Part 11
Pourtant, les trois années qu’il venait de vivre parmi ce petit monde, dressé à l’intrigue et à l’hypocrisie, lui apprirent à ne plus montrer, tout nus, ses sentiments et sa pensée; il sut dissimuler ses joies comme ses souffrances, avec une pudeur avare et jalouse, ne plus jeter à la tête de chacun les morceaux saignants de son propre cœur. Sans devenir méfiant, ni compliqué, il surveilla davantage ses paroles et ses actes, surtout auprès des maîtres, car les quelques élans qu’il avait eus vers eux ne lui avaient valu qu’un soulagement momentané, des promesses vite changées en duperies. Il en voulut au Père de Marel, de lui avoir, un instant, entre-bâillé la porte des paradis rêvés et de l’avoir ensuite, sans raison, brutalement, refermée sur ses espoirs émerveillés. Dans l’impossibilité où il était de continuer ses leçons de musique, et poussé par une force intérieure, dominatrice, à étreindre, à exprimer, à matérialiser, pour ainsi dire, ses aspirations bien vagues, certes, et bien irrésistibles aussi, vers l’idéale conquête des harmonies et des formes, il retrouva dans le dessin un aliment à ses ambitions, et il s’y passionna. Un externe lui apportait, en cachette, des modèles dérobés à la maison: têtes aux traits nets et fins, muletiers espagnols aux mollets bombés, profils de dieux mythologiques, bustes laurés d’empereurs, vierges drapées de voiles aux plis symétriques, figures bibliques soutenant des amphores, arbres aux classiques embranchements. Défendu contre le regard inquisiteur du maître d’étude, par une pile de livres, un rempart de dictionnaires, il copiait ces dessins, naïvement, séduit, surtout, par les formes plus accessibles de beauté inexpressive et jolie, de beauté régulière, aimant, dans les physionomies, ce qui se rapprochait le plus de l’expression religieuse conventionnelle: les larges yeux arqués, aux extases vides, les bandeaux plats, les contours lisses, les ovales allongés, les plis maniérés. Souvent, on lui confisquait ses modèles et ses maladroits essais. Alors, il tentait de les reconstituer, par le souvenir, car il avait une mémoire véritablement surprenante, la mémoire des formes. Cette privation de modèles et la difficulté de s’en procurer de nouveaux ne le décourageaient pas. Il s’ingéniait à reproduire ce qui, dans ses promenades, l’avait le plus frappé, de préférence les choses droites, précises, gracieuses, les choses de santé et de joie, ne comprenant pas encore la poésie de ce qui est vieux, courbé, chétif, de ce qui s’efface et de ce qui se voile, ni la tristesse des pierres, et des vastes espaces dénudés, ni la maigreur jaune, ossifiante, que la misère creuse sur les visages de douleur. Il ne sentait pas encore l’émotion généreuse et haute, ni la sublime beauté du laid... A la même époque, circulaient, dans la cour, des cahiers de vers défendus, des livres proscrits qui l’enthousiasmèrent. Il apprit, par cœur, des strophes et des phrases qu’il récitait à Bolorec, avec ivresse, durant les récréations et les promenades. _Pour les Pauvres_, de Victor Hugo, lui parut un chant céleste, une divine musique, un rayon de charité, jailli du cœur même de Jésus; quelques hémistiches des _Iambes_ de Barbier l’enflammèrent d’une ardeur de bataille, violente et contenue. Ce lui fut comme la révélation d’un monde, du monde éblouissant vers lequel ses instincts l’avaient toujours emporté, et qu’il croyait chimérique, inaccessible à la lourde étreinte de l’homme. Pourtant, il existait; il existait réellement, ce monde. Là seulement était la vérité; là, résidait la vie souveraine. Son esprit venait d’en recevoir des éclaboussures de lumière. Quelle différence entre cette langue chaude, colorée et vibrante, qui laissait, dans l’air, des résonances de harpes et des fanfares de clairon, dont chaque mot vivait, palpitait, battait des ailes, dont chaque idée correspondait à un cri humain, cri d’amour et cri de haine, et la langue froide, rampante, rechignée de ses livres de classe, où les mots asservis et les idées maussades semblaient postés devant ses désirs de connaître, de sentir, de