Une maison bien tenue

Part 9

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Pour déballer une caisse de vaisselle, cristaux, etc., on commence par écarter très doucement la première couche de varech, qui, si la caisse a été bien faite, ne doit rien contenir de fragile. Néanmoins la main doit tâtonner partout et chercher si elle ne rencontre rien de résistant.

On jette à côté de soi ce varech, auquel viendra s’ajouter en montagne tout celui de la caisse. A mesure qu’un objet paraît, après avoir enlevé le papier qui l’enveloppe, on le pose sur une table; le papier va de son côté former une autre montagne.

On déballe par couches horizontales. Il est imprudent de creuser des trous qui peuvent compromettre l’équilibre du reste de l’emballage.

Quand tout le contenu de la caisse en a ainsi été tiré, on s’assure, en les maniant avec précaution, que dans le varech et le papier il n’est resté aucun petit objet, puis on les fait emporter avant de commencer un second déballage.

Quand on a suivi la méthode qui consiste à ne confier aux déménageurs que des caisses clouées, on a le grand avantage de pouvoir prendre son temps pour les défaire, et pouvoir ainsi faire mettre immédiatement dans les bahuts et armoires les services de table tout essuyés et à la place qu’ils devront occuper.

Il est bon de ne pas avoir trop d’aides dans ce travail, une personne intelligente et capable suffit bien; deux au plus.

Souvent, dans le désir d’aller plus vite, les aides emportent trop de pièces diverses d’un coup ou des piles d’assiettes trop considérables; c’est là un procédé dangereux, il faut le proscrire avec sévérité.

Le déballage d’une caisse de livres se fait de la même façon. On range les livres à mesure qu’on les retire sur une table ou sur un tapis par terre.

On évitera pour les livres reliés de faire des piles que le moindre choc ébranle et fait crouler, au grand dommage des reliures; on range les livres sur la tranche, le dos en haut, les uns à côté des autres, et, pour empêcher la série de verser, on met à plat trois ou quatre volumes en la commençant.

Le déballage des bronzes demande une minutieuse attention pour ne rien forcer, et surtout ne rien perdre des petites pièces, bobèches, vis, ornements, etc.

Il est bon même d’avoir sous la main une petite boîte pour y poser tous ces détails à mesure qu’ils se présentent.

Le premier balayage et le nettoyage des pièces où l’on a déballé doit être fait sous la surveillance de la maîtresse de maison, dont l’œil vigilant seul sait chercher et trouver, au milieu de ce terrible fatras, les objets égarés ou laissés de côté.

Est-il besoin d’ajouter que le linge et les vêtements ne doivent être tirés des caisses et des ballots que lorsque tout dans le logis est à peu près propre?

Mais si on en a besoin tout de suite? va-t-on me dire.

A cela je réponds que les malles que l’on a emportées avec soi ont dû être «composées» de façon à fournir le nécessaire pour quinze jours au moins, et qu’en ce qui touche le linge de maison, draps, serviettes, nappes, torchons, tabliers, il faut avoir fait un _ballot d’arrivée_ comprenant tout ce qui, en ce genre, sera indispensable à la famille dès le premier jour et pour une semaine au moins.

Grâce au chiffre, il sera facile de faire transporter ce ballot dans un endroit où on puisse l’ouvrir sans inconvénient.

Les mêmes soins de surveillance qu’au départ s’imposent à l’arrivée, si l’on veut éviter les vols et les erreurs dans le transport des meubles et colis; il faut presque une personne dans chaque pièce, car les déménageurs ahuris ne savent où donner de la tête en pareil cas.

* * * * *

Je n’ai que quelques mots à dire du déménagement à Paris pour Paris. Si par certains côtés, surveillance, précaution, etc., il rentre dans le cadre de cette étude, par d’autres, il lui échappe complètement, car il est soumis à des nécessités d’ordre spécial.

La première est la célérité, et l’on est bien forcé d’en passer par toutes les exigences des déménageurs et de leur laisser emporter les objets quand et comme ils veulent.

