevait devant nous sans beaucoup plus de douceur qu’une muraille: il fallait avancer rapidement. Nous mîmes pied à terre, et on déchargea les chevaux de bagage; les hommes se partagèrent les fardeaux, et alors commença une ascension très-pénible. Le versant de cette montagne était couvert d’une mousse molle, humide, glissante, sur laquelle on ne pouvait tenir pied, et qui restait aux mains si on s’y accrochait. Sans quelques bouleaux qu’on trouvait de distance en distance, on n’aurait jamais, je crois, atteint le sommet. Les arbres étaient des haltes de salut pour tout le monde; bêtes et gens en profitaient pour respirer une minute. Les chevaux fatigués savaient très-bien se placer d’eux-mêmes au-dessus d’un arbre, afin de se servir du tronc comme d’un point d’appui pour ne pas glisser. Vers le milieu de notre ascension, une pluie pénétrante vint ajouter à nos difficultés, et je crus que, pour ma part, il me serait impossible de voir la fin de cette terrible montagne. Gênée par mes lourdes bottes, embarrassée dans mes vêtements chargés d’eau, je pouvais à peine faire un pas sans tomber, et je fis plus de chemin sur mes genoux que sur mes pieds. Enfin, après trois heures d’efforts inouïs, nous gagnâmes le plateau supérieur; j’étais à demi morte, et, à la vue d’un terrain plat, sans écouter aucune observation, je me couchai dans mon manteau sur la terre, et, malgré la froide pluie, je n’endormis de ce sommeil de plomb que procure l’épuisement.

Je dormis ainsi deux heures, et, quoique je me trouvasse bien reposée, au réveil je regrettai de n’avoir pas écouté les avis de nos guides: les moustiques avaient profité de mon immobilité pour me faire de cruelles blessures: j’avais le visage enflé et meurtri à faire peur; ce fut ainsi que la vraie Laponie me paya ma bienvenue sur son territoire marécageux. Les moustiques, cette plaie des pays chauds, sont aussi le fléau des contrées humides; en Laponie on en voit des nuages, et leur compagnie nous fit tant souffrir, que nous accueillîmes par la suite avec joie le premier jour de froid qui nous en débarrassa.

Il pleuvait, je vous l’ai dit, quand nous fûmes au sommet du Kormovara; si le temps eût été clair, j’aurais découvert de ce point élevé tout le pays environnant, j’aurais vu Kaafiord, Alten, Reipass, où se trouvent des mines encore plus riches que celles de Kaafiord, le cours de la rivière à plusieurs lieues de distance, et même la grande mer dans le lointain. Je ne vis rien; un brouillard intense comblait toutes les vallées et interposait sa masse trouble entre l’horizon et nous.

Malgré la tristesse du ciel, il fallut prolonger la halte assez de temps pour reposer les chevaux; avant de les recharger, on déjeuna; nos guides, sobres comme des Norvégiens, tirèrent de leurs sacs du pain d’orge et du beurre salé; le Lapon Abo mangea avec ses doigts je ne sais quel étrange mélange qu’il portait renfermé dans une petite boîte de bois, et François nous fit une soupe au biscuit de mer et au jus de viande conservé, dont l’odeur me ferait peut-être fuir aujourd’hui, mais qui, servie bien chaude, me parut délicieuse sous cette pluie glaciale.

En quittant la montagne, je m’attendais, après avoir tant grimpé, à être obligée de descendre. Il n’en fut rien; nous continuâmes notre route dans une immense plaine dont la ligne était à peine troublée par de rares mouvements de terrain; cette plaine, aride et humide à la fois, ce qui ne s’exclut pas, était de l’aspect le plus morne, semée de pierres et tachée de mares d’eau: les pierres, petites, polies, de forme sphérique, avaient été roulées par les eaux; les mares, dépourvues de toute végétation sur leurs bords, n’étaient que des flaques d’eau accidentelles causées par la fonte récente des neiges. Partout la terre était molle, fangeuse, crevassée; partout les chevaux enfonçaient dans ce terrain mouvant. Quelquefois le sol n’était plus qu’un vaste bourbier: alors les pauvres animaux ne pouvaient plus tenir pied, et il fallait les décharger pour les aider à se tirer du péril. Lorsqu’on rencontrait ces dangereux marais, notre guide Abo déployait la plus admirable activité; il semblait se multiplier au service de la sûreté de tous. Il fallait le voir inquiet, empressé, allant, venant, sondant de tous côtés avec un long bâton, et découvrant avec un tact très-sûr les meilleurs passages. Ce pauvre petit être, misérablement enveloppé dans une vieille robe de peau de renne, la tête à peine couverte, les pieds à peine chaussés, était écouté de notre troupe comme un général d’armée. Il parlait, on obéissait; il faisait un signe, on le suivait; son bâton ferré était bien réellement un bâton de commandement, et dans la brume épaisse le feu de sa pipe était la chétive étoile qui attirait tous les yeux. Il était l’arbitre de notre destinée. Que fussions-nous devenus sans lui dans ces insondables marais, au milieu desquels on n’a pour se diriger que la boussole! Le Lapon, lui, a des points de repère dans la forme des montagnes, dans la situation des lacs, dans le cours des rivières, et cependant il se trompe encore de direction s’il n’a pas fait souvent ce long voyage.

