Voyage d'une femme au Spitzberg

Part 10

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J’aurais vivement désiré faire l’ascension du cap Nord, fouler pour la première fois d’un pied féminin la plate-forme qui le termine, et cueillir un de ces jolis myosotis bleus qu’on recueille, m’a-t-on dit, sur l’une de ses pentes inférieures; douces fleurs d’azur poussant près des abîmes, comme ces pensées d’espérance qui surgissent au milieu des tourmentes du désespoir. Mais mon désir était irréalisable; on s’était déjà arrêté trop longtemps; les heures du bateau à vapeur étaient comptées; le capitaine insista pour retourner à Hammerfest. On prit congé de l’hospitalier M. Ullique et de sa gracieuse famille; d’innombrables hourras norvégiens nous saluèrent au départ, et leur bruyant enthousiasme dut surprendre les échos solitaires des rochers du cap Nord. La traversée du retour fut charmante; le temps, quoique froid, était admirable; la mer ressemblait à un miroir d’émeraude; à de grandes profondeurs, on voyait des poissons nager, jouer et se poursuivre; le ciel bleu pâle, fouetté de petites nuées blanches, éclairé par le jour mystérieux des nuits polaires, avait des miroitements et des glacis de soie, et lorsque, vaincue par la fatigue de cette active journée, je m’endormis dans une petite chaloupe posée sur le pont, je ne savais plus si c’était le ciel qui ressemblait à de la moire, ou si mon ciel de lit était taillé dans un morceau du firmament.

Le lendemain de mon retour à Hammerfest, je m’embarquai pour le Spitzberg.

LETTRE VI.

LE SPITZBERG.

Mes départs sont d’ordinaire marqués par des accidents dus sans doute aux petites conspirations occultes des génies qui s’opposent à mon humeur voyageuse: en traversant Paris, c’était un cheval mal attelé qui pensa nous faire verser dès le début; au Havre, un coup de mer si violent que nous avons brisé plusieurs palettes de nos roues; à Amsterdam, un banc de sable où on s’engrava; à Drontheim, une brume qui obligea à jeter l’ancre presque dans la rade. En quittant le port d’Hammerfest, un virement de bord opéré trop près de terre faillit briser notre beaupré, et, à peine en mer, les vagues ayant fait de fortes avaries à la chaloupe du pilote, celui-ci prétendait nous faire rentrer au port afin de réparer sa barque; mais tout s’arrangea: le charpentier vint en aide au pauvre pilote, et il put, après nous avoir mis en plein océan Glacial, retourner le cœur content près de sa femme et de ses enfants.

Nous avions quitté Hammerfest le 17 juillet, et je ne saurais vous rendre compte de mes impressions des premiers jours: ce serait trop monotone, car je trouvai à propos d’être très-malade; j’entendais dire autour de moi que le vent était plein sud et que nous marchions très-bien; mais ce m’était une faible compensation au triste état où me mettaient les complications du tangage et du roulis. Je m’y fis pourtant, et le quatrième jour je me sentis assez forte pour monter sur le pont et aller voir quel aspect a la mer par le 74° de latitude, sous lequel nous nous trouvions le 20 juillet. Elle m’apparut belle et terrible; ce n’était plus ma berceuse d’Havesund. Les vagues grondaient autour de nous en se précipitant sur notre avant comme si elles avaient tenté de nous barrer le passage; un vent glacé tordait les cordages et secouait rudement les voiles; les mâts craquaient sous l’effort de leur résistance; la corvette allait couchée sur un côté, orientée grand largue, ce qui est une manière de placer les voiles un peu de biais, très-favorable à la marche. Tout le monde était content, nous avancions rapidement. Je jetai un coup d’œil curieux sur ce spectacle si nouveau pour moi, puis je redescendis afin de faire appel à ma réserve de flanelle pour pouvoir continuer mon rôle d’observateur; car en quelques minutes, malgré le costume d’homme que j’avais endossé et qui paraît d’ordinaire si chaud aux femmes, j’avais senti trop vivement la dent aiguë de la bise polaire.

