Sébastien Roch

Part 4

Chapter 43,643 wordsPublic domain

M. Roch s’indigna de ce que sa déclaration n’eût pas été accueillie de ces rustres, par plus d’étonnement et d’admiration. C’était donc une chose naturelle, indifférente, que son fils s’en allât, en première classe, chez les Jésuites?... Une chose qui arrivait tous les jours, à tout le monde?... Il eut la pensée de les rejoindre, de leur expliquer ce que c’était que les Jésuites; il se reprocha même de n’avoir pas donné au départ de son fils une plus grande solennité, de n’avoir pas invité à les accompagner le curé, le notaire, le médecin, toutes les personnes de distinction de la ville... Mais l’impression fâcheuse disparut vite; il se contenta de murmurer, très bas, dans un haussement d’épaules dédaigneux:

--Ces paysans!

Et, comme Sébastien continuait de pleurer, il le consola, répétant:

--Voyons, ne pleure pas... Tu vois bien que ce sont des rustres... Ils ne savent rien, ces gens-là... Il ne faut pas faire attention à ce qu’ils disent.

Soudain, un employé vint ouvrir la porte.

--V’là le train, monsieur Roch!... fit-il. Dépêchez-vous... Passez de l’autre côté.

On entendait le bruit clair d’une sonnerie électrique qui se dévidait sans interruption, et un grondement sourd, pareil à l’approche d’un orage. Tous les deux, ils traversèrent la voie, se tenant toujours par la main, effarés, un peu chancelants. Et la sombre machine, terrible, avec ses yeux rouges qui s’avançaient dans la nuit, siffla, roula, s’arrêta, les flancs secoués d’un halètement sauvage. Étourdis, ils ne bougeaient point, et ils regardaient la masse des wagons, d’un regard stupide.

En face d’eux, d’une portière vivement ouverte, un prêtre sauta sur le quai, preste et leste. Sans une hésitation, et d’un geste gracieux, il salua M. Roch.

--C’est sans doute ce cher enfant, dit-il... notre cher Sébastien!... Bonsoir, mon petit ami.

Et, après avoir caressé l’enfant, il tendit la main au père, en souriant:

--Quel charmant enfant, monsieur Roch!... Et comme nous l’aimerons!

Sous sa barrette, que l’élan du saut avait déplacée et mise de travers sur l’oreille, il avait une physionomie jeune, très douce, des yeux rieurs, un air d’attirante bienveillance, de bonté drôle.

M. Roch eût voulu parler. L’émotion d’être en présence d’un Jésuite, l’étonnement d’avoir été reconnu par ce Jésuite qui ne le connaissait pas, l’en empêchèrent. Il ne trouva aucun mot, aucune phrase. Toute son éloquence s’en alla en révérences embarrassées, en salutations éperdues, en gesticulations comiques, devant cette simplicité, cette jeunesse, cette grâce qu’il n’avait pas prévues, qui le déconcertaient plus que la solennelle, la sacerdotale, l’imposante vision en laquelle il s’était complu. Que ce Jésuite eût sauté du train, comme un gamin, il ne pouvait admettre que cela fût croyable, alors qu’il avait imaginé il ne savait quelles vagues processions, quelles mystérieuses pompes. Il ne pouvait admettre, non plus, qu’un Jésuite fût vêtu de noir, ainsi qu’un curé, sans le moindre insigne décoratif, où se révélât la puissance de l’ordre. Tout cela le paralysait. Cependant, il tenta un effort, balbutia:

--Mon Révérend Père... C’est un père... je suis un père... un père qui... Certainement, je ne m’attendais pas, comme ça!... le grand honneur!... Et puis le soir, dans une gare, on ne voit pas bien...

Il s’empêtrait. Les mots s’étranglaient dans sa gorge. Le train allait repartir. Il embrassa gauchement son fils qui pleurait toujours, chercha une phrase décisive et, n’en trouvant pas, il bredouilla, la raison égarée, la bouche tordue de grimaces:

--Je suis content... bien content de vous avoir vu... Et sa pauvre mère eût été bien... contente... de... de... faire votre connaissance.

