Sébastien Roch

Part 2

Chapter 23,433 wordsPublic domain

Le matin qu’il en eut la nouvelle, M. Roch éprouva une des plus fortes joies de sa vie. Mais il avait la joie austère. Chez cet homme grave, si grave que personne ne pouvait se vanter de l’avoir vu rire ou sourire, la joie ne se manifestait que par un redoublement de gravité, et une particulière contraction de la bouche qui lui donnait l’air de pleurer. Il commença par sortir dans la rue, la tête haute, s’arrêta de porte en porte, éblouissant les voisins de ses racontars sentencieux, de ses savantes exégèses sur la Société de Jésus. Les bouches étaient béantes d’étonnement respectueux. On l’entoura, fier de l’entendre discourir sur saint Ignace de Loyola, dont il parlait, comme s’il l’eût connu familièrement. Et c’est escorté d’amis nombreux qu’il se rendit d’abord au presbytère, où s’échangèrent d’interminables congratulations, puis chez sa sœur, Mlle Rosalie Roch, vieille fille, paralysée des deux jambes, acariâtre, méchante, avec laquelle il se disputa plus que de coutume, en raison de l’heureux événement qu’il lui annonçait.

--Oui! je te reconnais bien là, cria-t-elle... Toujours péter plus haut que le derrière!... Eh bien, je te le dis, tu feras le malheur de ton fils, avec tes bêtes d’idées!...

--Taisez-vous, vieille sotte!... Vous ne savez pas ce que vous dites!... D’abord, pour parler comme vous faites, savez-vous ce que c’est que les Jésuites?... Où donc auriez-vous appris cela?... Eh bien, demandez-le au curé; il le sait peut-être mieux que vous, lui!... Le curé vous dira que les Jésuites sont une puissance, il vous dira qu’ils mènent le pape...

--Mais tu ne vois donc pas, pauvre imbécile, que c’est pour se moquer de toi qu’on te met ces stupidités dans la tête... D’abord tu es donc bien riche? Où donc as-tu volé tout cet argent?

--Cet argent?...

Et M. Roch se redressa, la taille plus haute, le verbe plus grave.

--Cet argent?... prononça-t-il avec lenteur... Je l’ai gagné par mon travail, par mon in-tel-li-gen-ce!... par mon in-tel-li-gen-ce!... entendez-vous?

De retour en sa boutique, ayant retiré son habit et passé le tablier de travail en cotonnade grise, il appela Sébastien à qui, tout en triant des pitons de cuivre, il adressa un discours pompeux. M. Roch, naturellement éloquent et dédaigneux des familiarités de la conversation, ne s’exprimait jamais que par solennelles harangues.

--Écoute-moi, ordonna-t-il... et retiens bien ce que je vais te dire, car nous touchons à une heure grave de ta vie... une heure décisive... ce que j’appelle... Écoute-moi bien...

Il était plus majestueux qu’à l’ordinaire, sur ce fond sombre de magasin, rempli de ferrailles, où des marmites bombaient leurs ventres noirs, où des casseroles de cuivre luisaient, l’auréolant parfois de leur ronde clarté ménagère... Et l’ampleur de ses gestes, interrompant le triage des pitons, faisait bouffer sa chemise, dans l’intervalle du gilet au pantalon.

--Je ne t’ai pas mis au courant des négociations entamées entre les Révérends Pères Jésuites de Vannes et moi, débuta-t-il... Il y a des choses auxquelles un enfant de ton âge ne doit pas être initié... Ces négociations...

Il appuyait sur ce mot qui l’ennoblissait à ses propres yeux, qui lui attribuait l’importance d’un diplomate traitant une question de paix ou de guerre... Et sa voix faisait un bruit de gargarisme qu’il prenait plaisir à prolonger en le modulant.

