Part 10
Ces dix jours de vacances furent intolérables. Ils parurent à Sébastien un siècle. Depuis l’heure du lever jusqu’à celle du coucher, il eut à subir l’identique et perpétuel assaut des mêmes plaintes folles et des mêmes grotesques exhortations. Il lui fallut supporter les plus déraisonnables reproches, et les accusations les plus hyperboliques, dont l’extravagante injustice confinait au bouffon. Une fois lancé sur cette pente, M. Roch ne s’arrêta plus. Ce qui lui était arrivé de fâcheux ou d’anormal, il en rendit son fils responsable. Aigrement, il lui jeta, à la figure, la baisse du fer, la recrudescence de ses rhumatismes, la faillite d’un maréchal où il avait perdu cinquante francs, le ralentissement de la vente. Retenu sévèrement à la maison, emmuré dans cette arrière-boutique, si froide et sombre, avec la perspective continuelle des murs suintants, le morose spectacle de la cour, encombrée d’ordures, l’enfant n’eut pas d’autres moments de répit que ceux des visites. Encore y endura-t-il un genre de supplice particulier et non moins cruel; il y entendit son père vanter ses succès scolaires, ses fréquentations aristocratiques, ne parler que de noblesse, décrire les magnificences du château de Kerral; il fut forcé d’appuyer sur ses imaginations biscornues, sollicité au mensonge par son père lui-même, dont l’audace vile et la basse effronterie lui emplirent l’âme de dégoût, le firent rougir de honte.
A peine si, deux fois, il obtint la permission d’aller seul, chez Mme Lecautel. Là, son plaisir de revoir Marguerite fut aussi gâté par l’inquiétant souvenir des confessions. Entre sa petite amie et lui, toujours s’interposait la laide, la déflorante image du Père Monsal. Marguerite avait été malade, et la maladie l’avait rendue encore plus jolie, jolie étrangement, avec quelque chose de fauve et de fatal qui troublait, en elle: la sujétion de tous les organes, l’obéissance de tous les mouvements au sexe implacable et dévorateur. L’alcoolisme paternel, qui avait coulé dans ses veines de fillette un sang ardent et brûlé, semblait aussi avoir laissé davantage en ses yeux trop dilatés, striés de fibrilles vertes, et sous ses paupières meurtries déjà de douloureuses ombres, la précoce et si mélancolique flétrissure d’autres ivresses. Sébastien n’osa pas la regarder; il ne voulut point qu’elle l’embrassât, comme jadis. Chaque fois qu’elle s’approchait de lui, il reculait un peu effrayé: «Non, non,... il ne faut pas!» En même temps que les paroles du Père Monsal l’incitant à d’obscures tentations, malgré soi, par la pensée, il dévêtait ce corps chétif, souple et frôleur, y cherchait la place des mystères impurs, les dévoilements de chair défendue et maudite. Aux caresses, aux étonnements de Marguerite, il ne pouvait que répondre:
--Non! non!... Il ne faut pas!...
Il repartit sans un regret, les vacances finies. Ce fut, au contraire, un soulagement pour lui, que de se retrouver dans le wagon, avec le Père Dumont et quelques camarades, qui lui rapportaient l’odeur du collège. Cette odeur il la respira presque délicieusement, comme un prisonnier délivré respire l’odeur de la vie à laquelle il est rendu. Dans le baiser rapide que, tout à l’heure, ils avaient échangé, son père et lui, il avait senti que quelque chose s’était brisé, était mort irrémédiablement. Il ne s’en affligea pas, et il eut un plaisir véritable à penser qu’il allait revoir Bolorec et que celui-ci lui chanterait peut-être une ronde nouvelle. Même, il évoqua, avec complaisance, sa physionomie, quand il disait:
--C’est sur la lande, là-bas... Et elles s’en vont... et elles reviennent.
Et longtemps, il rêva à des paysages remplis de voix qui chantaient.
* * * * *
Le printemps fut charmant. Les feuilles reverdirent aux arbres de la cour, et les fonds du parc se parèrent de couleurs tendres. Sébastien eut, lui aussi, des tressaillements de sève montante, dans son être un afflux de force et de courage, et comme une efflorescence de toutes ses facultés agissantes et pensantes. Il fut moins inquiet, plus souple à se façonner aux petites déceptions, aux petites douleurs de son existence, et le dégoût de ses devoirs s’atténua. Il avait même des accès de gaieté saine, s’ingéniait, sans y réussir, à fouetter, de son entrain, l’incoercible indolence de Bolorec.