A peine s’il s’aperçut que Sébastien était monté dans le wagon avec le Jésuite, que le train s’était remis en marche, avait disparu, laissant la voie vide. La tête découverte, le chapeau à la main, M. Roch demeura longtemps à la même place, sur le quai, redevenu désert. Il saluait toujours, et toujours répétait:

--Bien contente... bien contente...

Il fallut l’intervention du chef de gare pour qu’il se décidât à partir. De son trouble, de son chagrin, de cette émotion sincère qui en avait fait, tout à l’heure, une créature humaine et sensible, il ne lui restait plus que l’irritant dépit d’avoir manqué son discours, dans une occasion unique. Mécontent de cette aventure, un peu honteux de lui-même, il rentra. Il ne pensait déjà plus à son fils dont l’image disparaissait sous celle du Jésuite; et il se disait:

--Ces Jésuites!... Quelle puissance!... Il m’a reconnu, celui-là... C’est incroyable!... Ils reconnaissent les gens qu’ils n’ont jamais vus... Quelle organisation!

A la maison, M. Roch ne sentit point qu’un vide s’était fait, que quelque chose de cher--une habitude, une affection, une petite vie candide et remuante chaque jour mêlée à la sienne--allait lui manquer désormais. Et lorsqu’il passa devant la porte, restée entr’ouverte, de la chambre où son fils avait vécu, près de lui, il n’y arrêta pas un regard triste, et n’éprouva au cœur aucun sursaut. Il se coucha, s’endormit, comme de coutume, d’un sommeil profond, rythmé par de sourds ronflements.

II

L’encourageant accueil, les affectueuses paroles du jeune prêtre ne rendirent point le calme à Sébastien. Vacillant, parmi les jambes hostiles et les bouillottes heurtées, il avait eu beaucoup de peine à s’installer, huitième, dans un coin. Et il restait le corps très raide, les paumes collées aux genoux, n’osant s’allonger sur les coussins, ni faire un mouvement, ni lever autour de lui ses yeux encore humides de larmes. Dépaysé dans le luxe d’un compartiment de première classe, comprenant qu’on l’observait, qu’on le dévisageait, il était horriblement gêné, et cette gêne lui était une souffrance lancinante qui absorbait l’autre, la souffrance de la séparation. Pourtant, au bout de quelques minutes, il s’aventura jusqu’à chercher, d’un glissement d’œil oblique et lent, à mieux entrevoir le Père, qui, sur la banquette d’en face, à droite, était assis, le menton levé, la tête renversée contre le dossier. Il lui parut très maigre, avec un long cou d’oiseau, des pommettes saillantes, une bouche mince, sans sourires, et des yeux redevenus sévères, sans caresses. Mais la manche d’une douillette, pendant, balancée, hors du filet, promenait sur son visage une ombre noire, courte, agile et mobile, qui en déformait les traits, tantôt noyés d’encre, tantôt éclaboussés d’une trop brutale et presque fantastique lumière. Sébastien s’amusa à suivre le jeu de cette ombre qui passait et repassait avec des battements de chauve-souris. Il dut abandonner cette distraction, qui lui servait en même temps de contenance, effrayé d’entendre le Père lui adresser une question banale, dans le but de le mettre à l’aise. Le rouge lui monta au front, comme s’il eût été pris en faute. Pour répondre, par un violent effort de courage, il rappela à lui sa volonté éperdue.

Bientôt de bruyantes conversations succédèrent au silence qui avait accueilli son arrivée. Le Jésuite y prit part, sur un ton enjoué, avec une familiarité de camarade, respectueux, sous ses allures libres et dégagées, du rang social et de l’argent que représentaient ces jeunes collégiens. Étant tous des anciens, il les connaissait de longue date, et s’intéressait aux récits enthousiastes de leurs vacances. C’étaient des promenades à cheval, des chasses, des voyages, des comédies au château, des cochers, des gardes, des chiens, des poneys, des fusils, des évêques; une évocation de vie élégante, heureuse, choyée, dont le contraste avec la sienne, monotone et vulgaire, redoublait l’embarras de Sébastien, y joignait l’amertume d’une inconsciente jalousie. C’étaient aussi des nouvelles du collège, données par le Père: les embellissements du parc, la chapelle de la congrégation, restaurée en l’honneur du magnifique retable offert par la sainte marquise de Kergarec... la pièce d’eau élargie pour le patinage... le théâtre reconstruit dans l’ancien jeu de paume des moyens... une très importante réforme du Père Préfet: l’exposition permanente, au parloir, d’un tableau contenant, gravés en lettres d’or, les noms de tous les élèves reçus à Saint-Cyr. Enfin l’acquisition d’un yacht, le _Saint-François-Xavier_, pour les excursions en mer, les jours de grande sortie, un yacht tout blanc, portant à la proue l’image du saint, soutenue par deux anges aux ailes dorées.

