Sébastien Roch

Part 12

Chapter 123,614 wordsPublic domain

--Pourquoi ne nous apprend-on pas cela, à la classe? demandait-il, un peu effrayé... Ce sont donc des péchés?

--On peut tout apprendre, on peut tout faire aussi, quand on aime le bon Dieu et la sainte Vierge! répondait évasivement le Père de Kern.

Et caressant son élève, de ses mains blanches, aux doigts souples et longs, il ajoutait:

--Si vous continuez à être bien gentil, je vous apprendrai des choses plus belles encore...

Ces conversations avaient lieu dans la cour, pendant les récréations; aux promenades, durant les haltes sur les grèves ensoleillées, ou sous l’ombre des bois de pins; et, chaque soir, après le coucher des élèves, dans l’embrasure d’une fenêtre ouverte du dortoir, où, tous les deux, ils restaient jusqu’à la nuit tombée, le Père parlant à voix basse, lui, écoutant, ravi. On était au mois de juin. Les soirs évaporaient, à travers le crépuscule, leur rêve charmant; des odeurs montaient des jardins, des prairies, des bois, vagabondes et légères, et, derrière les massifs assombris du parc qui, lentement, s’anuitait, le soleil, disparu, ne laissait de ses flammes de soufre et de pourpre que de toutes petites nuées mauves, moirées d’or, se fondant une à une en l’immense espace qui s’étoilait.

Alors Sébastien rentrait en sa cellule, un peu énervé de ces récits, la tête meurtrie par ce continuel fracas d’images enfiévrées et de verbes révélateurs. Le crâne brûlant, il demeurait de longues minutes avant de s’endormir, repassant en sa mémoire ce qu’il avait entendu et appris, s’efforçant de reconstituer la triomphale beauté de ces hommes plus beaux que les dieux, l’inconcevable splendeur de ces choses, plus splendides que les rêves. Son esprit, surexcité par les galops de son pouls, s’envolait vers des pays lointains, vers d’incertaines époques; il se voyait acclamé par des foules parées et fleuries; ou bien, juché au haut d’énormes échafaudages, dans les cathédrales sonores, dans les vestibules des palais en fêtes, il couvrait les murs de madones extasiées, de christs douloureux, sous le regard des belles femmes qui tendaient vers lui leurs bras nus, et leurs lèvres pâmées d’amour.

Un jour, son professeur le mena à la bibliothèque des Pères. Il lui fit d’abord admirer les vitrines remplies de livres, antiques in-folio reliés de très vieilles basanes, mais cela n’intéressa pas Sébastien, tous ces dos alignés de volumes sur lesquels s’étalaient de rébarbatifs titres latins. Et puis l’odeur de colle forte et de vieux papier, qui flottait dans cette atmosphère, l’affadit. Il préféra regarder un Christ en croix, mauvaise copie d’Alonso Cano, qui occupait le mur du fond entre deux toiles de l’École espagnole, écaillées, craquelées, et dont le noir avait presque dévoré les couleurs primitives. Il s’étonna d’apprendre que ces tableaux étaient de Ribéra, dont le Père lui avait parlé avec tant d’enthousiasme. Un petit frère, aux yeux louches, à la tête rasée, comme un forçat, qui balayait le parquet, à l’autre bout de la bibliothèque, avait disparu, discrètement. Ils étaient seuls, tous les deux, dans la vaste pièce. Le Père de Kern ouvrit une armoire, en retira un carton, qu’il déploya sur une table. C’était une suite d’anciennes estampes, reproduisant des tableaux célèbres de la Renaissance... un triomphe de la Vierge, une Marie-Madeleine prostrée aux pieds du Christ, et les baisant... Le Père commentait chaque estampe. Peu à peu, il s’était rapproché de Sébastien, si près que son souffle se mêlait au souffle de l’enfant.

--Tenez, voyez cet ange, dit-il. Il vous ressemble... Il est joli comme vous...

Sa voix tremblait. En tournant les gravures, ses doigts avaient des mouvements saccadés, et son visage était plus pâle.