--Ces négociations... difficiles... parfois douloureuses... sont heureusement terminées. Dès à présent tu peux te considérer comme appartenant au collège Saint-François-Xavier... Ce collège que j’ai choisi entre tous est situé au chef-lieu du Morbihan... Peut-être ne sais-tu pas où se trouve le Morbihan? Il se trouve en Bretagne, le pays par excellence!... Grâce à moi, tu vas être élevé avec la fleur de la jeunesse française... Il est même probable, si mes renseignements sont exacts, que tu auras pour compagnons des fils de princes... Tu ne verras autour de toi que les grands exemples de la richesse héréditaire et de l’illustration nationale, si j’ose m’exprimer ainsi... Cela, mon enfant, n’est pas donné à tout le monde, et te crée des devoirs importants, ce que j’appelle... En outre, sais-tu qu’un Jésuite--le moindre des Jésuites--c’est presque un évêque?... Il n’en a pas le titre, j’en conviens, mais il en a la puissance, et, m’est-il permis de le dire... la distinction... Quant aux Jésuites, considérés comme ensemble, un mot suffira... Ils mènent le pape... J’ignore si je me fais bien comprendre?... si tu te rends compte exactement de ce que sont les Jésuites?... Oui, n’est-ce pas?... Eh bien, tâche par ton application au travail, par ta soumission, ta piété, ta conduite en général, tâche de mériter le grand honneur auquel tu es appelé... N’oublie pas surtout les sacrifices énormes que je fais pour ton éducation... et remercie le ciel d’avoir un père tel que je suis... Car je me saigne aux quatre membres...

Et délaissant les pitons, il montra, de quatre chiquenaudes rapides, ses deux bras, ses deux jambes.

Après une pause de quelques minutes où il triompha de l’air ahuri de son fils, il poursuivit lentement, avec de nouvelles modulations:

Aujourd’hui même, je vais m’occuper de ton trousseau, avec la mère Cébron... Il te faut un trousseau convenable, car, en principe, je ne veux pas t’exposer à rougir devant tes nouveaux camarades... et je comprends que, portant mon nom--le nom des Roch--et vivant dans une société d’élite, dans un monde essentiellement aristocratique, je comprends que tu doives représenter... Nous chercherons, la mère Cébron et moi, dans mes anciennes hardes, celles qui, remises à ta taille, pourront te faire le plus d’honneur et le plus d’usage. Applique-toi à être aisé dans tes manières et soigneux... L’élégance va bien avec le bon ordre... Ainsi, moi, j’ai encore mon habit de mariage... Ta pauvre mère!

S’étant attendri juste le temps qu’il fallait pour couper d’une note émue l’insolite longueur de son discours, il recommença de trier les pitons, de ressasser les conseils, insistant de préférence sur ses hautes qualités et ses paternelles vertus. Sébastien n’écoutait plus. Il ne savait ce qu’il ressentait: quelque chose comme un accablement et aussi comme un déchirement, dont l’intense douleur le laissait bouche béante, et mains cramponnées au rebord du comptoir. Certes, il connaissait de longue date l’éloquence de son père. Elle lui avait toujours semblé un bruit naturel. Jamais il n’y avait prêté plus d’attention qu’au ronflement du vent dans les arbres, ou bien au glouglou de l’eau, coulant sans cesse, par le robinet de la fontaine municipale. Aujourd’hui, cela tombait sur son corps avec des craquements d’avalanche, des heurts de rochers roulés, des lourdeurs de trombes, des fracas de tonnerre qui l’aveuglaient, l’étourdissaient, lui donnaient l’intolérable impression d’une chute dans un gouffre, d’une dégringolade dans des escaliers sans fin.

