Part 13
Ce soir-là, les élèves s’étaient tous rendus à confesse. On devait, le lendemain, communier dès le réveil, et aller ensuite, en pèlerinage, à Sainte-Anne-d’Auray; un pèlerinage annuel impatiemment désiré comme une partie de plaisir. Neuf heures sonnaient à l’horloge, quand Sébastien, avec quelques compagnons retardataires, revint de la chapelle et entra dans le dortoir. Le Père de Kern était assis près de la fenêtre ouverte, un coude nonchalamment posé sur l’appui, songeur. La journée avait été brûlante; des souffles chauds, étouffants, passaient dans l’atmosphère, chargée d’orage. Au ciel, de gros nuages s’amoncelaient, voilant la lune; le vent s’était levé, secouait les arbres du parc qui grondaient, sourdement, ainsi qu’une mer déferlant, au loin. Le Père de Kern arrêta Sébastien qui vint se mettre à sa place accoutumée.
--Je pensais à vous, mon cher enfant, lui dit-il, lorsque les autres élèves eurent rejoint leur cellule... Vous communiez demain?... C’est un grand jour... Oh! je me rappelle votre première communion... Qu’elle fut touchante!... De ce moment je me suis intéressé à vous, je vous ai aimé... vous êtes si peu pareil aux autres qui sont ici!... A chaque instant je découvre en vous des qualités exceptionnelles que je m’efforce de développer, de diriger... Je vous parle comme je ne parlerais à aucun, parce que vous comprenez, vous sentez des choses que pas un seul de vos camarades ne sent ni ne comprend... Si je pouvais être tout à fait votre professeur, il me semble que je ferais de vous quelque chose... quelque chose de très grand... J’y ai pensé souvent... Ah! comme je le voudrais...
Il soupira et regarda la nuit tourmentée, le ciel houleux où chevauchaient d’énormes vagues sombres, que la lune illuminait, en dessous et aux bords, d’éclatantes lueurs métalliques. Après une songerie de quelques minutes, il reprit d’une voix qui s’attrista:
--Seulement, vous n’avez pas confiance en moi... Vous me considérez comme un maître, alors que je suis votre ami, mon cher enfant... l’ami de votre cœur, de votre intelligence, l’ami de tout ce que vous rêvez et de tout ce qui est en vous, ignoré de vous-même et connu de moi. Ah! comme cela m’afflige!
Il se tut. Le dortoir était redevenu silencieux. Un coup de vent, plus violent que les autres, se leva, ébranlant le toit au-dessus d’eux. Des ardoises arrachées volèrent et tombèrent dans la cour. Le Père de Kern ferma la fenêtre.
--Venez avec moi! fit-il.
Il longea la rangée des cellules, sortit du dortoir, descendit des escaliers, s’engagea dans des couloirs faiblement éclairés d’une clarté de lampe agonisante, traversa des couloirs sombres où la lune dessinait, en blancheurs tristes, sur les dalles, les rectangles des fenêtres et l’ombre des meneaux. Sébastien, sans raisonner, le suivit. Où allaient-ils ainsi, dans cette louche, vacillante lumière, dans cette ombre claustrale, si pleine de silence, dans cette solitude, où leurs pas, à peine, s’entendaient? Il ne se le demanda même point.
--Marchez plus doucement! recommanda le Père, qui, avec précaution, l’œil inquiet, l’oreille guetteuse, avançait sur la pointe des pieds, rasant les murs.
Sébastien essaya de conformer ses mouvements à ceux de son guide. Aucune pensée mauvaise ne lui venait, aucune peur. Il s’étonnait seulement, d’un étonnement vague, qui n’était pas sans plaisir, de parcourir, à cette heure nocturne, ces coins du collège, qu’il ne connaissait point, ces tortueux escaliers, ces corridors aux angles brusques, ces paliers lugubres où, dans l’ombre plus dense, des lampions fumeux remuaient des lueurs de crime. Enfin, ils s’arrêtèrent devant une porte que le prêtre ouvrit sans bruit.
--Entrez, dit-il.
