Sébastien Roch

Part 9

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Mais il s’arrêta, troublé, et vaincu... Jean était devant lui, si triste, le considérait de ses yeux si étonnés, et si doux, que sa colère, soudain, mollit et tomba. Il se rappela comment il était venu à lui, gentil, affectueux, alors que tout le monde se détournait de lui et l’accablait de mépris; il se rappela leurs serments échangés. Il dit, redevenu presque tendre:

--Non... Je ne suis pas méchant... moi aussi, je t’aime bien.

Sébastien s’intéressa vivement à Bolorec. Son caractère impassible le déroutait; le sourire, qui grimaçait en cette face molle et ronde, n’était pas sans lui causer quelque terreur. Il ne savait s’il devait l’admirer ou bien le craindre. L’aimait-il? Il n’eût pu le dire... Que Bolorec ne lui eût pas adressé encore une parole affectueuse, cela l’inquiétait. Il ne jouait jamais, restait des journées entières, bouche close, sans qu’il fût possible de lui arracher un mot. On le voyait sans cesse en train de tailler un morceau de bois, ou de menus quartiers de pierre tendre qu’il collectionnait soigneusement, durant les promenades. Il était très ingénieux à fabriquer de menus ouvrages, difficiles et compliqués, des boîtes entrant l’une dans l’autre, des étuis, des gréements de bateau; son adresse était émerveillante à sculpter des têtes de chien, des nids d’oiseau, ou des figures de zouaves, à longues barbes ondulantes, comme il y en a sur les pipes. Mais c’était un mauvais élève, et qui ne dissimulait pas sa répugnance à apprendre, bien qu’il eût la mémoire vive, l’intelligence alerte, dans un corps lent, flasque, presque difforme, et sous des apparences d’idiot. Puis, brusquement, sans raisons plausibles, comme s’il eût éprouvé le besoin de rompre ces silences accumulés, trop pesants, il parlait, parlait. Et c’était en phrases courtes, désordonnées, sans suite, des choses énormes, souvent grossières et gênantes, d’extravagants projets d’incendie du collège, des résolutions de fuites nocturnes, d’évasions palpitantes, le long des toits, par-dessus les murs enjambés; et quelquefois aussi, des histoires du pays, naïves et charmantes, des légendes de saints bretons, que lui avait contées sa mère. Ensuite, il retombait dans son mutisme accoutumé. Ce qui paraissait inexplicable à Sébastien, c’est que Bolorec avait l’absolu mépris des injures et des bourrades. Lorsqu’on le huait, lorsqu’on le battait, il ne se retournait même pas; il allait un peu plus loin, d’un pas tranquille, sans se plaindre jamais, sans jamais se révolter. A la longue, cette attitude inerte avait fatigué les grands brimeurs, comme Guy de Kerdaniel. Il n’y avait plus guère que les petits roquets qui lui aboyassent aux jambes, sachant que c’était sans danger. Bolorec et Sébastien, toujours ensemble, en étaient arrivés à ne plus rien se dire. Ils passaient les heures de récréation, assis sous les arcades, près des salles de musique, et ils écoutaient, sans s’en lasser jamais, les gammes nasilleuses des violons, la sautillante gaieté des pianos, et les éclats de cuivre, sévères, déchirants, des pistons et des bugles.

--Je voudrais apprendre la musique, soupirait Sébastien.

Et Bolorec chantait, sur des paroles bretonnes, un air de danse très ancien, en scandant les rythmes d’un mouvement de tête balancé.

