Sébastien Roch

Part 5

Chapter 53,669 wordsPublic domain

Le réveil ne sonna qu’à huit heures. Un tapage grandissant emplit le dortoir; piétinement de foule, bourdonnement de ruche en travail, sur quoi se détachaient le bruit plus clair des rideaux glissant, un à un, sur leurs tringles de fer, et la ruisselée de l’eau tombant dans les cuvettes. Machinalement, Sébastien se leva, la tête alourdie, les idées disjointes, mal à l’aise. Un jour avare, un jour de prison, remplaçant la lueur des lampes éteintes, rampait au plafond, laissait les cloisons dans une pénombre étiolante. Il s’habilla à la hâte, gauchement, négligeant de se laver, de peur d’être en retard, et, sans trop savoir comment cela s’était produit, il se retrouva, au milieu d’une longue file, heurté, bousculé, et flanqué de deux compagnons, ainsi qu’un malfaiteur, entre deux gendarmes. La file s’ébranla. Il revit les escaliers, les saints de plâtre, les couloirs percés de larges fenêtres, par où des cours rectangulaires, des petits jardins souffrants, des espaces carrés en forme de cloître et de préau, s’apercevaient uniformément enclos de hauts bâtiments qui leur donnaient un jour crayeux, d’une dureté, d’une tristesse infinie. Distraits, bâillant, les élèves entendirent la messe dans une chapelle sombre, basse, étouffante, sorte de tribune s’ouvrant latéralement sur la nef publique, haute et voûtée, dont on ne voyait, en raccourci, qu’une partie du chœur et l’autel fastueux. Ensuite, ils se rendirent au réfectoire, vaste salle très claire, blanchie à la chaux, où, malgré la propreté des tables et la remise à neuf des murs, persistaient des odeurs fades, les douceâtres relents des anciennes nourritures. A peine si Sébastien toucha du bout des lèvres au déjeuner: du lait chaud, servi en d’énormes jattes de fer-blanc. Ce ne fut que dans la cour de récréation qu’il put reprendre possession de soi-même, recouvrer la notion du lieu où il était, reconstituer à peu près le souvenir de ce qui venait de se passer de violent, d’insolite dans sa vie. Quoiqu’il éprouvât, à ce moment même, une impression pénible d’abandon, d’exil, la sensation douloureuse d’être arraché à des habitudes, à des joies, à des libertés vagabondes, l’angoisse d’être emmuré désormais dans de l’inconnu, il aspira, délicieusement, à pleins poumons, l’air frais du matin. Et il resta là, sans bouger, regardant les élèves qui se dispersaient, par couples, par groupes, regardant les autres cours qui s’animaient, le collège, et s’étonnant de ne pas voir le théâtre, le bateau, dont ils avaient tant parlé, dans le wagon, ni la mer, la mer qu’il désirait tant voir. Il bruinait; un vent aigre soufflait de l’Ouest, poussant dans le ciel de gros nuages floconneux; et cette fraîcheur humide qu’il apportait lui faisait du bien, détendait ses muscles, calmait ses nerfs.

Tout à coup, un jeune garçon se planta, droit, devant lui.

--Je me nomme Guy de Kerdaniel, dit-il... Et toi, comment t’appelles-tu?

--Sébastien Roch!

--Tu dis?

--Sébastien Roch!

--Ah!

Guy de Kerdaniel cligna de l’œil, réfléchit un instant, et, les poings sur les hanches, le torse cambré, il interrogea, très impérieux:

--Es-tu noble?

A cette question inattendue, Sébastien rougit d’instinct, comme s’il eût été coupable d’un gros péché. Il ne savait pas exactement ce que c’était d’être noble; mais, devant l’attitude dominatrice de son petit interlocuteur, il soupçonna que de ne l’être pas cela constituait une faute grave, une malpropreté, un déshonneur.

--Non, répondit-il, d’un air humble, presque suppliant.