Comme Sébastien, un peu tremblant maintenant, hésitait, le Père de Kern le prit par la main, l’entraîna dans du noir et referma la porte, qu’il verrouilla soigneusement. Sébastien avait senti dans la sienne cette main moite et qui tremblait, elle aussi. Il frissonna. Et, à ce moment même, il eut peur,--une peur angoissante, horrible,--la peur de toutes ces marches descendues, de tous ces couloirs traversés, de toutes ces livides lumières, de toutes ces ombres inconnues, et de ce noir surtout dans lequel il était, seul, avec cet homme. D’abord il ne vit qu’un jour blafard, lamellé, sinistrement projeté sur le plancher et sur le plafond par une fenêtre aux persiennes closes. Ce jour était funèbre; il reflétait une pâleur opaque, une blancheur morte de linge. Autour de ce jour, où l’ombre du Père passait et repassait, c’était la nuit, une nuit hallucinante, pas si profonde, cependant, que ses yeux, s’habituant à l’obscurité, n’y distinguassent des objets vagues, des profils perdus de meubles, des formes inachevées et, dans le fond, contre quelque chose qui ressemblait à un mur, quelque chose d’horizontal, de rigide et de long, qui ressemblait à un sépulcre. Pourquoi était-il là? Quelle force diabolique l’avait poussé à venir là, à suivre le Père, sans savoir, sans rien demander, sans rien pressentir? Pourquoi, si ses intentions étaient avouables, le Père avait-il montré cette inquiétude d’une rencontre? Pourquoi ce cheminement prudent, effacé, de maraudeur qui craint d’être surpris et de criminel qui va au crime?... Qu’allait-il donc s’accomplir d’effrayant? Des histoires tragiques de meurtre, d’égorgement, assaillirent son esprit. Il s’affola. Il crut entrevoir de terrifiantes faces d’assassins, des mains étrangleuses, des couteaux levés. Au plafond, dans le carré de jour, l’ombre du Père oscilla comme un pendu. Et le vent s’était tu. Il ne percevait plus qu’un bruit sourd, lointain, sanglotant, un bruit inexprimable de plaintes étouffées... Le Père ne parlait pas. Il allait et venait, à peine visible. Mais sa présence emplissait cette nuit d’une surnaturelle terreur... Sa présence se révélait à des heurts, à des chocs, à des glissements qui laissaient, après eux, d’étranges résonances... Sébastien entendit des grincements de serrures, des vibrations de cristal, une multitude de sons dont la cause, en ce lieu, l’épouvantait... Que préparait-il? Quel supplice? Quelle torture?... Quelle mort? Il pensa aux promenades de Pen-Boch, à la mer, à Bolorec; se cramponna désespérément à des idées riantes, à des visions calmes; s’accrocha à tout ce qui pouvait l’aimer, à tout ce qui pouvait le défendre: son père, Mme Lecautel, Marguerite. Mais ces évocations fuyaient, disparaissaient, une à une, pareilles aux oiseaux effrayés qui se lèvent des haies épaisses et s’en vont en poussant des cris... Il
suffoquait. Une sueur froide mouillait sa peau; ses jambes flageolaient.
--Mon Père!... Mon Père! implora-t-il.
Cette voix, dans ces ténèbres, avait quelque chose de si inaccoutumé, un son si bref, si étranglé, qu’elle redoubla l’effroi de Sébastien... On pourrait l’entendre?... Mais il voulait qu’on l’entendît... Ah! si l’on pouvait l’entendre!... Il cria plus fort:
--Mon Père! Je vous en prie... Je vous en supplie... Ramenez-moi, là-bas, au dortoir... Ramenez-moi...
--Mais taisez-vous donc, petit malheureux... Que craignez-vous?
Le Père était près de lui, cherchait sa main... Il murmura, à voix basse:
--Calmez-vous, mon cher enfant, et n’ayez pas peur. Pourquoi faut-il que vous ayez toujours peur de moi!... Qu’ai-je donc fait, pour cela?... Allons!... Allons!...
Il l’attira doucement, dans le fond de la chambre, le fit asseoir sur le bord du lit...
--Comme vous tremblez!... Pauvre petit!... Tenez, buvez un peu. Cela vous fera du bien.
Et présentant à ses lèvres un verre plein d’un breuvage fort et parfumé, il répéta:
--Comme vous tremblez!