La musique causait à Sébastien des joies graves, de profondes délices. Autant il s’ennuyait, le matin, après le réveil, à suivre, encore endormi, les messes basses, silencieuses, marmottées dans cette chapelle froide, nue, pleine d’ombres, autant la multiplicité des exercices religieux, auxquels étaient astreints les élèves, le rendait paresseux, le prédisposait aux veuleries, aux dégoûts, à l’opprimante obsession de ce Dieu sournois et cruel qu’il détestait; autant le dimanche, il attendait l’heure de la grand’messe avec impatience. Ce jour-là, la chapelle en fête, l’autel orné de fleurs, éblouissant de lumières infiniment répétées par les ors et les marbres, les officiants parés de leurs étoles brodées, de leurs aubes de dentelles, la grande baie s’ouvrant à travers la vapeur cérulée de l’encens sur des paradis mystiques, et les voix supra-humaines des orgues, et les séraphiques chants des maîtrises, redisant les admirables invocations de Haëndel, de Bach, de Porpora, c’était le triomphe de son Dieu à lui, de son Dieu, magnifique et bon, qu’accompagnaient toutes les beautés, toutes les harmonies, toutes les extases. Ce jour-là, il se sentait vraiment près de lui; il en avait la révélation corporelle, touchait sa chair radieuse, ses cheveux auréolés, comptait les battements de ce cœur rédempteur, d’où coulent les pardons. Ces mélodies le prenaient dans sa chair, le conquéraient dans son esprit, dans toute son âme, et y réveillaient quelque chose de préexistant à son être, de coéternel à la propre substance de son Dieu, la suite sans fin des immortelles métempsycoses. Il voyait réellement dans cette musique naître des formes adorables, des pensées et des prières se corporiser, penchées sur lui comme des saintes ou comme des lys; des paysages célestes s’emparadiser d’une lumière inconnue et pourtant familière, se décorer de constellations de fleurs, de corymbes d’étoiles; il voyait des architectures aériennes surgir, se continuer avec les nuages, en assomptions d’astres; tout un monde immatériel éclore, florir, s’épanouir, se volatiliser ensuite, dans une exhalaison pâmée de parfums. Ce qu’il avait connu de tendre et de charmant, ce qui s’accumulait en lui de rêves étouffés, d’aspirations captives, tout cela revivait aussi, en cette musique; tout cela battait des ailes, amplifié, idéalisé, embelli des purifiantes grâces de l’amour. Et doucement, délicieusement, des larmes coulaient de ses yeux; son cœur s’emplissait d’une angoisse sacrée; une volupté parcourait ses nerfs en ignition, si aiguë qu’elle allait parfois jusqu’à la défaillance, jusqu’au spasme. Lorsque les orgues s’enflaient, terribles, lorsque s’exaltaient les voix des chœurs, célébrant le miracle eucharistique, c’était encore le même trouble poignant, le même écrasement d’admiration qu’il avait eu, devant la mer, un jour de rafale. Il lui en était resté une impression de grandeur religieuse, extra-terrestre, la surnaturalisation de son être chétif, dans l’énorme et le tout-puissant, qu’il retrouvait là, plus violente, plus austère. Il aurait voulu se perdre dans ces ondes sonores, déferlantes, se sentir soulevé par ces vagues d’harmonie, formidables, où s’évanouissaient les laideurs humaines, et qui étaient douces aux petits, comme les flots, briseurs de navires, sont doux aux mouettes, aimées des grandes houles musiciennes. Étourdi, rompu, avec un goût persistant d’encens sur la bouche, un goût de divin, Sébastien revenait de la messe, comme il était revenu de la mer, anéanti, chancelant, et gardant de longues heures le goût de salure fort et grisant dont s’étaient saturées ses lèvres.

De ces hauteurs où son âme avait un instant plané, il retombait plus lourdement que jamais dans le dégoût des besognes journalières. Ses livres lui faisaient horreur davantage; il en comprenait mieux le vide affreux, le barbare mensonge et la déprimante hostilité. Les ouvrir seulement, et c’était la nuit, aussitôt; une nuit noire, opaque, qui l’enveloppait, et où rampaient des larves gluantes, à tête de prêtres. Oh! comme il eût désiré être une de ces voix qui chantaient à l’église! Quelle ivresse de pouvoir arracher à un instrument de bois, à une plaque de métal, ces harmonies qui versent l’extase. Quel orgueil de pouvoir créer ce langage