Il n’y a pas lieu à emballage en caisse, sauf pour ce qui est très précieux; point de ballots non plus, puisque le va-et-vient des paniers qu’on emporte pleins et qu’on rapporte vides suffit à tout. Le déménageur fournit tout le matériel d’emballage et en débarrasse l’appartement. Beaucoup de choses d’ailleurs peuvent être portées à bras et mises en place immédiatement. Assurément les risques sont nombreux, mais il est bien difficile de les diminuer, car la direction des mouvements appartient au chef _déménageur_.

* * * * *

Comme type de petit déménagement nous prendrons celui où on quitte sa «maison de ville» pour sa «maison des champs»; l’installation aux bains de mer, dans une maison meublée, n’en différant que par des points de détail sans importance. On n’a guère à transporter que ses effets personnels et ceux de toute la famille, et parfois une provision de linge de table et de maison.

En effet, on trouve vaisselle et batterie de cuisine sur place, et généralement le mobilier, literie, etc.

Quelques jours avant celui fixé pour la venue de la famille, la maîtresse de la maison ira s’assurer du bon état de la demeure et de ce qu’elle contient, faire ouvrir les fenêtres, laver les planchers, ramoner les cheminées, ventiler, épousseter, assainir par tous les moyens possibles l’habitation que de longs mois d’hiver ont pu rendre humide ou insalubre.

Si l’on est au printemps, il faut allumer un grand feu clair dans les cheminées, avoir soin de le surveiller, crainte d’incendie.

Il faut assurer pour le jour de l’arrivée en masse un approvisionnement aussi complet qu’il se pourra: bois de chauffage, fagots, charbon de terre--si l’on a un fourneau économique,--charbon de bois pour le potager, pommes de terre, etc., et retenir d’avance, dans une ferme du voisinage, beurre, lait, œufs.

Avant de quitter la maison, on constate _de visu_ que tous les feux sont éteints, les fenêtres fermées, et que l’on n’a enfermé aucun animal domestique, chien ou chat, dans l’intérieur.

Revenue chez elle, la maîtresse de maison--dans la semaine qui précède le départ définitif--procède à un rangement complet de ses armoires, prend toutes les mesures nécessaires pour sauver des mites les fourrures et les objets de laine, préserver de la poussière les chapeaux, les vêtements, etc., enfin ne rien laisser traîner en son absence.

Quand toute cette besogne, fatigante et minutieuse, il faut l’avouer, est terminée, on peut s’occuper des caisses et paquets.

On a inscrit à l’avance, sur un carnet, tout ce qui doit y entrer, non pêle-mêle, mais sous diverses rubriques, une par page de carnet, pour plus de netteté.

--Linge de table et de maison, draps, couvertures.

--Pour Monsieur, linge, vêtements, chaussures.

--Pour Madame, _idem_, _idem_.

--Pour les enfants, _idem_, _idem_.

--Livres, cahiers, musique, album, accessoires pour travaux d’art.

--Pharmacie, suit le détail.

--Provisions, _idem_.

--Ustensiles de cuisine.

--Vaisselle, lampes, bougeoirs, etc.

Le jour consacré à l’emballage, on ferme sa porte, autant que possible, on fait choix d’une pièce vaste, salle à manger ou vestibule, on fait étendre par terre de vieux tapis et apporter les malles, caisses, récipients, qu’on va utiliser.

Je prie mes lectrices de se reporter à ce qui précède pour la question d’emballage; seulement, pour ce genre de voyage, qui s’effectue en général vite et facilement, les paniers peuvent très bien remplacer les caisses, trop lourdes généralement. Il en existe de toutes sortes, depuis le beau panier à linge en aloès jusqu’au rustique panier à vins.

* * * * *

Après avoir parlé longuement de tout ce qu’on emporte, il nous faut, avant de quitter le sujet, parler aussi de ce qu’on laisse.

Quand on déménage en grand et pour tout à fait, on ne laisse que de la poussière, des bouts de bois, des bouts de chiffons, des bouts de papiers, des cartons défoncés, etc.

Il est de tradition, sinon écrite dans le bail, du moins adoptée en tous pays, que le local doit être remis au propriétaire dans un état de propreté complète.