Tandis que nous subissions ces coups de vent et ce fatigant roulis, nous cherchions l’île Cherry. Elle nous apparut le 21 juillet au matin.

L’île Cherry, que beaucoup de géographes nomment _Beeren-Eiland_ (l’île de l’Ours), fut découverte le 9 juin 1596, par un vaisseau hollandais qui s’était égaré en allant à la Nouvelle-Zemble. Guillaume Barentz était pilote de ce navire, et Heemskerke le commandait: deux noms fameux parmi ceux des plus infatigables explorateurs des régions polaires.

En descendant à terre, l’équipage tua un ours de neuf pieds de long, et Heemskerke appela l’île Beeren-Eiland à cause de cette circonstance. Le 17 août 1603, Étienne Bennet, Anglais commandant le navire _The Grace_, aborda à Beeren-Eiland, et changea son nom en celui d’île Cherry, du nom de master Cherry, propriétaire de _la Grâce_.

Cherry ou Beeren-Eiland, pour lui rendre son premier nom, paraît avoir été autrefois le rendez-vous général des morses de l’océan Glacial, puisque Welden raconte que, dans l’été de 1608, son équipage tua sur les côtes de cette île plus de mille morses, dont on fit sur place de l’huile qu’on porta ensuite en Angleterre.

Jamais, dans leurs différentes expéditions, les Français n’avaient abordé à Cherry; nos navires l’avaient toujours trouvée entourée de plusieurs lieues de glaces, au milieu desquelles il était impossible de se frayer un passage. Cette année, la longueur de l’hiver, en retardant le dégel au Spitzberg, a laissé la mer libre et permis qu’on arrivât jusqu’aux côtes escarpées de l’île. Beeren-Eiland n’a ni golfe ni baie propre au mouillage des gros navires; elle a, par contre, une très-redoutable ceinture d’écueils. Le capitaine, instruit de ces deux circonstances, mit la corvette en panne à une distance prudente, et permit seulement à deux chaloupes d’aller explorer cette terre inconnue. Je ne pris point part à cette expédition, et restai sur le pont, admirant l’étrange et magnifique aspect de la côte.

De loin l’île ressemble à une enceinte fortifiée par des géants; ses formidables rochers, minés sans cesse par les flots, ont contracté des formes tout à fait monumentales; vers la pointe nord, quelques-uns de ces grands rochers, percés de part en part, s’avancent dans la mer comme les arches immenses de quelque pont antédiluvien, que l’Océan polaire avec ses béliers de glace a pu seul parvenir à rompre. Non loin du pont, on voit un cirque entouré de gradins parfaitement réguliers. Au moment où je contemplais cette architecture, œuvre de la furie des vagues, des myriades de gros oiseaux de mer, posés sur les gradins du cirque, complétaient l’illusion et ressemblaient à des spectateurs pressés les uns contre les autres.

Les oiseaux de mer sont en quantités innombrables dans ces parages; mouettes, pétrels, stercorères, goëlands, éders, guillemots, et tant d’autres dont j’ignore les noms, voltigeaient par bandes autour de la corvette. Sur les rochers de Beeren-Eiland, on tua plusieurs de ces oies sauvages qu’on nomme, je crois, bernacles[4].

[4] Bernacles, _Anas lencopsis_.

Ces bernacles sont les mêmes oiseaux que les _rot-gansen_ de Hollande; elles arrivent par bandes chaque année sur les côtes du Zuiderzée, où les accueillent fort bien, je devrais plutôt dire fort mal, les marchands de plumes pour literie. Une superstition populaire, assez accréditée, prétend que ces oiseaux déposent leurs œufs dans le creux de certains arbres et les abandonnent ensuite, laissant au soleil le soin de les faire éclore. Pour donner à ce conte la plus grande vraisemblance, les vieilles _mères l’oie_ néerlandaises ajoutent que les bernacles choisissent toujours des arbres situés près de la mer, afin que les petits oiseaux puissent aller nager tout de suite en sortant du nid. Tout ceci est ce qu’on peut bien véritablement appeler un canard d’histoire naturelle et même surnaturelle. La vérité est plus simple. Les bernacles sont des oiseaux émigrants; l’été, ils vont faire leur ponte au milieu des paisibles solitudes des îles de l’océan Glacial, et l’hiver, ils regagnent des régions plus tempérées. Tous ceux de ces pauvres oiseaux que l’on trouva dans l’île de l’Ours étaient si sauvages, qu’ils n’étaient pas craintifs; les mères couveuses se laissaient approcher avec un mélange de tendresse maternelle et de confiance qui aurait dû humaniser les matelots, et se firent assommer sur leur nid sans chercher à se défendre ou à s’enfuir.

