Part 21
Je vais, deux ou trois fois par semaine, chez Mme Lecautel. Ces visites sont, pour moi, une distraction et un moyen de rompre ma solitude un peu. Mais je n’y éprouve pas un vrai plaisir. Mme Lecautel n’est pas la femme intelligente que je voudrais qu’elle fût. Elle a infiniment de préjugés bourgeois, infiniment de petitesses d’esprit et de cœur, et elle ne comprend rien au mal qui me ronge. Aussi ne lui en parlé-je pas. Nous parlons de choses indifférentes et quelconques, les seules d’ailleurs dont elle puisse parler. Lorsque je veux émettre une des idées qui me tourmentent, je sens que cela l’effare, et je me tais... Oh! n’avoir jamais près de soi un être supérieur et, à défaut de cet être rare, un cœur simple et droit, un cœur de bonté et de pitié, à qui vous puissiez vous montrer tel que vous êtes, et qui vibre à ce que vous sentez, à ce que vous pensez, qui redresse vos erreurs, vous encourage et vous dirige!... Ordinairement, la conversation roule sur les bonnes dont Mme Lecautel change tous les mois. La grande idée qui domine sa vie, c’est que, dans quelque temps, «si cela continue», il sera tout à fait impossible de s’en procurer. Là-dessus, elle brode des variations économiques qui n’en finissent plus. Et, pendant que Mme Lecautel me raconte ses malheurs domestiques, je pense qu’elle paie ses bonnes douze francs par mois, qu’elle les nourrit à peine, les traite durement, militairement, leur demande toutes les soumissions blessantes, toutes les vertus désintéressées, tous les soins savants et délicats des ménagères accomplies, pour douze francs!... Je ne discute pas--à quoi bon?--et je répète avec elle: «C’est une plaie!» Une autre de ses grandes idées, c’est que je sois soldat. Elle ne trouve rien d’aussi beau que le métier militaire. Au fond, je crois bien que ce désir de me voir porter la capote n’est qu’un prétexte égoïste à revivre son passé brillant, à rappeler ses petites vanités anciennes, ses honneurs regrettés, les actions d’éclat de son mari. Ah! son mari! Ses portraits sont partout, chez elle, en grande, en petite tenue, en capitaine, en colonel, en général. Ils couvrent les murs, envahissent les tables des cheminées, assiègent les meubles. C’est un gros bonhomme, de chair vulgaire, le képi sur l’oreille, ou le chapeau en bataille, la poitrine tailladée de croix, un air de casseur et d’affreux butor, avec des moustaches épaisses qui tombent sur une impériale longue et pointue. Il me semble que je l’entends sacrer, tempêter de sa voix éraillée de rogomme et brûlée d’absinthe. Elle le trouve beau, glorieux, admirable. Une fois, elle m’a dit, tout émue, qu’en Algérie, il avait tué, de sa main, de sa propre main, cinq Arabes, et qu’il en avait fait fusiller cinquante autres, d’un seul coup; et elle a ajouté:
--Mon Dieu! il avait ses défauts, mais c’était un héros!
Une autre fois, elle me dit encore:
--Regardez comme Marguerite lui ressemble.
Cela m’a paru d’abord une assimilation inconvenante et déplacée. En observant ces portraits et en les comparant à la jolie, fine, étrange figure de Marguerite, j’ai fini par découvrir une ressemblance, lointaine il est vrai, plutôt morale que physique, mais réelle. Il y a dans ces deux fronts, le front du butor et le front de l’enfant charmante, une obstination pareille; dans les yeux, oui dans les yeux, quelque chose de pareillement hagard, de pareillement héroïque. On sent que le père a dû se précipiter, tête baissée, dans la bataille et dans le meurtre; on sent que la fille se précipitera de même dans l’amour.