Comme on ne peut surveiller par soi-même les opérations nécessaires pour arriver à ce résultat, on en charge une personne de confiance, homme ou femme de journée, et l’on prie quelque ami dévoué habitant le pays de s’assurer que les choses ont été bien faites et de régler la dépense.

Quand on s’absente pour un temps restreint, en voyage ou en villégiature, la question est beaucoup plus compliquée, car il faut pourvoir à la sécurité et à la conservation de ce que contient le logis.

Parlons d’abord de ces «biens de fortune» pour lesquels un si petit volume représente une si grosse valeur.

Les opinions sont très partagées sur ce sujet. Les uns laissent tout chez eux: titres, papiers de famille, diamants, bijoux, argenterie; d’autres emportent tout avec eux-mêmes.

Je sais des jeunes femmes qui, en voyage, sont constellées de diamants, sous prétexte qu’il est plus sûr de les promener ainsi que de les exposer au risque d’être cambriolés.

D’autres encore portent dans un sac ou dans une valise tous ou presque tous leurs objets précieux, mais gare aux distractions ou aux pick-pocket!

Une vieille demoiselle sauva ainsi toute sa petite fortune, il y a une quarantaine d’années.

Un chaud dimanche de juin, au soir, un bec de gaz mit le feu à un étalage de lingerie dans les magasins du Grand-Condé, au coin de la rue de Seine et de l’École-de-Médecine. En quelques minutes tout flambait! Il n’y avait à cette époque-là ni les avertisseurs électriques ni les pompes à vapeur. Le service d’eau de la ville, imparfaitement organisé, fonctionnait mal, les secours furent très longs à se produire efficacement; en moins d’une demi-heure, les bâtiments ne formaient plus qu’une masse de feu, et la chaleur était si terrible que, dans les deux rues, les maisons d’en face commencèrent à brûler.

Beaucoup de leurs habitants, passant leur journée à la campagne, avaient commis l’insigne imprudence de laisser leurs croisées ouvertes; les flammèches, les morceaux d’étoffes embrasées emportées par le vent, entrèrent par là, et plus d’une famille revenant chez elle après une bonne journée de plaisir dut, le désespoir au cœur, s’arrêter devant le terrible spectacle d’un incendie impossible à braver.

La demoiselle en question avait, dit-on, l’innocente manie de ne jamais faire une absence un peu prolongée sans porter sur elle, dans de vastes poches cachées sous ses jupes, ses titres de rentes, ses petits bijoux et souvenirs précieux. Elle n’eut à déplorer que la perte de son mobilier, couverte en partie par les assurances.

Je ne la cite point d’ailleurs comme un exemple à suivre.

Il y a maintenant à Paris et dans toutes les grandes villes des maisons de banque où on peut en toute sécurité déposer ses valeurs, même artistiques. Pour une somme relativement minime, on loue à _tant_ par mois des coffres-forts de toutes dimensions, où tout ce que l’on possède de précieux peut reposer à l’abri du feu, des voleurs et de l’eau. C’est une si grande sécurité qu’il n’y a point à hésiter, selon moi.

Il va sans dire que le chef de la famille, ou sa femme à son défaut, doivent présider eux-mêmes à la mise en place. Ce n’est pas là un genre de mission qu’on puisse confier à des tiers.

Si, dans l’endroit qu’on habite et que l’on va quitter momentanément, il ne se trouve pas de facilités de ce genre, on peut avoir recours à des parents ou amis sédentaires qui consentent à se charger de vos trésors.

Je ne saurais trop insister sur ce point, que, quel que soit le degré d’intimité ou de parenté qui vous lie à la personne qui veut bien recevoir un tel dépôt, il est de son intérêt comme du vôtre que toutes précautions soient prises pour mettre à couvert les responsabilités.

Notre intérieur a bien des fois rendu ce genre de service; j’ai toujours _exigé_ que titres et papiers de famille me fussent remis enveloppés d’une toile _cousue_, _scellée_ du cachet du dépositaire, et les bijoux et argenterie dans une boîte en bois entourée d’une cordelette scellée de même. Il n’y a pas là un témoignage de défiance outrageante pour l’un ou pour l’autre, mais un acte de haute prudence, propre à conserver les liens d’amitié dans toute leur intégrité.