Lorsque Sébastien eut avalé quelques gorgées de liqueur, le Père frotta une allumette contre sa soutane, alluma une cigarette. A la lueur courte et brillante, l’enfant entrevit une chambre claire, propre, austère, des meubles de bois blanc, au milieu du mur blanchi, en face de lui, un crucifix, et çà et là de pieuses images. La netteté de la chambre, grave comme une cellule de moine, l’apparition protectrice d’objets religieux diminuèrent ses appréhensions. Mais la cigarette, dont l’odorante fumée emplissait la chambre, l’étonna, substitua à ses épouvantes de tout à l’heure une curiosité presque amusée, très intriguée surtout.
Le Père s’assit près de lui, demeura quelques secondes sans parler; et Sébastien, moins inquiet, aspira l’odeur du tabac à pleines narines, et suivit le point brillant de la cigarette, qui voletait, dans l’ombre revenue, capricieuse, ainsi qu’une luisante mouche.
--Êtes-vous plus calme, maintenant? demanda le Père de Kern, d’une voix si doucement chuchotée, qu’elle rompit à peine le silence de la chambre...
Et soupirant, sur un ton d’affectueux reproche:
--Pourquoi n’avez-vous pas confiance en moi?... Ne vous ai-je pas prouvé mille fois et de mille manières, que je vous aimais?... Qu’est-ce qui vous fait peur, mon enfant?... Dites-le moi... Cette obscurité, n’est-ce pas? Cela, sans doute, a frappé votre imagination nerveuse... Pauvre petit cœur que j’aime, jusque dans ses faiblesses... Mais n’est-ce pas, au contraire, une chose charmante que cette obscurité?... Et les paroles qu’on dit n’y sont-elles pas plus belles, murmurées si bas, qu’on croirait qu’elles reviennent de très loin, de l’au-delà!... Vous vous y habituerez, mon cher enfant, car nous viendrons ici souvent. Et comme vous aimerez cette retraite si tranquille, loin des autres, loin de tout bruit... Je vous dirai des vers, je vous raconterai les belles légendes de l’histoire. Vous verrez comme c’est exquis, la nuit, cette solitude de chapelle, cette paix de forêt que rien ne trouble... où tout se ranime, où tout revit, où tout se colore aussi des couleurs magnifiques du mystère et du rêve!... Combien de fois, lorsque j’étais triste, désespéré, lorsqu’il me semblait que le cœur de Jésus se retirait de moi, combien de fois me suis-je réfugié dans cette chambre!... Si vous saviez, mon cher enfant, comme j’y ai prié!... Quelles larmes heureuses j’y ai versées! C’est là où Jésus m’apparaît le mieux, là où je touche sa réelle chair, aimée de la douleur..., là où l’extase de l’adorer est sans fin!... Oh! mon cher enfant, si vous saviez!...
Il s’était approché de Sébastien, sa main dans celle de l’enfant. Sa voix était devenue haletante. Les mots n’arrivaient plus qu’entrecoupés de tremblements nerveux et d’efforts gutturaux. Il répéta:
--Oh!... oui!... que j’y ai... prié!...
Malgré son trouble, Sébastien ne pouvait s’empêcher de remarquer malicieusement que cette piété exaltée, que ces ardentes extases divines s’accordaient difficilement avec le plaisir, plus laïque, de fumer des cigarettes, et de boire des verres de liqueur. Et l’agitation insolite du Père, le frôlement de ses jambes, cette main surtout, l’inquiéta. Cette main courait sur son corps, d’abord effleurante et timide, ensuite impatiente et hardie. Elle tâtonnait, enlaçait, étreignait.
