Une maison bien tenue

Part 5

Chapter 53,827 wordsPublic domain

Quand on ne se sent pas la force de pousser l’immolation de soi-même à un tel degré, ni celle de poursuivre de pièce en pièce, de besogne en besogne, le serviteur qu’on veut former, il vaut cent fois mieux ne pas tenter l’impossible, ne pas essayer l’irréalisable et s’assurer le concours d’un domestique bien «commencé».

Après nous être occupés de la question de domesticité à un point de vue général, entrons dans le particulier, comme on disait au XVIIe siècle, et serrons de près les rapports entre maîtres et serviteurs.

Le serviteur à gages, homme ou femme, à la ville, doit à son maître l’emploi de presque tout son temps et aliène même une notable part de sa liberté. Il ne peut s’absenter sans autorisation, exercer un métier ou une profession en dehors de son service, recevoir ses parents ou ses amis de façon habituelle.

Il a droit à des jours et heures de sortie réglés par les conditions de louage et reçoit comme salaire: 1º ses gages; 2º la nourriture et la boisson; 3º le logement, le chauffage, l’éclairage et le blanchissage, et même dans certains cas une partie du vêtement,--tout ce qui est de la livrée, par exemple, pour les domestiques hommes: tenue de travail, tenue de maison et tenue d’extérieur. Les usages de certains pays, les conditions d’existence de certaines familles, modifient plus ou moins ces coutumes; j’ai donné ici celles qui sont généralement adoptées à Paris.

Il faut avoir grand soin, quand on engage un domestique, de s’entendre avec lui sur tous ces points, car négliger cette entente préalable, c’est ouvrir la porte à beaucoup d’occasions de mécontentement et de reproches de part et d’autre.

C’est un rigoureux devoir pour les maîtres de rester fidèles à leurs engagements; non seulement l’honneur les y oblige, mais c’est la seule manière d’obtenir des serviteurs une fidélité réciproque.

Exemple: vous avez promis à vos domestiques que leurs gages seraient payés tous les mois, le dernier jour du mois;--ne manquez jamais, sous aucun prétexte, à faire ce paiement à l’échéance.

Autre exemple: un dimanche de sortie par quinzaine leur est accordé; ne les empêchez pas d’en profiter, et si quelque événement imprévu vous force à ne pas diminuer pour ce jour-là le nombre de vos serviteurs, faites-les remplacer par une aide extérieure.

On ne saurait croire combien cette loyauté, cette honnêteté à remplir les engagements pris est d’une salutaire influence sur les gens de service. C’est d’en haut que doit toujours venir le bon exemple.

Je n’ai point à traiter ici la question de la quotité du gage; je vois, dans la province que j’habite, des servantes à 5 francs, à 10 francs par mois; ces 10 francs sont même une concession aux idées modernes, car il n’y a pas bien longtemps mourait une vieille Périne, qui pendant trente ans de bons et loyaux services n’avait jamais eu que soixante francs par an, deux paires de sabots et deux chemises. Elle n’avait jamais demandé d’augmentation.

En revanche, j’ai vu, dans le Nord, des cuisinières pour lesquelles gages et bonnes mains arrivaient à cent francs par mois! C’est affaire à chacun de savoir ce qu’il peut donner. Cependant, comme indication générale, je dirai que la justice, la convenance et la prudence demandent qu’on ne s’obstine pas à vouloir payer ses domestiques moins qu’ils ne valent ou qu’ils ne trouveraient dans les maisons analogues à la vôtre. Il m’a toujours semblé odieux qu’on spéculât sur l’attachement d’une servante ou sur le plus ou moins de facilité qu’elle aurait à se placer ailleurs pour l’empêcher de recevoir la rémunération légitime de son labeur.