Marguerite! quel sentiment ai-je pour elle? Est-ce de l’amour? Est-ce de la haine? Est-ce tout simplement de l’ennui qu’elle me cause? Je ne le sais pas bien. C’est un peu de tout cela, et ce n’est pas cela. En tout cas, elle m’occupe. Il est, je crois, impossible de rencontrer une jeune fille aussi ignorante. Elle ne sait rien et n’a aucun désir de savoir quelque chose. Mme Lecautel n’a pas voulu mettre sa fille à la pension de Saint-Denis, à cause de sa trop fragile santé, et des crises nerveuses qui durèrent pendant toute son enfance et menacèrent sa vie. C’est elle qui s’est chargée du soin de son éducation, une éducation forcément intermittente et très incomplète, à laquelle Marguerite s’est montrée toujours rebelle. Devant les impatiences, les colères, les révoltes de sa fille, elle a même dû renoncer tout à fait à ces vagues leçons, dans la crainte de voir les crises reparaître. Il ne semble pas que cela ait été un ennui, ni une déception pour elle. Mme Lecautel ne s’aperçoit plus de ce qui manque à sa fille, et puis, elle a pris l’habitude de la traiter, même bien portante, en enfant malade. Tantôt Marguerite est, en effet, comme un enfant, comme un baby, insignifiante et babillarde; tantôt elle est pire qu’une femme corrompue; alors il y a, en ses yeux, des lueurs d’abîme, des lueurs farouches, fauves, profondes, terribles. Parfois elle a des expansions subites, des besoins de tendresses frénétiques; parfois, des silences sombres, d’où on ne peut la faire sortir. Elle rit et pleure, sans motif apparent. Elle est faite pour l’amour, uniquement pour l’amour. L’amour la possède, comme il ne posséda peut-être jamais une pauvre créature humaine. L’amour circule sous sa peau, brûlant ainsi qu’une fièvre; il emplit et dilate son regard, saigne autour de sa bouche, rôde sur ses cheveux, incline sa nuque; il s’exhale de tout son corps, comme un parfum trop violent et délétère à respirer. Il commande chacun de ses gestes, chacune de ses attitudes. Marguerite en est l’esclave douloureuse et suppliciée. Elle ne m’embrasse plus comme autrefois, mais je sens ses lèvres prêtes au même baiser. Elle ne me couvre plus de ses caresses ardentes, précipitées, désireuses de la chair du mâle, ainsi qu’elle faisait, gamine; mais son corps cherche le mien. Quand elle m’approche, elle se livre, toute; elle a des gestes inconscients, des cambrures de reins, des tensions du ventre, qui la dévêtent, et me la montrent en sa nudité pâmée. Dès que j’arrive, elle s’anime; ses prunelles s’allument, ses joues se colorent aux pommettes d’un sang plus vif, s’estompent aux paupières d’un cerne d’ombre; un besoin de mouvement l’agite, et la pousse. Elle va, vient, vire-volte, et saute, prise d’une joie nerveuse, qui lui met au visage une expression de souffrance. Et ses yeux, obstinément, sont fixés sur moi, si hardis, si voraces, qu’ils me font rougir et que je ne puis en supporter l’éclat sombre. Mme Lecautel ne se rend compte de rien. Pour elle, j’imagine, ce sont des fantaisies d’enfant gâtée, qui ne tirent pas à conséquence. Elle lui dit seulement, de sa voix placide, ce qu’elle lui disait lorsque Marguerite était toute petite: «Allons, ne t’excite pas ainsi, ma chérie... Sois tranquille.» Souvent, je suis tenté de l’avertir, et je n’ose pas.
Je n’ose pas, et puis j’éprouve vraiment des sensations singulières et compliquées.
Loin d’elle... ah! loin d’elle!... j’ai le cœur gonflé d’une ivresse qui doit être l’amour. C’est un trouble physique qui s’empare de tout mon être, un trouble très doux et très fort, comme si la vie faisait irruption en moi. Il n’y a pas un atome de mon corps, pas une parcelle infinitésimale de mon âme qui n’en soient inondés et rafraîchis. En même temps, mes idées s’épurent et grandissent. Sans nul effort, d’un léger coup d’aile de ma pensée désentravée, j’atteins des hauteurs intellectuelles que je n’avais pas connues jusqu’ici. Il me semble que je suis le dépositaire de formes sacrées qui s’achèvent et se parfont en moi; que toute l’humanité, qui n’est pas venue encore, s’agite en Marguerite et en moi, et qu’il ne faudrait qu’un choc de nos deux lèvres, qu’une fusion de nos deux poitrines, pour qu’elle jaillît de nous, superbe de création, triomphante de vie. En ces moments d’exaltation, je sors, je marche, très longtemps, dans la campagne. Mes tristesses ont disparu; tout me semble plus beau, d’une beauté surhumaine, d’une surnaturelle splendeur. Je parle aux arbres fraternels; je chante des cantiques de joie nuptiale, aux fleurs, mes sœurs charmées. J’ai reconquis ma pureté. La force, l’espoir circulent dans mes veines, en ondes régénératrices et puissantes.