Les Jésuites possédaient, sur le golfe du Morbihan, à quelques kilomètres de Vannes, une sorte de grande villa qu’on appelait Pen-Boc’h. Les élèves, durant la belle saison, y allaient deux fois par semaine, régulièrement. On se baignait, on y soupait, et l’on s’en revenait ensuite, joyeux, par les bois de pins, le long des estuaires aux eaux dormantes. Sébastien prenait à ces promenades un plaisir infini. Il ne se lassait pas d’admirer le spectacle de cette petite mer intérieure, qu’enclosent, à droite, la côte d’Arradon, à gauche, les collines d’Arzon et de Sarzeau, et qui s’ouvre sur l’Océan, par un étroit goulet, entre la pointe effilée de Loqmariaker et les promontoires carrés de la presqu’île de Rhuys. Des courants la sillonnent en tous sens, laissant sur la surface bleue des traînées blanches, des sentes laiteuses et nacrées; une multitude d’îles la parsèment; celles-ci cultivées, comme l’île aux Moines; celles-là sauvages, comme Gavrinis, où les temples druidiques érigent leurs blocs de granit barbares. Toutes, elles ont des aspects différents, bizarres; les unes ressemblent à de fabuleux poissons, dressant au-dessus des flots leurs nageoires dorsales; d’autres simulent d’immenses croix couchées, et qui s’en vont à la dérive; il y en a qui paraissent s’avancer, ainsi qu’une troupe de phoques, dans un bouillonnement d’écume; d’autres encore, rocs luisants, tantôt couverts, tantôt découverts par la marée, émergent de l’eau clapoteuse et développent, sur la clarté irradiante, des bouquets de pins, en capricieux et noirs éventails. Et ce sont des alternances de sol obscur et d’onde brillante, une infinité de lacs céruléens, de criques mauves, de fleuves empourprés, de maëlstroms livides, étrangement découpés par des soubresauts de terres rocheuses ou bordés de grèves orangées; une confusion météorique de reflets, de lumières errantes, de flamboiements chromatiques, où passent des vols de barques aux voiles qui saignent dans le soleil et s’irisent dans la brume. Mais ce que Sébastien aimait le plus, plus encore que les formes modifiées et les changeantes couleurs de cette atmosphère maritime, c’était la sonorité, la musique rythmée, divinement mélodieuse, que les vagues et les brises apportaient. Il en percevait toutes les notes, en recueillait toutes les vibrations, depuis le grondement sourd, plaintif, désespéré, venu du large mystérieux, jusqu’aux berceuses chansons des criques roses, jusqu’aux gaietés d’harmonica, enfantines et rebondissantes, que l’eau égrenait, en s’éparpillant sur les galets du rivage. Ce qui l’étonnait et le charmait, c’était cet ensemble prodigieux de voix, de voix proches, de voix lointaines, de voix douces, de voix terribles; c’était cet incomparable accord d’instruments aux cuivres surhumains, aux célestes archets; c’était l’harmonie éparse et fondue de ces orchestres aériens et de ces invisibles chœurs engloutis sous les remous, auprès desquels il lui semblait, alors, que ceux de la chapelle, le dimanche, n’étaient que des balbutiements d’enfant. De ces promenades, il revenait toujours un peu ivre, butant contre les arbres, heurtant les pierres, donnant de la tête sur le dos de ses camarades, les oreilles vibrantes des musicales résonances de la mer. Pourtant, dans son étourdissement, avec avidité, comme pour se griser davantage, il ouvrait ses narines, toutes grandes, au vent chargé de l’odeur iodée des goémons et de l’arome vanillé de la lande en fleur. Ces soirs-là, il se couchait les membres rompus, le cerveau meurtri d’un endolorissement qui lui était plus doux qu’un baume, plus suave qu’une caresse.
