Part 20
Un détail me frappe, dans sa lettre: presque à chaque ligne j’y trouve le mot _Justice_. Et ce mot est mieux écrit que les autres, avec des lettres droites, fermes et qui font, au milieu du gribouillage qui les entoure, un effet terrible. Et puis, çà et là, il y a des notes d’une singulière mélancolie. Bolorec n’aime pas Paris. Il regrette sa lande. Mais il faut qu’il reste. Lorsque la «grande chose» sera venue, alors il s’en retournera là-bas, et sera très heureux. Quelquefois, il va sur les fortifications, s’assied dans l’herbe, et rêve au pays. Une matinée, il a vu passer une petite bonne avec un soldat, une fille de chez lui, et il espère qu’elle repassera encore, seule, parce qu’il lui parlera. Elle s’appelle Mathurine Gossec. Malheureusement, elle n’est plus repassée. Quelquefois aussi, le dimanche, dans l’atelier, le sculpteur joue du biniou, et Bolorec chante des rondes bretonnes. Pauvre Bolorec! Vainement, je cherche dans sa lettre un mot d’amitié pour moi, le désir exprimé de connaître un peu de ma vie. Il n’y a rien de pareil. Cet oubli m’attriste. Mais n’en a-t-il pas été toujours ainsi? Et m’en a-t-il moins aimé? Je n’en sais rien.
Longtemps, à travers le fouillis de ces mots, où je retrouve les grimaces de ses lèvres, j’ai évoqué sa physionomie burlesque et chère, parfois si mystérieuse, et qui ne cessa de m’inquiéter. Elle m’apparaît plus inquiétante encore aujourd’hui et grandie par le vague d’un pressentiment douloureux et tragique. A force de regarder ces incompréhensibles pages, où les lettres se pressent, se bousculent, montent, s’entassent l’une contre l’autre, tordues, hérissées de pointes, parmi lesquelles ce mot: _Justice!_ éclate et claque comme un drapeau, il me semble que je vois Bolorec sur une barricade, dans de la fumée, debout, farouche, noir de poudre, les mains sanglantes. Et voilà qu’à la joie si ardemment désirée de tenir quelque chose de Bolorec succède une inexprimable tristesse. J’éprouve, en ce moment, un double et pénible sentiment: un sentiment de crainte pour l’avenir de mon ami; un sentiment de honte de mon inutilité et de ma lâcheté... Mais, m’a-t-il réellement aimé?
8 janvier, minuit.
Cette lettre de Bolorec me poursuit et me trouble. Chose curieuse, Bolorec est maintenant absent des préoccupations qui me viennent de lui. Par une régression d’égoïsme, c’est moi seul que ces préoccupations englobent et tourmentent. Suis-je vraiment lâche?
Moi aussi, j’ai voulu me dévouer aux autres, non pas à la façon dont je soupçonne que Bolorec se dévoue; j’ai voulu me dévouer par la pitié et par la raison. Et j’ai compris que c’était absurde et vain. Ici je connais tout le monde, je pénètre chez tout le monde. Si restreinte que soit cette petite ville, elle n’en contient pas moins les éléments de l’organisme social. Je n’y ai jamais vu que des choses désespérantes et qui m’ont écœuré. Au fond, ces gens se détestent et se méprisent. Les bourgeois détestent les ouvriers, les ouvriers détestent les vagabonds; les vagabonds cherchent plus vagabonds qu’eux pour avoir aussi quelqu’un à détester, à mépriser. Chacun s’acharne à rendre plus irréparable l’exclusivisme homicide des classes, plus étroit l’étroit espace de bagne où ils meuvent leurs chaînes éternelles. Le jour où, si ignorant que je sois, et guidé par ma seule sensitivité, j’ai voulu montrer aux malheureux l’injustice de leurs misères et leurs droits imprescriptibles à la révolte; le jour où j’ai tenté de diriger leur haine, non plus en bas, mais en haut; alors ils se sont méfiés, et m’ont tourné le dos, me prenant pour un être dangereux ou pour un fou. Il y a là une force d’inertie, fortifiée par des siècles et des siècles d’atavisme religieux et autoritaire, impossible à vaincre. L’homme n’aurait qu’à étendre les bras pour que ses chaînes sautent; il