Près d’elle... ah! près d’elle... je me sens glacé. Je la vois et mon enthousiasme s’est évanoui; je la vois et mon cœur s’est aussitôt gonflé et refermé; il est vide, vide de tout ce qu’il contenait de fort, de généreux, de réchauffant. Souvent même, sa seule présence--sa présence délicieuse--m’irrite. Je ne puis supporter qu’elle rôde autour de moi, qu’elle s’approche de moi. Son contact m’est presque un supplice; un simple frôlement de sa jupe sur mes jambes me cause, à l’épiderme, une révolte. Je fuis sa main, je fuis son haleine, je fuis son regard embrasé d’amour. Deux fois, à la dérobée, elle a saisi ma main et l’a serrée: je l’aurais battue! C’est, en moi, pour elle, un mélange de pitié et de répulsion, quand elle est là, près de moi! Et, lorsque je les vois, toutes les deux, côte à côte, la fille si jolie, si pleine d’ardente jeunesse, si désirable, et la mère, déjà vieille, dont la peau se ride, dont le corps se déforme, dont les cheveux blanchissent, c’est à cette dernière que, bien des fois, par une criminelle perversité, par une inexplicable folie de mes sens, sont allés mes désirs et se sont adressées mes luxures. Sa main qui, déjà, se noue aux articulations, sa taille épaissie, ses hanches écrasées me tentent; je me sens grisé, en quelque sorte, odieusement grisé, à la vue de ces pauvres chairs ruinées, écroulées, couturées de plis vénérables et maternels!
Un jour que sa fille n’était pas là, espérant peut-être amener entre nous l’impossible réalisation de ces rêves ignobles, lâchement, sournoisement, je dis à Mme Lecautel:
--Il ne faut plus que je vienne si souvent chez vous. Cela me fait beaucoup de peine... mais il ne le faut plus.
--Et pourquoi, mon enfant? me demanda-t-elle, surprise.
--Parce que, fis-je, jouant la comédie de l’embarras et de la pudeur... parce que, dans le pays, on jase... on dit que je suis... que vous êtes... enfin on dit...
Et comme je m’étais arrêté, cherchant mes mots:
--On dit quoi? interrogea, très intriguée, Mme Lecautel.
Lâchement, sournoisement, je ne craignis pas de proférer, en dirigeant sur elle un œil oblique et cruel, ces mots:
--On dit que vous êtes... ma maîtresse!
--Taisez-vous!... quelle infamie!
Ah! le regard qu’elle me jeta! Je ne l’oublierai jamais, ce regard de révolte, de pudeur outragée... Oui, ce regard d’honnête femme où cependant je vis--et cela me brisa le cœur, et je l’adorai, depuis, comme une sainte, à cause de ce regard--où je vis une tristesse flattée, un regret peut-être, certainement une furtive lueur d’amour! Que je l’ai aimée de ce regard, par où m’est apparue, pour la première fois, dans sa mélancolie si poignante, l’infinie et immortelle pitié du cœur de la femme.
2 février.
Ce matin, j’ai trouvé, dans la cuisine, le journal de mon père, qui traînait par hasard. Je l’ai parcouru et j’ai lu ceci: «On annonce que le R. P. de Kern prêchera le Carême cette année, à l’église de la Trinité. Le R. P. de Kern est l’un des prédicateurs les plus éloquents de la Société de Jésus. On se rappelle le bruit que firent à Marseille, l’année dernière, ses admirables sermons, véritablement inspirés. Aux qualités de dialectique serrée et savante du R. P. Félix, le R. P. de Kern joint un charme de parole, qui fait de chacun de ses sermons un morceau achevé de littérature sacrée et même classique. L’éloquent prédicateur est de grande taille et d’allure essentiellement aristocratique. Son visage respire la plus haute piété. Il y aura foule, à la Trinité.»