Le Père de Marel lui avait tenu parole. Il venait le prendre, chaque jeudi, à l’étude du soir, et lui enseignait la musique. Sébastien y montra une ardeur extrême, impatient d’en avoir fini avec les premières difficultés de l’épellation.
--Quand pourrais-je chanter à l’église? demandait-il souvent.
Son professeur était obligé de le calmer. Il avait même des scrupules à l’idée de lui révéler un art qui allait peut-être décupler la rêverie en cette âme déjà trop rêveuse, et surexciter la sensibilité de ces nerfs trop facilement impressionnables.
--Sapristi! mon petit ami... lui disait-il en hochant la tête... J’aimerais mieux vous apprendre la gymnastique... le trapèze vous vaudrait mieux.
Alors, il coupait ses leçons de causeries gaies, d’histoires drôles, de récitations comiques, de promenades dans le parc, estimant que ce qu’il fallait d’abord à ce tempérament, prédisposé aux mélancolies déséquilibrantes, c’était la gaieté morale et le mouvement corporel. Un jour vint où, devant certains phénomènes inquiétants, il jugea sa responsabilité trop engagée. D’ailleurs, si bon qu’il fût, il ne se plaisait qu’avec les natures gaies, dans le rire sonore et bien portant. Aussi, il espaça ses leçons, les modifia, et, profitant de la retraite où allaient entrer les élèves qui se préparaient à leur première communion, il finit par les cesser tout à fait.
La première communion de Sébastien fut marquée par un incident qui fit grand bruit au collège et dont on parle encore, chaque année, comme un miracle de la grâce. La retraite avait duré neuf jours; neuf jours de prières, d’examen de conscience, d’instruction religieuse, si terrifiants qu’ils lui avaient gâté la poésie mystique de ce sacrement, et la douceur de la vie passée au milieu des camarades, en pleine détente, et rendus plus sociables, affectueux, par le recueillement et la piété. Cet acte, qu’il allait accomplir, on le lui représentait comme un épouvantail. Et les exemples dramatiques, les bonheurs exaltés, les châtiments horribles venaient à l’appui des explications du catéchisme. On lui avait cité l’histoire d’un enfant impie que des chiens avaient dévoré vivant; un autre s’était fracassé le crâne en tombant du haut d’une falaise, notoirement précipité dans la mer par la vengeance divine. Et combien qui brûlaient en enfer! En revanche, un autre s’était senti si enivré de bonheur et de sainteté qu’à la sortie de l’église, étant allé retrouver ses parents au parloir, il leur avait présenté son couteau, les avait suppliés de le tuer, disant: «Tuez-moi! Tuez-moi!... je vous en conjure... car je suis sûr d’aller au ciel tout droit!» Cela troublait fort Sébastien. Il vivait en des transes continuelles, obsédé par tous les démons de l’enfer, qui font griller des âmes d’enfant, au bout de leurs fourches, dans les flammes qui ne s’éteignent jamais. Chaque jour, à la suite d’examens de conscience éperdus, c’étaient des confessions générales, où il fallait s’aider de manuels spéciaux, contenant, par ordre alphabétique, la liste lugubre, effrayante, des péchés, des vices, des crimes, une si extraordinaire accumulation d’infamies, de hontes inexpiables, que les enfants, affolés, se croyaient devenus subitement des sacrilèges, des lépreux, des bêtes immondes, couvertes de fange, qu’aucun pardon n’était capable de purifier et de guérir. On en voyait qui, tout d’un coup, très pâles, frissonnant de terreur, se frappaient la poitrine et criaient tout haut: «J’ai péché! J’ai péché! Mon Dieu, sauvez-moi de la damnation... Mon Dieu, épargnez-moi vos tourments!» Quelques-uns étaient pris de crises nerveuses; il fallait les emporter, les coucher, les soigner. Joseph Le Guadec mourut d’une méningite.