n’aurait qu’à écarter les genoux pour rompre son boulet; et ce geste libérateur, il ne le fera pas. Il est amolli, émasculé par le mensonge des grands sentiments; il est retenu, dans son abjection morale et dans sa soumission d’esclave, par le mensonge de la charité. Oh! la charité que j’ai tant aimée, la charité qui me semblait plus qu’une vertu humaine, la directe et rayonnante émanation de l’immense amour de Dieu, la charité, voilà le secret de l’avilissement des hommes! Par elle, le gouvernant et le prêtre perpétuent la misère au lieu de la soulager, démoralisent le cœur du misérable au lieu de l’élever. Les imbéciles, ils se croient liés à leurs souffrances par ce bienfait menteur, qui de tous les crimes sociaux est le plus grand et le plus monstrueux, le plus indéracinable aussi. Je leur ai dit: «N’acceptez pas l’aumône, repoussez la charité, et prenez, prenez, car tout vous appartient». Mais ils ne m’ont pas compris. Faut-il l’avouer? Ils ne m’intéressent pas autant que je voudrais, parfois, me le persuader. Souvent leur grossièreté me choque et me répugne; et j’ai, au spectacle de certaines misères, d’invincibles dégoûts. Peut-être n’est-ce qu’une curiosité artiste, et par conséquent féroce qui m’a porté vers eux? J’ai joui, bien des fois, des accents terribles, des déformations admirables, de la patine splendide que la douleur et la faim mettent sur les visages des pauvres gens. Du reste, je ne me sens plus porté vers l’action, et je n’envisage pas la perspective de mourir pour une idée, sur une barricade ou sur un échafaud, non par peur de mourir, mais par un sentiment bien autrement amer, qui s’empare, de plus en plus, chaque jour de mon esprit: le sentiment de l’inutile. En tout cas, ces idées demeurent chez moi, à l’état spéculatif et intermittent. Elles me hantent, lorsque je suis enfermé dans ma chambre, désœuvré, ou par les temps moroses et les ciels pluvieux, et surtout pendant les repas, à cause de la présence de mon père, qui est la négation complète de ce que je sens, de ce que je rêve, de ce que je crois aimer. Dehors, sous le soleil, elles s’évaporent comme ces brumes pesantes qui flottent au-dessus des marais. La nature me reprend tout entier et me parle un autre langage, le langage du mystère qui est en elle, de l’amour qui est en moi. Et je l’écoute délicieusement, ce langage supra-humain, supra-terrestre, et, en l’écoutant, je retrouve les extases anciennes, les virginales, les confuses, les sublimes sensations du petit enfant que j’étais, jadis.
Ce sont des moments de félicité suprême, où mon âme, s’arrachant à l’odieuse carcasse de mon corps, s’élance dans l’impalpable, dans l’invisible, dans l’irrévélé, avec toutes les brises qui chantent, avec toutes les formes qui errent dans l’incorruptible étendue du ciel. Oh! mes projets, mes enthousiasmes! Oh! les illuminations de mon cerveau réjoui par la lumière! Les rafraîchissements de ma volonté retrempée dans les ondes de ce rêve lustral! Je redeviens la proie charmée des chimères. Je veux embrasser tout cela que je vois; conquérir tout cela que j’entends. Je serai un poète, un peintre, un musicien, un savant. Qu’importent les obstacles? Je les briserai. Qu’importe ma solitude intellectuelle? Je la peuplerai de tous les Esprits qui sont dans la voix du vent, dans les ombres de la rivière, dans les profondeurs des bois, dans l’haleine des fleurs, dans la magie des lointains. Hélas, ces crises durent peu. Je n’ai de la persévérance en rien de ce qui est beau et bon. Et, lorsque je reviens, mes bras sont davantage lassés d’avoir voulu étreindre l’impalpable, mon âme est dégoûtée davantage d’avoir entrevu l’inaccessible entrée des Joies pures, et des bonheurs sans remords. Je retombe de plus haut, et plus douloureusement, aux obscures hontes de mon inguérissable solitude.