magique et béni, qui exprime tout, même ce qui est inexprimable; qui explique tout, même ce qui demeure inexpliqué. Il supplia son père de lui permettre d’apprendre la musique. Mais il fallait payer des leçons supplémentaires et M. Roch fut fort scandalisé d’une pareille demande, ce qui n’était pas le «fait d’un garçon sérieux et bien élevé». M. Roch répondit que la musique n’était qu’une amusette indigne d’un homme et bonne aux femmes qui n’ont rien à faire, aux aveugles qui mendient leur pain. Est-ce qu’il l’avait apprise, la musique, lui? Son fils voulait-il donc devenir vagabond, ou joueur d’ophicléide, comme François Martin, dont tout le monde se moquait? Justement, une bande de musiciens allemands étaient venus à Pervenchères. Ils étaient sales, dépenaillés, avec de longs cheveux, et des allures de brigands. On les soupçonnait beaucoup d’avoir mis le feu chez Richard, l’épicier. D’ailleurs, tous les musiciens qu’il avait connus étaient ainsi: des va-nu-pieds!... C’est comme le dessin!... Est-ce que le dessin devait faire partie d’une éducation mâle? Napoléon dessinait-il? Il gagnait des batailles et bâtissait le Code civil, ce monument incomparable, cette colonne Vendôme de la civilisation moderne!... Non, non... cent fois non! Il entendait que son fils apprît du solide,

du solide encore et toujours du solide. Il ne se saignait pas aux quatre membres pour que son fils,--son fils unique, le dernier espoir des Roch,--en arrivât plus tard à vagabonder sur les grand’routes, une clarinette sous le bras! De la musique!... du dessin!... Mais il était donc décidé à faire le désespoir de sa famille!

Sébastien se résigna. Son père avait peut-être raison. Sans doute il était un paresseux, un méchant enfant, se conduisait mal. Ce dégoût de ses devoirs, ce désir de choses anormales étaient coupables, évidemment, mais supérieurs à sa volonté. Il obéissait à des forces invincibles contre lesquelles il ne pouvait rien. Il se rendait compte que depuis son entrée au collège il était bien changé. Ne vivant que par sursauts, dans des anxiétés continuelles, passant d’une résolution à une autre, sans s’arrêter à aucune, retombant d’un enthousiasme à un affaissement, aujourd’hui révolté, demain soumis, le cerveau, le cœur pleins de choses contradictoires, d’aspirations différentes qui bouillonnaient et ne parvenaient pas à sortir; il attendait, quoi?... Un regard qui se posât sur lui, encourageant et bon? Une main qui le guidât à travers les voies encombrées de son intelligence?... Il ne savait pas... Malgré la lettre de son père, il continua de rôder auprès des salles de musique, espérant vaguement surprendre le secret de cette science admirable et défendue, qui lui semblait la grande porte de lumière ouverte sur la nature et sur le mystère, c’est-à-dire sur la beauté et sur l’amour.

--Chante-moi ton air si joli! demandait Sébastien à Bolorec.

Sans lever les yeux de dessus le morceau de bois qu’il fouillait à la pointe de son couteau, Bolorec chantait, s’interrompant parfois pour expliquer.

--Tu comprends... C’est sur la lande, là-bas... Elles se tiennent toutes par la main... Et elles s’en vont, et elles reviennent... Leurs coiffes, qui remuent, sont blanches... Elles ont du velours à leurs jupons rouges... Et Laumic, assis sur un tonneau, joue du biniou... C’est beau.

Mais le Père Dumont, souvent, les chassait.

--Que faites-vous là encore, tous les deux?... réprimandait-il d’une voix sévère... Ce n’est pas convenable que vous soyez toujours ensemble... Allez dans la cour.

Alors ils s’en allaient, à regret, longeaient les barrières, s’arrêtaient à la fontaine, dont ils s’amusaient à tourner le robinet, pendant quelques minutes; et ils revenaient ensuite aux arcades, sitôt que le Père s’en éloignait, pour dire son bréviaire sous les arbres, ou faire une partie de paume avec les élèves privilégiés.

--Pourquoi dit-il que ça n’est pas convenable d’être ensemble? interrogeait Sébastien, poursuivi par cette remontrance du Père, à laquelle il ne comprenait rien.

--Parce que, répondait Bolorec, l’année dernière, chez les moyens, on en a surpris deux, Juste Durand et Émile Caradec, qui faisaient des saletés dans les salles de musique.

--Quelles saletés?

--Des saletés! quoi?

Et, avec une grimace de dégoût, il ajoutait:

--Des saletés... comme quand on fait des enfants...

Sébastien rougissait, n’essayait pas d’approfondir les paroles de Bolorec, où il devinait des analogies coupables, des correspondances honteuses, avec les questions dont le Père Monsal l’accablait, à confesse.

