Part 7
--Papa dit qu’il n’y a pas de milieu, aujourd’hui, pour des nobles, ou bien ne rien faire... ou bien entrer à Saint-Cyr... Papa ne fait rien, lui... Il chasse... As-tu un tambour?
--Non!
--Moi, j’en ai un... un vrai tambour, en cuivre... C’est papa qui me l’a donné... et c’est le fermier qui m’apprend à battre... Il a été tambour au régiment. Il bat très bien... Moi aussi, maintenant, je bats très bien... Et puis papa m’a donné encore un uniforme de hussard rouge... Quand je sors, toute la journée, je mets l’uniforme de hussard et je bats du tambour... C’est très joli, très amusant... Et ça m’apprend à être officier. Tu n’en as pas, toi, d’uniforme de hussard?
--Non!
--Alors, qu’est-ce que tu as? Comment t’amuses-tu quand tu es chez toi? Il faudra en demander un à ton père...
Sébastien se sentait le cœur plein de quelque chose, il ne savait de quoi: ou de chagrin de ne pas posséder un uniforme de hussard rouge, comme Jean de Kerral, ou de joie d’entendre pour la première fois, depuis qu’il était parti de Pervenchères, une voix qui lui fût douce, des paroles qui n’étaient ni des injures, ni des railleries. Et, tout d’un coup, il éprouva envers celui qui lui parlait ainsi un sentiment de tendresse, de reconnaissance profonde, l’irrésistible élan d’une âme qui se donne à une autre âme. Ému, il prit la main de Jean, la serra très fort dans la sienne, et, les yeux voilés de larmes:
--Je t’aime bien, dit-il.
--Moi aussi, je t’aime bien, répondit Jean de Kerral.
Bolorec, lui, ne parlait point, et suivait les rangs, au pas menu de ses jambes trop courtes. Très rouge, les veines du cou tendues, il gonflait ses joues en ballon et les dégonflait ensuite, d’un coup de poing, intéressé par le bruit d’explosion discrète, d’équivoque pétarade, qui sortait de ses lèvres. Entre chaque opération, il souriait, de ce sourire neutre, inquiétant, de ce sourire qui n’exprime rien et ne s’adresse à personne, de ce sourire fixe, comme la mort en met parfois sur la bouche glacée de ses élus.
La route où ils marchaient était très large et plantée de hauts marronniers dont les branches nues se rejoignaient, s’entrecroisaient, formant, avec les filigranes
des ramilles, au-dessus de leurs têtes, une voûte ajourée que le ciel décorait de ses soies gris-perle et de ses dentelles roses. Des murs en pierre sèche, rehaussés de l’or travaillé des mousses, incrustés de la délicate joaillerie des lichens et des capillaires, bordaient de chaque côté les prairies, les champs de culture, des petits champs vallonnés, séparés l’un de l’autre, tantôt par de larges talus boisés, tantôt par des éclats de granit fichés, droits et pointus, dans la terre. Ce n’était plus la lande plate, infinie de tristesse, tendant sur le sol infertile le velours chancreux de ses sombres tapis, larmés de l’argent pâle des flaques d’eau. Une vie multipliée germait dans les emblaves que les seigles naissants et les jeunes blés couvraient de gais frissons smaragdins. Dans le ciel, d’une douceur charmante, s’épandait une lueur fine, contenue, qui s’imprégnait au translucide tissu des nuages, tramés d’or laiteux et lavés de nacres légères. Et sous cette lumière tiède, infiniment diffuse, infiniment pénétrante, qui mettait des abîmes célestes jusque sur le tronc des arbres et la cassure des pierres, sous ces effleurantes caresses qui laissaient des mondes de joie reflétés jusque sur la fragile ellipsoïde des herbes, toutes les formes et toutes les couleurs chantaient. Ce qu’elles chantaient, Sébastien eût été incapable de le définir et de l’exprimer, mais il en savourait l’harmonieuse et presque divine musique, il en admirait l’harmonieuse et presque divine beauté! C’était comme un mystère de résurrection qui s’accomplissait en lui, une extase auguste d’amour qui gonflait son être tout entier, de graves enivrements et de nuptiales délices, par quoi se célébraient les fiançailles de son cœur.