D’autre part, il est absolument déloyal d’abuser de sa fortune pour enlever, à coup de pièces d’or, les serviteurs bien dressés. Il y a là une question fort délicate, car les personnes qui ont pris la peine (peine très ardue) de former une domestique sont parfaitement dans leur droit en considérant cette peine comme un supplément de gages et en ne donnant qu’un prix modique au sujet à dégrossir; et d’un autre côté, le domestique, devenu habile dans son métier et capable de tirer un plus grand profit de cette habileté, n’est pas le moins du monde à blâmer s’il cherche à augmenter son salaire, qui est non seulement son gagne-pain, mais l’espoir de quelques économies. Se plaindre de son ingratitude n’est pas selon l’équité, car si on a eu de lui, pendant plus ou moins longtemps, un médiocre service, on lui donnait de médiocres gages, et la balance s’équilibrait.

Il me paraît plus conforme à la justice et à la prudence de payer tout d’abord au serviteur novice un gage relativement faible avec promesse d’augmentation _successive_, et, au serviteur capable, le gage dû à sa capacité.

Le chapitre des cadeaux, en nature et en argent, offre une marge très suffisante pour leur témoigner qu’on est content d’eux et qu’on apprécie leur fidélité; à certaines époques de l’année, dans certaines circonstances de famille, un vêtement neuf, un coupon d’étoffe, un objet de toilette, une pièce d’argent pour payer la place au théâtre, au cirque, au chemin de fer, un petit subside en cas de deuil, de noce, de baptême dans leurs familles, une bouteille de vin, une livre de chocolat pour quelque parente vieille ou malade, telles sont les générosités envers les serviteurs, bien préférables à de froids calculs arithmétiques, parce que, partis du cœur des plus favorisés de la fortune, elles vont au cœur de leurs humbles frères.

Les cadeaux _en nature_, au moment des étrennes, sont dans beaucoup de maisons une louable coutume qui presque toujours fait grand plaisir aux serviteurs et les attache par ces mêmes liens de reconnaissance intime, qui créent un réciproque attachement. On ne saurait trop insister sur ce point qu’il les faut choisir judicieusement, _neufs_ et de _bonne qualité_.

L’abandon de vieux vêtements, de chaussures fatiguées, ne peut être considéré comme _cadeau_. Les objets donnés ne peuvent faire un bon service étant déjà à demi usés. Les étoffes, la coupe, la garniture, ne conviennent pas à une domestique. D’autre part, il n’est pas convenable que la cuisinière ou la femme de chambre porte les vêtements qu’on a vus à la maîtresse; enfin, dans l’espoir de posséder un jour la robe ou le vêtement convoités, leur décadence peut se trouver hâtée par des procédés plus ingénieux que délicats. Il ne manque pas de vestiaires charitables où la démise peut être utilisée, et, une fois le pli pris par les domestiques de n’en rien attendre, ils s’y feront d’autant plus facilement que la générosité des maîtres aura compensé largement par un cadeau utile et pratique une perte plus apparente que réelle.

La question des étrennes en argent est toujours traitée comme celle du contrat de louage. Les maîtres ne doivent rien changer à sa quotité, c’est somme due. S’ils veulent à cette époque témoigner leur satisfaction ou leur mécontentement à un serviteur, c’est la valeur du cadeau en nature qui en fournira les moyens. Quelques paroles bien choisies, dites d’un ton bienveillant ou un peu froid, suivant la circonstance, soulignent l’intention.

Il y a des pays où le gage se paie une fois l’an. La coutume parisienne de paiement par mois me paraît préférable sous tous les rapports. J’ai vu, dans des provinces reculées, des abus inouïs à ce sujet: les fidèles domestiques, ne recevant pas de gages pendant vingt ou trente ans, touchant l’arriéré d’un coup et perdant ainsi l’intérêt de leur argent de façon à être lésés d’une somme considérable. Le gage des serviteurs est considéré par les lois même comme une dette si rigoureuse qu’il fait partie des créances privilégiées, c’est-à-dire qu’en cas de faillite il n’entre pas dans la répartition proportionnelle du fonds restant, mais est payé intégralement.