Son regard affolé de vertige allait du ventre de M. Roch, énorme et menaçant sous le tablier de cotonnade, aux ventres menus des marmites de fonte, rangées sur le rayon du haut, près du plafond, qui paraissaient tourner sur leurs trépieds, et lâcher, elles aussi, de furieux borborygmes. Et les disques rouges des casseroles de cuivre, où dansaient des reflets capricants, prenaient d’impossibles aspects d’astres exaspérés. Quand il fut à bout de phrases et à bout de pitons, M. Roch conclut ainsi:

--C’est pourquoi, mon enfant, jusqu’au jour de ton départ, il est nécessaire de briser là toute espèce de relations avec tes camarades d’ici... Je ne prétends point qu’on doive être fier avec les petits, mais il existe en toutes choses des limites... Et la société impose à ses membres des hiérarchies qu’il est dangereux de transgresser... Ces méchants gamins, pour la plupart fils de pauvres et de simples ouvriers--je ne les blâme pas, remarque bien, je constate seulement--ne sont plus de ton rang. Entre eux et toi, désormais, il y a un abîme... Saisis-tu bien toute la portée de mes paroles?... Un abîme, ce que j’appelle!

Pour figurer l’abîme, il mesurait la largeur du comptoir qui le séparait de Sébastien, et il répétait en élevant la voix:

--Un abîme! comprends-moi, Sébastien... un infranchissable abîme!... Que diable! Où en serait un pays sans aristocratie?

M. Roch grimpa sur un escabeau, tira successivement plusieurs cases numérotées, remplies de cadenas, et, tandis qu’il les comparait l’un à l’autre, qu’il faisait jouer leurs serrures rouillées, il soupira mélancoliquement:

--Ah! je t’envie!... Tu es bien petit pourtant, et tu ne sais rien... Eh bien, je t’envie tout de même... Où ne serais-je pas arrivé, moi?... moi?... si j’avais eu un père comme le tien!... Tu en es, toi, maintenant, de cette aristocratie... Tu peux arriver à tout, à tout!... Et moi!... moi!... quel avenir gâché! quel...

A ce moment, la porte de la boutique s’ouvrit: un client entra.

--Voilà! voilà! fit M. Roch qui, prestement, redescendit de son escabeau, en même temps que des hauteurs idéales où sa noble imagination promenait de très vagues, de très immenses rêves de gloire à jamais perdue!

Malgré ces hautes leçons et ces brillantes promesses, Sébastien ne se sentit ni fier, ni heureux. Il était abasourdi. Des successifs discours de son père, de cet amas de phrases incohérentes et discordes, il ne retenait qu’une chose positive: il lui fallait quitter le pays, partir pour un inconnu que ni les Jésuites, ni les fils de princes, ni les immémoriales redingotes dont la mère Cébron allait l’affubler ne parvenaient à rendre attrayant, ni même explicable. Au contraire, sa naturelle méfiance de petite bête sauvage le peuplait de mille dangers, de mille devoirs confus, trop lourds pour lui. Jusqu’ici, il avait poussé librement dans le soleil, la pluie, le vent, la neige, en pleine activité de vie physique, sans penser à rien, sans concevoir un autre pays que le sien, une autre maison que la sienne, un autre air que celui qu’il respirait. Jamais il ne s’était bien familiarisé avec l’idée du collège, ou plutôt jamais il n’y avait songé sérieusement. Entre l’école et le collège, il n’établissait pas d’autres rapports que celui-ci. L’école était pour les petits, le collège pour les grands, les bien plus grands que lui, et il ne se disait pas qu’il grandirait, un jour. Lorsque son père en parlait, cela lui semblait tellement lointain, si vague, que son esprit, sensible seulement aux formes immédiates et présentes, ne s’y arrêtait pas; mais devant la menace prochaine, devant la date implacable, il frissonnait. Il redoutait maintenant, à l’égal d’une catastrophe, cette séparation de lui-même, avec tout ce dont il avait l’accoutumance. Il ne comprenait pas, non plus, pourquoi on exigeait de lui qu’il sacrifiât ses camaraderies de la petite enfance à il ne savait quelle mystérieuse et soudaine nécessité; en ce moment surtout, déjà bien assez pénible, où il éprouvait le besoin d’une protection, d’un resserrement plus intime avec les choses plus amies et les êtres plus chéris. Cela le rendit très triste et très tendre. Le cœur bien gros, il se retira dans l’arrière-boutique, qui servait de salle à manger, et où il avait coutume, entre les heures de l’école, d’apprendre ses leçons et de préparer ses devoirs.