C’est dans ces conditions particulières d’exaltation que Sébastien s’approcha de la sainte table. Il tremblait; sa gorge était serrée. Le menton appuyé contre la nappe, il attendait, en proie à une émotion presque mortelle, et il regardait, de coin, le prêtre qui, portant le ciboire d’or et murmurant des prières à voix basse, faisait, de lèvres en lèvres, voler l’hostie, au bout de ses doigts écartés et très blancs. Dès qu’il eut reçu l’hostie, d’abord il s’étonna. Au lieu d’éprouver l’indispensable chaleur et la nécessaire extase qu’on lui avait prédites, il ressentit sur la langue, une impression de froid glacial qui, gagnant la bouche, la poitrine, se répandit dans tout son corps, secoua ses membres, fit claquer ses dents ainsi qu’un frisson de fièvre. En même temps, cet étonnement pénible s’augmenta d’un atroce embarras. Il ne savait comment avaler cette hostie qui était la chair, qui était le sang d’un Dieu! Sa langue maladroite, irrespectueusement, la promenait d’un coin du palais à l’autre. Ici, collée aux muqueuses, là fragmentée ou bien réduite en paquet gluant, il ne parvenait pas à lui faire franchir les défilés de sa gorge. Une sueur froide afflua vers son front, mouilla ses cheveux, madéfia ses tempes. Il se crut damné. Dieu ne voulait pas de lui. Dieu ne voulait pas entrer en lui! «Mon Dieu! Mon Dieu! pria-t-il, grâce! grâce!» Inutile prière. Le Dieu se dérobait. Une contraction du pharynx repoussa l’hostie au bord des lèvres, l’hostie sacrée qui n’était plus qu’une menue boule de pâte dans de la salive amère. Alors, la certitude du sacrilège, l’impossibilité d’éviter les châtiments, lui apparurent si évidentes, qu’il eut un éblouissement, un vertige. Tout, autour de lui, tourna: la chapelle, les officiants, les enfants de chœur, les cierges, le tabernacle, tout rouge, devant lui, comme une mâchoire de monstre. Et il vit la nuit, une nuit noire, affreuse, pesante, où des falaises, des précipices, des chiens furieux, de grands diables féroces, de grandes flammes dévoratrices, s’agitaient et dansaient, épouvantablement. Cependant, il ne perdit point connaissance tout à fait, et en titubant, en s’accrochant de la main aux bancs, il put rejoindre sa stalle, où il s’affaissa, ployé en deux, dans une prostration d’agonie... Et, tout d’un coup, dominant les voix qui chantaient à la tribune, par delà les allégresses extasiées des violons et les triomphales sonorités des orgues, un cri, immédiatement suivi d’un sanglot, se fit entendre. Ce cri était si aigu, et si douloureux ce sanglot, que l’office, troublé, faillit s’interrompre. A l’autel, le prêtre surpris dans ses génuflexions, se retourna, effrayé; tous tendirent le col et portèrent le regard dans la direction du cri. C’était Sébastien qui l’avait poussé ce cri, et qui, écrasé, contre le prie-Dieu, la tête cachée et roulant dans ses mains, les omoplates soulevées comme par une violente tempête intérieure, sanglotait, à se rompre les veines. Un spasme plus fort que les autres avait rejeté l’hostie hors de la bouche, avec un jet de salive, et le malheureux était resté, quelques secondes, sans pouvoir la reprendre, la figure barbouillée de cette bave, où se diluait le corps de Jésus. Il sanglota de la sorte, tant que dura l’office; pendant le sermon que prononça le Père Recteur, il sanglota. On le vit, tandis que les chants du _Te Deum_ montaient, exultants, vers la voûte, on le vit qui se frappait la poitrine, avec démence. Et sur ses lèvres se précipitaient, se bousculaient les prières, les invocations ardentes, les supplications affolées. En se rendant au réfectoire des Pères, où un banquet avait été préparé pour les premiers communiants, il sanglotait toujours. Il semblait que les larmes ne pussent se tarir jamais. Ses paupières le piquaient comme des plaies à vif; il marchait, sans voir, les jambes si molles, que, pour ne pas tomber, il était obligé de s’appuyer aux murs. Et il disait: «Mon Dieu! épargnez-moi... ne me faites pas mourir... Je suis un petit enfant, et ça n’est pas de ma faute... Je vous promets d’expier mes péchés... Je travaillerai bien, j’aimerai mes camarades et mes maîtres, et je porterai des cilices, et je me flagellerai la poitrine, comme ces grands saints, dont on nous a appris l’histoire, qui furent des pécheurs et qui sont au ciel».