A ces deux éléments de salaire: le gage, la nourriture, viennent s’ajouter le logement, le blanchissage, le chauffage et l’éclairage. De ceux-ci nous n’aurons rien à dire, puisque le domestique, passant sa vie presque tout entière dans l’appartement des maîtres, se trouve éclairé et chauffé tout naturellement. Nous rappellerons cependant qu’il est inhumain de faire travailler une femme de chambre l’hiver dans une pièce sans feu. Que de fois une pauvre fille, prédisposée par atavisme ou par débilité constitutionnelle aux maladies de poitrine, a pris dans ces conditions un rhume, bientôt lancé sur la pente fatale de la phtisie pulmonaire!

Dans le même ordre d’idées, ajoutons que les lits doivent toujours avoir un nombre suffisant de couvertures pour l’hiver.

Le blanchissage est un point important pour l’hygiène. Il ne faut pas se prêter aux fantaisies des domestiques femmes qui veulent, on ne sait pour quelle raison, _faire leur savonnage_. A la campagne passe encore, mais à la ville on n’a ni le temps ni l’espace voulus pour cette opération,--le séchage à lui seul est toute une affaire.

Il faut exiger que tout le linge de corps au moins passe à la lessive de façon régulière, et faire la chasse aux entassements de linge souillé dans les coins.

Une maîtresse de maison soucieuse de ses devoirs veille à ce que le linge de ses domestiques revienne au complet de chez le blanchisseur et se fait l’arbitre des contestations qui s’élèvent sur ce point.

Bien qu’elle tende à tomber en désuétude, la vieille coutume qui faisait du maître le protecteur, le tuteur de «son domestique», existe encore dans les bonnes familles. On n’a point cessé d’y penser que là où sont la force et l’autorité, le devoir de protection envers les inférieurs est inéluctable.

Le logement comprend la possession d’une chambre _saine_, _close_ et suffisamment meublée.

A ce sujet, pages sur pages pourraient se dérouler ici, mais que n’a-t-on pas dit déjà sur la fatale, l’horrible promiscuité des chambres de domestiques reléguées sous les toits dans nos demeures modernes!... Si j’effleure en passant cette question, c’est pour appeler la pitié de mes jeunes lectrices sur leurs humbles sœurs, et leur mettre au cœur le désir de remédier, autant qu’il leur sera possible, aux lamentables suites d’un si grand mal.

On peut parfois, en se gênant un peu, faire coucher dans une lingerie, dans un cabinet de débarras, une toute jeune femme de chambre: un lit pliant, houssé dans la journée, tient peu de place. En tout cas, la chambre octroyée doit être propre et saine. L’ameublement d’une chambre de domestique doit comprendre:

Un lit de fer avec sommier, matelas, traversin, couverture de laine, couverture piquée pour les grands froids;

Une descente de lit;

Un lavabo ou une petite table avec cuvette et pot à eau;

Une armoire avec rayons et penderie, ou bien une commode et un porte-manteau, deux chaises,--une petite glace,--la vaisselle nécessaire;

Rideaux à la fenêtre.

Dans une bonne maison, on ne meuble pas les chambres des domestiques avec des armoires défoncées, des chaises dépaillées, des tables boiteuses, de la faïence ébréchée, etc.

L’ordre qui doit y régner, de la cave au grenier, ne permet point ces irrégularités. Il faut respecter dans le serviteur son semblable moins heureux, et relever en lui le sentiment de la dignité humaine, si difficile à garder pour lui dans son humble situation. Et puis il est bon que tout, dans la maison où il sert, lui rappelle les habitudes de correction qu’on exige de lui.

La question de savoir si un domestique est rigoureusement _chez lui_ dans sa chambre est assez délicate.

Certains maîtres et surtout certaines maîtresses de maison, mus par un sentiment où une curiosité tyrannique a peut-être autant de part que le désir de l’ordre au logis, prétendent avoir le droit de pénétrer dans la chambre de leurs serviteurs à toute heure, en leur absence, et sans les prévenir. Il y a dans ce procédé une certaine brutalité ou simplement un manque de délicatesse.

