Voyage d'une femme au Spitzberg

Part 11

Chapter 113,807 wordsPublic domain

Je restai longtemps seule, près de ces tombes, songeant à ces destinées, pleine de pitié, émue, absorbée, rêvant et priant; puis, je fis le dessin de la petite presqu’île où est situé le cimetière, et comme, en revenant à bord, je fis remarquer qu’elle n’était pas indiquée sur les grandes cartes, le capitaine la nomma _presqu’île des Tombeaux_.

Pendant deux ou trois jours, la pensée d’un hivernage possible m’obséda; il paraît que je n’étais pas seule à bord à m’en préoccuper, et voici comment j’en fus instruite:

Un matin, j’étais silencieusement assise sur un canon, blottie sous un énorme manteau de fourrure, regardant tour à tour le ciel, la mer et leurs aspects étranges, lorsque mon nom prononcé au milieu d’un petit groupe de matelots attira mon attention. Les premiers mots que j’entendis distinctement furent ceux-ci:

«Aussi quelle idée d’avoir emmené une femme! Est-ce que _c’est_ des courses de femmes, des voyages comme celui-ci?

--Ah! ça, c’est vrai, dit un autre, et si nous sommes pris dans ces beaux cristaux-là, comme tu viens de l’expliquer, on peut être bien sûr qu’elle partira la première.

--Eh! mon vieux, reprit le premier, elle ouvrira seulement la marche; nous la suivrions de près, va; nous avons bien un an de vivres à bord, mais nous n’avons pas de combustible; ici, on ne trouve pas de bois de quoi allumer une pipe, et l’hiver il doit y souffler une drôle de bise, à en juger par la canicule!

--Et puis quelle femme est-ce? dit un timonier, sur un ton légèrement méprisant; une femme _pâlotte_, menue, maigrette, avec des pieds comme des biscuits à la cuiller et des mains à ne pas soulever un aviron; une femme à casser sur le genou et à mettre les morceaux dans sa poche. Si c’était une femme de chez nous, encore (il était Breton)! Dans le Ponant nous avons des commères qui ne sont pas embarrassées pour hisser une voile et manœuvrer une barque; nos femmes valent presque un homme; mais celle-là, avec sa mine mièvre de Parisienne, elle est frileuse comme une perruche du Sénégal. A supposer que nous serions pris, elle mourra au premier froid: c’est sûr.»

Il y eut un silence pendant lequel chacun ranima sa pipe; puis celui qui avait parlé le premier reprit en manière de conclusion:

«Ah! au fait, ça ne nous regarde pas; c’est à ceux qui ont fait la bêtise de l’amener à s’en inquiéter. Eh bien! si on hiverne, elle fera comme elle pourra; elle fera comme tout le monde.»

Le maître d’équipage avait jusque-là écouté la conversation sans y prendre part; à ce moment, il en renoua le fil interrompu en disant:

«Mes enfants, j’en suis fâché pour vous, mais vous n’avez pas le sens commun pour le quart d’heure; comment, vous, les quatre meilleurs et plus anciens matelots de l’équipage, vous n’avez pas plus d’esprit et de coup d’œil que ça! Sur un point, je suis de votre avis: on a peut-être eu tort d’embarquer cette petite dame, mais c’est pour elle que ça peut être malheureux; pour nous, c’est très-heureux, et plus heureux, si nous hivernons dans ce chien de pays, que si nous nous en tirons.

--Comment cela? dirent les matelots.

--C’est bien simple; je vais vous l’expliquer. Elle est faible, elle est délicate n’est-ce pas? Tant mieux! Ce serait elle qui partirait la première si on était pris? Tant mieux encore. Tout ça, c’est autant de raisons pour nous la rendre précieuse. Le plus dangereux dans les hivernages, voyez-vous, le plus difficile à éviter, c’est la démoralisation de l’équipage. Le capitaine Parry raconte que c’est contre le découragement de ses hommes qu’il eut surtout à lutter; il dit dans sa relation combien il redoutait encore plus la faiblesse des esprits frappés d’épouvante que les rigueurs horribles du climat. Eh bien! nous autres, ici, nous n’aurions rien à craindre de cette démoralisation si nous parvenions à conserver la vie de la jeune femme; on dirait aux hommes qui molliraient: «Allons donc, n’avez-vous pas honte? Le froid n’est pas encore trop dur, vous voyez bien, puisqu’une femme le supporte.» Et, je vous le dis, il faudrait tout faire pour conserver la vie de la petite dame; sa présence au milieu de nous serait le courage et la santé de l’équipage; du reste, le capitaine pense juste comme moi là-dessus, et il le disait l’autre jour au premier lieutenant en se promenant avec lui.