--Nous irons toujours ensemble à la promenade, dis?... implora Sébastien.
Jean de Kerral répondit:
--Et nous jouerons toujours dans la cour ensemble, avec Bolorec.
--Je t’aime bien! reprit Sébastien.
--Moi aussi, je t’aime bien!
Ce fut un enchantement pour Sébastien. Ses mauvais jours étaient finis, il ne redoutait plus aucune souffrance, aucun tourment. La confiance revivait en lui, agrandie, fortifiée par le don volontaire, spontané, éternel, qu’il venait de faire de son âme. Et il marchait, plus fier, les membres plus souples, trouvant à toutes choses des aspects de fête et de bonté, se promettant d’aimer Jean, de lui être dévoué jusqu’au sacrifice. Pour la première fois, il se sentait des hardiesses, des désirs de luttes généreuses. Toute une force inconnue distendait ses veines, accélérait les galops de son pouls, les battements de sa poitrine. Aucun obstacle ne paraissait insurmontable à son courage. Il eût voulu défier Guy de Kerdaniel.
On s’arrêta dans un bois de pins. Entre la colonnade des troncs, le sol, parsemé d’aiguilles sèches, était tout rose, et les pieds enfonçaient doucement dans de la mousse. Une odeur de térébenthine circulait, amère et puissante, mêlée à de vagues aromes de plantes marines que le vent apportait de l’Ouest. En effet, vers l’Ouest, très loin, et rayée par les barres sombres des pins, une ligne d’eau apparaissait, du même ton irisé que le ciel et presque confondue avec lui. Les élèves poursuivirent un écureuil. Les plus hardis grimpaient dans les branches, les autres aboyaient comme des chiens et jetaient des pierres à la bestiole effrayée. Sébastien et Jean s’assirent au pied d’un arbre; Bolorec debout contre le tronc, tailla une ébauche de bateau dans un morceau d’écorce. Tous les trois, de temps en temps, ils regardaient la chasse et se montraient l’écureuil, étourdi par les clameurs, qui fuyait d’arbre en arbre, bondissait de branche en branche, la queue en l’air.
--Tu ne sais pas à quoi je pense! dit Jean... Je pense qu’il faudra demander à ton père l’autorisation de sortir chez nous... Ça me ferait plaisir d’être ton correspondant.... Maman voudra bien, papa aussi, et les Pères aussi... Tu joueras du tambour, et tu mettras mon uniforme... L’année dernière, papa n’a pas voulu pour Bolorec... mais toi, ça n’est pas la même chose... parce que toi... enfin oui... parce que Bolorec est trop sale...
Et il raconta, en phrases saccadées, en récits décousus, le château de Kerral, son père qui avait de grosses moustaches blondes, sa mère qui était très jolie, la grande calèche, et les six chiens courants qui chassaient les renards et forçaient les lièvres.
Sébastien buvait avidement les paroles de Jean. Il se voyait déjà l’hôte choyé, caressé d’une belle dame dans un château qu’il imaginait resplendissant, avec des fossés larges, des tours massives, des murs crénelés, comme étaient ceux des remparts de Vannes. Son cœur se fondait dans des espoirs infinis.
Jean poursuivit:
--Tu connais bien l’histoire des six chiens courants, de papa et du clerc d’huissier?...
--Non, répondit Sébastien, fâché de ne pas savoir tout ce qui intéressait son ami.
--Comment, tu ne la connais pas! mais tout le monde la connaît au collège... Eh bien, un jour, mon père revenait de la chasse... Il n’avait rien vu, et n’était pas content... En approchant d’Elven, voilà qu’il aperçoit, sur la route, le clerc d’huissier. C’est un méchant clerc d’huissier, très méchant... Il dit du mal des prêtres, ne va jamais à la messe, et ses parents possèdent une ferme, des biens nationaux, tout près du château... Enfin c’est un homme très méchant... Papa se dit: «Puisque mes chiens n’ont rien chassé, je vais leur faire chasser le clerc d’huissier». L’idée est drôle, hein? Il les découple, les met sur la piste, et les chiens partent...