s’élever, comme les gardiens revêches, défendant l’entrée du parc sonore et fleuri, du parc où sont les fleurs splendides, où sont les subtils oiseaux, où l’on voit les radieuses fuites de ciel, entre les branches balancées! Cette découverte, cette illumination soudaine du Verbe, lui rendirent plus pénibles ses devoirs. Pour les oublier mieux et les mieux supporter, il copia des vers, et il dessina davantage, surpris parfois de retrouver, entre l’ordonnance des lignes, dans le dessin, et la cadence des rythmes, dans les vers, des analogies mystérieuses et d’identiques lois. Les confiscations réitérées de ses barbouillages et de ses cahiers, les arrêts, les mises au pain sec fréquentes ne le rebutaient pas, ajoutaient au contraire, à sa jouissance l’excitant de la persécution. Cependant, il eut un jour un étonnement. Comme la récréation finissait, le Père de Kern, son maître d’étude, vint à lui et lui remit ses cahiers. C’était un prêtre joli, aux yeux obliques et langoureux, à la démarche un peu lente, et dont les gestes avaient des inflexions molles de nonchaloir, presque de volupté. Il se pencha sur Sébastien, de façon à effleurer de son souffle le jeune visage de l’élève, et d’une voix suave:
--Je vous les rends, dit-il... Mais cachez-les bien, pour que je n’aie pas à vous les reprendre.
Puis, il considéra Sébastien d’un regard trouble, où des flammes passaient, vite éteintes sous le voile clignotant des paupières. Ce regard gêna Sébastien, d’instinct, et le fit rougir comme s’il avait commis une faute secrète, mais il n’eût pu dire pourquoi...
Sébastien avait grandi. Ses traits s’étaient affinés en une maigreur rose, d’un rose pâle de fleur enfermée. Son visage, à ce moment de l’adolescence indécise, prenait des grâces de femme. Et ses yeux très beaux restaient mélancoliques, veloutés et profonds.
* * * * *
A Pervenchères, il y avait eu bien des changements. La tante Rosalie était morte sans laisser de testament. Cette nouvelle qu’il apprit, tout à coup, par une lettre de son père, ne causa qu’un chagrin relatif à Sébastien. Il n’aimait guère sa tante, dont il ne recevait que des bourrades. Pourtant, la dernière fois qu’il l’avait vue, il s’était ému, et il avait ressenti dans son cœur une grande pitié. La vieille fille, couchée, immobile, le menton levé et garni de poils rudes et blancs, les yeux couverts de paupières molles comme des taies, ne l’avait pas reconnu. Elle ne parlait plus, restait insensible à tout ce qui se passait autour d’elle. On l’eût dit morte, si un bruit de glou-glou, le dévidement régulier d’un petit râle, n’eût soulevé de temps à autre les ailes de ses narines, d’un mouvement de vie mécanique et localisée. Et près de son lit, des vieilles étaient penchées, avides et geignardes, horribles guetteuses de la mort... Ce fut surtout ce souvenir qui l’impressionna.
Quant à M. Roch, qui n’avait pas compté sur cet héritage, il montra une affliction digne, proportionnée aux quatre mille francs de rentes qui lui tombaient du ciel, inopinément, et jugea le moment bon pour se retirer du commerce. Il eut la chance de vendre son fonds de quincaillerie d’une manière avantageuse, fit bâtir une maison, dans le jardin, auquel il ajouta des grottes artificielles, un bassin où nagèrent des poissons rouges, et, çà et là, sur des éminences gazonnées, des boules de verre colorié. Il vécut en parfait bourgeois et s’ennuya. Maintenant, il était maire de Pervenchères, suppléant du juge de paix, ambitionnait sourdement de se faire élire conseiller d’arrondissement. Mais, malgré la multiplicité et la nouveauté de ses occupations, il ne se trouvait pas heureux, dans cette maison neuve, si vide, qui n’avait pas d’autres voisins que les morts du cimetière. Un vieux fond d’habitude commerciale le ramenait à son ancien magasin, et, tous les jours, pendant deux heures, il s’asseyait, près du comptoir, les jambes écartées, les deux mains croisées sur la pomme de sa longue canne, et là, autoritaire et bienveillant, il s’intéressait au mouvement des affaires, donnait des conseils, pérorait, sur toutes choses, intarissablement.
