Part 8
Cependant, il n’était point complètement rassuré par cette consolante vision. Des doutes le harcelaient et l’image du Dieu extravagant et sombre des Jésuites le hantait. Il repassait alors ses fautes, fouillait ses menus péchés, avec la terreur soudaine de voir cet impitoyable Dieu lui sauter à la gorge et le précipiter dans l’enfer, comme il avait fait, disait-on, de tant d’enfants qui n’étaient point sages et n’avaient pas voulu travailler. Durant la classe et les heures d’étude, sous la suggestion directe des leçons parlées, son cerveau s’alourdissait, ses facultés s’annihilaient, sa voix même se glaçait, lorsque son tour venait de réciter. Il avait beau étreindre son petit crâne, il n’en pouvait rien faire sortir; il ne pouvait non plus y faire pénétrer les conceptions bizarres de cet enseignement, qui perpétuaient, dans une forme plus grave, avec la garantie officielle des maîtres, les histoires de Croquemitaine et les chimériques contes de fées. Quelquefois, à la classe du samedi, pour distraire les élèves, le professeur leur lisait des épisodes de la Révolution française, des récits dramatisés des guerres de Bretagne et de Vendée. Sébastien y retrouvait les mêmes physionomies ogresques que dans les livres de classe, la même irruption de fous sinistres, les mêmes clameurs de guerre et de haine furieuse. Mais, cette fois, les noms de Marat, de Robespierre, remplaçant ceux des rois, des conquérants, retentissaient avec épouvante; la guillotine y fonctionnait, aussi rouge de sang que la framée des grands hommes et le glaive de Dieu. Il ne comprenait pas pourquoi on l’obligeait à détester ceux-là, alors qu’on lui recommandait de vénérer les autres. Et il écoutait, espérant entendre tout à coup les noms de Jean Roch, Pervenchères... l’église... l’âne... Mais c’était sans doute un trop petit massacre, pour qu’il eût chance d’intéresser des imaginations d’enfants, habitués au récit de bien d’autres hécatombes humaines. Sitôt que délivré de cette classe maudite, où tout lui pesait, où tout l’ahurissait, il se remettait à vagabonder dans la cour, les idées lugubres s’envolaient vite; il goûtait une joie plus vive à ses jeux, un plaisir plus précieux à ses causeries. Même il s’habituait aux arrêts et n’en ressentait plus aucun ennui. Appuyé contre un arbre, il s’amusait à voir, autour de lui, la vie bruire et s’agiter, et, de temps en temps, il lançait du pain que les moineaux se disputaient avec de jolis mouvements qui le réjouissaient. C’est ainsi qu’il se désaffectionna tout à fait du travail et bientôt, sans remords, abandonnant ses devoirs, il passa les heures longues de l’étude à rêver des choses plus douces, plus belles; à concevoir des formes, des sons, des lumières, tantôt tristes, tantôt joyeux, suivant que son âme était joyeuse ou triste; à créer en lui une multitude de poèmes, par où, naïvement, inconsciemment, il atteignit la mystérieuse vie de l’Abstrait. Il essaya aussi, d’instinct, de reproduire des objets qui l’avaient frappé; il couvrit ses cahiers, ses livres, de dessins, feuilles, branches, oiseaux, bateaux, et encore la figure pâle du maître d’étude, qui, du haut de la chaire où il trônait, derrière la lampe, enveloppait les écoliers silencieux d’un regard vigilant et froid.
En ce moment, la confession était, de tous les exercices religieux, celui qui l’ennuyait le plus. Il ne s’y rendait jamais qu’avec un trouble extrême, le cœur battant, comme vers un crime. Le solennel et ténébreux appareil de cet acte obligatoire, ce silence, cette ombre, où une voix chuchotait, l’effrayaient. Dans cette nuit, il se croyait le témoin, le complice, d’il ne savait quoi d’énorme, d’un meurtre, peut-être. La sensation en était si vive qu’il lui fallait tout son courage, toute sa raison, pour ne pas crier, appeler au secours. Le Père Monsal, son confesseur, un grand prêtre à face rougeaude, dodelinante, aux lèvres grasses, aux manières doucereuses, le gênait par ses questions. Il l’interrogeait sur sa famille, sur les habitudes de son père, sur tout l’entour physique et moral de son enfance, écartant d’une main brutale le voile des intimités ménagères, forçant ce petit être candide à le renseigner sur des vices possibles, sur des hontes probables, remuant avec une lenteur hideuse la vase qui se dépose au fond des maisons les plus propres, comme des cœurs les plus honnêtes. Sébastien avait pour cet homme qui était là, près de lui, la répulsion nerveuse, crispée, qu’on éprouve à la vue de certaines bêtes rampantes et molles.