--Ah! si le capitaine l’a dit, reprirent les matelots, alors c’est vrai.»

J’en avais assez entendu; je me glissai doucement chez moi, dans la crainte d’être aperçue, et assurée que désormais, si la redoutable conjoncture d’un hivernage nous était destinée, l’égoïsme bien entendu de mes compagnons de voyage m’apporterait tout le secours nécessaire pour retarder ma mort autant que possible. Au reste, je regardais ma mort comme certaine, dans le cas où nous aurions été pris, à cause du malaise dont j’étais atteinte, malgré les soins qui m’étaient prodigués. J’occupais à bord l’appartement du capitaine, et il avait eu l’extrême bonté, en me le cédant, de le faire aménager de la façon la plus commode et la plus chaude: on avait couvert le plancher de plusieurs peaux de rennes, on avait hermétiquement fermé tous les hublots, on avait comblé le lit d’édredon; c’était, à vrai dire, bien plus un nid qu’une chambre, et un nid où il y avait seulement ma place, et à grande peine. Eh bien! malgré toutes ces excellentes précautions, je souffrais beaucoup du froid, et j’étais parfois obligée de me relever la nuit pour faire de l’exercice afin de me réchauffer. Ajoutez que je dormais à peine; je ne me couchais jamais avant deux ou trois heures du matin, et souvent même, à cette heure avancée, je ne pouvais trouver du repos. Ce jour continuel, ce ciel bizarre, invariable, ne subissant aucune modification à l’heure où nous avons coutume de le voir se couvrir d’ombres; minuit devenu le frère jumeau de midi; l’étrangeté de tout ce qui m’entourait, l’âpreté du climat, le bouleversement de toutes mes habitudes, et probablement aussi une nourriture ultra-tonique, indispensable dans ces latitudes, mais très-inusitée pour moi, tout cela me tenait dans une agitation nerveuse particulière; il me semblait traverser un cauchemar.

Dans des conditions d’existence si exceptionnelles, mon costume avait aussi dû subir de profondes variations; il était devenu très-commode et parfaitement disgracieux: je portais un pantalon d’homme et une chemise de mousse en gros drap bleu faisant blouse, une grosse cravate de laine rouge, une ceinture de cuir noir; des bottes doublées de feutre et une casquette de marin complétaient cet ensemble de toilette qui ne sera pas imité; inutile d’ajouter qu’en dessous j’étais bourrée de flanelle. Lorsque je montais sur le pont, j’ajoutais à cette montagne de lainage un épais caban à capuchon qui faisait de moi le plus informe paquet; j’avais coupé mes cheveux, devenus impossibles à démêler, à cause de leur longueur, par les roulis effroyables de la traversée; additions et retranchements concouraient, comme vous voyez, à me rendre étrangement laide: mais, en pareil lieu, on ne songe qu’à souffrir du froid le moins possible, et toute coquetterie a tort.