Assurément, le chef de la famille, ou sa femme qui le remplace, ont un droit strict de surveillance sur tout ce qui constitue le «home»,--mais _summum jus, summa injuria_, dit le légiste antique, et n’est-ce pas le comble de l’offense que d’enlever à un être humain jusqu’à la possession paisible de sa chambre?

Comment donc faire? diront mes lectrices, car il faut bien s’assurer si la chambre est bien tenue, si la literie est en bon état, si rien ne révèle des larcins ou de mauvaises habitudes.

Cette surveillance nécessaire, indispensable, peut et doit s’exercer sans aucun doute, mais de loin en loin, et il est facile de trouver un prétexte (en est-il même besoin?) pour dire: «Ouvrez-moi votre chambre», et faire, devant l’intéressé, l’inspection générale. S’il n’a rien à redouter de l’œil du maître, ce sera pour lui une occasion de triompher et de recevoir des éloges; dans le cas contraire, la leçon sera rude et peut-être efficace.

* * * * *

Nous avons vu ce que le maître doit au serviteur,--les devoirs du serviteur envers le maître sont plus faciles à définir; ils se résument en ces mots: travail, probité, déférence et soumission aux ordres raisonnables des maîtres.

Le service de chaque domestique devra être réglé d’avance assez minutieusement pour que son temps soit employé utilement et de façon coordonnée.--A telle heure, dira la maîtresse de maison, vous vous lèverez,--puis vous ferez ceci, ensuite cela, après telle autre chose. Tel jour doit s’accomplir telle ou telle besogne, à tel ou tel moment. Point d’empiètement surtout d’un service sur l’autre.

La cuisinière, la femme de chambre, le valet de chambre, feront chacun ceci, cela, dans telles et telles conditions.

Il faut absolument éviter les entre-croisements de besognes, et les prétextes pour se rejeter les reproches de l’un à l’autre.

Les serviteurs doivent avoir un langage correct, s’exprimer en bons termes, sans verbiage, avec l’appellation à la troisième personne. Une tenue extérieure convenable, des vêtements propres, décents, sans trous ni taches, des chaussures en bon état, une coiffure soignée, des mains irréprochables, sont de rigueur. La fontaine de la cuisine toujours fournie d’eau, de savon, de brosses, de linge, facilite l’accomplissement de cette loi.

Pour les femmes, point de robes trop à la mode, de bijoux faux ou vrais, de coiffures à prétention. Un tablier blanc pour le service, pour le dehors un chapeau et une confection peu voyants.

Les bonnes évaporées avec des cheveux crêpés, des chignons extravagants, des blouses à sensation, ne se voient que dans les intérieurs... incorrects, très incorrects.

Il faut veiller aussi à la tenue et aux manières des serviteurs en ce qui concerne le service de la porte, c’est-à-dire l’introduction des visiteurs et clients.

Dans «une maison bien tenue», dès que le seuil est franchi, on doit se sentir dans une atmosphère de convenance, de calme, de dignité sans prétention.

Le ou la domestique qui répond à la sonnette du dehors doit d’abord ne pas faire attendre, puis répondre d’un ton poli à la personne qui se présente, escorter le visiteur ou la visiteuse jusqu’à la porte du salon ou du cabinet, annoncer son nom sans l’aboyer; au départ, le précéder pour lui éviter la peine d’ouvrir la porte, et la refermer derrière lui, sans hâte et sans bruit.

Rien ne dispose défavorablement envers les maîtres du logis comme l’accueil maussade, la figure grognon, l’air et la voix désagréables d’un serviteur malappris. La politesse, cette menue vertu si charmante, si nécessaire à la joie du foyer, descend tout naturellement des chefs de la famille à leurs serviteurs, et l’exemple, en ceci comme en beaucoup d’autres choses, doit partir de haut.

C’est une des grandes vexations que le service impose aux domestiques, et aussi une des causes de reproches le plus souvent renouvelés, que la réponse au coup de sonnette. Il y a des maîtres qui en abusent, c’est certain, des femmes qui dérangeront dix fois, sans cause suffisante, la cuisinière ou la femme de chambre et ensuite entasseront les plaintes et les gronderies parce que le rôti est brûlé ou que le repassage n’en finit pas.