* * * * *

Les semaines passèrent ainsi, jusqu’aux vacances de Pâques, coupées, au carnaval, de fêtes très gaies, de plantureux repas, de représentations théâtrales, de loteries, où ceux qui ne gagnaient rien, gagnaient des plats de bouillie qu’il fallait manger, sur la scène, devant tout le monde, riant et applaudissant. Il y eut une joute académique, où les élèves de philosophie disputèrent avec éloquence sur Descartes et lancèrent à Pascal des traits spirituels et méchants; il y eut des concerts, des assauts d’escrime, toute une série de divertissements en costumes historiques, auxquels Sébastien, malgré la nouveauté de ces spectacles, prit un plaisir médiocre, le plaisir d’être plus seul avec Bolorec, de voir la discipline se relâcher un peu, et les classes s’interrompre. On joua une pièce de Sophocle, traduite en vers latins par le Père de Marel, avec des intercalations de chœurs, chantés sur de la musique de _Guillaume Tell_, également corrigée par le même Père de Marel, dont le rôle, dans la maison, était de confectionner des vers, en toutes langues, gais ou tristes, profanes ou sacrés, et s’adaptant aux cérémonies qu’on y célébrait. C’était un gros bonhomme, rond, plaisant à regarder, toujours en train de rire, et qu’on aimait beaucoup, parce qu’il représentait uniquement la joie. On ne le voyait jamais qu’au moment des fêtes, où il se prodiguait en inventions de toute sorte, joviales et brillantes. Le reste du temps, disait-on, il voyageait.

Pendant les trois jours que durèrent, au collège, les fêtes du carnaval, le Père de Marel, sans cesse au milieu des élèves, avait remarqué Sébastien assez triste, qui restait à l’écart des autres, et il l’avait reconnu pour le petit enfant qui, sous les marronniers, près de la prairie, le jour même de la rentrée des classes, était venu se jeter, en courant, dans sa soutane. De son côté, Sébastien l’avait aussi reconnu. Il aurait bien voulu lui parler, mais il n’osait pas, ayant gardé de sa folie, comme une honte, que la présence du Jésuite redoublait. Ce fut le Père de Marel qui l’aborda, suivi du Père Dumont.

--Eh bien! Eh bien!... dit-il amicalement. On ne s’amuse donc pas? Pourquoi êtes-vous là, tous les deux, à vous morfondre, quand la fête est partout?... Il faut rire... C’est le moment.

Et se tournant vers le Père Dumont:

--Il est très gentil, ce gamin-là... Il a des yeux très intelligents.

Le Père Dumont secoua la tête.

--Mais si paresseux!... si paresseux! Une nature incorrigible, un caractère insouciant... Et très mal avec ses camarades... Surtout paresseux!

--Ta, ta, ta!... Avec des yeux comme ça!... C’est qu’on ne sait pas le prendre. Je le connais, le petit Sébastien Roch... Je parie qu’avec moi, il travaillerait. Allons, venez, maître Sébastien, que je vous confesse!

Ses paroles étaient pleines de douceur et de gaieté. Elles émouvaient et faisaient rire. Sébastien les écoutait comme de la musique. Une grande paix entrait en lui, d’être avec ce Jésuite qui n’était point pareil aux autres, et qui lui disait des choses, comme il avait rêvé souvent d’en entendre, des choses qu’il comprenait, qui le ranimaient, lui redonnaient confiance. Avec une bonté indulgente, capteuse, perspicace, avec une adresse presque maternelle qui force l’expansion cordiale, appelle les confidences, le Père de Marel l’interrogeait, et Sébastien s’abandonnait à l’impérieuse joie de lui répondre, au soulageant besoin d’ouvrir ce cœur, trop violenté, trop solitaire. Peu à peu, en phrases enfantines et charmantes, d’abord lentes et timides, ensuite accélérées, précipitées, il dit ses tristesses, ses enthousiasmes, ses déceptions.

--Voyons... voyons... interrompit le Père, ému par la naïveté grave de cette passion qui s’exprimait avec une force insolite... Voyons!... qu’est-ce que vous aimeriez le mieux apprendre?... Dites-le moi.

--La musique!... C’est si beau... C’est ce qu’il y a de plus beau... C’est...