La lettre de Bolorec est là, ouverte sur ma table. Je la relis encore. Pauvre Bolorec!... Je l’envie, peut être... Lui, du moins, a une passion qui emplit sa vie. Il attend la «grande chose» qui ne viendra jamais, sans doute; mais il attend, tandis que moi je n’attends rien, rien, rien!
10 janvier.
Voilà cinq ans que j’ai quitté le collège. Depuis ce temps, il ne se passe pas de nuits que je n’y rêve. Et ces rêves sont atrocement pénibles. A peine s’ils ont, parfois, un côté fantastique, des déformations de choses et de visages dont l’irréel atténuerait, il me semble, ce que cette presque réalité a de persécuteur. Non, c’est le collège qu’ordinairement je revois à peu près tel qu’il est, avec ses classes, ses cours, ses figures haïes, tout ce que j’y ai enduré et souffert. Le jour, le collège continue sur moi son œuvre sourde, implacable de démoralisation; la nuit, jusque dans mon sommeil, j’en revis les douleurs. Phénomène singulier, ce rêve ne varie jamais en son obsession... C’est mon père qui entre dans ma chambre. Sa physionomie est grimaçante et sévère. Il a sa redingote de cérémonie et son chapeau de haute forme.
--Allons, me dit-il, il est temps.
Nous partons. Nous traversons d’affreux pays noirs où des chiens féroces poursuivent de petits paysans. Tout le long de la route, sur les pierres des dolmens, des Jésuites immenses et longs sont penchés qui ricanent, en secouant sur nous leurs soutanes déployées et pareilles à des ailes membraneuses de chauve-souris. Quelques-uns volent au-dessus des flaques d’eau, en tournant sans cesse. Puis, brusquement, c’est le collège, son portail grinçant, son étroite cour; au fond, la chapelle que domine la croix d’or, et le parloir, à droite, gardé par d’horribles frères accroupis; et ce sont les couloirs, la façade, les cours de récréation. Je me retourne: mon père n’est plus là. Alors une clameur s’élève des cours. Collégiens, professeurs, frères, tous accourent, menaçants, furieux, brandissant des pelles, des fourches, des bâtons, me jetant dans les jambes de gros livres latins et des pierres.
--C’est lui! C’est lui!
Le Père Recteur, le Père de Marel, le Père de Kern conduisent la foule cruelle. Et la course commence, ardente, féroce, où tout ce que j’ai connu d’abominable se représente à moi, en aspects terrifiants, et pas sensiblement dénaturé. Je trébuche contre les confessionnaux, me cogne à l’angle des chaires, roule sur des marches d’autel, tombe sur des lits où je suis piétiné, assommé, écartelé. Je me réveille alors, le corps tout en sueur, la poitrine haletante, et je n’ose plus me rendormir.
Que n’ai-je point fait pour vaincre ces rêves qui me rendent inoubliable ce que je voudrais tant oublier? Avant de me coucher, je me suis fatigué le corps et l’esprit; j’ai marché dans la campagne, comme un fou, ou bien, assis devant une table, j’ai travaillé très tard à ces vaines pages. J’ai tenté d’évoquer d’autres images, des images riantes, et ce que je puis encore avoir de souvenirs heureux et gais; j’ai tenté d’évoquer des images brûlantes, des luxures, de m’abstraire tout entier, en des représentations obscènes, de l’intolérable hantise de ces rêves. Tout cela est inutile. J’en suis arrivé maintenant à redouter le sommeil, à l’éloigner de moi, autant que possible. J’aime encore mieux supporter l’ennui des lentes heures nocturnes, pourtant si lentes! si lentes!