Un jour, il éprouva le besoin de se créer un intérieur, de se faire de la vie autour de lui, c’est-à-dire d’avoir, sans cesse, des êtres à portée de ses discours, des êtres à qui il pût confier ses désirs secrets, ses ambitions, ses projets de réformes municipales. Sérieusement il songea à se remarier. Mme Lecautel lui plaisait beaucoup. Elle avait de belles manières, une instruction soignée, et il ne pouvait souhaiter rien de mieux, quand, par exemple, il recevrait, à sa table, le préfet en tournée de revision. Et puis, ce n’était pas une mince gloire que de succéder, dans le cœur d’une femme, à un général de brigade. Après avoir pesé le pour et le contre, il se décida à demander la main de sa belle locataire.
--Je crois, lui dit-il, que les convenances sont absolument sauvegardées... Vous êtes veuve, je suis veuf également... Votre premier mari était général, moi, je suis maire. Ce ne serait donc pas pour vous une déchéance. J’ai une certaine fortune, honorablement gagnée dans la métallurgie... Et quant à mon âge, ajouta-t-il galamment, ne vous en effrayez pas... J’ai vécu toute ma vie à l’abri des passions... Certes, je ne suis plus un jeune homme, ce que j’appelle... Mais enfin!... mais enfin!... D’ailleurs, vous le verrez vous-même.
Aux refus polis que lui opposa Mme Lecautel, et que l’ancien quincaillier prenait pour de l’embarras pudique, il répondit:
--Ça ira très bien, je vous assure... Mon Dieu, je le sais, à nos âges, on ne pense plus guère aux folies... Mais enfin!... mais enfin!... Un petit regain de temps en temps, cela ne peut qu’embellir la vie. Et puis vous n’êtes pas riche. Je m’arrangerai pour vous faire une gentille donation, sans trop léser les droits de mon fils... Voyons, réfléchissez... Puis-je vous appeler Madame la Mairesse?
Mme Lecautel fut obligée de l’éconduire plus nettement. Il s’en montra dépité, et, quelques semaines, il lui garda rancune.
--Si elle s’imagine qu’elle en aura à la douzaine, des maires comme moi! récriminait-il souvent... Un maire!... C’est un général aussi... un général civil!
Alors, pour se distraire, il eut une héroïque, extravagante idée, que lui avait sans doute suggérée le voisinage de la mort. Il acheta, au milieu du cimetière, dans l’axe même de la grille d’entrée, un vaste terrain qu’il entoura d’abord d’une rampe en fonte, basse, figurant des enguirlandements d’immortelles et de roses. Puis, il fit creuser un caveau profond, à un seul compartiment, «car, expliquait-il, à quoi bon exhumer ma femme? Elle est très bien dans sa concession. Et quant à Sébastien, qui sait où il mourra?» Le caveau creusé, maçonné, dallé, il fit élever une sorte de monument funéraire, carré, en granit d’Alençon, semblable de forme à une grande malle dont le couvercle serait bombé. Il ne voulut aucun ornement, aucune moulure, aucun attribut symbolique. «Un tombeau de verre, comme Socrate, disait-il. Du confortable, mais pas de luxe, ce que j’appelle...» Sur une des faces latérales, en bas, était ménagée une ouverture, pareille à une large chattière, et destinée à l’intromission du cercueil. M. Roch surveillait les travaux, les dirigeait avec une indiscutable compétence d’architecte, et une sérénité de philosophe, imperturbable; il interrompait parfois ses conseils techniques par des aphorismes sur la mort, comme celui-ci: «Voyez-vous, la mort, c’est une question d’habitude». Un jour que Mme Lecautel était venue déposer des fleurs sur une tombe, il s’obstina à lui faire les honneurs de son monument.
--Si vous aviez voulu!... lui dit-il, en poussant un soupir de regret.
Il lui montra, dans l’enceinte formée par la rampe de fonte, les petites plates-bandes, contournées,
serpentantes, plantées de jeunes arbres verts. Et c’étaient aussi, sur le sable jaune, d’étonnants cœurs bordés de buis, des croix de pyrèthre, des ostensoirs de géranium. Déjà, un saule versait, sur la pierre vide, ses longs pleurs grêles.