Il lui semblait que les paroles lentes, humides, qui sortaient de cette invisible bouche, se condensaient, s’agglutinaient sur tout son corps en baves gluantes.
--Et vous tutoyez votre père, mon enfant?
--Oui, mon Père.
--Ah! ah! ah!... C’est très mal... Il ne faut jamais tutoyer ses parents... C’est leur manquer de respect... A l’avenir, vous ne tutoierez plus votre père... Et vous n’avez pas de sœur, mon enfant?
--Non, mon Père.
--Non... Ah! ah!... pas de cousine?
--Non, mon Père.
--Non plus... Bon!... bon!... C’est très bien, cela, mon enfant... Mais, vous avez bien une amie, chez vous, une petite amie?...
--Oui, mon Père.
--Ah! Bon! bon!... C’est très dangereux...
--Comment s’appelle-t-elle?
--Marguerite Lecautel.
Il s’étonnait d’avoir pu prononcer ce nom, en cette ombre tragique. Cela lui faisait l’effet d’une trahison, d’une infamie, de quelque chose d’affreusement vil et lâche. Et la voix du Père Monsal reprenait, plus assourdie, s’échappant en petits sifflements, en petits râles, qui se confondaient presque avec le bruit du surplis froissé et les craquements du bois:
--Marguerite? Ah! ah!... Voyons, dites-moi, mon enfant?... vous n’avez jamais eu avec elle des attouchements impurs?... Dites-moi, quand vous étiez seuls, vous l’embrassiez quelquefois?... Elle aussi, quelquefois, souvent, vous embrassait?
--Je ne sais pas.
Et, tout tremblant, il se cramponnait à l’accoudoir du prie-Dieu.
--Bon!... Bon!... Et comment vous embrassait-elle?... Sur la joue?... sur la bouche?...
--Je ne sais pas.
--Sur la bouche?... Ah! ah!... C’est très grave... C’est un péché très grave!... Et dites-moi encore... Vous n’alliez pas plus loin, avec elle... Par exemple... oui... vous n’aviez pas le désir de... Enfin, je suppose, vous n’alliez pas ensemble pour satisfaire certain besoin... Ah!... Ah!...
--Non!
--Allons!... allons!... C’est très bien...
Il marmottait des mots latins; sa main, sur le grillage, passait et repassait, distribuant de vagues bénédictions. Et, très rouge, prêt à pleurer, avec de la honte sur la peau, Sébastien sortait du confessionnal, sentant que quelque chose de sa pudeur, que quelque chose de la virginité de Marguerite était restée là entre les mains violatrices de cet homme.
* * * * *
Sur ces entrefaites, il eut une grande douleur. Le jour même qu’elle lui arriva, il avait reçu de son père une lettre à la fois désolée et ravie. M. Roch saignait beaucoup de voir les mauvaises notes et les mauvaises places de son fils; il avait espéré mieux: «Je comprends à la rigueur, écrivait-il, que tu ne puisses en obtenir d’autres, et ce n’est pas cela que je te reproche. Il ne serait pas naturel, étant au milieu de tant de jeunes gens, nobles et plus riches que toi, que tu passasses avant eux. Il faut de la hiérarchie, et plus on l’inculque de bonne heure aux enfants, et mieux cela vaut. Si tous les hommes de France avaient été élevés chez les Jésuites, nous n’aurions plus jamais à redouter de révolutions. Le curé aussi est de mon avis, et prétend que la hiérarchie est nécessaire. Cependant, je suis très attristé, très mortifié, car j’apprends par une lettre du Père Préfet, admirable, d’ailleurs, d’élévation d’idées, que tu es un paresseux, que tu ne fais rien, que tes maîtres ne peuvent obtenir de toi un résultat sérieux. Je ne te demande pas d’être le premier de ta classe, cela ne se peut pas; mais j’exige que tu travailles, car je m’impose des sacrifices énormes, et je me saigne aux quatre membres, et je me prive de tout, pour t’assurer une éducation supérieure... Vois pourtant ce qui t’arrive...»