--Très chic!.... Bravo!... applaudit l’un des élèves.

A quoi le Père ajouta:

--C’est encore un secret... mais il est question d’une fête monstre, pour la bénédiction du _Saint-François_..., messe en musique, procession, banquet, loterie... Le Père Gargan récitera une pièce de vers admirable...

O _Saint-François-Xavier_, tu vogueras, superbe, Sous la direction du Père de Malherbe Et ta proue écumante et ton beaupré vainqueur Fendront les îlots d’azur, avec beaucoup d’ardeur...

Et tous, se trémoussant de joie, entonnèrent en chœur, avec le Jésuite qui battait la mesure:

Il était un petit navire Qui n’avait ja... ja... ja...

Cette gaieté, qui correspondait si mal à l’état de son âme, navra Sébastien. Cela lui répugnait de penser que des chansons pussent sortir de lèvres, chaudes encore du dernier baiser des parents. Il s’efforça de ne pas les entendre. Le train roulait à toute vitesse. De son coin, où il demeurait immobile, l’enfant regarda, par la glace mi-levée de la portière, le paysage nocturne: une fuite d’ombres, puis, au-dessus, une fuite de ciel, de ciel étoilé d’or qui semblait retourner au pays, emporté par de rapides nostalgies. Longtemps, il s’attacha, rêveur, à la contemplation de ce ciel, que lui dérobaient parfois les épaisses fumées de la machine se dorant au rayonnement de la lampe, et se fondant, tour à tour, dans la nuit. La nuit était charmante; des blancheurs y flottaient, au ras de la terre, doucement remuées; sur les masses d’ombre, des reflets de peluches argentées se posaient; et les champs prenaient des aspects de lacs endormis, de forêts noyées, de jardins dont les fleurs se vaporisent; les coteaux s’érigeaient en villes confuses, infinies, hérissées de tours, de clochetons, de flèches, en villes barbares, en villes magiques, reculées jusqu’aux confins de l’espace et du rêve, par la métamorphose incessante des brumes.

Peu à peu, le calme se rétablit dans le wagon, les figures fatiguées s’ensommeillèrent; et le Père, ayant déclaré qu’il était temps de dormir, récita une courte oraison, et baissa le store sur la lampe. Tous se tassèrent sous leurs couvertures, cherchant une position commode, au détriment du voisin. Le silence qui l’entourait, la demi-obscurité surtout, qui le baignait d’un mystère, où les visages n’apparaissaient plus que comme des frissons de lumière, tremblotant sur des taches de violentes ténèbres, enhardirent Sébastien. Heureux de n’avoir plus, braquée sur lui, l’ironique curiosité de tant de regards étrangers, il osa s’enfoncer davantage sur les coussins, étira ses membres engourdis, et, calant sa tête dans l’angle capitonné de l’accoudoir, il croisa les pans de sa redingote sur ses genoux, et ferma les yeux. Alors, au roulis orchestral du wagon, qui le berçait délicieusement, qui lui mettait dans l’oreille des musiques, des airs de chansons inconnues, des rythmes de danses oubliées, il sentit descendre en son être une grande douceur, presque une joie de vivre et d’être emporté! La gêne, la crainte, la souffrance, tout cela s’évanouit, comme s’étaient évanouis les tourbillons de vapeur, s’interposant entre le ciel et lui. Il écouta aussi, avec confiance, le bruit clair, le joli et léger tintement métallique d’un chapelet, dont les grains, durant une heure, se déroulèrent sous les doigts du prêtre. A mesure que chaque tour de roue l’éloignait davantage des choses regrettées, sans un déchirement intérieur, avec une mélancolie résignée et bienfaisante, il revoyait, en un rêve attendri, la petite rue de Pervenchères, les bonnes gens sur leurs portes, saluant son départ, la gare et ses jaunes affiches; son père qui le tenait tendrement par la main, et le Jésuite disant dans un sourire: «Quel charmant enfant, Monsieur!... Et comme nous l’aimerons.» Sur cette vision consolante d’une multitude de maîtres, ingénieux à l’aimer, il s’endormit profondément.