Il se tâta la poitrine, les flancs, les genoux, pour bien s’assurer qu’une bosse ou quelque dégoûtante infirmité ne lui avait pas, soudainement, poussé sur le corps. Ensuite il considéra, de son doux œil effaré, le hardi camarade dont l’évidente majesté l’éblouit. Cette casquette, crânement posée en arrière de la tête, sur la nuque, ces gestes délibérés, ce visage insolent, pâle et fin, aux grâces souples et douteuses de courtisane et, par-dessus tout cela, ces habits seyants et frivoles, lui apparurent comme la révélation de quelque chose de très grand, de sacré, d’inaccessible, à quoi il n’avait pas encore songé jusqu’ici. Sébastien fut véritablement écrasé de tant de prestige, et, par contre, il acquit, sur l’heure, la certitude de son indignité. A n’en pouvoir douter, il était devant l’un de ces êtres supérieurs, augustes, dont son père parlait avec tant de respect et d’émerveillement. Ce petit personnage, de toute évidence, n’était point comme lui-même, bâti de chair vulgaire et d’os grossiers, mais de matières précieuses, plus précieuses que l’or et l’argent. Il se dit: «C’est peut-être un fils de prince». Ce fut un moment de douloureux émoi. Sous ses vêtements, antiques hardes, godantes défroques de famille, sommairement retaillées, retapées par la mère Cébron, et qui lui pesaient aux épaules, plus lourdes que des chapes de plomb, il se jugea si gauche, si infime, tellement déchu, qu’il eût voulu disparaître au fond de quelque trou, ou s’évaporer dans l’air, comme une fumée. Pourtant, avec l’intention vague de se réhabiliter

il bégaya, en un mouvement comique des lèvres:

--J’suis d’Pervenchères... dans l’Orne... J’suis d’Pervenchères...

Il se souvint des recommandations de son père. Pour convaincre le troublant Guy de Kerdaniel de son droit à vivre, près de lui, à respirer le même air, manger le même pain, apprendre les mêmes choses que lui, il tenta de raconter l’église, les chapiteaux, l’illustre ancêtre Jean Roch, l’âne, leur mort à tous les deux, dans les rues, à coups de bâton. La phrase qu’il fallait ne lui vint pas. Il ne savait par où commencer, par l’âne, ou par l’église. Et, bégayant, plus fort, et croyant résumer cette magnifique histoire dans un seul cri, il répéta.

--Puisque j’suis d’Pervenchères!... Na!...

Ce correctif plaisant parut ne pas impressionner beaucoup Guy de Kerdaniel qui, lui aussi, examinait Sébastien, des pieds à la tête, dédaigneusement. Étonné, scandalisé même de se trouver en présence de quelqu’un qui, n’étant pas tout à fait un paysan, n’était pas non plus un noble, de si mince noblesse que ce fût, l’aristocrate gamin ne pensait pas à rire. Il était devenu sérieux comme un juge; des plis durs rayaient son front. Ce fait anormal le choquait, autant qu’il dérangeait ses notions héréditaires sur l’organisation des hiérarchies humaines, et le bon ordre des contacts sociaux. Devait-il hausser les épaules et s’en aller, ou bien administrer une paire de gifles à ce minuscule insecte, qui avouait n’être pas noble et s’appeler de ce nom barbare: Sébastien Roch?... De ce nom cynique: Sébastien Roch?... Sébastien Roch!... Certes, rien que cela valait une gifle. Il hésita, quelques secondes, la main levée. Finalement, pris d’un suprême dégoût où s’affirmait mieux que dans la violence l’inflexible antagonisme des castes, il se contenta de demander:

--Alors!... qu’est-ce que tu fais ici?

--Je ne sais pas, gémit-il.

Guy s’impatienta, frappa la terre du pied.

--Enfin, ton père, qu’est-ce qu’il fait, ton père?

--Papa?... articula Sébastien.

Mais il s’arrêta de nouveau, décontenancé.