Quelle ironie!
Le premier moment de surprise passé, je me suis demandé quelle impression cela me causait. Je n’ai pas de haine contre le Père de Kern; son souvenir ne m’est pas odieux. Certes, il m’a fait du mal, et les traces de ce mal sont profondes en moi. Mais ce mal, devais-je, pouvais-je y échapper? N’en avais-je pas le germe fatal? Chose curieuse et qui me trouble. De tous les prêtres que j’ai connus, il est, je crois, celui que je déteste le moins. Je voudrais l’entendre. J’ai encore, dans l’oreille, le son de sa voix, pénétrant et doux.
Après tout, il était peut-être sincère, lorsqu’il me disait ces belles choses, dans l’embrasure de cette fenêtre, que je revois, devant le ciel nocturne que, parfois, je regrette. Il s’est peut-être repenti, qui sait?... Et, peut-être, est-ce de ce repentir que lui viennent ces inspirés accents d’éloquence! Ma pensée ne s’est pas arrêtée longtemps au Père de Kern. Elle s’attache, tout entière, vers l’impassible visage du Père Recteur, sur ses yeux pâles, sur cette bouche ironique, hautaine et bienveillante, mais d’une bienveillance qui ne pardonne jamais, et qui tue. Savait-il, lorsqu’il me renvoya?... Il devait savoir... Je vais écrire à Bolorec d’aller à la Trinité entendre le Père de Kern, et me dire comment il est maintenant, et quels sujets il a choisis pour ses sermons.
25 février.
Bolorec ne m’a pas écrit, et le journal n’a plus reparlé du Père de Kern. Souvent j’interroge Mme Lecautel qui, par les journaux de la poste, est au courant de tout. Elle ne sait rien non plus... Cela m’ennuie... 10 mai.
Mon premier rendez-vous avec Marguerite! Je n’aurais pas cru que cela fût possible!
Hier, en me reconduisant, seule, jusqu’à la porte de la rue, elle m’a dit, tout à coup, très vite et très bas:
--Ce soir, dix heures, trouve-toi sur la route, devant l’allée des Rouvraies.
J’ai été stupéfait d’abord, et puis j’ai répondu:
--Non, Marguerite, c’est impossible... Je ne ferai pas cela...
--Si, si, si!... Je veux!
Sa voix montait, impatiente. J’ai eu peur que sa mère ne l’entendît; j’ai eu peur aussi d’une scène, d’une crise, car elle était très agitée, très nerveuse.
--Soit! ai-je fait.
--A dix heures!
Et Marguerite a refermé la porte.
Toute la journée, je me demandai si je devais aller à ce rendez-vous! La laisser seule sur la route: je ne le pouvais pas. Et puis, du caractère absolu et fantasque dont je connaissais Marguerite, j’avais à craindre qu’une fois sortie, et ne me voyant point, elle ne s’en vînt chez moi! Je me promis, d’ailleurs, de lui parler fermement. Pourtant, à mesure que l’heure avançait, l’autre Marguerite, la Marguerite lointaine, faisait place, peu à peu, dans mon rêve, à celle que je venais de quitter. Une appréhension d’elle succédait au dégoût en allé; une appréhension agréable, l’angoisse d’une attente délicieuse, d’un mystère désiré, qui me rendait bien lentes les heures, et bien éternelles les minutes.
La nuit était sombre, sans lune. Une fraîcheur humide s’évaporait de la terre, et dans l’air des parfums rôdaient. J’étais sur la route, depuis une demi-heure, en avance, ayant eu le temps de m’habituer à l’obscurité, inquiet du moindre bruit, plein d’une anxiété profonde et vague, comme ces masses d’ombre où des frissons d’amour couraient. Car c’était, sous le ciel silencieux, des masses d’ombre confuses, et d’errantes silhouettes, parmi lesquelles la route se dessinait un peu plus pâle, la route par où, dans un instant, Marguerite allait venir, ombre furtive elle aussi, et furtive silhouette, perdue dans le mystère nocturne.
Je l’entendis, d’abord, sans la voir: un bruit cadencé et rapide, alerte comme la fuite d’une bête dans un fourré; puis je la vis, toute vague, à peine corporelle, disparaissant et reparaissant; puis soudain, je la sentis près de moi. Elle était enveloppée d’un châle noir, si noir que son visage brillait presque, ainsi qu’une étoile dans les ténèbres.