Il ne se réveilla qu’à Rennes, où l’on quittait le train. A peine si l’aube froide teintait d’une pâleur rosée la voûte vitrée de la gare. L’arc immense qui la termine s’ouvrait sur un ciel morne, brouillé de brumes jaunes, crasseuses; dans les brumes s’enfonçait un paysage de toits noirs, de murs couleur de suie, de machines fumantes, de profils perdus. Et parmi les rumeurs, les sifflets, les roulements des locomotives sur les plaques tournantes, dans la clarté ternie du gaz, une cohue d’ombres, une bousculade de dos vagues, de visages blafards, s’agitaient. Sébastien, effaré, emboîta le pas du Père.

A Rennes, d’autres bandes d’élèves, venus de directions différentes, attendaient. Ce fut un indescriptible brouhaha, une tumultueuse mêlée de poignées de mains, d’embrassades, de confidences impatientes, auxquels l’autorité des surveillants eut peine à mettre un terme. Après un déjeuner sommaire, promptement servi au buffet de la gare, ils s’empilèrent tous dans cinq grandes diligences, serrés l’un contre l’autre, chacun jouant des coudes et des genoux, afin de s’assurer une place meilleure. Sébastien avait encore les idées obscures, les yeux bouffis de sommeil. Quoiqu’il eût très faim, il n’avait point osé prendre sa part du déjeuner. Comme personne ne l’y avait invité, il craignait de ne pas en avoir le droit. Dans la voiture, il se laissa marcher sur les pieds, renvoyer d’une banquette à l’autre, étourdi, inconscient, mais tâchant, dans son désarroi, à ne pas perdre de vue la soutane du Jésuite, comme un voyageur égaré s’obstine, du regard, vers la lumière aperçue dans la nuit, et qui le guide. Ce fut avec beaucoup de peine qu’il parvint à s’insérer entre deux camarades. Et la voiture roula.

--Tu es un nouveau? lui demanda son voisin de droite, un bel adolescent qu’enveloppait un ample pardessus à collet de fourrure.

--Oui, répondit-il, tremblant, et cependant heureux que quelqu’un voulût bien s’occuper de lui... J’suis d’Pervenchères.

--Ah! t’es d’Pervenchères?... Ta parole?... Et comment t’appelles-tu?... Tu t’appelles, monsieur de Pervenchères?...

--Je m’appelle Sébastien Roch...

--C’est épatant, tu sais, de s’appeler comme ça!... Et ton chien?... Tu as oublié ton chien!... Où est-il, ton chien?... Je me disais bien que je t’avais vu quelque part, mon vieux Saint Roch!... C’était au-dessus de la porte de notre jardinier, dans une niche... Dis donc?

Il lui bourra les côtes à coups de coude.

--Dis donc?... Ce n’est pas une raison pour t’asseoir sur mon pardessus.

Et comme les élèves riaient, que Sébastien, confus et très rouge, baissait la tête:

--Allons! Châteauvieux!... fit le Père, d’une voix indulgente, presque complice; laissez cet enfant tranquille.

Châteauvieux détourna la tête avec une moue de jovial dédain. Il lissa sa fourrure, se ganta soigneusement, et raconta des histoires de chasse.