Ici, M. Roch exultait.
«Me suis-je trompé quand je t’annonçais un avenir brillant?... Tu le vois, tu vas entrer dans une famille illustre. La famille de Kerral est très célèbre. Nous avons, le curé et moi, cherché ses traces dans les annales de notre glorieuse histoire. C’est une famille historique. On la trouve partout, dans la Révolution. Il y a un comte de Kerral qui émigra, fut pris à Quiberon, et fusillé à Vannes... à Vannes même, mon cher enfant!... Je suis très fier de cette relation pour toi. Quand tu seras reçu dans cette grande famille, surtout, tiens-toi bien, sois très poli et respectueux; surveille tes manières, ton langage; que tes habits soient bien brossés, de façon à ce que je n’aie pas à rougir de toi. Tu présenteras à cette noble famille toute ma gratitude, et tous mes hommages... Donc, que ceci te soit un encouragement...»
Il ajoutait:
«Le Révérend Père Monsal a raison. Il vaut mieux, au point de vue de l’autorité paternelle, et du développement de l’idée de famille dans les générations présentes et futures, il vaut mieux, dis-je, que les enfants ne tutoient pas leurs parents. Cela se passe ainsi dans les maisons aristocratiques. D’ailleurs, mon enfant, rappelle-toi bien ceci: tout ce que les Jésuites te diront est fondé sur la raison, le cœur, et sur un sentiment très juste de défense sociale. S’ils sont des maîtres admirables en politique, c’est parce qu’ils sont des maîtres admirables en éducation.»
M. Roch continuait ainsi, durant deux longues pages d’écriture serrée, ornée de volutes et de paraphes. Sébastien lisait cette lettre quand Jean de Kerral, qui venait du parloir, l’aborda.
--Dis donc... tu sais... il ne faut pas te fâcher... parce que je t’aime bien, toujours... Mais papa m’a dit que je ne pouvais pas t’amener à Kerral...
Sébastien reçut au cœur un coup affreux et, très pâle, il laissa tomber sa lettre à terre.
--Justement, bégaya-t-il, mon père m’écrivait... tiens... parce que...
--Oui... tu comprends, interrompit Jean... papa a dit en me tirant les oreilles: «Si on l’écoutait, ce gamin-là, il nous amènerait tout le collège». Enfin, il n’a pas voulu, quoi! ni maman non plus. Ils m’ont demandé ce que tu étais. Je leur ai expliqué que tu étais quincaillier... qu’on t’embêtait à cause de ça... mais que tu étais tout de même bien gentil... et que je t’avais promis de te montrer mon uniforme de hussard... Alors, ils m’ont défendu de te voir... ils m’ont dit que tu n’étais pas une société pour moi... que je prendrais avec toi de mauvaises habitudes... tu comprends... Et ils m’ont fait un sermon parce que j’avais la manie de ne me lier qu’avec des pouilleux... J’ai répondu que tu n’étais pas un pouilleux, que tu n’étais pas sale comme Bolorec... Enfin voilà!
Inquiet, piétinant sur place, Jean regardait autour de lui. Il reprit avec volubilité:
--Il ne faut plus que je te voie... il ne faut plus que nous allions ensemble... Le Père Dumont est venu, et il a promis à papa qu’il me surveillerait... Mais je t’aime bien tout de même... Je te parlerai quelquefois, quand on ne nous verra pas, tu comprends... Et puis, Bolorec, on ne lui a pas défendu à lui, d’aller avec toi... Tu iras avec Bolorec... Il est très gentil, Bolorec... Je m’en vais, parce que le Père nous regarde... Il m’attraperait si je causais trop longtemps avec toi... Ah! dis donc!... Il faudra aussi que tu me rendes le ballon en cuir que je t’ai donné...
L’enfant ne pleura pas. Mais la douleur du coup fut si forte, qu’il pensa s’évanouir. Il voulut crier: «Jean! Jean!» et ne le put. Il avait la gorge serrée, la tête bourdonnante et vide, les membres tout froids. Il essaya de faire un pas, et ne le put... Le sol sous ses pieds se dérobait, se creusait en abîmes... Des lumières rouges dansèrent devant ses yeux. Et Jean s’éloigna en sautillant.