Telle est en effet l’incertitude des choses humaines qu’on ne peut répondre de sa santé, de sa vie, de celle de ses proches. Et puis une espièglerie d’enfant, une curiosité de serviteur, un malentendu d’employé, ne peuvent-ils pas amener les plus déplorables complications?

«J’ai reçu un paquet scellé, je vous le rends avec les sceaux intacts», voilà en quelques mots le code du déposant et du dépositaire.

Quand on doit être hors de chez soi pendant un assez long temps, il est nécessaire de prendre toute une série de précautions pour défendre son mobilier et ses effets contre la poussière.

Il va sans dire que la première est un nettoyage complet. Quand il est terminé, on couvre les meubles de leurs housses, les lustres, appliques, candélabres, de leurs enveloppes en gaze imperméable, on range dans une armoire tous les bibelots qui garnissent les tables, consoles, etc., les albums, les collections de gravures. On jette sur les meubles fins qui n’ont pas de housses spéciales de vieux rideaux ou des voiles de percale _ad hoc_; on voile de même les bustes, les statuettes, les potiches et les objets trop volumineux pour être mis dans les armoires.

Il y a des intérieurs où l’on enlève les rideaux, portières, tentures en soie brochée, en étoffes précieuses, et après les avoir bien secoués, passés à la brosse douce et étirés, on les met en ballots.

Cette pratique, qui a l’inconvénient de défaire des drapages parfois fort compliqués, ne me paraît pas utile dans un appartement où, les volets et les châssis de fenêtres fermant bien, on n’a pas à craindre l’invasion du soleil et de la poussière.

Dans le cabinet de travail, tous les paquets, livres, etc., devront être remis dans les cartons et les bibliothèques.

Dans les chambres à coucher, les lits défaits à fond, les couvertures repliées, tout le linge de couchage, de toilette, mis en paquets pour le blanchisseur, les eaux de toilette vidées, les placards mis en ordre et fermés à clé.

Dans la salle à manger et la cuisine, mêmes précautions en ce qui concerne le linge de table et d’office.

Il y a de plus à s’assurer que, dans les armoires, il ne reste ni viandes, ni graisses, ni fromage, ni fruits, ni substance d’aucune sorte susceptible de s’altérer et d’empester à fond tout un buffet.

Une maîtresse de maison entendue qui prévoit un départ s’arrange de façon à avoir un approvisionnement très restreint. Quant aux menus restes, réunis dans un panier, ils font la joie de quelque pauvre ménage des _clients_ de la famille. Rappelons qu’il faut avoir grand soin de ne pas enfermer par mégarde quelque animal domestique, voué ainsi par l’incurie de ses maîtres à succomber dans les tortures de la rage ou à périr d’asphyxie au fond d’un tiroir.

Enfin il faut faire la visite du fourneau de la cuisine pour vérifier s’il est complètement éteint, inspecter le compteur à gaz et tous les robinets des becs--ceci est très important,--car un seul robinet laissé ouvert peut amener une terrible explosion ou au moins causer de graves dommages aux dorures, aux tableaux, aux tentures, sans compter la note de la compagnie du gaz! (Voir _Le Tour du Monde en quatre-vingts jours_.)

Toutes les clés doivent être réunies dans une boîte ou un tiroir sous _une seule_ qu’emporte le maître de la maison.

«Monsieur» reste le dernier à bord, comme un capitaine de vaisseau; il sort après un dernier coup d’œil jeté dans toutes les pièces.--Tout est clos, silencieux, obscur,--on n’a rien oublié, ni malle, ni valise, ni colis «à la main». Maîtres, enfants, serviteurs, sont sur le palier ou dans la cour, la clé grince dans la serrure, un, deux tours d’une main ferme. _All is right!_ On peut partir! Ouf!