Au choc de cette interrogation, il venait d’entendre distinctement la porte d’un monde se refermer sur lui. Une poussée brutale le rejetait hors d’une vie qui n’était point la sienne, et où il n’avait pas, anonyme et chétif avorton, le droit de pénétrer. Maintenant, il ne doutait plus que si manquer de noblesse était une impardonnable faute, faire quelque chose équivalait à une infamie, dont rien ne pouvait vous laver. Il admira Guy de Kerdaniel autant qu’il l’envia et le détesta. «Qu’est-ce qu’il fait ton père?» Et voilà que la nécessité de répondre à cette question lui causait subitement une gêne insurmontable, une angoisse plus vive que toutes celles jusqu’alors souffertes. Sébastien éprouva contre son père et contre lui-même un sentiment affreusement pénible, qu’il ne se souvenait pas d’avoir jamais connu. Ce n’était pas de la colère; c’était plus que de la pitié, presque de la honte, cette espèce de honte, basse et lâche, qui s’attache à l’idée de la difformité physique. Avec une précision où s’accentuaient toutes les infériorités sociales, il revit son père, en manches de chemise, les reins serrés par le tablier de cotonnade grise, fureter dans une boutique, encombrée d’objets vulgaires, et très laid, de ses mains maculées de rouille, gercées de travail, ranger des poêlons de fonte, ficeler des paquets de clous. Cela lui sembla répugnant, inadmissible, et plus irréparable que s’il eût été bossu ou cul-de-jatte. De même qu’il avait mesuré la distance qui le séparait de Guy de Kerdaniel, de même il mesura celle qui séparait son père du père de celui-ci: un beau monsieur, sans doute, avec une belle barbe étalée, et des mains très blanches, fièrement campé dans une voiture, que menait, sur des allées de sable jaune, à travers des paysages riches, un cocher tout galonné d’or. Dans la vertigineuse seconde que dura son hésitation à répondre, mille pensées, mille souvenirs, mille sentiments, mille spectacles, mille presciences, défilèrent ensemble et pêle-mêle. Les êtres, les choses, les idées prenaient des contours autres, des directions et des formes nouvelles, d’une implacable rigueur, d’une désenchantante brutalité. Et les murs de la cour, et la boutique projetaient leur sale ombre sur ses plus chers, ses plus purs souvenirs. Son père, les voisins, Mme Lecautel, Marguerite, le pays tout entier, le ciel natal, et lui-même, cette ombre les enveloppait d’un épais, d’un étouffant voile de dégoût. En ce moment, ses billes d’agate et de verre colorié, sa belle boîte de compas, ses toupies de cuivre ronflant, dont il était si fier, vis-à-vis de ses camarades de là-bas, qui réalisaient sa conception la plus élevée du bonheur, du luxe et du rang, il les eût sacrifiés, sans un regret, avec joie, tout de suite, pour être né de parents nobles et oisifs, pour pouvoir le crier bien haut à la face de tous les Kerdaniel de la terre. En son trouble d’orgueil, il chercha d’abord à mentir, à se renier, à se hisser sur des héraldismes vertigineux. Il ne trouva rien d’assez plausible, rien d’assez émerveillant, ne sachant pas ce qu’il fallait dire. D’ailleurs, son pantalon trop court, sa veste trop large, en forme de flottante guérite, qui protestaient de la modestie de leur origine, le découragèrent, le rappelèrent à la réalité de sa condition. Puis il comprit que ce serait vil de mentir ainsi, se souvint des paroles que ne cessait de lui répéter son père: «Il faut toujours être soumis et respectueux envers les personnes plus élevées que soi, par la fortune et par la naissance». Et, d’une voix tremblée, où pleurait toute l’humilité d’un aveu, il murmura:

--Papa?... Il est quincaillier!

Ce fut aussitôt un éclat de rire, une explosion de moqueries qui lui éclaboussèrent la figure, ainsi qu’un jet de boue.

--Quincaillier!... Ha! ha! ha! quincaillier!... Tu es venu ici pour rétamer des casseroles, dis?... Tu repasseras mon couteau, hein?... Qu’est-ce qu’on te paie par jour, pour nettoyer les lampes?... Quincaillier!... Hé là-bas!... Il est quincaillier!... Hou!... hou!... hou!...

Le rire alla se perdant, ironiquement scandé par la fuite de deux pas. Sébastien leva les yeux. Guy de Kerdaniel n’était plus là... Il avait rejoint un groupe d’élèves, auxquels, gesticulant, il racontait déjà l’extraordinaire et scandaleuse aventure d’un quincaillier égaré parmi de jeunes nobles. Des cris de surprise, de protestation, des exclamations indignées, éclatèrent... Un quincaillier! qu’est-ce que ça mangeait?... un quincaillier!... c’était peut-être venimeux?... Quelques-uns proposèrent de donner la chasse à cette bête inconnue et malpropre. Et le rire recommença, renforcé cette fois d’autres rires plus aigus et de plus insultantes moqueries. Ils imitaient l’aboiement des chiens, le claquement des fouets, le son de la trompe, le galop d’une chasse à travers les halliers.