Or, le lendemain, les élèves allèrent en promenade, sur la roule d’Elven. On fit halte dans le bois de Kerral.
--On t’avait promis aussi de venir là? dit à Bolorec Sébastien qui, depuis le début de la promenade, n’avait pas encore prononcé un mot.
--Oui.
--Et puis, après, on n’a plus voulu?
Bolorec haussa les épaules, et, sans avoir l’air d’écouter, ramassa un éclat de bois qu’il se mit à examiner attentivement.
--Et ça ne t’a pas fait de la peine? insista Sébastien.
Bolorec secoua la tête.
--Pourquoi que ça ne t’a pas fait de la peine?
--Parce que... expliqua Bolorec.
--Tu n’aimais pas Jean, alors?
--Non.
--Et moi?... Est-ce que tu m’aimes?
--Non!
--Tu n’aimes donc personne?
--Non.
--Pourquoi?
--Parce que, je les em..., répondit Bolorec qui, tirant de sa poche son couteau, s’apprêta à tailler le morceau de bois.
Et il ajouta, d’une voix tranquille:
--Tous!
Sébastien vit le château, une grande maison surflanquée de tourelles, d’appentis, de constructions angulaires et disparates, tout cela de guingois et triste comme une ruine. La mousse dégradait les toits; des lézardes craquelaient les murailles, rayées de coulures pluviales; sur la façade écorchée, galeuse, de larges plaques de crépi manquaient et l’herbe envahissait les avenues désablées, une herbe sale, gâchée avec les feuilles mortes, piétinée par les troupeaux, hachée par les charrois pesants. La grille monumentale et rouillée se couronnait d’un écusson descellé, qui grinçait, au vent, comme une girouette. Près du château, dissimulée derrière un massif de houx panachés, et séparée de lui par un fossé, plein d’eau bleuâtre et dormante, la ferme se tassait, basse, juteuse, immonde, formant une cour carrée, sorte de cloaque, où des landes coupées pourrissaient sur une couche épaisse de bouses anciennes. Une odeur de purin, une fermentation végétale, une exhalaison d’humanité croupissante, venait de là, intolérable et pestilentielle. Et, tout d’un coup, Sébastien aperçut M. de Kerral, un petit homme trapu, la face rouge, les moustaches blondes tombant de chaque côté des lèvres, les mollets guêtrés de cuir fauve. Il tenait à la main une cravache et frappait de petits coups secs, sur le tronc des arbres, en sifflant un air de chasse. C’était, dans sa personne, un mélange de paysan et de gentilhomme, de soldat et de vagabond. M. de Kerral s’avança au-devant des Pères, du même pas sautillant qu’avait son fils. Il lui ressemblait du reste, avec plus de dureté dans le regard. Sa mise était prétentieuse et négligée; il avait, sur sa veste de velours noir, d’immenses boutons de métal, où se voyaient, en relief, des fleurs de lys. Jean accourut, bavard, très fier de se montrer à ses camarades, au milieu de son domaine. Les élèves se taisaient, un peu gênés, se dispersaient, entre les arbres, par groupes. On leur avait défendu de poursuivre les écureuils et de couper les branches. M. de Kerral, les Pères et Jean se dirigèrent vers la maison.
En haut du perron, aux marches disjointes, une femme encapuchonnée d’un châle à carreaux rouges et verts, attendait, ses coudes sur la rampe de fer gauchie. On entendit une voix aigrelette, qui disait:
--Bonjour, mes Pères... Comme c’est aimable d’avoir choisi Kerral pour but de promenade...