Sébastien se sentit mal à l’aise, prétexta que l’odeur l’incommodait et désira sortir. Il venait de revoir, avec un frisson, entre les paupières bridées, ce regard lourd qui, si longtemps, avait pesé sur lui.

La nuit suivante, il se réveilla en sursaut, au milieu d’un rêve pénible... des diables qui l’emportaient dans leurs bras velus. Et ouvrant les yeux, il vit, penchée sur son lit, une ombre, une grande ombre toute noire. Et cette ombre, c’était le Père de Kern. La pâle lumière des lampes baissées, qui rampait au plafond, l’éclairait à peine; à peine si elle découpait sur la cloison le contour perdu de sa silhouette familière. Pourtant, il le reconnut, à ce regard inoubliable qui, maintenant,

fulgurait dans la nuit. La couverture défaite était rejetée vers le pied du lit; et ses jambes étaient nues. Sébastien s’effraya, poussa un cri, mit devant lui ses mains, en bouclier, comme pour se défendre contre il ne savait quel danger imminent.

--N’ayez pas peur, mon enfant, lui dit le Père, d’une voix douce et murmurée... C’est moi... Je vous ai entendu vous plaindre, et j’ai craint que vous ne fussiez malade... Alors, je suis venu... Vous rêviez, sans doute?... Allons, remettez-vous... Voyez comme vous êtes agité...

Il ramena la couverture sur les épaules du petit, reborda le lit avec une vigilance maternelle.

--Allons... remettez-vous... et dormez!... Mon cher enfant!...

Ces deux incidents frappèrent beaucoup Sébastien et réveillèrent de nouveau sa méfiance endormie. Pourquoi l’approche du Père de Kern lui causait-elle un embarras si violent, une sorte d’instinctive et bizarre répugnance, un rétractement de la peau, une peur de vertige, quelque chose d’anormal et de pareil aux sensations étourdissantes que lui donnait la vue d’un gouffre, du haut d’une falaise? Pourquoi était-il venu, la nuit, dans sa cellule? Pourquoi était-il penché sur son lit? La raison qu’il avait prétextée ne lui semblait pas naturelle; elle sonnait faux. Il était venu avec une intention qu’il n’avait pas dite, qu’il ne pouvait peut-être pas avouer. Mais laquelle?... Sébastien était resté chaste, à peu près ignorant des impuretés de l’âme humaine. Le vice l’avait à peine effleuré, en passant près de lui. Ce qu’il en savait, ou plutôt, ce qu’il en devinait, c’est à confesse, par les flétrissantes questions du Père Monsal, que cela avait pris, en son esprit, un corps indécis, une inquiétante et dangereuse forme, dont s’alarmaient sa candeur et sa virginale naïveté! Et puis, çà et là, quelques mots orduriers, entendus dans les conversations, entre élèves, mais rarement, excitaient sa curiosité qui demeurait insatisfaite, car il n’osait demander à personne, pas même à Bolorec, un renseignement à ce sujet, dans la crainte de mal faire, et d’être dénoncé. Toutefois l’explication de Bolorec, au renvoi de deux camarades, s’était ancrée dans sa mémoire: «Des saletés comme quand on fait des enfants». Il y pensait souvent, essayant de comprendre, et ne pouvant adapter cette idée d’enfants, aux rapports inconnus, aux saletés secrètes de deux jeunes garçons.

Ce qu’il savait, par le simple instinct de la vie et la seule divination du sexe, c’est qu’il existait entre les hommes et les femmes des rapprochements mystérieux, nécessaires et qu’on appelait l’amour. L’amour, l’impérissable amour, les poètes le chantaient, avec quels divins embrasements! L’amour revenait, sans cesse, triste et béni, dans ces vers qu’il apprenait et qu’il récitait et qu’il aimait comme la plus adorable des musiques. C’étaient toujours des baisers, des étreintes, des chevelures éparses, des bras nus se refermant sur des corps pâmés; mais ces baisers ne baisaient que des souffles, ces étreintes n’étreignaient que d’incorporelles images, ces chevelures se transformaient en d’intangibles rayons, ces bras n’enlaçaient que des âmes. Bien que ces vers évoquassent en réalité le triomphe des chairs heureuses, l’amour restait en lui, à l’état d’immatérielle joie, d’ivresse mentale, de céleste délire. C’était l’amour qui avait fait l’Assomption de la Vierge... Jésus en était mort, et, sur sa croix, saignant, déchiré, il en gardait la clarté éternelle et immarcescible.