Mais, je dois en convenir, bien souvent les domestiques justifient le proverbe: «Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre», et laissent la sonnette carillonner ou le timbre électrique continuer son incessant et irritant appel sans en tenir compte le moins du monde.

On achève de siroter son café, on écoute l’histoire à sensation contée par une commère, on finit le feuilleton du _Petit Journal_... Trim, trim, trim, trim!!!... «C’est Madame qui sonne, Joséphine!--Eh bien! laisse-la sonner!!» Ces choses-là arrivent à tout le monde, mais surtout, avouons-le, à ces maîtres exigeants et tracassiers dont nous parlions ci-dessus. On ne se presse pas d’obéir à leurs ordres parce qu’on en a trop souvent constaté le peu d’importance. Dans une maison bien tenue le personnel bien stylé tient à honneur d’être exact dans le devoir professionnel et les incartades sont rares.

Il dépend surtout des maîtres de n’y laisser aucun prétexte.

J’ai parlé plus haut de la soumission aux ordres et aux désirs _raisonnables_ des maîtres. C’est à ceux-ci de se maintenir dans les limites de la _raison_, puisqu’on ne peut admettre de discussion avec les serviteurs. Ceci ne s’applique point aux échanges d’idées qui sont nécessaires au bon fonctionnement du service.--La maîtresse de maison doit s’entendre avec la cuisinière sur l’achat des denrées, l’emploi des restes, la préparation et le choix des menus,--avec la femme de chambre pour les divers travaux qui sont du ressort de celle-ci; ce genre de discussion est justement le meilleur moyen d’éviter que les ordres donnés se heurtent à des impossibilités et d’arriver à leur bonne et prompte exécution.

C’est être _déraisonnable_ que de déranger à chaque instant un domestique de son ouvrage pour lui faire faire «tout de suite» une course qu’on peut remettre, ou l’atteler à quelque subite fantaisie.

C’est être _déraisonnable_ que de le harceler pour qu’il ait fini en un quart d’heure une besogne qui demande une heure ou deux.

C’est être _déraisonnable_ que de le mettre aux ordres, pour ainsi dire, d’animaux favoris, chiens, chats, oiseaux, etc., d’exiger de lui pour eux une tendresse et des soins exagérés, de l’accabler de reproches amers si «Love» a les pattes crottées, si «Moumoute» n’a pas trouvé sa soupe à son goût, ou si la provision de graines pour la volière est un peu courte.

C’est être _déraisonnable_ que de le faire veiller nuit après nuit pour vos plaisirs et de s’irriter si l’activité de son service s’en ressent pendant la journée.

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Les rapports pécuniaires avec les domestiques demandent une grande exactitude et un contrôle fréquent.

Il est impossible, dans un intérieur où la maîtresse de maison ne fait pas ses achats elle-même, de ne pas confier journellement une somme d’argent de quelque importance à la cuisinière.

Le système des _livres_ chez les fournisseurs ne répond pas à tous les besoins;--il a d’ailleurs ses avantages et ses inconvénients. Le courant du marché, les dépenses diverses, demandent un stock d’argent courant à la main. Que l’on donne cet argent par petites sommes rondes, 20, 30, 50 francs, ou à échéances fixes, tous les trois jours, toutes les semaines, il faut toujours que la maîtresse de maison en arrive à compter avec sa cuisinière. D’ordinaire, celle-ci tient un livre qui est réglé au moins tous les huit jours. Attendre plus longtemps, c’est rendre le contrôle plus difficile et s’exposer à des erreurs, volontaires ou non. Les paniers ont des aptitudes chorégraphiques aussi tenaces que fâcheuses; il faut une main ferme pour les tenir au repos.

Ai-je besoin de dire ici que, jamais, sous aucun prétexte, dans une famille honorable, on ne laisse les domestiques faire des avances, et que toute la dépense de la maison passant par leurs mains doit, avant même d’être effectuée, être assurée par la «bourse du marché».