Bolorec abandonna son écorce, écouta, très intéressé, le récit de cette chasse humaine, et tout d’un coup, l’œil allumé d’un rire, il trépigna de joie la terre, et, de toutes ses forces, il aboya.
--Ouaou!... Ouaou!...
--Tu comprends, reprit Jean, si le clerc d’huissier détale, sentant les chiens à ses trousses... Tu le vois d’ici, pas? Il saute dans la lande, son chapeau s’envole; il s’empêtre parmi les ajoncs et les ronces, son pantalon se déchire; il roule, revient sur la route, la figure en sang, et fuit à toutes jambes, dans la direction d’Elven. Les chiens le menaient comme un lièvre.
--Ouaou!.... Ouaou! recommença Bolorec, dont la joie s’exprimait par d’horribles grimaces.
--Il paraît que c’était joliment amusant!... Tête nue, les cheveux au vent, et les chiens tout près, lui mordant déjà les culottes... Heureusement, pour le méchant clerc d’huissier, il n’était pas loin d’Elven... Il entre dans l’église, n’a que le temps de refermer la porte sur lui; et il tombe, évanoui de peur, sur les dalles! Une seconde de plus, il était pris et dévoré par les chiens... Ils ne badinent pas, tu sais, ces chiens-là.
Et Bolorec, pour la troisième fois, aboya longuement, découvrant entre chaque coup de gueule, ses dents qui semblaient, jovialement, fouiller la proie happée.
--Ouaou!... ouaou!
Jean de Kerral conclut:
--Eh bien, le père de ce méchant homme a fait un procès à papa; et papa a été condamné à payer, à ce méchant homme, vingt-cinq mille francs, parce que, à la suite de cette chasse amusante, son fils est tombé malade, et qu’il est resté fou!... Mais papa se vengera, parce qu’il va se porter aux élections de député, et ramener le roi... Quand tu viendras chez nous, tu verras les chiens... ce sont de très bons chiens!...
Sébastien écoute la voix de son ami, cette voix qui gazouille, comme un oiseau chantant une chanson d’amour, au haut d’une branche. Il aime déjà ces chiens; il aime M. de Kerral, malgré ses grosses moustaches blondes qui ne l’effrayent pas; il aime le château; il aime tout, sauf le méchant clerc d’huissier, à qui il ne peut pardonner de ne pas s’être laissé dévorer par les bons chiens de M. de Kerral, et d’avoir coûté à celui-ci tant d’argent.
Les clameurs, dans le bois, s’apaisent. L’écureuil est pris. Des élèves, triomphalement, le portent, pendu par la queue à une baguette comme un trophée. On rentre. Le retour est charmant. Pourtant, il y a dans l’esprit de Sébastien une inquiétude vague. Le récit de Jean le trouble, un peu, de remords incertains. Des images s’en lèvent, point rassurantes, d’un symbolisme brutal, où s’affirme l’inflexible et barbare loi de la force. François Pinchard et le charpentier Coudray, Guy de Kerdaniel et lui-même, Bolorec, un martyr plus féroce que ses bourreaux, l’écureuil, le clerc d’huissier, les chiens de M. de Kerral, tout cela, dans les ténèbres de sa conscience, se heurte, singulièrement relié par d’étranges analogies, soudainement éclairé par de farouches lueurs. Des poings tendus, des gueules hurlantes, des mains déchireuses, des foules sauvages, une sensation obscure et pénible de l’éternelle haine, une confuse et rapide vision du meurtre universel, tout cela lui cause un malaise que la marche et la voix gazouillante de Jean ne tardent pas à dissiper. Bolorec s’est remis à tailler son bateau; les rangs se sont reformés; et le soir vient, teintant l’horizon céleste de sourdes lumières orangées qui donnent au firmament un jour mystique de vitrail. Une ombre religieuse, pacifiante, sous la voûte des marronniers, enveloppe les colonnes des troncs, les listeaux des branches; et les grappes pourprées des lilas terrestres, issant des talus empierrés, flambent sur le fond plus vert des prairies. Dans son cœur, un instant troublé, la joie reparaît claire, sereine; le remords s’évanouit, l’espoir revient, immaculé. Engaînés de longues chemises de toile blanche, quelques-uns ivres, tous vermineux et couverts de fange, des paysans passent sur la route. Sébastien les regarde passer, et il les salue comme de surnaturels êtres, des saints descendus des vitraux d’église, des anges envolés des cintres de chapelle, et qui l’accompagnent pour veiller sur lui. Toutes les choses, agrandies, embellies, ennoblies par son imagination, prennent des formes heureuses, des formes exultantes de tendresse et de prière.