L’amour, c’était encore ce trouble ravissant, cette indicible émotion qu’il avait ressentie aux caresses de Marguerite, purifiées par l’absence; à la fugitive vision des demoiselles Le Toulic, et à ses envolements de tendresse vers les créatures chimériques et mortes dont lui parlait le Père de Kern; c’était, en quelque sorte, l’expansion généreuse de toutes ses facultés, de toutes ses sensibilités, vers la beauté et vers la souffrance. Il n’en concevait pas la brutalité physique; malgré les bouillonnements de son adolescence, il en ignorait l’âpre et farouche lutte sexuelle.

Alors pourquoi se mêlait-il, à son intimité avec le Père de Kern, de vagues effrois d’un autre amour, d’un impossible et salissant amour, puisque l’amour c’était la femme qui le personnifiait. Pourquoi ne pouvait-il, dans le calme de son cœur, se livrer à lui, tout entier, sans redouter une terrible et décisive catastrophe, que son ignorance ne définissait pas et dont l’avertissait son instinct? Par quelle déviation cérébrale, au moyen de quel corrupteur pressentiment, cette idée d’un crime insoupçonné, et pourtant inévitable, était-elle entrée en son imagination et s’y cramponnait-elle au point qu’il n’avait plus la force de l’en chasser? Il se raisonna, se dit qu’il était victime d’une erreur, d’une folie. Rien, dans la conduite du Père, ne justifiait une appréhension pareille. Celui-ci s’était pris d’affection, d’intérêt pour lui; il dirigeait son esprit dans une voie qu’il avait, longtemps, rêvé de suivre. Fallait-il donc lui en vouloir? Il le trouvait joli, s’inquiétait de le voir malade. Quel crime à cela? Etait-ce donc défendu de se montrer bon?... Et pour mieux se rassurer, il se rappela que le Père de Kern avait la réputation d’un prêtre très pieux, presque d’un saint. Il portait un cilice, disait-on, et se flagellait. C’est pourquoi il était si pâle parfois, et que ses yeux, souvent, brillaient d’une étrange flamme mystique, dans un grand cerne de souffrance.

En dépit de ces raisonnements, le doute demeurait, indéracinable. Le lendemain de cette nuit, où le Père lui était apparu, il l’évita pendant les récréations et revint à Bolorec avec une ostentation manifeste et gamine. Bolorec ne parla pas. Il sculptait un lézard et scandait de mouvements de tête rythmiques des airs de chansons intérieures. Aux questions que lui adressa Sébastien, il ne répondit que par des monosyllabes bougons et des haussements d’épaules. Le soir, prétextant une indisposition, Sébastien refusa de venir dans l’embrasure de la fenêtre. Mais, derrière ses rideaux, par un mince écartement, il se mit à observer le Père de Kern. Celui-ci avait repris sa place accoutumée. Accoudé contre le barreau de la fenêtre, il regardait la nuit s’avancer et tomber sur le parc, sur les jardins, noyer les cours d’une ombre transparente, cette belle nuit où d’ordinaire s’envolaient de si douces paroles et de si attachantes histoires. Il parut à Sébastien qu’il avait l’air plus grave et paraissait fâché, non pas fâché, peut-être, mais si triste! Son cœur s’émut. Il s’accusa d’ingratitude, eut la pensée d’aller à lui, de lui demander pardon. Quand la nuit fut venue, tout à fait, le Père referma la fenêtre, et, d’un pas lent, glissé, il longea la rangée des lits. Tout dormait. Sébastien vit son ombre passer et repasser sur les rideaux; il entendit le bruit de sa soutane et le tintement de son chapelet. Puis il n’entendit plus rien que la confuse rumeur des souffles; il ne vit plus rien que la clarté des lampes vigilantes. Et il s’assoupit.