--Votre première communion a été très édifiante, mon cher enfant... lui dit le Père Recteur, au réfectoire... Nous en sommes très heureux... Elle sera votre sauvegarde, plus tard, dans la vie; aujourd’hui elle est votre pardon.
Sébastien considéra, sans comprendre, ce prêtre aux traits si purs, aux gestes si nobles, au visage d’une si calme et marmoréenne beauté, et dont la voix avait l’onction d’un baume, tandis que ses yeux gardaient sur leurs globes pâles quelque chose de sec, d’impénétrable, de plus narquois et de plus impénétrable que le destin.
Durant quelques semaines, Sébastien se montra d’une piété exemplaire, farouche, d’une assiduité au travail, acharnée et rare. Il passa, auprès de ses camarades, pour un saint et pour un héros. Puis, quand il vit que non seulement il ne lui arrivait rien de fâcheux, à la suite de cette effrayante aventure, mais qu’il en recueillait, au contraire, d’inespérés honneurs, des amitiés flatteuses, d’enthousiastes admirations, il se prit à réfléchir, à douter de l’hostie, du Père Recteur, de ses condisciples et de lui-même. Et il eut, très confuse encore, l’intuition de l’ironie qui est dans la vie, cette ironie énorme et toute-puissante qui domine tout, même l’amour humain, même la justice de Dieu. Insensiblement, il se relâcha de ses devoirs et de ses exercices pieux. Il revint s’asseoir, avec Bolorec, sous les arcades, près des salles de musique.
* * * * *
--Quand tu as fait ta première communion, qu’est-ce que tu as éprouvé? lui demanda-t-il un jour.
--Rien! répondit Bolorec.
--Ah!... Et l’hostie?... Qu’est-ce que c’est que l’hostie?
--Je ne sais pas... Papa aussi en donne à des malades, et ça les purge...
Sébastien demeura songeur, un instant, et brusquement:
--Chante-moi ta ronde si jolie... tu sais... celle où tu disais: «C’est sur la lande, là-bas... Et elles s’en vont, et elles reviennent...»
Pourtant, à la fin de l’année, il eut deux prix et il s’en étonna.
IV
Deux années s’écoulèrent.
De la cour des petits, Sébastien avait passé dans celle des moyens, où l’existence avait été la même. Il ne s’était pas accompli, au collège, d’autres événements importants, que le renvoi simultané de quatre élèves, attribué à des causes malpropres, dont on chuchota, entre soi, à mots couverts et indignés; et puis la disparition soudaine des demoiselles Le Toulic. Sébastien eut quelque mélancolie à ne plus les voir, le soir, sur la place, avec leur mère, en rentrant des promenades. C’était pour lui une douceur que cette présence jumelle, laquelle donnait à ses rêves, encore incertains, un corps tangible et charmant, une émotion à sa jeune chair s’éveillant à la clarté chaste de l’amour. L’une, hélas, était morte de la poitrine; l’autre avait été enlevée par un officier. Ces drames successifs firent longtemps jaser et le malheureux Le Toulic, plein de honte et de chagrin, se tint davantage à l’écart de ses camarades, le front couturé de plis plus durs, les doigts plus salis d’encre, presque bossu, le pauvre petit diable, à force de se pencher sur ses livres, sans relâche. Quelques-uns, jaloux de ses succès, se moquèrent de lui, lâchement, cruellement. Personne d’ailleurs, à l’exception de Sébastien, ne le plaignit, car il n’était pas très riche, ni adroit au jeu de paume, ni gai. D’ailleurs, on savait que les Jésuites l’élevaient pour rien. Mais il ne prêta aucune attention à cette indifférence et à ces insultes; silencieux, solitaire, il redoubla d’acharnement au travail.
Sébastien transporta donc ses habitudes, ses enthousiasmes, ses dégoûts d’une cour dans l’autre, et ce fut tout. Il continua de faire son unique intimité de Bolorec, dont l’adresse à sculpter progressait, et qui rêvait toujours incendie du collège et massacre des Jésuites. Mêmes promenades aux mêmes endroits, le long des grèves, ou sous les roches éboulées de la grotte du roi Jean; mêmes périodiques fêtes, mêmes devoirs accablants et ennuyeux, auxquels il ne pouvait s’assouplir.