Je vous parlerai tout à l’heure de mes occupations; mais, dès à présent, je mentionne le seul divertissement qui me fût permis et offert par le pays; il était, comme vous allez en juger, tout à fait en harmonie avec mon costume. Lorsqu’il ne neigeait pas, nous nous réunissions cinq ou six personnes du bord, et allions jouer à un jeu de _montagnes russes_ beaucoup plus en droit de porter ce nom que tout ce qu’on a encore vu dans ce genre. Il fallait gravir deux ou trois cents pieds de hauteur, presque à pic, le long du flanc roide d’une des montagnes; cette ascension était favorisée par une épaisse couche de neige; les pieds des premiers voyageurs formaient des espèces de marches à l’aide desquelles les autres s’élevaient sans trop de difficultés. Arrivés à quelque plateau, on s’asseyait sur la pente et on se laissait glisser jusqu’en bas, en se dirigeant tant bien que mal avec les mains, afin de ne pas perdre l’équilibre; ainsi on redescendait en deux ou trois minutes ce qu’on avait mis souvent deux heures à gravir; c’était singulièrement amusant, et, ce qui valait encore mieux, fort réchauffant. Mon adresse ne fut pas tout de suite à la hauteur de ma hardiesse; les premières fois il m’arriva souvent de perdre l’équilibre et de rouler comme une masse, tantôt sur la tête, tantôt sur le côté, soulevant autour de moi des tourbillons de neige dans mes efforts pour me raccrocher, riant de bon cœur de ma maladresse et faisant rire les autres, du reste ne risquant jamais de me faire grand mal, la neige fraîche formant sur la pente comme une couche de mousse épaisse; le seul désagrément de ce jeu d’écoliers était de déposer toujours une certaine quantité de neige entre le cou et la cravate. Mais on risquerait bien davantage pour trouver un exercice amusant à faire au Spitzberg.

Au pied des grandes montagnes de granit, la neige forme seule le sol à une assez grande profondeur; si avec le bâton ferré on creuse cette couche de neige, on trouve au fond, non de la terre, mais de la glace; en donnant quelques coups de bâton ferré dans cette glace, elle se divise en une innombrable quantité de petits cristaux en forme d’aiguille, tout semblables à ceux qu’on voit pendre autour de certains lustres; rien n’est plus joli à voir et plus agréable à croquer même par le froid, et, s’il était possible d’en obtenir de semblables artificiellement, cela figurerait à merveille dans nos bals, entre les sorbets et les fruits glacés. La neige a aussi sa singularité: elle perd parfois sa blanche et proverbiale couleur, pour devenir vert tendre ou rose pâle; cette coloration, qu’on voit souvent envahir des plaines entières, est due à la présence de cryptogames imperceptibles qui se développent à la superficie de la neige, sous l’influence de certaines combinaisons atmosphériques. Ceci constitue la végétation la plus apparente du Spitzberg; cependant, de patientes investigations peuvent faire découvrir au fond de quelques vallées, dans d’étroites crevasses garanties par des rochers, de petites plantes maigres, chétives, étiolées, qui penchent tristement leur tête vers le sol: c’est le saxifrage étoilé, la renoncule jaune, le pavot blanc. Sur les rochers même il croît un lichen pierreux très-adhérent, assez pareil à de gros champignons séchés; on rencontre aussi quelques touffes de mousse noirâtre, si imprégnées de l’humidité qu’elles se détachent par mottes sous le pied et ont l’aspect d’une éponge moisie; lorsque, après plusieurs heures de courses dans les rochers, j’avais réussi à réunir un petit faisceau de plantes gros comme une botte d’allumettes, je revenais triomphante et je rangeais orgueilleusement mon butin de la journée dans des feuilles de papier gris. Voilà pour la Flore de la baie Madeleine; la nomenclature d’histoire naturelle ne sera guère plus étendue.

Le Spitzberg abonde, dit-on, en ours blancs et en rennes sauvages. C’est possible; pourtant nous n’avons vu aucun de ces animaux: est-ce effet du hasard, ou étions-nous arrivés à une latitude qu’ils abandonnent faute d’y pouvoir trouver leur nourriture? Je ne résous pas la question. Nous fûmes en revanche entourés d’un grand nombre de phoques. Vous savez que le phoque est l’animal vulgairement appelé _chien marin_; c’est un poisson amphibie, long de quatre ou cinq pieds, sans écailles, mais couvert d’un pelage court et rude, jaune sale ou grisâtre tacheté de noir comme la peau du léopard; deux paires de mains fort longues lui tiennent lieu de nageoires et de pattes; il s’en sert pour nager et pour se traîner sur les glaces; sa tête ressemble à celle d’un chien à qui on a coupé les oreilles, et est embellie par deux grands yeux vert de mer, doux et limpides comme des yeux d’enfant. Ces pauvres phoques, avec leurs allures tranquilles et confiantes, m’intéressaient vraiment; je ne pouvais voir tirer un coup de fusil sur eux sans ressentir un regret, et lorsque l’un d’eux, étant blessé, rougissait les glaces de son sang et tournait vers nous son regard presque humain, il me semblait avoir vu commettre une sorte de crime.