Sébastien ne tarda pas à s’apercevoir que la société de Bolorec ne lui suffisait plus. Les autres élèves lui semblaient ennuyeux et grossiers, ils se moquaient de ses exaltations poétiques. Un vide s’était fait, tout à coup, dans sa vie. Quelque chose lui manquait véritablement, quelque chose d’essentiel, d’irremplaçable, comme le pain pour qui est affamé. Et la tristesse, une tristesse d’autant plus pénible à porter qu’elle était plus lourde de regrets, l’envahissait de nouveau. Il avait besoin d’une protection, d’une intelligence, d’une voix qui versât sur son esprit, sur son cœur, le baume des paroles enchanteresses et consolatrices. Cette protection, cette intelligence, cette voix qu’il avait appelées, elles étaient venues à lui, inespérément à lui, si longtemps dédaigné de tout le monde, et voilà qu’il les repoussait, maintenant, sollicité par de sottes et coupables craintes qu’il lui était d’ailleurs difficile de préciser. Depuis qu’il se trouvait moins souvent en contact intime avec le Père de Kern, celui-ci ne l’effrayait plus. Au contraire, Sébastien s’étonnait, s’attendrissait de voir qu’il demeurait le même à son égard. Il aurait pu se venger de cette vilaine ingratitude. Eh bien! non. Rien n’était changé aux bienveillantes allures de ce prêtre admirable et doux. Aucune des libertés spéciales, des gracieuses privautés dont Sébastien jouissait, ce saint homme ne les lui avait retirées; et, dans ses yeux, dont le regard redevenait normal, il n’y avait ni sévérité, ni colère; il n’y avait que la souffrance, une souffrance lumineuse et volontaire comme celle qui brille sur les visages décharnés des martyrs. Sébastien l’observait, ému, repentant, l’âme affligée de remords. Oui, il devait porter un cilice, se tuer de macérations, déchirer son corps aux pointes de fer des disciplines. Cela se voyait à la lenteur douloureuse de sa marche, à la douloureuse flexion de sa taille, à la douloureuse lividité de sa peau. Tout ce qui avait inquiété Sébastien dans les attitudes du Père, tout ce qui l’avait éloigné de sa personne, il n’y reconnaissait plus que des expressions de douleur. Et, dans un accès de gratitude exaltée et pénitente, pour tout ce que le Jésuite lui avait, si généreusement, donné de sa science, de son émotion, pour tout ce qu’il avait éveillé en lui de beau, de noble, d’ardent, il aurait voulu écarter les plis de sa soutane, et panser les marques rouges de sa poitrine, et baiser ses plaies saignantes. Enfin, une pensée égoïste l’accabla. Si le Père de Kern refusait de lui continuer ses leçons, s’il allait lui dire: «Vous n’avez pas eu confiance en moi, vous êtes indigne de mes bontés», il retomberait dans ses anciens dégoûts, dans ce même abandon moral où il avait végété, si misérablement opprimé par les maîtres, vaincu par les choses, la proie de cette éducation étouffante, qui faisait la nuit en son cerveau. Un jour que le Père, à la promenade, lisait son bréviaire, à l’écart, sous les arbres, Sébastien osa l’aborder, et, contrit, les joues rouges, les yeux baissés:

--Pardonnez-moi, mon Père, bégaya-t-il... J’ai été méchant... Je ne le ferai plus.

Le Père regarda Sébastien d’un regard aigu qui entra en lui, comme une vrille. Et il dit simplement, d’une voix qui avait la suavité triste d’un soupir:

--Que je vous ai plaint, mon enfant!... oh! mon cher enfant!

Après un silence, haletant:

--Mais Dieu m’a entendu, puisque vous vous repentez...

Il ferma son bréviaire et se mit à marcher lentement, éloignant d’un joli geste les branches trop basses, qui barraient le passage. Sébastien se tenait à ses côtés, timide, vaincu, la tête penchée vers le sol, où tremblaient des gouttes de soleil.

--Ne parlons plus de cela, jamais, n’est-ce pas, mon cher enfant?... dit le Père... Nous devons oublier les offenses... nous devons même les aimer, comme les aima Jésus, puisqu’elles nous rendent plus chers les repentirs, et si doux les pardons!...