--Hardi, les toutous!... Hou! hou! hou!

Toutes les voix, tous les regards, le petit Sébastien les sentit peser sur lui, infliger à son corps la torture physique d’une multitude d’aiguilles, enfoncées dans la peau. Il eût voulu se ruer contre cette bande de gamins féroces, les souffleter, les piétiner, ou bien les apaiser par sa douceur, et leur dire:

--Êtes-vous fous de rire ainsi de moi qui ne vous ai rien fait?... qui voudrais tant vous aimer?

S’il avait eu son pain d’épices, ses tablettes de chocolat, il les leur eût distribués.

--Tenez, vous voyez que je ne suis pas méchant!... Et je vous en donnerai d’autres.

Un Père surveillant, qui, non loin de là, lisait son bréviaire, vint se mêler au groupe. L’enfant se crut sauvé: «Il va les faire taire, les punir», pensa-t-il. S’étant informé pourquoi l’on riait de la sorte, le Jésuite se mit, lui aussi, à rire, d’un rire amusé, discret et paterne, tandis que son ventre rond, secoué de légers soubresauts, gonflait gaiement la soutane noire. Alors, pour ne plus entendre ces rires et ces voix qui lui faisaient mal, pour échapper à ces regards qui le martyrisaient, Sébastien courba la tête et s’éloigna désespéré.

Dans la vaste cour, entourée d’une haute barrière blanche et fermée sur le parc par une quadruple rangée d’ormes grêles, des enfants de son âge couraient, jouaient, d’autres se promenaient, bras dessus, bras dessous, sérieux et bavards; d’autres encore, assis sur les marches du jeu de paume, narraient les prouesses de leurs vacances. Il n’en connaissait aucun. Pas un visage ami, pas une allure familière, pas une main prête à se tendre vers sa détresse de nouveau venu. Avec une serrée au cœur, il observait que des élèves, arrivés comme lui, de la veille, comme lui dépaysés, perdus, tout bêtes, se cherchaient, se rapprochaient, commençaient des ébauches d’amitié, sous l’œil favorable des maîtres. Seul, il restait à l’écart, n’osant faire aucune avance, de peur des rebuffades; il sentait s’élargir le vide autour de lui, irrémédiablement, il le sentait s’élargir de tout l’infranchissable espace, de tout l’inviolable univers qui le séparait de Guy de Kerdaniel, et des autres, de tous les autres. Cela se reconnaissait donc que son père était quincaillier? Il gardait sur lui la visible empreinte de cet état condamné? Il était plus repoussant qu’un chien, dont la peau est rongée par le mal rouge? Pourtant, bien des fois on lui avait dit qu’il était joli; on avait admiré ses boucles blondes, ses joues roses et saines, ses yeux qui ressemblaient à ceux de sa mère. On avait donc menti?... On l’avait donc trompé?... Il était laid, d’une laideur tellement avérée qu’elle excitait la risée, le dégoût, la haine? Ce qui lui rendait plus sensible la certitude de cette laideur, c’est qu’il attribuait à tous ses camarades des airs de beauté, de beauté désespérante, qui tenait sûrement à leur condition heureuse de nobles et que ne pouvait ambitionner le méprisable fils d’un méprisable quincaillier!... Pourquoi, si petit, si faible, si laid, si mal vêtu, l’avait-on envoyé si loin, sans une protection, sans une défense? Pourquoi, si brusquement, l’avoir arraché aux quiétudes, aux intimités douces du pays, son pays, silencieux et charmant, où tout lui était familier, fraternel, où il était plus beau, plus riche, plus envié que n’importe lequel des enfants, ses compagnons d’école et de jeux; où tout le ramenait, à cette heure de souffrance, et la dureté de l’exil et le remords de ne l’avoir pas assez aimé, ce pays maintenant perdu, aimé de cet amour encore inéprouvé qui lui noyait le cœur d’amers regrets et de violentes tendresses? Ici, l’air lui semblait pesant; le vent, chargé d’odeurs insolites, l’étourdissait; les arbres maigres, dépouillés de leurs verdures fragiles, suintaient de la suie; et le bâtiment du collège, au fond, là-bas, énorme et gris, barrait le ciel de ses quatre étages moroses, troués de fenêtres noires et sans rideaux, des fenêtres pleines d’yeux en embuscades et d’invisibles guettements d’ennemis... C’est donc là qu’il allait vivre désormais, dans le fond du cloître, dans la servitude de la caserne, dans l’étouffement de la prison, seul au milieu d’un grouillement d’êtres qui lui seraient toujours étrangers et hostiles. Ceux-ci, près de lui, passaient, indifférents à ses implorations muettes; ceux-là lui jetaient, dans un crachat: «Quincaillier! hou! hou!» Et ce «hou! hou!» finissait par lui causer une sorte d’hallucination. Il croyait entendre ce «hou! hou!» bourdonner à ses oreilles, comme un épais vol d’insectes, gronder comme un lointain appel de bêtes fauves. Cela se propageait des bouches rageuses aux yeux moqueurs, inexorablement; cela sortait des murs, du sol, tombait du ciel; cela franchissait les barrières, circulait dans les autres cours, ranimait, d’une gaieté mauvaise, la somnolente récréation d’un jour de rentrée.