Pendant tout notre séjour nous ne vîmes qu’un seul morse (vache marine). Le morse est beaucoup plus gros, plus singulier et plus laid que le phoque; le nom d’éléphant marin lui serait mieux approprié; il a de l’éléphant la forme colossale, lourde et disgracieuse, la peau épaisse et rugueuse, les petits yeux, et, signe caractéristique, les défenses. Il sort de son énorme museau aplati comme une face de lion deux longues dents d’ivoire, différant de celles de l’éléphant en ce qu’elles se recourbent en dessous au lieu de se relever; l’ivoire en est aussi plus verdâtre et plus poreux. Le morse est amphibie et a comme le phoque des nageoires-mains; ses défenses lui servent à se cramponner aux glaces ou aux rochers lorsqu’il veut se hisser hors de l’eau; sa taille varie de neuf à douze pieds de longueur; il est recouvert d’une épaisse couche de graisse, ce qui le rend très-précieux pour les pêcheurs norvégiens; la pêche du morse est regardée par eux comme plus productive et moins dangereuse que celle de la baleine. Le morse n’est pas féroce et n’attaque pas l’homme, mais il se défend avec un indomptable courage; on me raconta à Hammerfest que l’an dernier des pêcheurs, ayant découvert un petit morse dans une caverne au bord de la mer, s’en emparèrent et le mirent dans leur bateau; le père et la mère morses, furieux de ne plus retrouver leur petit, poursuivirent l’embarcation, et l’un d’eux, s’étant accroché au bateau avec ses formidables défenses, le fit tellement pencher, qu’un des pêcheurs glissa dans la mer; le morse se jeta sur lui avec fureur, et il fut impossible aux autres pêcheurs de sauver leur compagnon.

Outre l’huile que la chair du morse produit en abondance, les pêcheurs tirent parti de la peau de l’animal, dont on fait des soupentes de chariots, et de l’ivoire de ses dents, qu’on emploie de diverses manières. Les Russes sont très-adroits pour travailler l’ivoire; ils fabriquent de menus bijoux, des coffrets découpés comme de la dentelle, et particulièrement des chaînes formées de petits anneaux, comme celles que l’on nomme _jaseron_: ces chaînes ainsi exécutées en ivoire rappellent l’habileté chinoise. La plupart de ces petites œuvres d’art et de patience arrivent de la Sibérie, où les prisonniers sculptent l’ivoire de morse comme nos galériens emploient à Toulon la noix de coco. Les morses, si rares à Magdalena-Bay, se trouvent en grand nombre sur les côtes méridionales du Spitzberg; un bateau pêcheur en tue d’ordinaire deux ou trois cents par saison.

Sans être aussi nombreux qu’à Beeren-Eiland, les oiseaux de mer se montraient en grand nombre sur les glaces et sur les rochers, mais ils n’égayaient pas notre séjour, au contraire. L’oiseau de mer est à peine un oiseau; il ne l’est ni par le ramage, ni par les mœurs; il est vorace, farouche, criailleur et querelleur; eût-il, comme le guillemot, les jolies pattes de corail de la perdrix rouge, il n’en a jamais la grâce craintive. L’oiseau de mer n’a pas de ramage, mais un cri qui varie du rauque au lugubre; certaines espèces de goëlands se plaignent comme des enfants qui pleurent; d’autres, nommés par les matelots _goddes_, poussent des ricanements étranges: rien ne repose l’œil dans ce sinistre pays, rien ne charme l’oreille; tout y est triste, tout, jusqu’aux oiseaux!...