Saisi par plus d’étonnement encore que de tristesse, Sébastien rôda à travers le bois, longea des murs croulants, des jardins abandonnés, ne se heurta qu’à des vestiges de choses tombées, qu’à des débris de choses mortes, enfouies sous les ronces. Par les trouées aériennes, s’ouvrant dans les chênes et dans les pins, il entrevit des perspectives de landes, un terrain aride, désolé, noir; çà et là, des petits champs avares durement conquis sur les racines vierges des ajoncs et les pierres, puis, des coteaux pelés où tournaient des moulins à vent. Il se rappela l’histoire du clerc d’huissier, et des six chiens, que Jean lui avait contée. Chaque détail qui l’avait fait rire lui revint, précis, douloureux cette fois. Et son cœur se serra... Ah! comme son rêve était loin, maintenant! Comme il se repentait de l’avoir si obstinément caressé, ce rêve, non point parce que les magnificences désirées aboutissaient à ces ruines, à cette misère, à cet homme, chasseur de pauvres diables, mais parce qu’un sentiment nouveau pénétrait en lui, qui révolutionnait tout son idéal: quelque chose de fort et de chaud, ainsi qu’un coup de vin. Il venait de voir M. de Kerral, et il le détestait. Il le détestait, lui et ses pareils. A ces hommes, vivant parmi les autres hommes, comme la bête de proie parmi le gibier, et dont son père lui disait, maintes fois, qu’il fallait les admirer, les respecter, il compara ceux de sa race, qui peinent sur les besognes journalières, petites existences serrées l’une contre l’autre, s’entr’aidant, mettant en commun, pour les mieux supporter, les transes d’aujourd’hui et les espoirs de demain; et il se sentit fier d’être né d’eux, de représenter leur passé de douleurs, de recueillir l’héritage de leurs luttes. Il trouva au tablier de travail de son père, aux blouses des voisins, aux outils, dont le bruit laborieux avait bercé son enfance, un air plus noble, mille fois plus noble que les insolentes guêtres, la sifflante cravache et les fleurs de lys de ce Monsieur qui l’avait méprisé, lui, et avec lui tous les petits, tous les humbles, tous ceux qui n’ont pas de nom, et qui n’ont pas tué et qui n’ont pas volé. Cela le réconforta. Devant la détresse intérieure qu’exprimaient ce château, tombant pierre par pierre, et ce sol fatigué d’avoir nourri des hommes sans amour et sans pitié, il éprouva un soulagement véritable. Il se plut à imaginer, sous ces murs ébranlés, sous ces orgueilleuses tourelles découronnées, qui n’avaient jamais abrité que des opulences mauvaises et barbares, une vie affreusement triste, plus désespérée que celle des mendiants, à qui sourit, parfois, le réchauffant soleil de la charité, une vie hors la vie, perdue dans le morne, sombrée dans l’irréparable, dont chaque minute accroissait les angoisses, accélérait les définitives chutes. Et ce fut pour lui une joie profonde, presque farouche et terrible, que cette pensée de justice, où il goûta l’ivresse de la revanche, la revanche de sa propre misère, et de toutes les misères de sa race qui tressaillaient en elle. Ce qu’il y avait de sang du peuple dans ses veines, ce qui y couvait de ferments prolétariens, ce que la longue succession des ancêtres, aux mains calleuses, aux dos asservis, y avait déposé de séculaires souffrances et de révoltes éternelles, tout cela, sortant du sommeil atavique, éclata en sa petite âme d’enfant, ignorante et candide, assez grande cependant, en cette seconde même, pour contenir l’immense amour et l’immense haine de toute l’humanité.
S’apercevant qu’il s’était écarté de ses compagnons, Sébastien les rejoignit, grave, hanté de cette idée que, désormais, il avait une mission à remplir. Sans la définir nettement, sans en démêler les moyens et le but, il l’entrevoyait belle, courageuse, dévouée. Et d’abord, il n’acceptait plus que ces enfants le rejetassent de leur vie; c’était lui qui, maintenant, allait les rejeter de la sienne. Il était décidé à faire respecter son père, ses souvenirs, ses tendresses, et malheur à qui oserait y toucher. Cette soumission qui le rendait petit, humble, suppliant, peureux, il n’en voulait plus. Il ne voulait plus supporter les fantaisies cruelles, les propos malsonnants, les mépris dont on l’avait abreuvé jusqu’ici, être le jouet des caprices d’une foule ennemie, se voir poursuivi par elle, comme le clerc d’huissier par les chiens de M. de Kerral.
--Non! je ne veux plus! disait-il, tout haut, tandis que ses pieds faisaient voler les feuilles mortes, et que, dans sa tête, la colère montait... Je ne veux plus.