--C’est gentil, n’est-ce pas?... C’est simple... Et ça, tenez!... Lisez ça!
Gravement, il désigna l’inscription gravée, en lettres rouges, sur la table funéraire:
ICI REPOSE LE CORPS DE M. JOSEPH-HIPPOLYTE-ELPHÈGE ROCH MAIRE DE PERVENCHÈRES SUPPLÉANT DU JUGE DE PAIX, ETC... ETC... DÉCÉDÉ DANS SA... ANNÉE, LE... 18.... PRIEZ POUR LUI!
--Je l’ai rédigée moi-même..., fit-il,... Maintenant on n’a plus qu’à remplir les blancs...
Et revenant à sa première pensée, il répéta d’une voix élégiaque:
--Si vous aviez voulu!... Il y aurait eu deux noms et deux places!
Puis il regarda d’un air attristé et méprisant les tombes délaissées, les petites croix de bois qui se penchaient, disjointes et pourries sur des fleurs fanées, et il murmura en haussant les épaules:
--Enfin! vous n’avez pas voulu... Quant à moi, je suis sûr que mes héritiers ne me laisseront pas sans une sépulture convenable... Et c’est quelque chose, allez!...
M. Roch, seul, confectionna son cercueil. Le bois en fut, par lui, méticuleusement choisi parmi de nombreuses planches en cœur de chêne, très sèches, très solides, et très marquées de veines. De temps en temps, il l’essayait devant le secrétaire de la mairie et la mère Cébron, appelés à donner leur avis. Quant à lui, il se réjouissait de s’y sentir serré et d’y avoir pourtant les mouvements libres et aisés. Durant cette période
d’activité bizarre, M. Roch demeurait gai, d’une gaieté presque bon enfant. En varlopant son bois, il lui arrivait même de chanter et de siffler des airs de sa jeunesse, s’abstenant toutefois des plaisanteries macabres et de mauvais goût. Sa force d’âme ne se démentait pas une seconde. Il ne sermonnait plus son fils, dans ses lettres, pleines de récits municipaux, de nouvelles de son monument, d’aperçus sur la mort, d’un calme stoïque. Puis, quand ce fut fini, tout d’un coup, il fut pris d’un vague à l’âme, auquel succéda bien vite une véritable détresse morale. La peur de mourir l’envahit. Il ne pouvait plus se promener, dans son terrain, autour de sa tombe, sans être assailli de terreurs. Il rentrait chez lui, très pâle, se trouvait malade au moindre froissement de ses muscles, envoyait chercher le médecin, se réveillait, la nuit, baigné de sueurs froides, en proie à des affres affolantes. Il se réfugia davantage dans sa mairie et, pour écarter la funèbre hantise, il cribla Pervenchères d’arrêtés inédits et de centimes additionnels.
V
Sébastien s’était promis de ne plus s’engluer aux apparentes et trompeuses bienveillances des maîtres. Un instinct de méfiance personnelle, s’ajoutant à cette règle générale, l’avait d’abord éloigné du Père de Kern, malgré les bontés notoires de celui-ci et malgré l’excessive liberté où il le laissait, désormais. Comme autrefois, il n’avait plus besoin de se garantir avec ses livres, de s’emmurer derrière ses dictionnaires, pour se livrer à sa passion grandissante du dessin et de la poésie. Cette passion, qui lui avait valu tant de punitions de toute sorte, le Père de Kern la tolérait aujourd’hui et visiblement l’encourageait. Et cet encouragement qui était ce qu’il avait le plus désiré, Sébastien se montrait heureux d’en profiter, mais il n’en jouissait pas dans toute la sécurité, dans toute l’expansion naïve de sa conscience, ainsi qu’il l’eût fait avec le Père de Marel. Il éprouvait, au contraire, vis-à-vis du Père de Kern, une inquiétude permanente et irraisonnée, très vague; vis-à-vis de soi, quelque chose d’aigu et de persécuteur comme un remords. Remords de quoi? Il eût été fort embarrassé pour l’expliquer.