En relongeant le port, il reçoit aussi une impression consolante. Tout s’est animé, tout brille. La marée monte, battant d’un léger clapotement les murs des quais et les cales immergées. Redressée par le flot, la goélette arbore fièrement sa mâture haute, dorée par les derniers reflets du jour; quelques chaloupes de pêche rentrent, voiles carguées, à l’aviron, avec un bruit de soie froissée; et les mouettes rasent l’eau luisante, de leur vol joueur et hardi. Une odeur salée, mêlée aux souffles puissants du coaltar, imprègne l’atmosphère. L’enfant la respire délicieusement, l’âme conquise à des féeries de voyage, à des immensités bleues, à de vagues dispersions dans de la lumière. Et, mentalement, franchissant les lignes de la terre, dures, plus assombries à cette heure, qui barrent l’horizon, il s’élève jusqu’à la conception de l’infini.
Sur la petite place, aux maisons gothiques, près du collège, deux jeunes filles de même taille, de même costume, de même svelte et délicate tournure, se sont arrêtées, avec leur mère, pour voir défiler les élèves.
--Ce sont les sœurs de Le Toulic... qui est de ta classe... tu sais bien... Le Toulic, qui est toujours le premier... explique Jean... Maman les appelle les «deux sans hommes», parce qu’elles voudraient bien se marier et qu’elles ne trouvent personne... Elles n’ont pas d’argent... Le père de Le Toulic était louvetier... Il est mort... Elles sont très jolies!...
Elles sont charmantes, en effet, vêtues de pénombre, et leur silhouette délicate s’enlève, géminée, sur le fond d’une boutique qui s’allume. Sous la voilette, où leur visage se devine, baigné de tous les reflets errants du soir, Sébastien, avec attendrissement, aperçoit une double lueur de soleil, qui se couche, très loin, dans l’eau profonde de leurs yeux.
* * * * *
A l’étude il ne travailla pas, pris de paresse devant ses livres, envahi de dégoût, à la pensée d’avoir à conjuguer des verbes barbares. Le coude sur son dictionnaire, son porte-plume lâche entre les doigts, longtemps il rêvassa. Sa tête était remplie de trop de choses; trop d’événements s’étaient suivis et enchevêtrés, en cette journée, pour qu’il n’essayât pas de les coordonner, d’en jouir, un par un, d’en tirer une règle de conduite nouvelle et des pronostics alliciants. Il ne put arriver à fixer aucune de ces images, mobiles, turbulentes. Cela grouillait pêle-mêle, dans son cerveau, avec des paysages, des bateaux, des coins de parc rêvés, des châteaux en fête, entrevus au bout de longues avenues éclairées, des sons de tambours, des abois de chiens, des bonds d’écureuil. Il s’arrêta un instant, à contempler le profil de Le Toulic qui, non loin de lui, à droite, penché sur son papier, embastillé de livres, piochait ses devoirs, des plis au front, du rouge aux joues, de l’encre au doigt. Il eut le grand désir de le connaître davantage, de lui parler souvent, de l’aimer; et, tout d’un coup, se rappelant ses deux sœurs, si gentilles, dans la frissonnante indécision du soir, il l’aima d’une amitié violente. Peut-être aussi, Le Toulic voudrait bien le faire sortir, chez lui, comme Jean de Kerral. Et ce seraient d’inoubliables heures, entre cette mère et ces deux jeunes filles... Sans doute, des promenades, ensemble, sur le port, au bord des grèves; un voile soulevé sur ces intérieurs privilégiés; l’entrée de plain-pied dans ces existences inconnues, qu’il avait cru fermées à jamais, sur lui, et dont un mot, entendu, çà et là, élargissait encore le mystère captivant. Son rêve déviait, s’enhardissait dans l’impossible, atteignait déjà les sphères défendues où trônait Guy de Kerdaniel. Il le ramena à son point de départ réel: Jean de Kerral, à cette voix douce qui l’avait charmé, à ces inespérées promesses, par quoi il se trouvait désenchaîné, et libre de vivre. Sébastien finit par fixer ses regards sur le dos de Jean, assis à trois rangées de pupitres, devant soi. Toute sa vie était là, ressuscitée, en ce dos agile, remuant, tantôt rond, tantôt pointu, tantôt droit, tantôt courbé, et qui paraissait redire les belles histoires de l’après-midi. Ce dos rayonnait comme un soleil. Des joies chantaient autour; des joies chantaient partout.