C’était une pièce sombre que le soleil n’avait jamais visitée. Sa vue le glaça comme s’il y entrait pour la première fois; et, sur le seuil, il hésita, étonné de ces objets, de ces meubles, au milieu desquels il avait vécu et qu’il ne reconnaissait plus, tant ils paraissaient avoir revêtu des aspects de brusque laideur, un air d’hostilité renfrognée, par quoi il se trouvait tout déconcerté. La table recouverte d’un tapis de toile cirée, sur lequel étaient imprimées, par ordre chronologique et en rond, «les ressemblances» de tous les rois de France, avec leur généalogie, la date de leur avènement et de leur mort, occupait le centre de la pièce. «On s’instruit en mangeant», disait M. Roch qui, la bouche pleine, souvent jetait, dans le froid silence des repas, les retentissants noms de Clotaire, de Clovis, de Pharamond, aussitôt suivis d’un geste qui les ponctuait de points d’exclamation. Çà et là, des chaises de paille; un dressoir de noyer, garni de vaisselle ébréchée, faisait face à une vieille armoire normande. Chaque chose, maintenant, renvoyait à Sébastien l’image de son père, avilie par un ridicule; il ne se mêlait plus à tout cela que des révélations de scènes grotesques et diminuantes. Le long des murs, tapissés de papier vert, en maint endroit pourri par l’humidité, s’étalaient des portraits au daguerréotype de M. Joseph-Hippolyte-Elphège Roch, en des attitudes diverses, toutes plus oratoires et augustes les unes que les autres. Sébastien le revoyait s’arrêter complaisamment devant chacun d’eux, les comparer, reprendre les poses et soupirer, en haussant les épaules: «On dit que je ressemble à Louis-Philippe!... Il a eu plus de chance que moi, voilà tout!» Il le revoyait allumer, chaque soir, avec les mêmes précautions méthodiques et les mêmes soins de maniaque, la suspension de zinc dédoré qu’un client lui avait laissée pour compte, jadis: aventure dont il gardait une inoubliable rancune, que, depuis dix ans, il narrait toujours, de la même façon indignée, répétant: «Oser prétendre que c’était de la camelote! Comme si cela était croyable qu’un Roch pût vendre de la camelote!... De la camelote!... moi!...» Et il prenait à témoin le solide mécanisme de la lampe, la douceur des chaînettes, la résistance du fumivore, l’opinion de ses compatriotes. C’était aussi, sur la cheminée, entre deux vases bleus, gagnés à des loteries foraines, la photographie de sa mère que Sébastien n’avait pas connue; une jeune femme frêle, un peu raide, le visage presque effacé, les tempes ornées de longs repentirs, et tenant à la main, du bout des doigts, en un mouvement maniéré, son mouchoir de dentelles. Et il entendait son père redire quotidiennement: «Il faudra que je remonte ta pauvre mère dans ma chambre, et que je mette à sa place une pendule!» Tout cela qu’il revivait en cette minute précise, l’âme affadie d’ennuis, de désenchantements, de dégoûts, tout cela était enveloppé par la morne clarté du dehors, taché par les reflets sales des carreaux de brique qui dallaient ce sombre réduit. Sébastien dirigea ses yeux vers la fenêtre, comme pour y chercher une échappée de ciel. La fenêtre, unique et sans rideaux, s’ouvrait sur une étroite cour, et le regard se cognait aux murs des maisons voisines, crasseux, purulents, écaillés de lèpres verdâtres, fendillés de suintantes lézardes, percés d’ignobles jours de souffrance, par où se devinaient vaguement des pauvretés entassées et de vermiculaires ordures. Sans cesse, des tuyaux dégorgeaient des eaux pourries; des bouches noires vomissaient des puanteurs, s’écoulant vers un caniveau commun, entre des amas de vieille ferraille et des débris de toutes sortes. Ce repoussant spectacle, cette lumière louche, aux sordides pâleurs, et jusques à cette vulgarité, cette inintimité des choses familiales, qui lui arrivaient, dépouillés du voile de l’habitude, en formes désolantes et nues, changèrent rapidement l’état de son âme. Sans qu’il en eût conscience, l’incohérent discours de son père, les Jésuites, les fils de prince éveillèrent en lui le rêve d’un au delà, remuèrent des imaginations latentes qui, peu à peu, se dégageaient devant l’horreur de la réalité révélée. A la pensée qu’il avait pu demeurer là, toute sa vie, parmi ces gluantes ombres, à regarder les murs hideux qui lui dérobaient la joie du ciel, une mélancolie rétrospective l’envahit. Oubliant le passé d’insouciance tranquille, il se persuada qu’il avait été infiniment malheureux, et que ce qu’il souffrait, à cette heure, il l’avait toujours souffert. Tandis qu’il végétait, misérable, à d’autres étaient réservées des joies, des beautés, des magnificences. Il savait maintenant--son père le lui avait dit, avec quel accent de certitude, d’admiration!--qu’il n’avait qu’à allonger le bras, pour les étreindre lui aussi. Le collège ne l’effraya plus. Il se surprit même à désirer cet inconnu, qui le troublait encore, mais voluptueusement, comme l’incertaine approche d’une vague délivrance.