Pendant les heures d’étude, il ne pouvait lever les yeux de son pupitre sans rencontrer le regard du Père, posé sur lui, un regard singulier, mêlé de sourires et de langueurs, qui le mettait mal à l’aise quelquefois. Ce n’était point ce regard seul qui le gênait, c’était ce regard et tout ce qui l’entourait: une peau trop blanche, des gestes trop las, un corps de félin qui, en remuant, semblait se caresser aux angles de la chaire, au dossier de la chaise, avec de lents mouvements de chat. Qu’était ce regard? Que voulait ce regard, trouble et brûlé, qui filtrait de douteuses lueurs entre des paupières légèrement bridées et meurtries d’une grande ombre? Ce regard qui passait indifférent par-dessus les têtes et les dos courbés sur les devoirs, pour s’attacher à lui, uniquement, obstinément? Ce regard si peu pareil aux autres, et si plein d’arrière-pensées, secrètes et louches? Souvent, il détournait les yeux de ce regard qui finissait par le fasciner, l’amollir, l’engourdir de somnolences lourdes; qui substituait à sa volonté des volontés étrangères, insinuait dans son esprit d’énervantes suggestions, dans sa chair d’irritantes fièvres, d’un caractère nouveau, presque douloureux, où sa raison s’effarait. Entre ce regard et lui, il échafaudait des murs de livres, développait des cahiers, croyant en arrêter le magnétisme, en briser le rayonnement. Mais ne le voyant plus, il le sentait davantage, pesant, hardi ou frôleur, multipliant sur sa peau d’humides frissons, d’exaspérés chatouillements, où il retrouvait un peu des étranges sensations épidermiques que lui versaient les mains de Marguerite, lorsqu’elle le caressait. Oh! ces mains, aux veines réticulées, aux souples articulations, ces mains délectables et suppliciantes, promeneuses d’extase et de torture, dont le contact était de feu, de glace et de déchirement! Et, en même temps que ces mains, ce souffle ardent, imprégné d’une âpre odeur de jeune fauve; et, près de ces mains, cette chevelure sombre aux reflets de gouffre, cette chevelure d’où s’exhalaient des parfums sauvages et des poisons amers! Oui, ce regard était pareil à ces mains; il évoquait les mêmes choses terribles et défendues... Mais pourquoi? Cela l’épouvantait et l’attirait tout ensemble. En ces moments, incapable de fixer son attention sur un travail quelconque, ni sur un dessin, ni sur un vers, ni sur un livre, gêné par l’idée que ce regard obsesseur l’enveloppait d’une lumière spéciale qui le désignait à la malveillance de ses camarades, il demandait à sortir, croyant regagner un peu de calme, dehors. Et, sûr de l’impunité, il prolongeait, quelquefois, durant un quart d’heure, ses absences de l’étude, à rôder dans une petite cour voisine où s’étiolait un magnolia aux fleurs pâles.
Le Père de Kern le rechercha, flatta ses goûts, surexcita ses enthousiasmes et Sébastien fut vite conquis par la douceur de cette voix, au timbre musical d’une suavité prenante. Ses préventions qui, d’ailleurs, n’étaient que de confuses presciences, d’indéterminés avertissements, disparurent, et en dépit de ses résolutions à rester le maître de son cœur, il s’abandonna entièrement au Père de Kern, comme il s’était abandonné à tous ceux qui lui avaient parlé doucement, avec des voix chantantes et claires. Sébastien ne pensait, n’agissait, ne vivait, en un mot, que par la sensibilité: la vie nerveuse et sensuelle était, en lui, suraiguisée jusqu’à la maladie, jusqu’au déséquilibre physique. Tout l’impressionnait plus que les autres, et l’impressionnait à la fois, dans ses facultés perceptives les plus différentes. Il suffisait qu’un seul de ses sens fût affecté pour que tous les autres participassent à la sensation, en la quadruplant, en la prolongeant, chacun dans sa fonction propre. C’est ainsi qu’un son éveillait, en lui, simultanément, avec les phénomènes directs de sonorité, des idées correspondantes de couleur, d’odeur, de forme et de tact, par lesquelles il entrait véritablement dans le monde intellectuel et