* * * * *
Maintenant Sébastien était au bord du lit, à moitié dévêtu, les jambes pendantes, anéanti, seul. Seul?... Oui. Il tâta, de la main, autour de lui, le vide; il tâta, de la main, autour de lui, les couvertures défaites. Il était seul. Dans ses membres, il ressentait comme un brisement, sur ses joues, comme une brûlure douloureuse. Son cerveau était meurtri, et lourd, lourd affreusement, si lourd qu’il ne pouvait pas le porter. Il y avait dans ses souvenirs une interruption, une cassure brusque, violente, terrible. Rêvait-il? Mais non, il ne rêvait pas. Il ne rêvait pas, car le Père aussi était là. Il était là, dans l’ombre, furetant. Sa silhouette passait et repassait noire, agile, infernale, dans le rectangle de jour livide qui s’était obliquement allongé, sur le plancher, et coupait la pièce, en toute sa largeur, d’une blancheur morne de suaire. Et c’étaient les mêmes heurts, les mêmes chocs, les mêmes glissements, que lorsqu’il était entré là... depuis combien de temps? Au loin, très loin, assourdi par des interpositions de murs, le vent râlait ses obscures, ses monotones plaintes.
--Buvez un peu, mon enfant, cela vous fera du bien...
Le son de cette voix le fit sursauter. Cependant, il tendit avidement ses lèvres au verre qu’on lui offrait. Il avait une soif ardente, une soif inextinguible. Il but quelques gorgées.
--Merci! dit-il, machinalement.
Puis il entendit les mêmes grincements de serrures, les mêmes vibrations de cristal. Puis il vit la chambre s’éclairer à la lueur d’une allumette, le Père allumer une cigarette, le petit tison rouge brûler et danser dans l’ombre. Il était sans haine, parce qu’il était sans pensée. De ce qui venait de s’accomplir d’abominable, de ce crime,--le plus lâche, le plus odieux de tous les crimes,--de ce meurtre d’une âme d’enfant, aucune impression morale ne subsistait dans son esprit. Il éprouvait une lassitude aux vertèbres, une soif qui lui desséchait la gorge, un accablement général de ses membres et de toute sa chair, qui ne laissait d’activité à aucune autre perception de la sensibilité; mais pas une souffrance intérieure. S’apercevant qu’il se trouvait en partie, dévêtu, il remit de l’ordre dans ses habits, et ne bougea plus. Il aurait voulu boire. Des bruits de sources chantaient à ses oreilles; des fontaines d’eau claire se montraient, en de frais paysages, sous des branches pendantes et des lianes fleuries; il respirait des parfums d’herbe mouillée; se penchait sur des margelles de puits. Il aurait voulu aussi s’étendre sur le lit comme sur de la mousse, et dormir longtemps; il aurait voulu surtout ne pas voir cette clarté pâle de lune qui coupait, en deux, la pièce, et rester, dans l’ombre, toujours. L’idée de retraverser ces couloirs, de gravir ces escaliers; ces lumières louches, le dortoir, lui furent un ennui.
Le Père vint s’asseoir, près de lui. Sébastien sentit la pesanteur de ce corps contre le sien. Il ne se recula pas.
--Laissez-moi, mon Père, dit-il... Laissez-moi.
Il y avait de la tristesse dans sa voix, mais non point de l’épouvante ni du dégoût. Le Père s’enhardit.
--Laissez-moi! Oh, je vous en prie, laissez-moi.
Il osait parler, à cause des ténèbres qui les enveloppaient tous les deux et qui lui cachaient ce visage, ce regard. Mais il comprenait qu’il serait demeuré sans voix, dans la lumière, que la vue de cet homme lui serait désormais insoutenable, qu’il ne pourrait plus lever les yeux sur lui, qu’il mourrait de honte. La pensée d’être maintenant obsédé par cette présence continue, par l’image persécutrice et sans cesse vivante, et à toute minute évoquée, de sa souillure, la certitude de ne plus se soustraire, jamais, à cette hantise, ni pendant l’étude, ni pendant les récréations et les promenades, ni au dortoir, où l’ombre du prêtre, sur les rideaux de la cellule, viendrait lui rappeler l’indélébile horreur de cette nuit, chaque soir, tout cela l’accabla. Oh! pourquoi n’avoir pas écouté ses pressentiments! Pourquoi s’être laissé reprendre, malgré son instinct divinateur, aux paroles berceuses de cet homme, à ses conseils empoisonnés, à ses poésies, à ses tendresses qui masquent le crime? Et ce qui l’irritait, c’était de n’avoir contre ce criminel aucune haine! Il ne lui en voulait pas; il s’en voulait à soi-même de sa confiance absurde et complice.