Sébastien s’assit auprès de la table, le dos tourné à la fenêtre, ouvrit un livre de classe qu’il ne lut point, et la tête dans les mains, les yeux très graves, lointains et songeurs, il rêva longtemps à d’autres ciels, à d’autres compagnons, à d’autres maîtres. Graduellement, tous les objets de l’arrière-boutique, la cour, les murs, se reculèrent, s’effacèrent ainsi que s’effacent et se reculent les choses ambiantes, dans l’engourdissement du demi-sommeil, et l’enfant se vit transporté en une contrée de lumière, dans une sorte de féerique palais, à travers des nefs spacieuses et des colonnades où des êtres charmants et bons venaient vers lui, vêtus de longues robes brillantes qui faisaient, en glissant, un doux bruissement de soie, ce pendant que, sur les vitres brouillées de la porte qui séparait la salle à manger du magasin, se mouvait ironiquement l’ombre démesurée de son père.

* * * * *

Les jours passèrent, pleins d’anxiétés différentes. Sébastien restait à la maison et ne sortait qu’accompagné de M. Roch, qui veillait scrupuleusement à ce qu’aucun des camarades de son fils ne pénétrât près de lui: «Les Jésuites ne veulent pas... Allez-vous-en!» leur criait-il, lorsque surpris de ne plus rencontrer nulle part Sébastien, ils venaient le relancer jusque dans la boutique. L’apprenti, un gamin de quinze ans, eut l’ordre de ne plus tutoyer le fils du patron et de lui prodiguer les plus grands respects: «Tu l’appelleras, dorénavant, monsieur Sébastien. La situation n’est plus la même», expliqua le quincaillier. Lui-même avait jugé nécessaire et digne de mettre plus de hauteur dans ses relations avec les voisins, de les tenir à distance, sans toutefois les priver du régal quotidien de sa conversation. Au contraire, de jour en jour, son éloquence grandissait, s’exubérait. En même temps, il redoublait de conseils mille fois rabâchés, d’aphorismes saugrenus, de raisonnements magistraux qui jetaient l’enfant dans des ahurissements profonds. Excédé de l’entendre répéter à tout propos: «Je ne sais si je me fais bien comprendre? Saisis-tu bien toute la portée de mes paroles?» les promenades, les visites, les tête-à-tête plus fréquents devenaient pour Sébastien un intolérable supplice; et, afin d’y échapper, il souhaitait ardemment que vînt l’heure du départ. Mais seul, en sa chambrette, le soir, parmi ces riens familiers qui l’entouraient, auxquels il rattachait des souvenirs naïfs et précieux, la terreur du collège le reprenait, et il eût voulu qu’elle n’arrivât jamais, cette heure brutale où il lui faudrait dire adieu à tout cela qui était une partie intégrante de lui-même, moitié de sa chair, moitié de son âme. Ce qui lui faisait mal, plus encore que ces douloureuses alternatives, c’était de penser. L’inquiétude, maintenant, tenaillait son être tout entier, depuis que la réflexion s’installait en son cerveau. En lui infusant la semence