--Je suis en retard, dit-elle, essoufflée. J’ai cru que mère ne se coucherait pas ce soir.
Et saisissant ma main, elle m’entraîna:
--Allons sur le banc, dans l’allée, veux-tu?
Lorsque nous fûmes assis, sur le banc, dans l’allée, elle contre moi, frissonnante et réelle, le charme s’était envolé. J’éprouvai un remords violent d’être venu, un ennui d’être là! Brusquement je retirai ma main de la sienne.
--C’est très mal ce que nous faisons là, Marguerite, prononçai-je gravement... Je n’aurais pas dû...
Mais elle m’interrompit doucement:
--Tais-toi... Ne dis pas ça... Il y avait si longtemps que je le voulais... C’est vrai, tu n’avais pas l’air de comprendre... Sois gentil, ne me gronde pas... Je suis bien heureuse!
Elle soupira:
--N’être jamais seuls ensemble! C’est vrai aussi, cela m’ennuie, tiens!... Je ne puis rien te dire, moi... Et j’ai tant de choses à te dire, tant, tant, tant!... Donne-moi ta main.
Elle parlait bas, la tête reposée sur mon épaule, son corps reposé contre le mien qui se glaçait. Et je le sentais frémir, ce corps jeune, onduleux et souple, je le sentais haleter, battre, se tordre contre moi; ma peau s’horripilait; j’avais sur tout mon épiderme, de la tête aux pieds, comme un agacement nerveux, comme une impression d’intolérable chatouillement; il me semblait que je subissais le contact d’un animal immonde. J’avais, oui, véritablement, j’avais l’horreur physique de cette chair de femme qui palpitait contre moi. Je ne pensais plus qu’à une chose: la forcer à partir. Je me reculai vivement.
--D’abord, fis-je avec dureté, expliquez-moi comment vous avez fait pour quitter la maison, Marguerite?
--Oh! vous... Il me dit vous... Dis-moi tu, tout de suite.
--Voyons, Marguerite, je vous en prie...
--Dis-moi tu... dis-moi tu...
Sa voix tremblait, je redoutais une scène de larmes.
--Eh bien, comment as-tu fait pour quitter la maison?
Elle se rapprocha de moi, et rieuse, enfantine, en petites phrases désordonnées, elle me raconta que, depuis plus d’un mois, elle huilait, chaque jour, les serrures et les gonds des portes, qu’elle était déjà, plusieurs fois, sortie, dans la rue, pour essayer... et que c’était très facile.
--Tu comprends, ça ne fait pas de bruit... Je vais nu-pieds... mère dort. Et dans la rue, eh bien! dans la rue, je marche nu-pieds aussi, pendant plus de cinquante pas... Et puis après, je mets mes bottines, et je cours.
Se dégageant et se levant, d’un geste vif elle fit sauter en l’air l’une de ses bottines, et posa son pied nu sur ma cuisse.
--Tâte mon pied! fit-elle... Tâte donc!
Il était humide et froid, et couvert de grains de sable.
--C’est de la folie! m’écriai-je.
--Eh bien! j’ai marché dans une flaque!... Qu’est-ce que ça fait?... Puisque c’est pour te voir... Tâte encore... tu me réchauffes.
Je cherchai la bottine, lancée au milieu de l’allée, et je rechaussai Marguerite. Elle se laissait faire, heureuse de livrer quelque chose d’elle à mes soins, qui lui étaient une caresse, et babillait d’innocentes paroles.
Était-ce l’enfantillage de ce babil qui éloignait de moi toute autre pensée redoutée? Mon irritation diminuait et se fondait, peu à peu, dans la tristesse et dans la pitié, une pitié profonde pour cette créature si jolie et irresponsable, dont j’entrevoyais l’avenir perdu, la vie sombrée en d’irréparables catastrophes. J’essayai de la raisonner, je lui parlai doucement, avec une tendresse fraternelle. Elle se pelotonnait contre moi, sa main dans la mienne, silencieuse maintenant, les yeux tournés vers le ciel qui, entre les feuilles des trembles de l’allée, se nacrait d’une lueur à chaque minute plus vive et envahissante, la lueur de la lune encore invisible et cachée par les coteaux de Saint-Jacques.