Il y a là de quoi perdre la tête, vont dire mes lectrices. Il est au-dessus des forces humaines de penser à tant de choses, toutes à la fois, pour ainsi dire. Le don d’ubiquité ne suffirait pas pour mener à bien une telle entreprise. Il faudrait être à quatre, six, dix endroits en même temps!

D’abord, répondrai-je, on peut être aidée par son mari, par ses enfants, s’ils ont l’âge de raison, par des parents, des serviteurs, quoique le proverbe: «Ne t’attends qu’à toi seul» ait plus que jamais sa raison d’être en pareil cas. Ensuite on échelonne les besognes. Les arrangements de mobilier, certaines fermetures d’armoires, peuvent être faits quelques jours à l’avance.

Enfin, pour le jour du départ, on simplifie l’existence autant que possible en faisant peu ou point de cuisine. Dès la veille, on a fait préparer des pièces de résistance, rôti, volailles, pâtés, terrines de viandes en gelées, etc., dont les reliefs seront fort utiles pour l’arrivée à la campagne.

Dans les villes, on trouve en cinq minutes les éléments d’un ou plusieurs repas chez le marchand de comestibles. Enfin, c’est, par-dessus tout, affaire d’entraînement.

Une maîtresse de maison active et entendue a une telle habitude de _direction pratique_ que, sous son coup d’œil et son coup de main, les choses semblent se faire d’elles-mêmes.

Qu’on me permette une comparaison:

Voici une très bonne musicienne: on lui apporte un morceau de musique de chant savant et compliqué.

Elle se met au piano, elle lit à première vue et ensemble: 1º la ligne du chant; 2º la ligne des paroles; 3º le dessus de l’accompagnement; 4º la basse; ces deux lignes-ci, comprenant parfois des accords de trois ou quatre notes. Pendant qu’elle lit, sa main droite et sa main gauche vont, comme d’instinct, chercher les touches qui répondent à sa lecture, chaque doigt se lève ou s’abaisse à son rang et en passant par des difficultés spéciales, quant au doigté, et ce prodigieux travail mental et physique s’accomplit avec une aisance apparente, réelle même si l’artiste est très forte.

A le bien analyser, à se rendre compte des efforts multiples, simultanés et variés qu’il réclame, il semble lui aussi au-dessus des forces humaines, et cependant que de personnes s’y livrent journellement! Il en est de même de certains jours de labeur pour les maîtresses de maison. Elles cumulent tous les emplois, se montrent partout à la fois, savent tout voir, tout entendre, tout vérifier, n’oublient rien, ne négligent rien, et sont payées de leurs peines par le bon ordre du petit univers soumis à leurs lois.

Faut-il les plaindre? Non! vraiment non!

C’est une grande joie que de se sentir capable de beaucoup faire pour le bonheur des siens, et de se rendre le témoignage qu’on a donné de soi, de ses forces vives, tout ce qu’on pouvait donner... Mais j’en conviens, c’est au prix de beaucoup de fatigues, et quand tout son monde est couché, que la maison est tranquille et silencieuse, il est bien excusable de se laisser tomber dans un fauteuil en s’écriant: «Quelle journée! Je n’en puis plus!»

CHAPITRE VII

Les réceptions.

«Convier quelqu’un, c’est se charger de son bonheur pendant tout le temps qu’il est sous notre toit», dit Brillat-Savarin.

En ces quelques mots, si heureusement choisis, se résume tout l’art de «recevoir».

Quels que soient le pays, les usages, les modes, les conditions de temps, de lieu, de fortune même, nous devons à nos hôtes toute la somme de satisfactions que nous sommes en mesure de leur procurer, et, si tel est le devoir d’hospitalité envers l’hôte de passage, combien n’est-il pas plus impérieux envers l’hôte convié!

En l’invitant à venir s’asseoir à votre table, ou partager vos plaisirs, vous êtes en somme engagé d’honneur à le dédommager de la peine qu’il a prise pour se rendre chez vous, de la violence qu’il a faite à ses habitudes, si, casanier de mœurs, il met le «sweet home» au-dessus de tout, ou si, au contraire, lancé dans le tourbillon mondain, il a dû, pour faire honneur à votre invitation, en refuser une autre plus séduisante.