Quelques renards bleus furent tués par nos chasseurs; ils étaient petits, chétifs et laids. Les renards bleus du Spitzberg ne ressemblent en rien aux renards d’Islande ou de Sibérie, dont la fourrure est si belle et si estimée. A force d’être bien garantis contre le froid, ils n’ont même plus sur le corps une fourrure, mais plusieurs couches de poils très-épais et si mêlés, si pelotonnés, que c’est bien plutôt un matelas qu’une fourrure; en outre, au lieu d’être de couleur un peu fauve comme les renards d’Islande, ils sont gris cendré. Leur peau est tout au plus bonne à faire des tapis. Comme toutes les bêtes destinées à notre table étaient mortes de froid, on essaya de manger de ces renards; mais, quoique très-fatiguée de la nourriture conservée, je la préférais cependant à la chair de ces animaux, qui a un goût sauvage très-repoussant.

D’ours, de loups ou de rennes, nous n’en vîmes pas l’ombre, et les animaux dont je viens de vous parler forment, avec les méduses bleues et quelques autres zoophytes, les seuls êtres animés que nous aperçûmes pendant un séjour de six semaines à la baie Madeleine.

Dans tout autre lieu que ces régions polaires, un navire au mouillage est en sûreté; au Spitzberg, je vous l’ai dit, la plus terrible chance n’est pas celle d’un naufrage, c’est celle d’un hivernage; d’un jour à l’autre, d’une heure à l’autre, la baie qui vous abrite peut se changer en prison, et quelle prison! Aucun cachot n’inspire une pareille terreur! J’ai bien pu m’en rendre compte un jour: c’était le 7 août; plusieurs personnes de l’expédition, voyant le temps clair et la neige balayée par un bon vent d’est, voulurent aller en chaloupes jusqu’à la pointe d’Hakluyt, le dernier cap au nord de la côte du Spitzberg. L’excursion devait durer une journée; on n’avait pas voulu m’admettre; je restai seule à bord avec le capitaine, qui, vous le savez, ne quitte jamais son navire. La première partie du jour se passa bien, et j’enviais le sort de ceux qui allaient se rapprocher du pôle de quelques lieues encore; ils allaient peut-être arriver jusqu’à la grande banquise de glace, but de toutes nos ambitions. Je me fis des raisonnements de nature à calmer mon regret; je finis par trouver ma situation déjà suffisamment élevée en latitude, et je me dis qu’il ne fallait pas trop jalouser ces pauvres hommes, dont l’orgueil n’avait pas exigé plus de douze ou quinze lieues d’avantage sur moi. Pour occuper ces longues heures où la corvette, privée de tous ses passagers, me semblait si déserte, je me mis à écrire des lettres et à remplir ainsi ma solitude avec tous les êtres chers que j’avais laissés loin de moi. Vers quatre heures, je fus forcée de m’interrompre; je n’y voyais plus dans ma chambre; une brume épaisse ne laissait plus passer de lumière à travers les épaisses rondelles de verre qui me tenaient lieu de fenêtre. Je montai sur le pont; j’y trouvai le capitaine occupé à regarder à l’aide de sa lunette toute une flottille de grosses glaces qui prenait position à l’entrée de la baie; ce spectacle me remplit d’une indicible angoisse.

«Capitaine, dis-je, que se passe-t-il? La baie va être bientôt fermée par toutes ces glaces.

--Ne vous inquiétez pas, me répondit le commandant, il n’y a rien à craindre encore; il ne fait pas assez froid pour que les glaces se soudent; au reste, je vais envoyer une chaloupe là-bas pour reconnaître s’il s’est formé un barrage.

--Et si le banc est formé, que ferons-nous?»