--Si ta mère s’apercevait de ton absence, Marguerite, pense au chagrin que tu lui ferais! Elle en mourrait peut-être! Elle t’aime tant, tu le sais bien!... Quand tu étais malade, rappelle-toi comme elle t’a soignée, comme elle était, nuit et jour, penchée sur ton lit, avec l’affreuse torture de te perdre!... C’est qu’elle n’a plus que toi, vois-tu. Non seulement tu es la consolation, mais tu es la raison seule de sa vie... Je suis sûr qu’elle doit se lever, la nuit, pour veiller sur ton sommeil, pour t’entendre respirer et dormir. Marguerite, tu ne sais pas cela!... Mais quand elle me parle de toi, quelquefois, elle pleure, la pauvre femme... Elle me dit: «Oui, Marguerite va mieux..., mais elle est si drôle parfois... si excitée!... J’ai toujours peur... Et puis, elle ne m’obéit pas!» Marguerite, ma petite Marguerite, songe à l’affreuse chose que ce serait... Ta mère, en ce moment, trouvant ta chambre vide, et criant, t’appelant, folle de douleur! Marguerite, il faut rentrer tout de suite, ne pas perdre une seconde, il faut rentrer...
M’écoutait-elle? Il ne me le semblait pas. Elle se
berçait de ma voix, mais ma voix ne lui apportait pas les mêmes paroles que celles qui sortaient de ma bouche. Je sentais son corps frissonner, mais d’une émotion qui n’était pas la mienne, ses mains m’étreignaient, mais ces étreintes ne correspondaient pas au sentiment d’affectueuse pitié qui, en ce moment, me prenait toute l’âme.
--Il faut rentrer, Marguerite, répétai-je... Je te promets que j’irai te voir demain, que nous nous verrons tous les jours... oui, tous les jours, je te le promets...
Elle ne m’écoutait pas. Comme si elle sortait d’un rêve, que, pas une minute, mes prières n’avaient pu troubler, elle murmura de sa voix lointaine, de sa voix d’enfant:
--Devine quelque chose!
--Il faut rentrer, Marguerite, insistai-je d’un ton qui commençait à s’exaspérer.
--Devine... je t’en prie!... Devine!... Ah! tu ne veux pas deviner, vilain!... Eh bien, tu as dit, l’autre jour, que tu n’avais pas de livres, pas?... Et que ça te faisait de la peine, pas?... Devine...
--Oui, j’ai dit cela, et puis?...
--Et puis, moi, je ne veux pas que tu aies de la peine, et je veux que tu aies des livres!... Tu ne devines pas?... non?...
Vivement, elle se leva du banc, toute droite, rejeta le châle qui l’enveloppait, et je l’entendis qui fouillait dans la poche de sa robe, par gestes brusques, saccadés, impatients. Bientôt, elle poussa un petit cri de joie, se rassit près de moi, et prenant ma main, elle l’ouvrit toute grande, y déposa des pièces de métal, en disant triomphalement:
--Voilà! tu auras des livres maintenant, beaucoup, beaucoup de livres... Et moi, je serai bien, bien contente.
D’abord, je demeurai stupéfait, étourdi, la main étendue, tremblante un peu. Et, dans ma main, les pièces, en s’entrechoquant, faisaient un bruit d’or. Il devait y en avoir cinq ou six, davantage peut-être. Mon regard allait de cette main, où les pièces restaient invisibles, au visage de Marguerite, invisible aussi, dans la nuit. Je n’éprouvais nulle colère, nulle honte; c’était, en moi, comme une pitié plus douloureuse, qui me poussait à m’agenouiller devant cette enfant dont l’inconscience me paraissait sublime. Je balbutiai:
--Où as-tu pris cet argent?
--Je ne l’ai pas pris... Il est à moi.
Je l’attirai contre ma poitrine; et elle m’enlaça le cou de ses deux bras.
--Dis-moi la vérité, Marguerite... Tu l’as volé à ta mère?
--Eh bien!... mère et moi, n’est-ce pas la même chose?
Je reglissai l’argent dans les poches de sa robe, et je dis: