Part 3
vagues, qui grondait en lui. Mais la vue seule de Marguerite le rassérénait. Près d’elle, son cœur s’apaisait; sa tête endolorie redevenait plus calme. Peu à peu, il se remettait à la joie de ne plus penser à rien. Elle était charmante de câlineries inventives. Deux grands yeux noirs, trop brillants, trop humides, toujours cernés de bleu, éclairaient sa jolie figure, d’une lumière d’amour précoce et profonde. Ses manières non plus n’étaient pas d’une petite fille, bien que son langage fût demeuré enfantin, et qu’il contrastât avec la grâce savante, presque perverse qui émanait d’elle, une grâce de sexe épanoui, trop tôt, en ardente et maladive fleur. Depuis qu’elle avait appris qu’il devait partir, elle se faisait plus empressée auprès de lui, plus audacieuse de gestes et de caresses. Elle parlait, parlait, s’étourdissait à dire des riens qui emplissaient d’aise son jeune ami. Ensuite, elle le regardait de ses grands yeux possesseurs, qui allaient éveiller, au fond de l’âme de Sébastien, un sentiment obscur encore, mais puissant, si puissant que cela montait en lui, avec des sursauts et des heurts, s’agitait comme de la vie prisonnière qui veut sortir de l’ombre; et il en avait parfois la poitrine haletante et la gorge sèche. Le torse cambré, ou bien ondulant sous le sarrau noir froncé de mille plis, elle s’approchait de lui, avec des mouvements de joli animal, lissait ses cheveux mal peignés, de sa main très longue, maigre et déjà veinée de bleu, arrangeait le nœud de sa cravate défaite. Les petits doigts couraient sur sa peau, légers, souples, brûlants comme des ailes de flamme, semblaient multiplier leurs frôlements, qui le laissaient presque défaillant de terreur et de joie. Il se sentait vivre en elle réellement. Si intime, si magnétique était la pénétration de sa vie, à lui, dans sa vie, à elle, que bien souvent, lorsqu’elle se cognait à l’angle d’un meuble et se piquait les doigts à la pointe d’une aiguille, il éprouvait immédiatement la douleur physique de ce choc et de cette piqûre.
--Est-ce qu’il y aura des petites filles dans le collège où tu vas, dis? demandait-elle.
--Oh! non.
--Je voudrais bien aller avec toi, être toujours avec toi!...
Et les prunelles agrandies, plus brillantes:
--Alors, il y a beaucoup de petits garçons... rien que des petits garçons... comme toi--gentils comme toi?...
--Oh! oui.
--Que ça doit être amusant!... Comme j’aimerais ça, moi, le collège!
Tout d’un coup, elle courait, auprès de sa mère, la figure striée de grimaces nerveuses, pleurant:
--Maman!... maman!... Je voudrais aller avec lui... je voudrais...
De ces heures trop brèves, passées au contact de cette étrange enfant, Sébastien rapportait une chaleur prompte à s’évaporer, dès qu’il se retrouvait avec son père, ou seul, dans le froid de l’arrière-boutique.
* * * * *
C’étaient aussi des appréhensions angoissantes de cette farouche Bretagne, de ce pays mystérieux des légendes, dont M. Roch, en guise d’études préparatoires, l’obligeait à lire des récits très sombres et terribles. Les âpres paysages, les mers tragiques, les vieux châteaux hantés, les mauvaises fées planant au-dessus des étangs nocturnes, les naufrageurs tordant leurs chevelures calibanesques sur les grèves hurlantes, tout ce fantastique de mélodrame se combinait, en sa pensée, avec les divagations paternelles, qui lui donnaient des Jésuites et de leur collège une surhumaine et fulgurante image. Jamais il ne pourrait s’habituer à vivre en un tel milieu, en contact journalier avec des êtres si loin de lui, dont le plus humble rayonnait de «l’insoutenable éclat des évêques». Et renchérissant sur les hyperboliques comparaisons de M. Roch, il se représentait alors les Jésuites, dans des embrasements ecclésiaux, vêtus d’orfroi, auréolés d’encens, révérés comme des papes, inabordables comme des dieux. Tiraillé sans cesse, entre des craintes vagues et des espérances chimériques, privé de ses camarades, la seule joie qui l’eût aidé à traverser les difficiles heures de l’attente, énervé par les quotidiens essayages de la mère Cébron, abruti par les prêches de son père, il se trouvait infiniment malheureux. Hormis le jeudi et le dimanche, il ne savait que faire de ses longues journées. Plus de jeux à la marelle, sur la grand’place; plus de vagabondages à travers champs, le long des haies chantantes et fleuries, ou bien au bord de la rivière, lorsqu’il suivait les jeteurs d’épervier, et que, les bras nus, ses culottes retroussées au-dessus des genoux, il soulevait, dans les endroits peu profonds, les pierres sous lesquelles dorment les écrevisses. Quel crève-cœur, pour lui, que d’entendre de sa chambre, ou du fond de l’arrière-boutique, les cris connus de ses camarades, partant en maraude, qui semblaient l’appeler.
Parfois, il se réfugiait au jardin, situé en dehors du bourg, près du cimetière. Là non plus, il ne pouvait goûter un seul instant le repos cherché. L’absence des belles fleurs, des arbres ombreux, l’ennuyeux dessin des plates-bandes, l’absurdité des ornementations artificielles que la fantaisie horticole du quincaillier avait prodiguées partout, lui rappelaient involontairement les lourdes apostrophes, les écrasantes prosopopées, l’incontinence, l’incohérence de cette rhétorique, à laquelle il avait cru se soustraire et qu’il retrouvait décuplée dans le silence des choses. Et puis le voisinage des cyprès, dont les cônes noirâtres dépassaient les murs, les croix funèbres, montrant çà et là leurs bras chargés de couronnes, ajoutaient, à cette obsession domestique, un malaise aigu. Après avoir fait deux fois le tour des allées, entre les bordures de buis que décoraient des coques d’escargot, peintes de couleurs vives et figurant alternativement des losanges et les initiales J. R. emmêlées, il rentrait plus mécontent, plus perplexe, en proie à de pénibles dégoûts.
Chaque jour, après le déjeuner, il allait aussi chez sa tante Rosalie: un autre supplice auquel le condamnait son père. Étendue dans un fauteuil à roulettes, près de la fenêtre, un ouvrage de tricot en ses mains, la vieille fille occupait toutes les heures de son existence sédentaire à dire du mal des gens, à faire souffrir sa bonne qu’elle s’était attachée par des promesses d’héritage. Sa face grasse, molle et blanchâtre de vieille procureuse, ombrée sur le menton et sur les lèvres de quelques poils grisonnants, son œil égrillard et malicieux, le cynisme de ses propos gênaient Sébastien, demeuré très chaste, très ignorant, mais qui ne pouvait s’empêcher de rougir à des mots inintelligibles pour lui, et où cependant il devinait un sens coupable et des intentions honteuses. Souvent, il la trouvait entourée de ses amies, vieilles filles comme elle, paillardes et chattemittes, comme elle obsédées de préoccupations obscènes, et, sous le couvert de la morale, de la vertu blessée, combinant des adultères locaux, imaginant des histoires polissonnes, parlant des amours de leurs chattes, répandant, autour d’elles, de fades odeurs de linge sale et de lit.
--Des Jésuites!... Il lui faut des Jésuites... criait la tante Rosalie à la vue de son neveu... Je vous demande un peu, à ce gamin!... Ah! c’est moi qui t’aurais mis en apprentissage, mon garçon! Des Jésuites!... Non! Mais c’est incroyable!... Tout ça, pour faire des embarras, pour jouer au grand seigneur, pour montrer qu’on est riche!... C’est du propre... Et je lui conseille de se vanter de son argent, à ton père!... Quand on vend vingt sous une chose qui ne vous en coûte pas seulement deux!... C’est facile d’être riche!... Viens ici, toi, plus près!
Sébastien s’approchait timidement, les coudes collés au corps, effrayé par les deux coques blanches qui nouaient le bonnet tuyauté de la vieille, et pointaient sur le sommet de son crâne comme des cornes de diable.
--Na!... Est-ce pas un bel homme?...