La route fut longue et lassante. Sous un ciel gris, gris comme un plafond tendu de toile grise, sous un ciel immobile, sans une seule nuée voyageuse, de courts horizons ondulaient, durs et secs; des champs se succédaient, lourdement vallonnés, enclos de pierres, avec de chétifs pommiers penchant, de distance en distance, leurs tignasses moussues. Çà et là, des maisons basses, noirâtres, baignant dans la boue et le fumier leurs assises, imbibées du purin des étables; çà et là, des masures montrant, derrière les coteaux, des toits gondolés et des cheminées croulantes. Puis des villages sordides où grouillait une humanité bestiale, servile; faces terreuses, haillons de misère, lentes et dolentes échines. Et des bois de chênes trapus, et des bois de pins rabougris, faisaient plus triste le triste jour, pleurant entre leurs sombres ramures. Plus loin, Sébastien vit des landes, des landes pelées, dévorées par la cuscute, des pays de fièvre, maudits, à perte de vue, où rien de vivant ne semblait croître et fleurir, où les gramens eux-mêmes sortaient de la terre, déjà desséchés et morts. Des vaches squelettaires, des spectres de chevaux roux, au mufle barbu comme le menton des chèvres, erraient, sinistres, sur la pâleur vitreuse des flaques d’eau, paissait l’illusoire pousse des ajoncs. Des moutons noirs tiraient sur leurs entraves, et, boitant, faméliques, tournaient en rond, sans cesse. De place en place, pareils à des animaux pétrifiés, des blocs de granit se dressaient, inquiétantes carcasses, évoquant des vies antérieures, des races disparues, les inachevées et fabuleuses formes des âges préhistoriques. L’œil, parfois, se rafraîchissait à de petites vallées vertes; dans les fonds d’herbe grasse, sous des branches feuillues, passait la joie rapide des ruisseaux; oasis vite franchies, vite oubliées, vite perdues en l’immense stérilité. Et l’haleine de la mort recommençait à charrier, dans l’atmosphère plus dense, les lourdes émanations paludéennes, et les tourbillons de poussière cosmique, larves invisibles de l’éternelle pourriture. Aux carrefours des routes, aux embranchements des traverses, tout d’un coup, surgissaient des calvaires difformes, se penchaient des stèles barbares, s’accroupissaient de géantes pierres, gardant le souvenir des dieux homicides qui ont régné là.

Tout le monde descendait aux côtes. Les uns s’empressaient autour des Pères qui exagéraient leurs airs fraternels et leurs allures gaies; les autres escaladaient les fossés et lançaient des cailloux, pris d’un besoin de mouvement. Quelques-uns, bras dessus, bras dessous, chantaient des cantiques. Aucun n’adressa la parole à Sébastien qui remarqua, non sans amertume, que le jeune Père «qui devait tant l’aimer» ne lui prêtait plus la moindre attention. Sur la berge du chemin, écrasé par la désolation de l’âpre nature, dont il ne pouvait comprendre encore la farouche et mystérieuse beauté, ressaisi par ses terreurs du collège qui, bientôt, allait apparaître, là-bas dans les brumes, il marchait seul, l’âme en détresse, plus abandonné au milieu de ses camarades que la bête vaguant à travers le silencieux infini de la lande. «Et comme nous l’aimerons», se répétait-il, dans l’espoir d’étouffer l’involontaire et persistante défiance dont son cœur était plein, et qui lui rendait plus cruels l’inhospitalité des choses, l’indifférence de ses maîtres et le mépris ricaneur, hautain, de ses compagnons. Cette phrase qui lui revenait souvent, il croyait y démêler un sens d’hypocrite moquerie, une ironie perfide, et il se disait: «Non, ils ne m’aimeront jamais... Et comment pourraient-ils m’aimer, puisqu’ils en aiment tant déjà, qu’ils connaissent mieux que moi, tant qui ont des chevaux, des fourrures, des beaux fusils, tandis que moi, je n’ai rien?» Il avait alors des envies violentes de s’enfuir; à un détour de la route il ralentit le pas. Il attendrait que les voitures et la bande des élèves eussent disparu, et puis il se mettrait à courir. Mais une pensée le glaça. Où donc aller? Devant lui, derrière lui, partout, la solitude morne, le désert. Pas une maison, pas un abri en cet espace de cauchemar, en cette spectrale nudité terrestre. A l’horizon qu’envahissaient des brumes violacées, pas un clocher; un ciel implacable au-dessus de sa tête, un ciel maintenant enduit de plomb opaque, que des corbeaux, par troupes affamées, traversaient sans interruption. Et, tout petit, avec sa longue redingote qui lui faisait dans le dos des plis ridicules, et dont les basques caricaturales flottaient comiquement autour de ses jambes, il regagna les diligences, continua de les suivre, souhaitant de n’arriver jamais.