Il ajouta d’un ton ineffable qui secoua Sébastien jusqu’au plus profond de ses moelles:

--O petite âme inquiète, dans laquelle je lis!...

Sébastien n’osa lever les yeux sur le Père. Il lui semblait qu’en marchant, ses pieds ne courbaient pas la pointe des herbes, et qu’il avançait dans de la lumière, si haut, si grand, si surhumain, que son front touchait le ciel.

Les causeries quotidiennes, les leçons reprirent leurs cours interrompu. Tous les deux, le soir, ils revinrent dans l’embrasure de la fenêtre, et le petit Sébastien

goûta un plaisir plus vif à ces rencontres coutumières, auxquelles la nuit prêtait un double mystère de fête religieuse et de rendez-vous défendu.

Le Père de Kern déploya toute sa grâce inventive à rendre ses leçons indestructiblement attachantes. Par le mot qui persuade et qui caresse, par l’éloquence évocatrice de l’idée, il savait expliquer, fixer en inoubliables images les choses les plus abstraites, et donner aux personnages les plus lointains du passé un caractère de séduisante contemporanéité qui les faisait plus visibles, plus proches, presque familiers. Sébastien s’étonna de s’intéresser passionnément à des détails de l’histoire qui l’avaient ennuyé, à la classe, à cause de leur rebutante sécheresse et qui, dans les leçons du Père, revêtaient un attrait de conte, une beauté parée de poésie. Tout revivait, tout s’animait, sous sa parole, qui avait une puissance de suggestion incomparable. Son indulgence était extrême, sa pitié amollissante et universelle. Ses enthousiasmes précis, mesurés, octroyaient toujours une large place au rêve adventice. Il était dangereux plus encore par ce qu’il taisait et laissait deviner, que par ce qu’il disait réellement. Cependant les mots «amour, péché» revenaient sans cesse sur ses lèvres, avec des inflexions lentes, comme s’il eût aimé à s’y attarder. Le mot «péché» surtout, à la façon dont il le prononçait, et l’entourait, semblait une fleur étrange qui attire par le danger même de son parfum; et, bien qu’il en montrât l’horreur, en des dégoûts captieux, l’horreur en restait désirable et charmante.

--Vous êtes, maintenant, un petit homme, disait-il à Sébastien. Il faut vous habituer à regarder en face le péché. On l’évite mieux, en le connaissant davantage.

Il descendait à des confidences personnelles, parlait de sa vie qui, longtemps, avait été livrée au péché. Pour quelques plaisirs maudits, que de remords et d’expiations! Y aurait-il jamais assez de prières, pour effacer la trace des fanges anciennes?

--Si je vous confie ces choses abominables, mon cher enfant, murmurait-il en serrant les mains de Sébastien d’une étreinte tremblée, c’est que je voudrais tant vous préserver du péché! Ah! si vous saviez comme il s’offre à nous, les mains pleines de fleurs, les lèvres pleines de sourires... Si vous saviez comme il y a de belles chairs, d’enivrants parfums, pour nous tenter, pour nous perdre, et quelles séductions sont les siennes! Que de fois j’ai frissonné pour vous!... Lorsque je vous voyais avec Kerral ou quelque autre de vos camarades, cela m’était une torture. Je me demandais: «Que se disent-ils? Que se font-ils?» Si vous vous égariez, à la promenade, je me disais encore: «Où sont-ils?» Et j’avais l’anxiété de vous surprendre, cachés derrière une haie, ou blottis dans l’ombre d’un rocher... Comme j’ai veillé sur vous la nuit, cher enfant! Ah! les nuits sont tristes! elles me désolent. La passion y rôde, le péché y rampe. Et j’en connais tant de ces pauvres petits êtres dont le cœur est gangrené, et qui se murmurent des paroles brûlantes qui font rougir la sainte Vierge et pleurer Jésus. Ayez confiance en moi, ouvrez-moi tout votre cœur. Ne me cachez ni une mauvaise pensée, ni une action impure... Si vous avez commis le péché maudit, ne craignez pas de vous épancher en moi... C’est si bon de crier ses fautes!... Et Jésus a tant de miséricordieuse indulgence, tant de pardons pour les petites âmes, comme la vôtre!