--Voyons, mon enfant, dit le Père. Il faut rentrer.
Et, cyniquement, de sa main tâtonnante, s’assurant que les vêtements de Sébastien étaient en ordre, il demanda:
--Avez-vous rajusté vos habits?
--Non, non, laissez-moi... Je ne veux pas rentrer... Ne me touchez pas... Oui, j’ai rajusté mes habits.
--Nous ne pouvons pas rester ici plus longtemps... Il est tard, déjà!...
--Non, non... laissez-moi!
--Sébastien, mon enfant, mon cher enfant, comprenez donc que c’est impossible...
--Je comprends, je comprends... Je veux rester... Laissez-moi!
Un silence se fit. Le Père s’était levé, arpentait la chambre, soucieux. Il n’avait pas prévu cette résistance obstinée d’enfant, cet irréductible entêtement contre lequel il se butait, et qui pouvait être sa perte. Il eut la vision nette, rapide, des ennuis, des dégoûts, des scandales qui en seraient l’inévitable conséquence: les peines disciplinaires, l’exil lointain, ou l’insoumission qui le rejetterait dans les marges fangeuses de la vie. Que faire, pourtant, si Sébastien refusait de s’en aller? Le raisonnement n’arrivait plus à cet esprit ébranlé par une commotion cérébrale, si intense, qu’elle avait brisé, en lui, le sentiment le plus persistant de l’homme, celui de la défense personnelle. Employer la force? Il n’y fallait pas songer non plus. Les cris, la lutte, c’eût été pire encore que cette exaspérante inertie. Puis, il se reprochait amèrement cette aventure où il n’avait pas goûté les joies promises: «Je l’aurais cru mieux préparé, se dit-il. J’aurais dû attendre.» L’avenir aussi l’inquiétait: «Que je le ramène!... Oui, mais demain? Ce petit imbécile est bien capable de me livrer en se livrant soi-même.» Combien, attirés par lui, étaient venus, en cette chambre, les uns déjà pourris, les autres candides encore, et qui n’avaient pas fait ces déplorables manières! Il se plut un instant à revoir passer, en cette ombre obscène où s’obstinait Sébastien, sur ce lit impur où la honte le retenait cramponné, la file des petits martyrs pollués, des petites créatures dévirginées, ses proies étonnées, dociles ou douloureuses, tout de suite vaincues par la peur, ou soumises par le plaisir. Et si le matin allait les surprendre, là, tous les deux, leur couper la retraite! Il pensa combien le meurtre serait doux, s’il n’était impossible en cette circonstance, dans ce lieu, et quel soulagement il en éprouverait, s’il ne fallait rendre compte de cette petite existence obscure et misérable, de cette larve humaine en qui n’éclorait même pas la fleur du vice qu’il aimait.
Le Père de Kern revint auprès de Sébastien. Il dit simplement, d’un ton impérieux de maître qui rappelle son élève au devoir oublié:
--Vous savez que vous communiez demain matin.
L’effet de cette phrase fut électrique. Sébastien se dressa debout, frissonnant. C’est vrai, il devait communier le lendemain, dans quelques heures. Il ne le pouvait plus, maintenant. Tous les autres iraient, graves, pieux, les mains jointes sur la poitrine, tous les autres iraient à la Sainte-Table. Lui seul, comme un maudit, resterait à sa place, désigné au mépris universel, sa face portant l’empreinte ineffaçable de son infamie, tout son corps exhalant une odeur d’enfer. De nouveau, il s’affaissa sur le lit, et, les yeux pleins de larmes, il murmura:
--Mais je ne peux plus!...
--Et qui vous en empêche?... interrogea le Père.
--Après ce que vous... Après ce que je... Après ce péché...?
--Eh bien, mon cher enfant, ne suis-je pas là?... Ne puis-je entendre votre confession?...
--Vous! s’écria Sébastien, dans un soulèvement d’horreur... Vous!...
La voix du Père redevint caressante et lente, humiliée et triste.