Abo avait avec lui son chien, une agile bête, à demi sauvage aussi, qui, dans les moments difficiles, ajoutait son instinct à l’intelligence de son maître pour lui donner souvent de bonnes indications. Le chien d’Abo, de pure race laponne, était noir et de taille ordinaire, avec les signes distinctifs de son espèce: la fourrure d’un ours et la tête fine d’un renard. Dans les moments où la caravane avançait sans trop d’encombres, le chien prenait des vacances et faisait une chasse acharnée à une sorte de petits rats sans queue nommés par les Norwégiens comme par les Anglais, _lemmings_. A de certaines années, ces petits animaux apparaissent en Laponie en quantités innombrables; on en trouve dans les moindres trous; ils sont par bandes, dans toutes les plaines, sous toutes les pierres. Ils sont roux et noirs, et ont beaucoup d’analogie avec l’amster, dont la peau sert à doubler des manteaux. Les _lemmings_ sont de la race des rongeurs, et de plus, méchants et effrontés d’une façon surprenante; le chien qui les tue ne les fait pas fuir, et j’en ai vu s’attaquer à nos chevaux. Ceux-ci les écrasaient sans même les voir, et, dans leur placide justice, représentaient assez bien l’allégorie de la Gloire terrassant l’Envie.

N’ayant vu d’exemplaire de ces singuliers petits animaux nulle part, je voulus essayer d’en conserver quelques-uns, dans l’intention ambitieuse de les offrir à notre Jardin des Plantes; mais, malgré mes soins attentifs, tous ceux que je pris, au nombre d’une trentaine, moururent au bout de quelques heures.

La pluie avait rendu le début de notre voyage fort pénible; nous nous trouvions vers sept heures du soir si mouillés et si fatigués que nous résolûmes de camper au premier endroit favorable; bientôt après, sur le bord d’un torrent, nous trouvâmes un bon espace de terre solide, et, ce qui nous fit pousser des cris de joie, plusieurs traîneaux laissés là par des Lapons, afin sans doute de les venir ensuite reprendre à la saison des neiges.

Les traîneaux lapons ne contiennent qu’une personne; ils ont la forme de grands sabots; ils sont construits en bois et recouverts en peau de phoque. On s’assoit dans la partie qui figure le talon du sabot; de cette façon, les jambes sont garanties et recouvertes; près de la pointe de l’avant se trouve une petite cavité fermée par un couvercle, où le Lapon enferme ses provisions; quelquefois une peau de renne est clouée tout autour et forme comme une sorte de sac par lequel s’introduit le voyageur, bien à l’abri du froid grâce à cette précaution. On voit que cette installation est loin des traîneaux de poisson gelé en usage chez les Esquimaux; elle est commode et je dirais presque confortable, si ce mot ne se trouvait fort dépaysé en Laponie. Ces traîneaux, au moment où nous les rencontrions, me firent l’effet d’une attention de la Providence; rien ne pouvait m’être plus agréable, transie comme je l’étais, que la perspective d’un lit sec, ou à peu près. J’aidai gaiement aux préparatifs de notre souper, et je m’amusai à regarder les œuvres de l’industrie de notre ami Abo; gêné comme nous par la pluie, il avait imaginé, pour se garantir, de se faire un bonnet imperméable avec de l’écorce de bouleau, et cela lui avait fort bien réussi; lorsqu’il s’assit pour souper, il fabriqua une assiette de cette même écorce de bouleau, et avait l’air très-satisfait de la façon dont se comportaient dans cette vaisselle improvisée l’huile de poisson et le morceau de saumon salé qui composait son repas. Je lui envoyai une tranche de jambon dans un de nos vases d’étain; il accepta la viande et refusa le plat, disant qu’il préférait le sien. Orgueil d’inventeur, où ne te niches-tu pas!