Le capitaine ne me répondit pas et donna l’ordre à la chaloupe de partir. Je la suivis des yeux avec anxiété; je vis les hommes nager avec ardeur, tourner les grosses glaces, passer entre les plus petites, puis disparaître enfin dans ce champ d’îles flottantes. Au bout d’une heure ils étaient de retour; ils avaient vainement essayé de sortir de la baie, il n’existait aucun passage; ce froid, dont on ne se méfiait pas, avait été suffisant pour souder les glaces et en faire un infranchissable mur de rochers. Quoiqu’un marin se fasse une habitude de dissimuler ses impressions fâcheuses, le capitaine devint soucieux en écoutant le rapport des matelots; quant à moi, mon cœur se serrait, et pour la première fois l’effroi m’entrait dans l’âme:

«Et nos voyageurs! m’écriai-je; comment vont-ils revenir?

--C’est ce qui me préoccupe, dit le capitaine; ils n’ont que deux jours de vivres; c’est une imprudence.

--Et ils sont sur des chaloupes non pontées, exposés au froid, à la neige; mon Dieu! capitaine, cela peut devenir affreux; que comptez-vous faire?

--Tirer demain quelques coups de canon sur tout cela, et tenter d’y faire une trouée; du reste, nous verrons ce que fera le vent cette nuit.»

Le capitaine demeura silencieux, se promenant de long en large sur le pont, sa lunette à la main, interrogeant à chaque instant le ciel et la mer. Pendant de longues heures rien ne changea d’aspect; les pointes aiguës des glaces déchiraient çà et là l’épais voile de brume qui s’abaissait sur nos têtes, mais restaient immobiles; mon cœur était plus triste encore que ce lugubre horizon, et je fis alors mes premières réflexions sur notre témérité, d’être venus exposer notre vie dans ces affreux parages, où tout incident est une catastrophe, où un changement de vent, un léger abaissement du thermomètre, peuvent apporter la mort!

Un vent qui avait toutes les allures d’un ouragan s’éleva vers minuit; le vieil Océan secoua avec fureur sa crinière blanche d’écume; d’énormes vagues se précipitèrent sur les glaces; le banc craqua avec un grand bruit et se disjoignit; jamais plus terrible tumulte ne causa une impression plus joyeuse; la baie était libre, les chaloupes pouvaient rentrer!... Elles arrivèrent quelques heures après, et le danger qu’elles avaient couru leur prépara une réception doublement cordiale.

Le lendemain de ce jour, des hommes de l’équipage furent chargés de graver profondément, sur un gros rocher placé près de la côte, la date de notre arrivée, le nom de la corvette et celui de toutes les personnes faisant partie de l’expédition; on me fit l’honneur de me mettre en tête de la liste, et si mon nom n’était pas le plus remarquable de tous, il était à coup sûr le plus étonnant à trouver dans un pareil lieu. Cette simple inscription, ne contenant que des noms et des dates, est bien loin du style emphatique de certains voyageurs; si Regnard fût parvenu jusqu’au nord du Spitzberg, on ne peut imaginer ce qu’il aurait inscrit sur ce rocher; il aurait probablement eu la prétention d’être sorti des limites du monde, lui qui affirme _avoir touché l’essieu du pôle_ à Sukajerfi, en Laponie, par le 67° de latitude, c’est-à-dire treize degrés plus au sud que la baie Madeleine!

Ce rocher est la seule trace visible de notre séjour; mais les cartes de géographie augmentées de côtes soigneusement relevées, les musées enrichis d’animaux, de plantes et d’échantillons minéralogiques, font foi qu’il n’a pas été mal employé. Je n’entreprendrai pas de vous communiquer le résultat des observations faites sur les oscillations de l’aiguille magnétique; ceci est le domaine de la science, non le mien; je me bornerai seulement à vous rappeler que nous nous trouvions éloignés d’environ 10° de latitude du lieu où le commandant Ross place le pôle magnétique, qu’il dit être par 70° 5′ 17″ de latitude, et 96° 46′ 45″ de longitude; il le constata ainsi en 1832, lors de cette terrible expédition où il passa sous ces latitudes quatre années, pris dans les glaces, sans que jamais la température permît au vaisseau de reprendre la mer. Si pareil malheur lui fût arrivé au Spitzberg, où le froid est plus intense, où les secourables Esquimaux ne se rencontrent pas, aucun homme ne serait probablement revenu de cette expédition, et le monde aurait à regretter deux de ses plus illustres voyageurs.