--Oui, moi... Je suis prêtre... J’ai le pouvoir de vous absoudre... même indigne, même coupable, même criminel... Le caractère sacré qui fait que je puis vous rendre, si misérable que je sois, la paix de la conscience et l’orgueilleuse pureté de votre corps, la candeur de votre petite âme d’ange, je ne l’ai point perdu... Moi, qui suis retombé dans l’enfer, je puis vous redonner le paradis... Écoutez-moi... Tout à l’heure... là, je ne sais ce qui a égaré ma raison... j’ai obéi à quelles suggestions de folie?... Je l’ignore... Dieu m’est témoin que mes intentions étaient nobles... C’est affreux, ces rechutes soudaines des passions qu’on croit abolies, et vaincues par des années de prières et de repentir!...
Il s’agenouilla, posa son front sur les genoux de Sébastien, et poursuivit:
--Je ne veux pas diminuer mes responsabilités, amoindrir mon crime. Non. Je suis un monstre... Pourtant ayez un peu pitié de moi, de moi qui suis à vos pieds, vous demandant pardon... Vous, rien ne vous a touché, rien ne vous a sali, parce que vous êtes un enfant, mais moi! Pour racheter mon âme, pour effacer ce crime...--et pourrais-je la racheter cette âme, et pourrais-je l’effacer ce crime?...--quelles longues expiations! Cette chair que j’ai souillée, cette chair où malgré les jeûnes, les prières, les supplices, le péché dormait encore, il faudra que je la déchire, que je l’arrache fibre à fibre, avec mes ongles, avec...
Sébastien vit des instruments de supplice, l’épouvante des chairs tenaillées, des os broyés, des ruissellements de sang, et, saisi d’horreur et de pitié, il s’écria:
--Mon Père!... Non... Non... Je ne veux pas que vous fassiez cela, à cause de moi... Je ne veux pas... Je ne veux pas...
--Il le faut, mon cher enfant, répondit le Père de Kern, d’un ton résigné... Et ce supplice me sera doux, et je bénirai ces tortures, si vous m’avez pardonné, et permis, par une absolution de vos fautes, qui sont miennes, hélas! de rendre à votre âme la pureté et la paix. Ce que je vous demande, c’est demain, à la communion, de prier pour moi.
Sébastien se leva, résolu. Il ne souffrait plus. Une ivresse était dans son cœur, une force était dans ses membres, et il aurait voulu que des lumières éclatantes, des embrasements d’église, tout d’un coup, incendiassent la chambre de leurs exorables clartés. A son tour, il s’agenouilla, fervent, aux pieds du Père, et, se frappant la poitrine, baigné de larmes, sûr de racheter une âme et d’apaiser la colère de Dieu, il se confessa.
--Mon Père, je m’accuse d’avoir commis le péché d’impureté; je m’accuse d’avoir pris un plaisir coupable. Je m’accuse...
Et, tandis que le Père, étendant ses mains bénissantes, ces mains qui, tout à l’heure, dans l’ombre, hideuses et profanatrices, avaient, à jamais, sali l’âme d’un enfant, murmurait: «_Absolvo te_», il pensa:
--Au moins, de cette façon, il n’ira pas bavarder avec le Père Monsal.
VI
La route de Vannes à Sainte-Anne n’est qu’une longue tristesse. Elle donne l’impression des pays bibliques, des plaines désolées de l’Asie-Mineure. On dirait que d’anciens soleils, maintenant éteints, ont desséché, stérilisé, calciné ce sol de cendre durcie et de fer pulvérisé, où ce qui pousse est sombre et chétif, où l’eau elle-même brûle comme un acide l’herbe rare, où ne fleurit que la fleur rouillée de l’âpre ajonc et de la brande, à peine rose. Instinctivement, sur les poussières mortes, on cherche l’empreinte des pas des prophètes, et la trace des longs cheminements des pèlerins. C’est dans de semblables paysages que saint Jean hurla ses imprécations.
Pour accomplir leurs mystères, les religions ont toujours choisi des lieux maudits et décriés; elles n’ont pas voulu que, près de leur berceau, éclatât la joie de la nature qui déshabitue des Dieux. Il leur faut l’ombre, l’horreur des rocs, la détresse des terres infertiles, et les ciels couleur de sommeil, où les nuages qui passent perpétuent le rêve des patries futures et des repos éthérisés.