Il cherchait des mots pour rendre ce qu’il avait ressenti, et ne les trouvant pas, il continuait de balbutier, montrant la place de son cœur.

--C’est là!... Ça m’étouffe quelquefois de ne pas savoir... parce que... Oh!... je travaillerais bien... parce que... quand j’entends de la musique, alors... je comprends mieux, j’aime mieux...

--Eh bien, je vous l’apprendrai, la musique, moi, promit le Père... Je vous apprendrai le cornet à piston... c’est un bel instrument... Etes-vous content, là?

--Je voudrais chanter à l’église.

--Eh bien, vous chanterez à l’église... et ailleurs... J’en fais mon affaire... Et, maintenant, mon petit ami, ne pensons plus à tout cela... Il faut, aujourd’hui, rire, jouer, gambader, faire le fou... Allons!... houp!

Comme Sébastien restait là, sans bouger, le regardant de ses prunelles fixes, où brillait une ivresse grave.

--Allons!... houp! répéta-t-il.

Et l’enfant, de sa voix suppliante, prononça:

--Mon Père... ne vous fâchez pas... ne me grondez pas... Je voudrais vous embrasser... parce que... enfin parce que, jamais, personne ne m’a parlé comme vous... parce que...

Mais le Père, moitié souriant, moitié triste, lui donna sur la joue une tape amicale, et il le quitta, se disant, tout remué par une grande pitié:

--Pauvre petit diable!... trop de tendresse!... trop d’intelligence!... trop de tout!... Il sera bien malheureux, un jour.

Les vacances de Pâques furent une déception imprévue pour Sébastien. Il avait rêvé d’effusions, de caresses sans fin, d’inexprimables attentes de bonheur. De son coin, dans le wagon qui le ramenait, il guettait anxieusement le retour des paysages familiers. A mesure qu’il approchait du terme désiré, une émotion lui serrait le cœur à le rompre. Déjà il reconnaissait son ciel plus léger, plus profond, la forme des champs, les arbres, les fermes au haut du coteau, la rivière qui luisait dans les prairies, les routes sinueuses, qu’il avait parcourues, combien de fois?... Rien n’était changé. Un clair soleil illuminait cette résurrection charmante... Entre les hachures roses des peupliers, tout d’un coup, Pervenchères, tassé, grimpant sur la côte, étageait ses maisons qu’il n’avait jamais connues si brillantes et si jolies, pareilles, en ce moment, à de gais morceaux de soie et de velours vibrant dans l’air; et l’église les dominait, éclaboussée de soleil, avec une grande ombre qui la prenait de travers, ainsi qu’une écharpe bleue. Derrière les palissades de la voie, il aperçut le père Vincent, dans son jardin; il eut envie de lui crier: «C’est moi, Sébastien!» Il était chez lui; il allait tout revoir! Son père l’attendait à la gare. Et ce fut fini.

--L’omnibus prendra ta malle... Nous, nous allons rentrer à pied, décida M. Roch, d’un ton sévère...

Dès qu’ils furent hors de la gare:

--Écoute-moi, commanda le quincaillier... Ce que j’ai à te dire est grave... D’abord, j’ai longtemps hésité à te faire venir ici. Mon intention était de te laisser au collège, en pénitence... Je l’aurais dû, peut-être... Dans les circonstances actuelles, et pour dix jours seulement, payer la dépense d’un tel voyage, ajouter cette charge à toutes les charges dont tu m’accables, c’est dur!... Je ne suis pas millionnaire, sacredieu!... Si tu es là en ce moment, c’est que j’ai voulu te parler moi-même, te raisonner... Je me suis dit que j’aurais sans doute plus d’autorité sur toi que tes maîtres... Car enfin, un père est un père... Et même, je puis me vanter de n’être pas un père comme tous les autres...

Des gens sur la route passaient, reconnaissaient Sébastien.

--Ah! c’est monsieur Sébastien!... Bonjour, monsieur Sébastien!... Comme vous avez maigri! Comme vous êtes pâlot.

--Mais non! Mais non! Il n’a pas maigri! protestait M. Roch... Il est gras, au contraire, il est trop gras!

Son fils maigrir chez les Jésuites! Il ne pouvait admettre une telle supposition: elle lui semblait une injure contre cet ordre confortable, un reproche indirect lancé à sa personne.