Elle lui empoignait le bras: le faisait virer ainsi qu’une toupie; et, dardant sur lui ses petits yeux méchants:
--Est-ce pas un bel homme?... répétait-elle. Regardez-moi ça!... Et qu’est-ce qu’ils feront de toi les Jésuites? Tu crois peut-être qu’ils te garderont chez eux avec ton air godiche, et tourné comme tu l’es! Ah! bien oui!... Mais sitôt qu’ils t’auront vu, ils se mettront à rire et te ramèneront ici. Veux-tu que je te dise une vérité, moi?... Allons, nigaud, parle, réponds!... Veux-tu que je te dise une vérité?
--Oui, ma tante.
--Oui, ma tante! reprenait sur un ton moqueur et traînard la vieille Rosalie... Oui, ma tante!... Est-il bête cet enfant?... Eh bien, ton père, le cher cœur, ton père est un imbécile, un gros imbécile, tu entends!... Et tu le lui diras de ma part!... Tu lui diras: «Tante Rosalie a dit que tu étais un imbécile!» Mon Dieu! mon Dieu!... Ça envoie son fils chez les Jésuites, et ça ne sait seulement pas nettoyer les lampes!... Et ça fait, toutes les nuits, des saletés avec sa bonne!
Elle haussait les épaules, méprisante, riait d’un rire mauvais, tandis que les yeux des vieilles filles s’allumaient de lueurs obliques.
De retour à la maison, l’enfant, de plus en plus découragé, se demandait si, vraiment, il n’était point trop petit, trop laid, trop mal bâti, pour être accepté de ces terribles Jésuites, que les moqueries de la vieille fille revêtaient d’un caractère plus troublant et d’une plus inexorable sévérité; il se demandait si, vraiment, il ne serait pas plus heureux en apprentissage. Durant une minute, il le voulait; et, la minute d’après, il ne le voulait plus. Il ne savait pas, toutes ces choses lui semblant, désormais, pareillement douloureuses. Ce qu’il savait, c’est que, dans la persistante lutte de deux volontés contraires, dans cet antagonisme incessant des résolutions prises et déprises, il avait perdu le repos et le bonheur. Poursuivi par les paroles de sa tante, sourdement travaillé par les démoralisantes constatations que la vie lui apportait, plus nombreuses, chaque jour, il sentait aussi, malgré ses révoltes contre les calomnies de la vieille femme et ses remords de les écouter, il sentait diminuer son affection, son respect pour son père. Dans l’espoir de solidifier des sentiments de tendresse qui craquaient, maintenant, de toutes parts, il prenait l’habitude de l’observer, s’ingéniait à le comprendre; mais il perdait pied dans le vide de cet esprit, se heurtait au mur de ce cœur égoïste, qui se dressait, ainsi qu’une séparation entre les deux natures. Plus par intuition que par raisonnement, il découvrait qu’aucun échange d’émotions pareilles, que pas un rapprochement de commun amour n’était possible entre eux, si étrangers l’un à l’autre. Tout, dans les actions, dans les discours de son père, le désenchantait, le blessait. Durant les repas, souvent interrompus par les coups de timbre du magasin, les allées et venues des clients, sa façon de manger, gloutonne et malpropre, le bruit qu’il faisait en buvant, une multitude de menus détails, non encore sentis, où se révélaient des habitudes relâchées, des inconvenances de tenue, si peu d’accord avec la rigide pompe de ses principes, tout cela causait à Sébastien une irritation qu’il avait peine à dissimuler. Il souffrait d’une réelle souffrance physique à voir la manière dégradante dont son père traitait l’apprenti: le pain spécial, un pain bis et grossier qui lui était dévolu, les maigres parts, les déchets graisseux des fricots que M. Roch lui jetait comme à un chien, et que l’autre dévorait silencieusement, en guignant les belles tranches de viande et les bons morceaux de pain blanc des patrons. Il ignorait ce que sa tante Rosalie entendait par «les saletés de son père». Mais, sous l’obsession de ces paroles, il en était arrivé à le suspecter d’actes blâmables et déshonorants. Souvent, la nuit, il se levait, collait son oreille contre la mince cloison qui séparait sa chambre de celle de M. Roch, et il restait là, des heures, à écouter..., soulagé de ne percevoir, dans le silence, qu’un ronflement sourd, tranquille, régulier, la respiration nasillante et gargaristique d’un homme plongé dans un sommeil profond de terrassier. Néanmoins, le prestige de l’autorité paternelle, qui s’accompagne chez celui qui la subit d’un besoin de protection et d’un instinct de confiance, s’en allait, chaque fois, détruit par cette surveillance et aussi par mille petits faits intimes, rabaissants, dont le ridicule et la grossièreté ne lui échappaient plus, l’affligeaient comme s’ils eussent été siens. En lui, d’heure en heure, des choses mouraient qu’il avait le mieux chéries; d’autres naissaient qui mettaient en son âme des angoisses nouvelles, des amertumes et des pitiés inconnues.