Et puis, un amour-propre, bien placé dans ce cas, commande que l’on reste fidèle aux bonnes traditions de famille, que l’on maintienne cette noble et belle réputation d’avoir «une maison où l’on reçoit bien».

Enfin, les relations de parenté, d’amitié, d’affaires, de service, profitent largement de ces réunions où chacun apporte sa part de bonne volonté, de bonne humeur et d’agrément.

Nous allons donc traiter ce chapitre intéressant des _réceptions_; mais, avant de l’entamer, je dois prier mes lectrices de n’y chercher ni indications de détails, ni recettes, ni menus, ni rien qui procède du convenu, du passager, du fantaisiste de la mode. Les journaux, les manuels, voire même les almanachs! les renseignent suffisamment sur tous ces points; nous ne traiterons ici que des principes généraux et de leur application pratique, en laissant de côté tout ce qui est renseignement spécial.

DINERS

Dans le célèbre _Livre des Snobs_ de Thackeray, il y a un chapitre intitulé: _The dining snobs_.

Ce chapitre est d’un bout à l’autre une amère critique de ces dîners d’apparat où, pour répondre aux habitudes vaniteuses chères à tout vrai Anglais, on se livre à une dépense fort au-dessus de ses moyens, quitte à faire vivre ensuite de privations soi et les siens afin de combler le déficit.

Le charlatanisme d’un décor pompeux qui ne fait illusion à personne, la maladresse des efforts entrepris pour singer les habitudes des gens riches, sont cruellement mis à jour par l’auteur, et non sans raison, nous semble-t-il.

En France, les mœurs, moins fastueuses, ne méritent pas les mêmes reproches, mais,--surtout à Paris, prétendent les mauvaises langues de province,--le côté confortable et gastronomique des repas de gala est parfois un peu trop sacrifié: soit désir de faire de l’effet, «des embarras», disent les grincheux, soit nécessité d’économie, l’on a plus de fleurs que de ragoûts et plus de verres que de vin à y verser; si la corbeille du milieu est remplie d’orchidées, l’intérieur de la poularde est à peu près vide de truffes; les services à hors-d’œuvre sont en argent (ou en ruolz) artistement ciselés, mais les tranches de foie gras sont de la taille d’une pièce de deux francs, et si espacées sur le plat que l’on craint de faire un «vide» en se servant, même discrètement.

Certes, la profusion campagnarde, les menus trop chargés, les rôtis trop gros, les parts trop copieuses, sont désagréables à la vue, au goût et à l’estomac, mais, après tout, quand on vous invite à dîner, on vous invite à manger de bonnes choses en quantité suffisante et en bonne compagnie, et ces trois points sont nécessaires, indispensables, à ce bonheur du convié dont Brillat-Savarin déclare _ex cathedra_ que vous êtes chargé par le seul fait de votre invitation.

Conclusion: Si votre fortune vous permet de donner à dîner _bien_ et _souvent_ à vos amis, rien de mieux! accordez-vous les joies de la belle et large hospitalité.

Si vos moyens sont plus restreints, ne donnez qu’un ou deux, ou trois dîners par saison, mais que chacun d’eux soit parfait en son genre et que l’économie ne porte que sur les choses de vanité, d’ostentation, jamais sur ce qui diminuerait la satisfaction de vos hôtes.

Si, enfin, vous n’avez qu’une modeste aisance, suffisant à assurer seulement le petit bien-être journalier de la famille, renoncez absolument aux «grands dîners».

Certes, je ne veux pas dire qu’il faut vous refuser l’honnête et vif plaisir de faire asseoir à votre table de bons amis, en petit nombre, à qui vous offrirez de bon cœur et sans arrière-pensée au sujet de la «douloureuse» ce que vous aurez pu trouver de mieux dans les limites de votre budget: du poisson frais avec une sauce irréprochable, un rôti généreux, cuit juste à point, des légumes fins, un entremets délicat assez copieux pour que les gourmandes puissent y revenir, du Barsac authentique, du Bordeaux _idem_, et un vin de dessert qui n’a pas été pris chez l’épicier.