Dans les hôtels, les cafés, les pensions, on fait payer _la casse_ aux domestiques, c’est-à-dire le prix des objets ou pièces de vaisselle qu’ils brisent.

Je ne saurais approuver l’introduction de cet usage dans les bonnes maisons; il est injuste et inhumain de leur infliger cette réduction de salaire, puisque, par la nature même de leur travail, ils sont continuellement exposés à de semblables accidents. Cependant si, par suite d’étourderie, d’incapacité, d’insouciance notoire, les dommages se multipliaient, il serait de toute justice d’en faire supporter une part notable à l’auteur du délit.

Un domestique qui s’entête à empiler la vaisselle de desserte sur les plateaux en équilibre instable, une femme de chambre qui brûle pièce sur pièce de linge parce qu’elle n’essaie pas le degré de chaleur de son fer, doivent être absolument responsables des malheurs dus à leur obstination, et l’on a le droit de retenir sur leurs gages une petite somme comme compensation. Je dis «petite» parce que la dignité des maîtres perd toujours à un marchandage en pareil cas et que la somme retenue est plutôt à considérer comme une amende que comme une restitution.

Parmi les devoirs du serviteur envers le maître figure, il faut bien le reconnaître, l’aliénation d’une part notable de la liberté du premier.

Le maître a le droit d’interdire telle ou telle sortie, telle ou telle fréquentation à son personnel, mais il est tenu par toutes les lois de l’honneur et de l’équité à ne jamais abuser de ce droit. Au seuil du domaine de la conscience, cesse son pouvoir.

Il lui est interdit de rendre son serviteur complice, non seulement d’une mauvaise action, mais même d’un acte douteux.

Il lui doit rigoureusement la facilité d’accomplir les prescriptions de sa religion;--catholiques, protestants ou juifs auront la facilité de se rendre à l’église, au temple ou à la synagogue. Du reste, il y a dans tous les cultes des offices à des heures commodes pour les domestiques, et, dans les familles où l’on a des habitudes régulières à cet égard, on s’arrange toujours de manière que la domesticité ne soit point entravée pour l’accomplissement de ses devoirs religieux.

On ne peut leur refuser de voir les membres de leur famille, mais on peut exiger d’eux qu’ils n’abusent point de cette permission.

Il faut se montrer sévère sur certaines fréquentations, empêcher autant qu’on peut les mauvaises connaissances, et, dans tous les cas, faire respecter l’intérieur et interdire les visites des amis et amies venant s’installer dans la cuisine, bavarder et consommer.

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Il est presque toujours très pénible de donner congé à un domestique; c’est une nécessité qui, hélas! peut se reproduire plus d’une fois, même dans les maisons les mieux gouvernées. Pour assurer aux domestiques une garantie contre les caprices injustifiables des maîtres, l’usage, qui fait loi en pareil cas, a créé le terme «donner ses huit jours».

On se donne huit jours de part et d’autre, le maître pour chercher un serviteur, le serviteur pour trouver une condition.

A moins de faute très grave contre les mœurs, la probité, les convenances, ce qui implique le renvoi immédiat, sur l’heure même, le domestique congédié a droit pendant cette semaine de grâce aux avantages dont il a joui jusqu’alors, et le maître, au service du domestique, à condition toutefois de laisser à celui-ci une liberté relative et raisonnable pour se procurer un nouvel emploi.

Le maître peut visiter la malle du serviteur qui part, mais c’est là une cérémonie dont il vaut mieux se dispenser, car elle est inutile et dérisoire.

Il est évident que les gens qui vous volent ne cachent pas ce qu’ils ont volé dans la malle qu’ils vous donnent complaisamment à inspecter. Il ne manque pas de receleurs en d’autres lieux.

Tous les comptes doivent être réglés et il faut s’assurer chez les fournisseurs, surtout s’il s’agit d’une cuisinière, qu’il n’y a eu ni prêts au domestique congédié, ni retard dans ses paiements pour la maison.

Le certificat est une grosse pierre d’achoppement et j’ai le regret de constater que bien des gens y butent.