--C’est le voyage! expliquait-il.

Et, non sans brusquerie, arrachant Sébastien aux compliments du retour, il reprenait, de sa voix digne où tremblait une irritation inhabituelle:

--Je suis outré!... outré!... Tu ne me causes que des tourments... Tu vois, c’est parce que tu es paresseux que M. de Kerral n’a pas voulu de toi... Il a redouté pour son fils un pernicieux exemple!... Parbleu! c’est clair!... D’abord, je te défends de raconter à nos amis cette déconvenue, parce que moi, j’ai tenu à dire partout que tu sortais régulièrement dans cette grande famille... Cela te rehaussait dans l’estime des gens d’ici... D’ailleurs, maintenant, je ne puis me déjuger... Si le curé te demande des détails, il faudra lui en donner, lui en donner beaucoup... Tu diras que tu as vu, au château, des oubliettes, tu parleras des portraits d’ancêtres... des voitures armoriées... Enfin, tu t’arrangeras pour ne pas me rendre ridicule... tu m’entends... J’ai de l’amour-propre, moi... Et je suis outré!... mortifié, ce que j’appelle.

Et il lui secoua le bras, brutalement, pour communiquer plus de force persuasive, plus d’éloquence réellement sentie, à l’amertume de ses récriminations.

Sébastien était stupéfait de cet accueil... Dès les premiers mots de ce discours, le charme s’était envolé. Maintenant, un ennui l’accablait. En montant la rue de Paris, il trouva Pervenchères trop petit, sale et triste, les habitants vilains et grossiers. A peine s’il répondit aux bonjours qu’on lui envoyait de toutes parts, et il regretta Vannes, l’amusant dédale des rues, ses maisons aux pignons gothiques, aux étages en surplomb, le port, la goélette.

--Oui, j’ai bien peur, poursuivit M. Roch, que tu fasses la honte de mes derniers jours!... Dans quelle situation tu me mettrais, si les Jésuites, ne pouvant venir à bout de toi, allaient te renvoyer? Chaque matin je tremble d’apprendre cette catastrophe... On me demande: «Et Sébastien! Êtes-vous content de lui? A-t-il de bonnes places?...» Je ne veux pas avoir l’air d’un imbécile, et je réponds: «Oui». Mais à quoi penses-tu?... Et pourquoi ne dis-tu rien?... Tu entends?... Tu es là comme une souche! C’est que tu ne sembles pas comprendre que tu es une charge pour moi, une charge très lourde... Tu me crois riche?... Et le reste t’est bien égal!... Si je ne t’avais pas, j’aurais pu, cette année, acheter le champ du Prieuré, qui a été vendu pour rien... pour rien... voilà ce que tu me coûtes!... Et je me serais retiré du commerce... Ah! bien oui!... Il faut que je trime pour toi, pour un enfant sans cœur. Ah! j’ai été bête!... Mon Dieu, que j’ai été bête!... J’aurais dû te laisser ici, t’apprendre le métier de quincaillier... Mais un père est un père... Il a de l’ambition... J’en suis bien puni... C’est comme ta tante Rosalie... Elle est très mal... Sa paralysie remonte... Voilà encore un héritage sur lequel il ne faut pas compter. Et pendant ce temps-là, à quoi songes-tu?... A jouer de la musique!... Je me tue de travail, je ne vis que de privations, tout m’échappe à la fois... Et toi? Monsieur veut apprendre la musique!... Je suis outré, outré, outré!...

Sur ces mots, ils s’arrêtèrent devant le magasin. Sébastien remarqua, avec étonnement, au-dessus de l’enseigne, une banderolle neuve, d’un vert criard, en zinc découpé. Sur le déroulement des plis de métal, était écrite en lettres rouges et gothiques la devise des Jésuites: «_Ad majorem Dei gloriam_».

--Tiens!... vois, dit M. Roch... la peinture s’écaille... Est-ce convenable?... Eh bien, je n’ai pas pu faire réparer ma devanture pour les fêtes de Pâques, à cause de toi... De la musique! je vous demande un peu!... Allons, entre, va dans ta chambre... Je vais attendre la malle, moi!... Et tâche d’avoir une autre figure que celle-là... Ce n’est pas la peine de mettre les voisins au courant de nos tristes secrets.