Il le pressait d’avouer d’imaginaires tentations, d’imaginaires impuretés, précisant ses questions, demeurées, jusqu’ici, timides et vagues. Lui aussi, il avait été perverti, au collège, par un camarade qu’il aimait! Oh! quelle honte!... et plus tard!... Avec des rougeurs, des embarras pudiques, de sanctifiantes humilités, il contait l’intérieur de sa famille, révélait des détails intimes poignants... Une mère morte, adultère, à l’étranger... un père débauché, installant des concubines dans sa propre maison... une sœur mariée qui le recevait chez elle, demi-nue, au milieu de chiffons odorants et de dentelles, l’initiait à toutes les perversités de l’amour humain... La première, elle l’avait poussé dans les bras d’une femme qui avait achevé l’œuvre de dépravation commencée, si jeune, au collège!... C’est ainsi qu’il avait dégringolé tous les degrés du vice, qu’il s’était roulé dans l’enfer des plaisirs défendus... Enfin, Dieu avait eu pitié de lui... Un soir, en pleine orgie, il avait été miraculeusement touché de la grâce.

--Et, depuis, cher enfant, je vis dans l’amour, le véritable amour, l’immense amour de Jésus. Ah! les fous qui vont demander à la créature humaine les courtes ivresses, les brèves extases, quand elles sont infinies, inexprimables, celles que donne la possession divine du corps de Jésus! S’oublier en lui, se fondre en lui! Promener sur ce corps adorable ses lèvres repentantes, coller sa bouche aux blessures béantes de ces flancs douloureux, baiser ces membres brisés, sentir contre sa chair mortelle l’embrasement de cette chair céleste!... Où donc trouver des délices comparables à celles-là? Où donc rêver de pareils bonheurs, des bonheurs qui ne finissent jamais, et que la mort elle-même est impuissante à rompre?...

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Et, peu à peu, Sébastien entrait dans une atmosphère énervante et voluptueuse où, sous le voile de l’amour divin qui masque toutes les exaltations charnelles, toutes les sensualités irritées, toutes les dépravations organiques qui montent du sexe vierge au cerveau déjà souillé, il perdait, de jour en jour, d’heure en heure, sans le sentir, sans le voir, l’orientation de son équilibre moral, la santé de son esprit, l’honnêteté de son instinct. Il ne résista pas, il ne put pas résister à la démoralisation de sa petite âme, habilement saturée de poésies, chloroformée d’idéal, vaincue par la dissolvante, par la dévirilisante morphine des tendresses inétreignables. Et ce travail sourd, continu, envahisseur, le Père de Kern en rendit complices le soleil, les brumes, la mer, les soirs languides, les nuits stellaires, toute la nature soumise, comme une vieille matrone, aux concupiscences monstrueuses d’un homme. Tous les deux, elle et lui, ne s’adressèrent pas directement aux organes inférieurs de l’enfant, ils ne tentèrent pas d’exciter les appétits grossiers qui dorment au fond des cœurs les plus purs. Ce fut par les plus belles, par les plus nobles qualités, par la générosité de son intelligence, par la confiance de son idéal qu’ils insinuèrent, goutte à goutte, le mortel poison. Le moment était bien choisi pour ce viol d’une âme délicate et passionnée, sensitive à l’excès, environnée d’embûches tentatrices, attaquée dans les racines mêmes de la vie intellectuelle. Sous l’obsession de ces causeries, sous la persécution de ces rêves corrupteurs, Sébastien sentait naître en lui et s’agiter des troubles physiques d’un caractère anormal qui l’inquiétait, comme un symptôme de grave maladie. Une poussée de sang plus chaud gonflait et brûlait ses veines; une distension de ses muscles stimulait sa chair exaspérée; il avait les vertiges, les syncopes, les spasmes nocturnes, les érotiques digestions par quoi s’annoncent, chez les natures précoces, les premières commotions de la puberté.

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