A l’intérieur, Beeren-Eiland ne présentait qu’une vaste plaine de neige; dans quelques endroits seulement, le dégel commençait et avait formé des ruisseaux qui glissaient silencieusement sur la neige, rubans d’argent posés sur du velours blanc.

Le géologue de l’expédition constata un fait curieux pour la science: il recueillit des fragments de polypiers, semblables, nous dit-il, à ceux qu’on trouve sous les tropiques. Les hydrographes firent une rectification importante pour les marins. Sur beaucoup de cartes, Cherry est indiquée comme étant par le 74° 30′ de latitude nord, tandis que sa position bien déterminée est par le 76° 30′ de latitude nord. C’est une erreur de cinquante lieues.

A peine les chaloupes étaient-elles revenues à bord après une absence de quelques heures, qu’une épaisse brume nous enveloppa, et Cherry disparut à nos yeux comme si un immense rideau de gaze grise eût été subitement tiré entre nous et une fantastique décoration.

A partir de cette journée, le temps redevint constamment mauvais; la mer, tantôt violente, tantôt houleuse, ne nous laissait guère de répit, et la neige qui couvrait souvent le pont me privait même du délassement de la promenade. Pendant plus de quinze jours de suite nous ne pûmes dîner sans que la table et les chaises fussent solidement arrimées. Quant à la façon dont notre dîner était servi, je la trouvais presque amusante. On posait d’abord sur la table un grand couvercle de bois percé d’un nombre infini de petits trous où s’adaptaient des chevilles mobiles; cela représentait fort bien un immense jeu de solitaire, au milieu duquel erraient une certaine quantité de plats, d’assiettes, de verres, etc., et autres nécessités d’un dîner; les chevilles, adroitement ajustées, maintenaient chaque chose en place, et avec cette méthode on pouvait dîner assez à l’aise, malgré les plus affreuses secousses.

Le 28 juillet, nous passâmes en vue des terres de _Bell-sund_ (baie de la Cloche), que les expéditions précédentes n’avaient pu dépasser.

Le 29, on fêta à bord l’anniversaire des journées de Juillet; le capitaine réunit tous les passagers à son état-major dans un grand dîner servi dans le carré; la chère fut luxueuse, quoique tout entière composée de mets conservés, et l’humeur très-gaie malgré le froid. Je noterai seulement ces deux particularités-ci: on dit des vers de circonstance qui se trouvèrent bons, et le cuisinier, pour faire prendre ses gelées, se contenta de les laisser pendant quelques moments exposées sur le pont.

Le 30, nous longeâmes une longue tranche de terre détachée de la grande côte, nommée l’île du Prince Charles. Enfin, le 31 juillet, nous entrâmes dans une petite baie profonde, désignée sur les cartes anglaises sous le nom de _Magdalena-Bay_ (baie Madeleine).

Nous étions donc au but de notre long et aventureux voyage: au Spitzberg!

Le Spitzberg est une île plus au nord que le pays des Samoyèdes, que la Sibérie et que la Nouvelle-Zemble; c’est une île bien véritablement placée aux confins du monde; c’est un lieu étrange et peu connu en vérité: car, lorsque j’étais en Danemark et en Suède, plusieurs personnes, ayant entendu dire que j’allais au Spitzberg, me demandèrent si je comptais réellement _monter_ jusqu’au sommet du Spitzberg. Le mot Spitzberg, qui signifie _montagne pointue_, les avait induites en erreur, et elles imitaient en cette circonstance le singe de La Fontaine, prenant le nom d’un port pour un nom d’homme.