d’une vie nouvelle, ce brusque viol de sa virginité intellectuelle lui infusait aussi le germe de la souffrance humaine. La paix de sa conscience était détruite, ses sens perdaient de la simplicité de leurs perceptions. Le moindre mot, le moindre objet, le moindre fait, autrefois sans signification morale, sans prolongements intérieurs, ouvraient à son esprit, par déchirements aigus, successifs, des horizons indéfinis et redoutables. Des questions de toute nature, grosses de mystères, se dressaient devant lui, trop faible pour les étreindre; et il voyait confusément, au-dessus des limbes de son enfance physique, remuer des rudiments d’idées, s’agiter des formes embryonnaires de la vie sociale, fonctionner tout un appareil inexpliqué, discordant, de lois, de devoirs, de hiérarchies, de relativités, s’embranchant l’un sur l’autre, mis en mouvement par une multitude d’engrenages, dans lesquels sa frêle personnalité serait infailliblement prise et broyée. En attendant, cela lui causait des maux de tête violents, exacerbait jusqu’à l’ébranlement nerveux le fragile organisme de sa sensibilité.

La maison contiguë au magasin de quincaillerie appartenait aussi à M. Roch. Le bureau de la poste l’occupait, et la titulaire, Mme Lecautel, veuve d’un général, mort alcoolique et fou, disait-on, passait pour une femme instruite, supérieure. Sa personne, maigre et longue, d’aspect triste, souffrant sous le deuil perpétuel des robes noires, révélait, en effet, une distinction inhabituelle aux dames du pays et suscitait des sympathies respectueuses et cancanières, comme on en accorde aux êtres tombés d’une situation brillante dans le malheur. Elle avait une fille, Marguerite, du même âge que Sébastien; et les deux enfants s’étaient liés d’amitié assez vive. M. Roch, fier de cette relation pour son fils, l’encourageait dans ses visites. Lui-même s’ingéniait à entourer d’égards fatigants et d’obsédantes politesses Mme Lecautel, qu’il appelait galamment: «ma belle locataire»; ce qui ne l’empêchait pas, du reste, de refuser toutes les réparations qu’elle lui demandait. De son côté, Mme Lecautel, sentant l’abandon moral de ce gentil enfant, réservé et silencieux, s’était pris d’intérêt pour lui, et le recevait maternellement. Il fut convenu que, tous les jeudis et tous les dimanches, il viendrait passer, chez elle, quelques heures. Souvent, par les beaux temps, son bureau fermé, elle l’emmenait, à la promenade, avec sa fille.

Dans ces moments de crise, Sébastien éprouva un soulagement véritable, à la société de sa petite amie, Marguerite. Un instinct de protection plus tendre, la chaleur d’une atmosphère plus douce, le poussèrent, plus fort, vers elle. Ce n’était point qu’il parlât, qu’il se confiât davantage. Il était trop timide pour cela. D’ailleurs, il n’aurait su que dire, il n’aurait su quoi exprimer en ce tumulte de sensations brouillées, de chagrins