Bolorec était resté à la même place, taillant son morceau de bois. Deux élèves, près de lui, l’agaçaient de leurs plaisanteries, qui, d’ailleurs, n’étaient ni bien injurieuses, ni bien méchantes. Mais Sébastien ne pouvait plus maîtriser les mouvements précipités de son cœur. Il leur cria:
--Allez-vous-en... Je vous défends d’embêter Bolorec... il ne vous dit rien, lui.
L’un d’eux s’avança, les poings sur les hanches, provocant:
--Qu’est-ce que tu chantes, toi?... Quincaillier! Espèce de sale quincaillier!
D’un bond, Sébastien se rua sur lui, le renversa, et le souffletant à plusieurs reprises:
--Chaque fois que tu voudras m’insulter, tu en auras autant... toi... et les autres...
Et, comme le battu se relevait, piteux:
--Oui, mon père est quincaillier, confessa Sébastien... Et j’en suis fier, entendez-vous... Il ne fait pas dévorer les malheureux par ses chiens, lui!...
Au bruit de la lutte, quelques écoliers étaient accourus. Personne n’osa répliquer, et Sébastien entraîna Bolorec, qui semblait ne s’être aperçu de rien.
Pendant le temps que dura le retour, Bolorec se montra plus expansif qu’à l’ordinaire. Il parla:
--La prochaine fois, je couperai une belle racine, et je te ferai une canne, avec une tête de chien... ou bien autre chose... Quelquefois, pendant les vacances, papa m’emmène avec lui dans sa voiture, quand il va voir des malades.... J’ai taillé le manche de son fouet... Deux tibias, tu sais bien, des os, oui... deux tibias, avec une tête de mort au bout... J’avais vu ça dans son cabinet, sur son bureau, et dans ses livres aussi... C’est beau, ses livres... Il y a des cœurs d’hommes, des machins... c’est comme des fleurs... Ici, dans les livres, il n’y a rien? C’est embêtant.
Et, se rapprochant plus près de Sébastien, il lui dit tout bas, après s’être assuré qu’on ne pouvait l’entendre:
--Écoute... promets-moi de ne pas répéter ce que je vais te dire... Tu me promets?... Eh bien, tu sais que c’est l’empereur qui règne... Il règne parce qu’il a rétabli la religion... Tu sais ça?... Eh bien, les Jésuites veulent le renverser, et ramener Henri V... C’est sûr, parce que Jean a entendu les Jésuites causer de ça avec son père... Eh bien, j’ai écrit ça au préfet, moi... Alors, on va fermer le collège... Et puis on tuera tous les Jésuites... Et puis, tous!... Voilà!
--Tu es sûr? interrogea Sébastien, effrayé.
--Puisque je te le dis!
--Et alors, on irait à la maison, nous autres?
--Oui!
--Et on ne retournerait plus au collège, jamais?
--Plus jamais!
Le reste de la route s’acheva dans le silence. Ils ne virent point la lande que des bras de mer enlaçaient, que traversaient des fleuves d’or, que parsemaient des lacs bibliques, la lande s’égrenant, au loin, dans l’eau soirale, en forme d’îles mystérieuses, de monstrueux poissons, de barques échouées. Ils ne virent point davantage la ville, où les boutiques commençaient de s’allumer, ni les deux jeunes filles, si jolies, debout, à leur même place, près du collège... Tous les deux songeaient. Et leur songerie était pareille. Ils songeaient à des choses douces, là-bas, à des figures aimées, dont le portail, qui brusquement, devant eux, s’ouvrit en grinçant, fit s’envoler les souriantes images.
Quelques minutes après, Jean de Kerral, dans la cour, tandis que les rangs se reformaient, pour rentrer dans l’étude, aborda Sébastien. Il lui demanda:
--Tu as vu le château?... C’est beau, dis?
Sébastien ne répondit pas, et fixa Jean, d’un œil dur. Du même coup, il pensa à cet homme qui frappait les arbres avec sa cravache, aux chiens, au clerc d’huissier. L’impression qu’il avait eue dans le bois, à la vue de ces murs, de ces tourelles, il la ressentit plus violente. Une haine le poussait, contre Jean. Il eut envie de lui crier: «Fils d’assassin!».
--Pourquoi me regardes-tu ainsi? supplia Jean... Tu es méchant!... Ce n’est pas de ma faute, tu sais bien... C’est papa qui ne veut pas... Parce que moi, je t’aime bien...
--Ton père, ton château, toi... commença Sébastien.