--Quincaillier!... hou! hou!

La tête molle, les membres lâches, Sébastien s’accota contre un arbre et il pleura. Durant une minute, sa petite âme d’enfant, qui, pour la première fois, venait de regarder et d’entendre la vie, mesura tout l’infini de la douleur, tout l’infini de la solitude de l’homme.

Longtemps, il demeura appuyé contre son arbre, les bras ballants, inerte. Dans sa détresse, une idée bizarre, un désir obstiné d’enfant, surnageaient; il eût souhaité voir la mer. Pourquoi ne la voyait-il pas, nulle part?... Pourquoi ne l’entendait-il pas? Puisque les Jésuites avaient acheté un grand bateau... Où était-il, ce grand bateau?... Un vol de pigeons passa, tournoya au-dessus de la cour. Il le suivit, jusqu’à ce qu’il eût disparu, derrière le collège. Bien sûr que les bateaux devaient voler sur la mer, ainsi que les pigeons dans le ciel; il se rappelait, en un livre d’images, un bateau, avec des voiles déployées et toutes blanches, comme des ailes. Sa pensée vagabondait d’un objet à l’autre, s’attachait surtout aux choses flottantes, aux nuages, aux fumées qui se dissipent, aux feuilles que le vent emporte, aux flocons d’écume, s’en allant à la dérive des courants. Mais elle le ramenait, d’un coup de fouet brutal, très vite, à l’implacable réalité de sa misère. Il se remémora, successivement, tous les détails de son voyage, depuis le moment où il avait quitté la maison. Chaque incident, grossi par son imagination, déformé par l’état d’exaltation nerveuse où l’avait mis sa scène avec Guy de Kerdaniel, lui était un accablement nouveau. Exilé de Pervenchères, il avait tout perdu; repoussé de ses condisciples, dédaigné de ses maîtres, condamné à l’abandon, il n’avait plus rien où raccrocher une espérance. Oh! comme les discours de son père, qui l’ennuyaient tant, lui eussent semblé délicieux à entendre! Comme il aimait l’arrière-boutique, la cour puante, les murs aux suintements ignobles qui lui apparaissaient, aujourd’hui, plus étincelants d’or et de pierreries que les féeriques portes des songes! Des choses oubliées, poignantes, des physionomies lointaines, misérables, lui revenaient en foule, de là-bas. Il se souvenait de François Pinchard, un voisin triste, un petit cordonnier bossu, avec des cheveux frisés, et la peau plus noire que ses cuirs. Chaque jour, en allant à l’école, ou bien au jardin, il l’entrevoyait, penché sur son ouvrage, ramassé sur lui-même, dans un raccourci douloureux qui accentuait encore la difformité de son torse. Les gamins riaient de lui, le poursuivaient à travers les rues: «Hé! Mayeux!» Et le petit bossu fuyait, roulant sa bosse, sur ses courtes jambes, la tête crépue à moitié cachée par le surhaussement des épaules. Sébastien se complaisait à évoquer le pitoyable souvenir de François Pinchard, tout attendri de découvrir des analogies de situation, des similitudes de souffrance, avec sa situation et sa souffrance de réprouvé. Pauvre bossu! Il n’était point méchant, pourtant! Bien au contraire! Il n’était point méchant, comme sont les bossus. Alors pourquoi cet acharnement contre sa misérable carcasse? Obligeant envers tout le monde, adroit, courageux, il aimait à rendre service, à faire plaisir aux autres. On le trouvait prêt à donner un coup de main, pour n’importe quelle besogne. Il suffisait qu’on l’appelât: «Allons, viens ici, bossu», pour qu’il accourût, heureux de se dévouer, de se montrer utile et bienfaisant. Sébastien s’arrêtait, avec une pitié immense, sur cette bonté touchante de François Pinchard, l’exagérait, la magnifiait, la sanctifiait, et par une irrésistible transposition de l’égoïsme humain, la faisait sienne, comme il faisait siennes aussi les souffrances du petit bossu, au point de se confondre avec lui, de se vivre en lui. Et les souvenirs émouvants reprenaient leur cours. C’est ainsi qu’un dimanche, Coudray, le charpentier, sorte de géant bellâtre, l’avait battu sans raison, pour rire, pour amuser les jolies filles, car elles aimaient qu’on inventât des farces cruelles, qui le faisaient pleurer. Il était si drôle, sa bosse avait des sursauts si comiques, lorsqu’il pleurait: «Hé là, donc, Mayeux!» Et le gros poing du charpentier, habitué à équarrir d’énormes troncs de chêne, s’était abattu à plusieurs reprises sur la bosse du bossu. «Sacré Mayeux! Hé, là!» Pinchard s’était secoué, ainsi qu’un chien que son maître a corrigé, et, plus étonné de la folie de cette agression, qu’indigné des coups reçus, il avait dit, en frottant la place endolorie.