la vie sentimentale. La voix humaine avait une particulière puissance--une toute-puissance--sur son appareil cérébral et, de là, réagissait impérieusement sur sa volonté. Suivant qu’il en recevait des impressions agréables ou désagréables, il aimait ou détestait, il se donnait ou se refusait, sans trouver, en sa raison, un contre-poids mental à cet acte passif. Il se donna donc au Père de Kern, dont la voix avait vaincu le regard. Et ce fut, durant quelques semaines, une joie intense, profonde, sans trouble, une joie comme il ne se rappelait pas en avoir éprouvé, jamais, de meilleure et de si forte. Le Père s’institua son éducateur dans les choses qu’il aimait. Il était plein de science, possédait toutes les qualités qui rendent délicieuses les leçons et font qu’on s’y attache par un double plaisir. Il lui révéla les beautés de la littérature dont ses cahiers ne lui avaient laissé que des aperçus imparfaits, des images tronquées, et surtout le désir ardent de savoir. Délaissant les auteurs du dix-septième siècle, et leur pompe glaçante et leur solennité compassée, il lui fit connaître et aimer Sophocle, Dante, Shakespeare. Avec un charme clair, exquis, passionné, il racontait leurs immortelles œuvres, et les expliquait. Il récita des vers de Victor Hugo, de Lamartine, d’Alfred de Vigny, de Théophile Gautier, lut des pages de Chateaubriand. Et ces vers et ces proses avaient, dans sa bouche, des musiques engourdissantes, des harmonies encore inentendues, de surnaturelles pénétrations. Sébastien, en les écoutant, se sentait comme bercé dans d’étranges hamacs, le front rafraîchi par des souffles parfumés d’éventails, tandis que, devant lui, à l’infini, se déroulaient des paysages de rêve, vaporeux et nacrés, des forêts vermeilles, hantées de figures de femmes, d’ombres tentatrices, d’âmes plaintives, d’amoureuses fleurs, de voluptés errantes et tristes. Contrairement au Père de Marel dont la nature sanguine ne se plaisait qu’aux gaietés robustes, aux dilatantes farces qui fendent la bouche jusqu’aux oreilles, le Père de Kern inclinait vers les mélancolies tendres, les pénitentes ivresses, les étreintes aériennes, les mysticismes désespérés, où l’idée de l’amour s’accompagne de l’idée de la mort, toutes choses, à la fois immatérielles et charnelles, qui correspondaient avec ce qu’il y avait d’imprécis, de généreux et d’éperdu dans l’âme de Sébastien, petite âme trop fragile, trop délicate pour supporter sans ravages le choc électrique de ces nuées, et la dépravante émanation de ces poisons. Le Père ne se bornait pas là. Chaque jour il donnait à son impatient élève des vers à apprendre, des devoirs à écrire, dans lesquels celui-ci devait résumer ses impressions sur tout ce qu’il avait lu, expliquer pourquoi telle chose lui semblait belle. Sébastien se livrait à ces quotidiennes besognes avec un zèle emporté, que son professeur était obligé, souvent, de modérer; et, en relisant ces pages maladroites, ces incorrectes phrases, où parmi les nécessaires emphases, parmi les imitations et les obscurités, brillaient, çà et là, les étranges lueurs d’un esprit spontané qui s’annonçait irrégulier et poétique, le Père de Kern souriait d’un sourire énigmatique et possesseur.
Sachant combien il aimait le dessin, il lui parla aussi des grands peintres, l’enflamma en lui contant la miraculeuse vie de Léonard de Vinci, de Raphaël, du Corrège, leur intimité avec les souverains et les papes, leurs triomphes divinisés. A chaque entrevue, à chaque causerie, c’était un voile de plus soulevé sur quelque passionnant mystère, une hardiesse nouvelle à pénétrer plus avant dans le domaine des choses défendues. Sébastien, avidement, buvait ces récits d’une époque retentissante et merveilleuse, où l’art, l’héroïsme, la piété, le crime, s’embellissaient d’adorables figures de femmes, où l’amour était partout, aussi bien sous le pourpoint des artistes que sous la tiare des papes, où l’on mourait pour un sourire, où l’on se damnait pour un baiser.