Il éprouva le besoin impérieux de confier son bonheur à quelqu’un, c’est-à-dire de se l’exprimer à soi-même, de se le rendre en quelque sorte visible et tangible par une représentation matérielle. Il écrivit à son père une
longue lettre enthousiaste, fiévreuse, incohérente, pleine de projets merveilleux et de puériles folies. Pour la première fois, il ne pensa pas à y mettre un mot de tendresse, un souvenir pour ses amis de là-bas, oubliés, pour Mme Lecautel, pour Marguerite, pour personne.
Les jours qui suivirent, Sébastien fut heureux, pleinement. D’abord, il n’était plus seul, se savait protégé, défendu contre un retour possible du malheur, et il se remettait à jouer, comme autrefois, entraîné par Jean de Kerral, à des parties de paume, de raquette, dans des groupes où, grâce à ce dernier, on le supportait, presque affectueusement. Ensuite, il trouvait, en soi-même, de quoi embellir les heures de repos et de rêve. Au contact plus intime et non seulement physique de ses camarades, mêlé davantage à leurs caractères différents, frotté à leurs passions dissemblables, son esprit s’enrichissait de découvertes incessantes, de mille petits faits de vie morale, qui étaient un perpétuel aliment pour ses appétits de connaître, parfois une explication de ses façons de sentir. Ses pensées plus actives, plus identifiées à son moi, devenaient des compagnes fidèles, victorieuses de l’ennui, et chères infiniment. Souvent elles l’emportaient, par delà les brutalités des apparences extérieures, dans des mondes éblouissants, sur la frontière du réel et de l’invisible où, surnaturalisant les formes, les sons, les parfums, le mouvement, elles se haussaient jusqu’à la divination vague et précoce, pas encore consciente, de la beauté artiste et de l’amour essentiel. Initié par son ami aux menus secrets de pratique courante, dont l’ignorance, jadis, le chagrinait si fort, arrêtait si brusquement l’essor de ses élans, il prenait aussi, vis-à-vis des autres, une hardiesse plus grande, vis-à-vis de lui-même une sécurité moins troublée. Il n’osa pas, cependant, aborder Le Toulic, à cause de son air trop grave, de ses trop pédantes allures. Le Toulic, piocheur endurci, intelligence lente, mémoire rebelle, volonté obstinée de Breton, affectait de ne s’intéresser qu’à ses devoirs, et passait une partie de ses récréations, le nez sur ses livres. Et puis, quand il n’étudiait pas, on le voyait toujours pendu à la soutane des surveillants et des professeurs qu’il accaparait, lorsque ceux-ci venaient faire une apparition dans la cour. Il ne l’en aima pas moins, de loin, le suivant avec plaisir, retrouvant, en lui, sérieux et renfrogné, un peu du charme attirant des deux sœurs si jolies, dont s’était ému son instinct de jeune mâle, un soir.