Le souper terminé, on dressa la tente et chacun s’arrangea du mieux qu’il pût. Je fus la moins malheureuse; car, étant la plus petite de notre bande (j’en excepte Abo, qui dormit à la belle étoile), je pus entrer à peu près dans l’un des traîneaux, je me fis un oreiller d’un sac de cuir, et je n’aurais pas été trop mal si, la pluie ayant traversé la tente, je n’avais senti constamment des gouttes d’eau glacée me tomber sur le visage; ce petit supplice me tint éveillée toute la nuit, et le lendemain je me trouvai plus fatiguée que la veille.

A six heures, lorsque je sortis à grand’peine de mon sabot, nous étions complétement environnés de brouillards, et Abo refusait de continuer la route avant que le temps fût devenu meilleur. Il nous fallut attendre, et attendre dans les conditions les plus insupportables. Le brouillard s’éclaircit seulement vers midi, et on put plier la tente.

A peine avions-nous fait un mille, nous nous trouvâmes au bord d’une rivière de très-mauvaise physionomie: elle courait rapidement sur de grandes pierres plates inégalement superposées, formant une sorte d’escalier interrompu de temps en temps par des trous en entonnoirs; les berges, faites des mêmes pierres, étaient très-hautes et coupées de fentes énormes. Les chevaux, voyant ce mauvais bord et au fond ce cours d’eau large et violent, ne voulurent pas avancer; on fut près d’une heure à faire passer le premier; les autres suivirent sans difficulté. Je me réjouissais de nous voir tirés sans catastrophe de ce difficile passage, quand je m’aperçus que je venais de perdre sur la rive opposée l’innocent poignard qui n’avait pas quitté ma ceinture dans toutes mes pérégrinations. Je tenais beaucoup à ce poignard; j’aimais à me figurer qu’il pourrait m’être utile; il me faisait contenance: c’était un compagnon silencieux et fidèle, dont la vue m’entretenait dans l’illusion que je saurais me défendre en cas d’ours ou de loup; j’étais bien tentée de retraverser la rivière pour aller le chercher, mais à mes premiers mots le guide jeta les hauts cris, s’opposa à mon projet, et il fallut continuer ma route. Mon cher poignard gît donc dans une solitude laponne; s’il est ramassé et s’il retourne dans des mains civilisées, il pourra offrir un vaste champ aux conjectures des antiquaires; comment expliqueront-ils la présence d’une arme espagnole du XIVe siècle au fond de la Laponie? Les suppositions les plus étranges viendront sans doute à leur esprit avant la véritable, qui n’est déjà pas toute simple.

Le reste de cette journée, nous fûmes sans cesse dans une plaine pierreuse coupée seulement de larges crevasses où s’étaient formés des bourbiers impraticables. On voyait nos pauvres chevaux poser leurs pieds avec hésitation sur de petits monticules de terre apparaissant à la surface du marais, et enfoncer jusqu’au cou dans une vase épaisse. Alors le cavalier s’empressait de vider la selle, et, si par malheur le cheval était chargé de bagage, les hommes s’entr’aidaient pour le tirer d’affaire; on se mettait quatre ou cinq après lui, et on le tirait qui par la tête, qui par la queue, jusqu’à ce qu’il fût hors de danger. Ce pénible incident s’étant fort renouvelé pendant cette journée, et la pluie, la détestable pluie, n’ayant pas cessé, le soir tout le monde était harassé; on arracha et on alluma quelques broussailles de bouleau, mais ce triste combustible nous donna plus de fumée que de chaleur; alors on dressa la tente et on se coucha sur la terre détrempée sans essayer de sécher ses vêtements. Nos peaux de renne de cette couchée ne valaient pas les traîneaux de la veille; l’immersion dans les marais les avait singulièrement rafraîchies: mais tout est aux voyageurs couchette et matelas. La fatigue aidant, on dormit quand même.