Si peu connu qu’il soit, le Spitzberg a un maître; il appartient à l’empereur de Russie, qui n’a pas encore imaginé d’en faire une succursale de la Sibérie. Ce serait du reste clémence; là on serait sûr de mourir dès le premier hiver. En novembre, le mercure gèle, on casse l’eau-de-vie à coups de hache, et on peut constater de 45 à 50° de froid.

L’île du Spitzberg est située entre le 77° et le 81° de latitude nord. Elle a soixante lieues de long sur environ trente-cinq de large. L’île a à peu près la forme d’une grande N dont le second jambage serait fort déchiqueté. Elle est ainsi entaillée par deux golfes très-longs, l’un au sud, l’autre au nord, qui n’ont jamais été assez profondément explorés pour qu’on sache s’il n’y a pas de solution de continuité entre les terres. Quelques marins sont portés à croire que le Spitzberg forme deux îles toujours soudées entre elles par un large banc de glace; mais qui ira voir?

Des expéditions hollandaises et anglaises, qui ont hiverné dans ces parages, ont tenté de s’assurer du fait et n’ont pu réussir.

La côte que nous avons longée, celle où est située la baie Madeleine, est la côte ouest; elle fait face aux terres encore inexplorées du nord du Groënland.

La baie Madeleine est à l’extrémité de l’île; c’est le dernier mouillage possible pour un gros navire; sa latitude est de 80° nord, c’est-à-dire une distance de deux cent cinquante lieues du pôle, un peu plus loin que de Paris à Marseille.

Le dernier rocher du Spitzberg, celui qui fait directement face au pôle, se nomme la pointe d’Hakluyt; il est séparé de la baie Madeleine par une quinzaine de lieues.

La baie Madeleine, avec le goulet qui la précède, représente assez bien une carafe couchée; elle est entourée de tous côtés par des montagnes de granit hautes de quinze ou dix-huit cents pieds; entre chaque montagne il s’est formé d’immenses glaciers dont la hauteur augmente chaque année; cette élévation croissante de glaciers est inévitable: un été de quelques semaines ne peut fondre complétement ces immenses amas de neige que répand sur le Spitzberg un hiver de dix mois, et dans un temps donné les glaciers atteindront presque le sommet des pics de granit. Ces glaciers sont tous de forme convexe, contrairement à ceux des Alpes, qui sont concaves.

Le jour de notre arrivée, il pleuvait de telle sorte que je ne pus quitter le bord; mais le lendemain, de grand matin, je m’empressai d’aller à terre. Je dis à terre, par habitude de narrateur; je devrais dire _à neige_, car nulle part je ne vis la moindre parcelle de terre.

Pendant la nuit (encore un mot dont je ne devrais pas me servir, puisque nous n’avions pas de nuit), pendant mon sommeil plutôt, le dégel avait commencé, et la physionomie de la baie avait changé comme par miracle. A l’immobile solitude de la veille avait succédé le spectacle le plus agité.

Une flottille d’îles de glace entourait la corvette et couvrait la mer à perte de vue. Ces glaces du pôle, qu’aucune poussière n’a jamais souillées, aussi immaculées aujourd’hui qu’au premier jour de la création, sont teintes des couleurs les plus vives; on dirait des rochers de pierres précieuses: c’est l’éclat du diamant, les nuances éblouissantes du saphir et de l’émeraude confondues dans une substance inconnue et merveilleuse. Ces îles flottantes, sans cesse minées par la mer, changent de forme à chaque instant; par un mouvement brusque, la base devient sommet, une aiguille se transforme en un champignon, une colonne imite une immense table, une tour se change en escalier: tout cela si rapide et si inattendu qu’on songe malgré soi à quelque volonté surnaturelle présidant à ces transformations subites. Du reste, au premier moment, il me vint à l’esprit que j’avais sous les yeux les débris d’une ville de fées, détruite tout à coup par une puissance supérieure, et condamnée à disparaître sans même laisser de vestige. Je voyais se heurter autour de moi des morceaux d’architecture de tous les styles et de tous les temps: clochers, colonnes, minarets, ogives, pyramides, tourelles, coupoles, créneaux, volutes, arcades, frontons, assises colossales, sculptures délicates comme celles qui courent sur les menus piliers de nos cathédrales, tout était là confondu, mélangé dans un commun désastre. Cet ensemble étrange et merveilleux, la palette ne peut le reproduire, la description ne peut le faire comprendre!