Mais, à mesure que son intelligence s’élargissait, que de pâles lueurs jalonnaient le champ plus vaste de ses observations journalières, à mesure que se développait, en lui, le désir d’apprendre, il se dégoûtait davantage du travail, et ce dégoût s’affirmait, au point que la vue seule de ses livres lui causa une impression pénible, irritée, presque une souffrance. Il fut obligé de faire un effort violent sur lui-même, pour les ouvrir, pour s’astreindre à les étudier. Les punitions corporelles, le pain sec, la mise aux arrêts, la privation de promenades; les punitions morales, la honte publique des mauvaises places, augmentèrent cette disposition, au lieu de la réformer. Sa réputation de paresseux, de cancre, s’établit bien vite, et il s’en affligea: «C’était plus fort que lui, il ne pouvait pas».
Chez les natures d’enfant, ardentes, passionnées, curieuses, ce qu’on appelle la paresse n’est le plus souvent qu’un froissement de la sensibilité; une impossibilité mentale à s’assouplir à certains devoirs absurdes; le résultat naturel de l’éducation disproportionnée, inharmonique qu’on leur donne. Cette paresse, qui se résout en dégoûts invincibles, est, au contraire, quelquefois la preuve d’une supériorité intellectuelle, et la condamnation du maître. Telle elle était chez Sébastien, à son insu. Ce qu’on le forçait à apprendre ne correspondait à aucune des inspirations latentes, des compréhensions qui étaient en lui et n’attendaient qu’un rayon de soleil pour sortir, en papillons ailés, de leurs coques larveuses. Une fois ses devoirs bâclés, ses leçons récitées, il ne lui en restait rien, dans la mémoire, qui le fît réfléchir, rien qui l’intéressât, le préoccupât; rien, par conséquent, ni formes, ni idées, ni règles, qui se cristallisât au fond de son appareil cérébral: et il ne demandait pas mieux que de les oublier. C’était, dans son cerveau, une suite de heurts paralysants, une cacophonie de mots barbares, un stupide démontage de verbes latins, rebutants, dont l’inutilité l’accablait. Jamais rien d’harmonieux, ni de plaisant, qui s’adaptât à ses rêves, rien de clair qui expliquât ce par quoi il était généreusement tourmenté. Ce qui le charmait, l’étonnait, ce qu’il sentait de communication secrète de sa petite âme avec les choses ambiantes; ce qu’il devinait de mystères épars, délicieux à dévoiler, de vie foisonnante, délicieuse à écouler, on s’acharnait à répandre sur tout cela les plus épaisses, les plus fuligineuses ombres. On l’arrachait à la nature, toute flambante de lumière, pour le transporter dans une abominable nuit où son rêve spontané, les acquêts de sa réflexion enfantine, ses enthousiasmes, étaient retournés, avilis, soumis à de laides déformations, rivés à de répugnants mensonges. On le gorgeait de dates enfuies, de noms morts, de légendes grossières, dont la monotone horreur l’écrasait. On le promenait dans les cimetières mornes du passé; on l’obligeait à frapper de la tête contre les tombes vides. Et c’étaient toujours des batailles, des hordes sauvages en marche vers de la destruction, du sang, des ruines; et c’étaient d’affreuses figures de héros ivres, de brutes indomptées, de conquérants terribles, odieux et sanglants fantoches, vêtus de peaux de bêtes, ou bardés de fer, qui symbolisaient le Devoir, l’Honneur, la Gloire, la Patrie, la Religion. Et sur tout ce pêle-mêle, abject et fou, de meurtrières brutes et d’homicides dieux, au-dessus de ces lointains enténébrés, emplis du rouge carnaval des massacres, planait, sans cesse, l’image du vrai Dieu, un Dieu inexorable et falot, à la barbe hérissée, toujours furieux et tonitruant, sorte de maniaque et tout-puissant bandit, qui ne se plaisait qu’à tuer, lui aussi, et qui, habillé de tempêtes et couronné d’éclairs, se promenait, en hurlant, à travers les espaces, ou bien s’embusquait derrière un astre pour brandir sa foudre d’une main et son glaive de l’autre. Sébastien se refusait à admettre pour Dieu ce démon sanguinaire et il continuait d’aimer son Dieu à lui, un Dieu charmant, un Jésus pâle et blond, à la main pleine de fleurs, à la bouche pleine de sourires, qui laissait tomber sur les enfants, sans cesse, un regard de bonté infinie et d’intarissable pitié.