Quant à M. Joseph-Hippolyte-Elphège Roch, il n’éprouvait aucun de ces troubles intérieurs, et il attendait les événements avec un calme béat. Il était heureux, lui; il se carrait dans son éloquence, s’exaltait dans l’apothéose de son génie, convaincu que, par sa volonté, un fait inouï, un fait historique s’accomplissait. Le dimanche, après les vêpres, strictement vêtu de noir, il entretenait, assis devant sa boutique, les voisins émerveillés de ses incommensurables histoires. Et, très digne, avec une autorité tranquille, imprimant à son buste des balancements isochrones, il lançait des phrases énormes, de colossales bourdes qui lui valaient un accroissement de respect.
Enfin arriva la date fatale.
La veille, M. Roch, depuis plusieurs jours officiellement prévenu du passage du Père Jésuite chargé de ramener les élèves, était resté, très tard, dans la soirée, à compulser l’indicateur des chemins de fer. Il vérifia et revérifia l’heure d’arrivée du train aux principales stations, compta le nombre de kilomètres, entre les différentes villes, étudia le prix des places, suivant les classes, se perdit dans le dédale des embranchements et des correspondances, d’ailleurs absolument étrangers à l’itinéraire de son fils. Une chose l’étonnait, c’est que la ligne s’arrêtât à Rennes. Cet inconnu de Rennes à Vannes, ce biffage de tout un pays, célèbre, en une énumération de villes indifférentes et ignorées le troublaient fort. Il ne pouvait admettre que les Compagnies n’eussent pas prolongé leur ligne jusqu’à Vannes, à cause des Jésuites.
--Car enfin, expliqua-t-il à Sébastien, tu dois comprendre qu’un collège comme celui-là donne un trafic certain... Outre la question de convenances, il y a là... saisis-tu bien?... il y a là un intérêt méconnu... Je pétitionnerai... En attendant, tu pars demain, de Pervenchères, par le train de 10 heures 35... Oui, mon enfant, c’est demain soir, à 10 heures 35, que tu entres vraiment dans la vie. N’oublie pas mes recommandations... Dis-toi bien que tu as un père qui se saigne pour toi aux quatre membres... Ainsi, demain soir, à la gare, je dois te prendre un billet de première classe... Il paraît, je le comprends jusqu’à une certaine mesure, que les Jésuites ne voyagent jamais autrement... ce qui n’empêche pas que ce sont des frais très lourds, très lourds... Je n’ai jamais voyagé en première classe, moi... Et cependant, je suis ton père!
Le lendemain, après une nuit agitée, de très grand matin, M. Roch se leva. Il passa sa redingote de cérémonie, et, chose mémorable, se coiffa de son chapeau haute forme, un antique chapeau, précieusement gardé au fond d’une armoire, et dont la soie, rebroussée par de maladroits et successifs frottements, était ternie de reflets jaunasses. Ainsi accoutré, il mena son fils à l’église pour qu’il y entendît la messe; une messe dite à son intention, et solennellement annoncée, le dimanche d’avant, au prône, par le curé. M. Roch communia. L’office terminé et ses prières dites, il conduisit Sébastien à travers les nefs, les chapelles latérales, le chœur. Sur les dalles, ses pas faisaient un bruit auguste, et ses gestes avaient l’hiératique ampleur des gestes de saints, qui bénissent les foules du fond de leurs niches de pierre.
--Regarde, lui dit-il... Regarde tout cela!... C’est Jean Roch, ton illustre ancêtre, qui restaura cette église... Je te l’ai maintes fois raconté. Ces chapiteaux, cette voûte, tout ce que tu vois, c’est de lui... Remplis tes yeux de ces nobles spectacles. Aux heures de défaillance, tu n’auras qu’à te souvenir pour être consolé, fortifié, ce que j’appelle... C’est là que moi, ton père, j’ai puisé ma force. Regarde!... Jean Roch fut un grand martyr, mon enfant... Tâche de marcher sur ses traces. Regarde! On ne bâtit plus comme ça, maintenant.
Sébastien n’était point ému. Il n’éprouva aucun orgueil. Bien au contraire. Si habitué qu’il fût aux discours étranges, il écoutait celui-ci avec stupéfaction, souffrait de le juger si ridicule. Malgré lui, il se répétait les paroles de sa tante qui résonnaient à ses oreilles, comme un écho de sa propre pensée: «Ton père est un imbécile, tu entends, un imbécile». Il en eut pitié. Il eût voulu lui fermer la bouche, doucement, comme à un petit enfant. Sur le parvis qu’ombrageait de leur mouvant feuillage une double rangée d’acacias, M. Roch s’arrêta, plus grave encore:
--C’est là qu’il est tombé! prononça-t-il, en montrant le sol d’un dramatique geste... Il a versé son sang là... le sang des Roch!... Fixe bien ces lieux dans ta mémoire, afin que tu puisses raconter à tes camarades cette histoire glorieuse de notre famille... Eux aussi, sans doute, ont eu des parents tués par la Révolution. Vous évoquerez mutuellement vos morts, ce que j’appelle... Ah! je t’envie!
La journée se passa en visites ennuyeuses, coupées d’interminables recommandations... La tante Rosalie, donna à son neveu une pièce de cinq francs, en lui disant d’un ton bourru:
--Tiens! prends ça!... Tu achèteras de l’esprit avec...
Chez le curé, les adieux furent attendrissants. Sébastien reçut un scapulaire tout neuf et des médailles nouvellement bénites par le pape. Mme Lecautel se montra très affectueuse; Marguerite, très pâle, eut une crise de nerfs et pleura. Et le soir, enfin, arriva. C’était un soir d’octobre, charmant et doux.
--Allons! fit M. Roch qui, une dernière fois, éprouva la solidité des cordes qui ficelaient la malle... Allons, il est temps!
Revêtu de ses plus beaux habits, ganté de filoselle, Sébastien s’achemina vers la gare, accompagné par son père. Derrière eux, venait l’apprenti poussant la malle sur une brouette. Malgré l’heure tardive, bien des gens se mirent aux portes pour envoyer à l’enfant un dernier adieu.
--Bon voyage, monsieur Sébastien... Portez-vous bien...
Contrairement à ses habitudes, M. Roch marchait silencieux, ne répondait aux démonstrations populaires que par de courts gestes. Il avait perdu de son assurance, de sa dignité, était ému. L’attitude qu’il prendrait devant le Révérend Père Jésuite, à qui, dans un instant, il allait remettre son fils, le préoccupait aussi. Et il ruminait des idées grandioses, préparait de ronflantes périodes, interrompues par de brusques attendrissements où sa verve oratoire s’embrouillait, défaillait. En traversant le pont, Sébastien vit la rivière toute blanche de lune: là-bas, derrière un massif d’aulnes, le déversoir du moulin chantait. Son cœur se noya de tristesse.
Ils entrèrent, dans la gare, en avance d’une demi-heure. Le billet pris, les bagages enregistrés, ils gagnèrent la salle d’attente, s’assirent l’un près de l’autre, sur une banquette, et, sans se parler, ils regardèrent, hébétés et gauches, les affiches jaunes, les réclames enluminées qui bariolaient les murs. M. Roch tenait, dans sa main, la main de Sébastien, la serrait souvent d’une étreinte tremblante. Et Sébastien, qui avait redouté un flux de paroles, un débordement de suprêmes conseils, sut gré à son père de ce silence, de ce tremblement qui lui étaient pénibles et très doux, tout ensemble. Son regret de partir s’en augmenta.
--J’ai mis dans ta malle quatre tablettes de chocolat, dit M. Roch, avec un effort visible... Ménage-les... N’avons-nous rien oublié? Ta boîte de compas?... Oui, c’est moi-même qui l’ai emballée... Et tes billes?... Tes billes aussi, je me rappelle... C’est la mère Cébron, tout au fond, dans un sac de lustrine... ménage-les... elles sont en agate. Enfin, j’ai fait ce que j’ai pu...
Après un silence il soupira:
--C’est incroyable... Je n’aurais pas pensé que ça arriverait, comme cela, si vite!...
Sébastien, frissonnant d’un gros chagrin, se serra davantage contre son père. Il se repentait violemment d’avoir été injuste envers lui. Son âme s’abîmait, se fondait dans le remords et dans la reconnaissance. Il eût voulu lui demander pardon, il eût voulu dire à sa tante Rosalie qu’elle était une méchante femme et qu’il la détestait. Et, tout d’un coup, il pensa à Marguerite qui devait dormir à cette heure; il revit Mme Lecautel, qui, très longue, très maigre, timbrait des lettres, dans son bureau, et cachetait des sacs de cuir... Au dehors, l’omnibus de l’Hôtel Chaumier arriva, pesant, cahotant. Il y eut des colloques, des jurons, des bruits de paquets qu’on décharge. Les chevaux s’ébrouèrent, agitèrent leurs grelots.
--Tu seras à Rennes, demain matin, à cinq heures cinquante-neuf, poursuivit M. Roch... Là, vous aurez des voitures qui vous emmèneront à Vannes... Trente lieues!... Comme c’est loin, tout de même!... Sois bien sage!... Surtout ne te penche pas aux portières. Fais ce que te dira le Révérend Père.
Il consulta sa montre.
--Plus que dix minutes! Mon Dieu, comme le temps passe rapidement! J’ai mis aussi du pain d’épices dans la malle, entre tes chaussettes de laine. Ménage-le... ne le donne pas à tout le monde; tu seras bien heureux, peut-être, à un moment donné, de l’avoir sous la main. Enfin... Et ce Père Jésuite?... qui sait?
Il soupira longuement et ne prononça plus un mot, sinon pour demander de temps à autre:
--Et ton billet?... As-tu ton billet?... C’est un billet de première classe. Ne le perds pas.
Ou bien:
--Surtout, ne te penche pas aux portières... Un accident est tôt arrivé... Dans mon journal, il y en a tous les jours!...
Sébastien pleurait. Il sentait ce qu’il y avait de tendresse maladroite et vive cachée sous ces phrases banales, décousues, dont le ridicule lui était cher. Jamais il n’avait vu son père ainsi. S’il eût osé, il se fût jeté dans ses bras, il l’eût supplié de laisser là le train, le Jésuite, la Bretagne, les fils de princes, et de s’en retourner, tous les deux, dans la boutique, où ils seraient très heureux à s’aimer. Lui aussi, il se mettrait en manches de chemise, il aurait un tablier de cotonnade, et il irait chez les clients, compterait les cadenas, pèserait les clous. Quelle joie de revoir la rivière, les images renversées des peupliers, les mouvantes chevelures des roseaux!... Et ses camarades retrouvés!... Et ses promenades avec Marguerite, le jeudi! Et les champs et les fleurs, et les parties de marelle, sur la grand’place!.... Les minutes s’envolèrent douloureuses.
Tandis qu’il rêvait ainsi, deux paysans avec de longues blouses bleues, leurs limousines sur le bras, leurs trognes vineuses à moitié dissimulées par des casquettes à mentonnière, entrèrent dans la salle et reconnurent M. Roch. Ils s’approchèrent de lui. Après les compliments d’usage, désignant Sébastien:
--Et c’est l’héritier, sans doute, demanda l’un d’eux.
--Mais oui, c’est mon fils... Monsieur Sébastien Roch.
--Allons, c’est bien... c’est bien!... Et comme ça, l’on va faire une petite promenade?
Le quincaillier se redressa, plus digne et d’un ton péremptoire, scandant ses mots:
--J’accompagne mon fils, qui part pour le collège... pour le collège des Jésuites, à Vannes, le collège Saint-François-Xavier.
--Allons, c’est bien, c’est bien.
Et, le dos rond, les membres gourds, ils se retirèrent lentement, à l’autre bout de la salle.