On se représente, n’est-ce pas, ce lieu, où tout est froid et inerte, enveloppé d’un silence profond et lugubre? Eh bien, c’est tout le contraire qu’il faut se figurer; rien ne peut rendre le formidable tumulte d’un jour de dégel au Spitzberg.

La mer, hérissée de glaces aiguës, clapote bruyamment; les pics élevés de la côte glissent, se détachent et tombent dans le golfe avec un fracas épouvantable; les montagnes craquent et se fendent; les vagues se brisent furieuses contre les caps de granit; les îles de glace, en se désorganisant, produisent des pétillements semblables à des décharges de mousqueterie; le vent soulève des tourbillons de neige avec de rauques mugissements; c’est terrible et magnifique: on croit entendre le chœur des abîmes du vieux monde préludant à un nouveau chaos.

On n’a jamais rien vu de comparable à ce qu’on voit et à ce qu’on entend là; on n’a jamais imaginé quelque chose de pareil, même en rêve! Cela tient à la fois du fantastique et du réel; cela déconcerte la mémoire, hallucine l’esprit et le remplit d’un indicible sentiment, mélange d’épouvante et d’admiration!

Si le spectacle de la baie m’apparut magique, celui du rivage était sinistre.

De tous côtés le sol était couvert d’ossements de phoques et de morses, laissés par les pêcheurs norvégiens ou russes, qui venaient autrefois faire de l’huile de poisson jusque sous cette latitude élevée; depuis plusieurs années ils y ont renoncé, les profits ne valant pas les périls d’une telle expédition. Ces grands os de poisson, blanchis par le temps et conservés par le froid, avaient l’air d’être les squelettes des géants, habitants de la ville qui, près de là, achevait de s’abîmer dans la mer. Les longs doigts décharnés des phoques, si semblables à ceux d’une main humaine, rendaient l’illusion frappante et me causaient une sorte de terreur. Je quittai ce charnier, et, me dirigeant avec précaution sur le terrain glissant, je m’acheminai vers l’intérieur du pays. Je me trouvai bientôt au milieu d’une espèce de cimetière; cette fois, c’étaient bien des restes humains qui étaient gisants sur la neige. Plusieurs cercueils, à demi ouverts et vides, avaient dû contenir des corps que la dent des ours blancs était venue profaner. Dans l’impossibilité de creuser des fosses, à cause de l’épaisseur de la glace, on avait primitivement mis sur le couvercle des cercueils un certain nombre de pierres énormes destinées à servir de rempart contre les bêtes farouches; mais les robustes bras _du gros homme en pelisse_ (comme les pêcheurs norvégiens appellent pittoresquement l’ours blanc) avaient déplacé les pierres et dévasté les tombes; plusieurs ossements étaient épars sur le sol, à moitié brisés et rongés: tristes reliefs du festin de l’ours. Je les recueillis avec soin et les replaçai pieusement dans les bières. Quelques tombes avaient été épargnées et contenaient des squelettes ou des corps à différents degrés de conservation; la plupart des cercueils ne portaient aucune indication; sur l’un d’eux, cependant, une main amie avait inscrit, avec un couteau, ces mots: _Dortrecht-Holland_, 1783. Un nom avait précédé cette date, mais il était fruste au point d’être illisible. Un autre marin venait de Brême; sa mort remontait à 1697. Deux cercueils, placés dans un creux de rocher, étaient encore intacts; les corps qu’ils renfermaient avaient non-seulement leur chair, mais même leurs vêtements: aucune inscription n’indiquait l’époque de l’inhumation, ni le nom ou la nation des morts. Je comptai cinquante-deux tombes disséminées dans ce cimetière plus affreux qu’aucun autre; cimetière sans épitaphes, sans monuments, sans fleurs, sans souvenirs, sans larmes, sans regrets, sans prières; cimetière désolé, où il semble que l’oubli enveloppe deux fois le mort, où ne s’entend jamais ni un soupir, ni une voix, ni un pas humain; solitude terrible, silence profond et glacé, troublé seulement par le sourd hurlement de l’ours blanc ou le mugissement de la tempête!