A Malestroit, près d’un vieux pont, on s’arrêta pour relayer et pour dîner: dîner morne, dans une sale auberge, sous des poutres enfumées, parmi d’intolérables odeurs de cidre aigre et de graisse rance. Personne ne parlait, étourdi par le voyage, et Sébastien, relégué à l’un des bouts de la grande table, que des femmes servaient, en corsages brodés, en coiffes ailées de religieuses, ne mangea point. Un affaissement physique, une sorte d’anéantissement moral remplaçaient la surexcitation aiguë de ses nerfs, maintenant détendus et meurtris. Sa tête était vide, sa volonté paralysée. Il ne pensait plus à rien, ni au passé, ni au présent; il ne sentait rien, ni ses jambes endolories, ni ses reins rompus, ni la pesante boule de plomb qui lui emplissait l’estomac. Hébété, ses mains cachées sous la table, il regardait devant lui, sans voir, sans entendre, sans comprendre pourquoi il était là et ce qu’il faisait.

Quatre heures après, il se trouva couché dans un petit lit de fer, entre des cloisons de bois, fermées par un rideau blanc. Les cloisons montaient à mi-hauteur du plafond, laissant, au-dessus d’elles, un vide où des clartés tremblantes de lampes s’épandaient. Près du lit, une étroite table, garnie d’une cuvette et d’un pot à eau; contre la cloison, à portée de la main, un bénitier, surmonté d’un crucifix; en face, contre l’autre cloison, ses habits qui pendaient, accrochés, pareils à des peaux de bêtes écorchées.

Il ne se rappelait pas exactement ce qui s’était passé, depuis Malestroit. Il avait seulement la sensation de choses tronquées, fugitives, un peu effarantes, passant de l’éclat vif des lumières au néant des plus intenses ténèbres... Il se souvenait d’avoir longtemps roulé, dans un bruit de grelots, de vitres ébranlées, roulé en une voiture où des visages cahotés, endormis, s’éclairaient très pâles, à la lueur terne d’un lampion... Et ce roulis, ces cahots, ces chocs des épaules, il croyait les ressentir encore. Toujours tintaient à ses oreilles, mais plus lointains, les grelots; toujours vibraient, mais plus assourdies, les vitres. Et de fumantes croupes de chevaux, avec des ossatures pointues, fantastiquement maigres, se levaient, bondissaient, dans un halo de lumineuse vapeur... Puis une ville confuse, à peine entrevue dans la nuit... puis une porte, devant laquelle l’on s’était arrêté, une façade haute, sommée d’une croix dont les bras luisaient... puis de longs couloirs blancs, des escaliers interminables... La marche d’une foule sur des dalles sonores... Et des soutanes, rapides, fuyantes... des saints de plâtre blafards, des vierges livides, projetant sur les murs l’ombre de gestes raidis!... Des lits, des lits... puis rien!... Sa peau brûlait, ses tempes battaient... Quelque chose comme un cercle de fer lui opprimait le front... Où donc était-il? Il se souleva à demi, hors des draps, et il écouta... Un grand silence!... Un grand silence où, peu à peu, se percevait, plus distincte, l’indécise et continue rumeur des respirations endormies, où, tout à coup, éclataient la voix effrayée d’un rêve, le bruit rauque d’une toux, le choc sourd d’un coude contre les cloisons de bois... Il pensa à sa petite chambre de là-bas, à ses gais réveils, à la mère Cébron, que tous les matins, dans la cuisine, il trouvait en train de griller des tartines de pain, pour le café au lait, et il soupira. C’était fini!... Jamais plus il ne reverrait sa chambre, ni la mère Cébron, ni rien de ce qu’il avait aimé jusque-là!... De temps en temps, sur la blancheur des rideaux, gonflés par un souffle furtif, rôdait, vigilante et déformée, l’ombre d’une soutane... Et les heures sonnaient, espaçant des siècles.