--Pourquoi que tu m’bats?... Tu n’serais seulement pas capable d’m’dire pourquoi qu’tu m’bats... Na!... Na!... C’est malin!

Et puis, on l’avait trouvé pendu, un matin, dans son échoppe. Sébastien avait demandé pourquoi on ne le revoyait plus, pourquoi sa maison restait silencieuse et fermée. On lui avait répondu qu’il était mort. En son esprit inviolé d’enfant, la mort ne correspondait à rien de précis ni de terrible. Sa mère aussi était morte, et il ne la concevait pas autrement que morte, c’est-à-dire absente et heureuse. Quelquefois, il avait contemplé sa photographie dans la salle à manger. En regardant son visage tranquille, un peu effacé par le temps, sa taille frêle, sa robe à fleurs, ses cheveux roulés en repentirs; et derrière cette jolie personne, des balustres, des fuites pâlies d’étang, de bois, de montagnes, il s’était dit: «Elle est morte», sans une secousse au cœur, sans un regret de ne pas l’avoir connue, tant il pensait que cela devait être ainsi. Il était même content de la voir en un paysage si calme, si doux, qui était, sans doute, le paradis où vont les morts charmants. Vivre! Mourir! Mots vagues, sans représentations matérielles, énigmes auxquelles ne s’était pas arrêtée son enfance, vierge de douleurs. Maintenant, il comprenait. Une heure soufferte au contact de la vie avait suffi pour lui révéler la mort. La mort, c’était quand on ne se plaisait pas quelque part, quand on était trop malheureux, quand personne ne vous aimait plus! La mort, c’étaient ces espaces tranquilles, avec ces balustres drapés d’étoffes et fleuris de roses! «Hé! Mayeux!» A ce cri, un autre cri se mêlait: «Quincaillier, hou! hou!» Et les deux cris se confondaient poussés par l’aboyante meute des méchants. C’était la mort! Il enviait François Pinchard, il enviait sa mère, il enviait tous les morts inconnus. Puisque tous ces morts étaient morts, il pouvait bien mourir, lui aussi. Et, doucement, sans luttes intérieures, ni révoltes physiques, sans un déchirement de son petit être, l’idée de la mort descendait en lui, endormante et berceuse.