J’étais saisie d’un indicible effroi au milieu de ces sépultures; la pensée que je pouvais venir prendre ma place près d’elles m’apparut tout à coup dans toute son horreur; j’avais été prévenue des dangers de notre expédition; j’en avais accepté et cru comprendre les risques; cependant ces tombes me firent un moment frissonner, et, pour la première fois, je jetai un regard de regret vers la France, vers la famille, les amis, le beau ciel, la vie douce et facile que j’avais quittée pour les hasards d’une pérégrination si dangereuse! Quant à ces pauvres morts que j’avais sous les yeux, leur histoire était la même pour tous. Ce n’étaient ni des savants excités par l’amour des découvertes, ni des curieux poussés par l’attrait de l’inconnu; c’étaient d’honnêtes pêcheurs norvégiens, russes ou hollandais, venus là pour chercher, au milieu des plus rudes travaux, des dangers les plus certains, la subsistance de leur famille. D’abord tout allait bien pour eux: les morses étaient nombreux, les phoques faciles à atteindre; on les chassait avec succès, on faisait de l’huile sur la côte même, on embarquait les grandes dents d’ivoire vert des morses, si estimées en Suède, on parlait du prix de la cargaison, et des profits, et des joies du retour. Puis tout à coup un froid inattendu survenait; l’hiver les avait saisis inopinément, la mer s’était immobilisée autour de leur petit navire, la route de la patrie était fermée, fermée pour neuf mois, pour dix mois peut-être; dix mois en pareil lieu, c’est presque un arrêt de mort. Ainsi, ils se trouvaient exposés à subir quarante-cinq degrés de froid au milieu d’une nuit perpétuelle! Quels drames ont vus ces solitudes! Que durent être ces agonies! Par quels prodiges de courage et de persévérance l’homme éloignait-il sa mort devenue de jour en jour plus inévitable? De quelle manière soutenait-il cette lutte suprême? D’abord on vivait sur le navire, économisant les provisions, se chauffant de graisse d’ours, d’os de poisson, d’huile et de tout ce qui se pouvait détruire à bord sans gêner par la suite la marche du bâtiment, car on ne touchait pas au navire lui-même; l’homme songe à l’avenir, même dans les situations les plus désespérées, et sans doute chacun des pauvres pêcheurs a pensé voir s’accomplir pour lui ce miracle si rare: revenir d’un hivernage au Spitzberg. Les provisions épuisées, on se privait de plus en plus et l’on chassait avec une nouvelle ardeur l’ours et le renard bleu, seuls habitants de ces parages. Puis un jour, jour terrible, après la mort de quelque compagnon, après d’intolérables souffrances, on se décidait à se chauffer avec le navire; on creusait des trous dans la glace, on organisait à terre une espèce de hutte, on s’y installait le mieux possible et l’on se chauffait. Enfin, on se chauffait! oui; mais, pendant que le corps se ranimait momentanément à la chaleur, l’âme se glaçait sous le désespoir; ce feu consumait l’espérance, ce feu détruisait la plus grande force que Dieu ait donnée à l’homme. Le reste n’était plus que le dernier combat de l’instinct de conservation contre la mort, et la mort était toujours victorieuse; un à un le petit équipage s’éclaircissait, et chacun de ces obscurs martyrs se couchait à son tour dans le cimetière glacé où je les avais trouvés. Tous, tous ainsi jusqu’au dernier: celui-là, plus robuste et plus infortuné que les autres, n’avait nulle main amie pour l’assister à sa dernière heure et préserver sa dépouille par de pieuses précautions; celui-là devenait la proie des ours aussitôt qu’il avait rendu le dernier soupir, ou peut-être dès qu’il ne pouvait plus se défendre.