La nuit dernière, mon rêve a été autre, et je le note ici, parce que le symbolisme m’en a paru curieux. Nous étions dans la salle du théâtre de Vannes: sur la scène, au milieu, il y avait une sorte de baquet, rempli jusqu’aux bords de papillons frémissants, aux couleurs vives et brillantes. C’étaient des âmes de petits enfants. Le Père Recteur, les manches de sa soutane retroussées, les reins serrés par un tablier de cuisine, plongeait les mains dans le baquet, en retirait des poignées d’âmes charmantes qui palpitaient et poussaient de menus cris plaintifs. Puis, il les déposait en un mortier, les broyait, les pilait, en faisait une pâtée épaisse et rouge qu’il étendait ensuite sur des tartines, et qu’il jetait à des chiens, de gros chiens voraces, dressés sur leurs pattes, autour de lui, et coiffés de barrettes.
Et que font-ils autre chose?
24 janvier.
Aujourd’hui, il est passé, par Pervenchères, un régiment de dragons. C’est un événement considérable, dans un petit pays, que le passage d’une troupe de soldats. On en parle huit jours à l’avance, et chacun se promet des joies que je ne comprends guère, qu’il m’est impossible de partager, mais qui n’en sont pas moins fortes, au cœur grossier des multitudes. Est-ce curieux que le peuple ne vibre qu’à ces deux sentiments: le sentiment religieux, et le sentiment militaire, qui sont les plus grands ennemis de son développement moral?... Notre maison est sens dessus dessous, et mon père, en sa qualité de premier magistrat de la commune, fort agité. On a préparé une chambre pour le colonel qu’il compte recevoir et héberger; il a fallu changer les meubles de place, nettoyer l’escalier, astiquer la salle à manger, ratisser les allées du jardin. Depuis le matin, dès l’aube, mon père va de la mairie, où il a dû répartir les billets de logement, contrôler les sacs de pain, à la maison où il surveille le travail de la mère Cébron. Il a sorti de l’armoire le beau service de table, et commandé des provisions de bouche, extraordinairement fastueuses. Moi, j’ai fait comme beaucoup de gens qui n’ont rien à faire, je suis allé à l’entrée du bourg, sur la route de Bellême, attendre le régiment. Il y a là beaucoup de monde. M. Champier pérore dans un groupe et gesticule.
Il est venu en voisin, chaussé de pantoufles de tapisserie, et coiffé de sa calotte de velours noir. Il expose:
--Moi, ça me réjouit toujours, les militaires... Quand j’entends le tambour ou le clairon... vous me croirez, si vous voulez... eh bien, ça me fait pleurer!... L’armée, ah! l’armée!... Il n’y a que ça!... Et la Patrie, quelle belle chose!... M. Gambetta et les révolutionnaires auront beau dire et beau faire, la Patrie sera toujours la Patrie!... Elle restera une idée... une idée française... éminemment française!
Les autres hochent la tête, approuvant. Ils discutent ensuite pour savoir ce qui leur représente le mieux l’idée de la Patrie.
--Moi, c’est la cavalerie! professe M. Champier...
--Moi, c’est l’artillerie!... dit un autre... parce que, sans l’artillerie, vous aurez beau avoir la cavalerie...
Un troisième s’exclame:
--Et l’infanterie!... l’infanterie, messieurs... Que diable, le pioupiou, le pioupiou français!...
Pendant quelques minutes l’on n’entend plus que ce mot: _Français_, qui vibre comme des coups de clairon sur la bouche molle et couarde de ces affreux bourgeois. Je voudrais bien connaître, là-dessus, l’opinion de mon père. Il doit en avoir plusieurs d’admirables. Quel dommage qu’il ne soit pas là! Je laisse M. Champier pérorer dans son groupe de patriotes, et je me dirige plus loin sur la route où je ne rencontre que des figures réjouies par l’attente.
La matinée est charmante, très douce, d’une douceur printanière. Un pâle soleil crève, par intermittence, les nuages blancs, soyeux, qui couvrent le ciel. Les lointains ont des délicatesses infinies, des puretés, des clartés sourdes de voiles virginaux, enflés de jeunes brises. Sur le bois de pins qui ferme l’horizon, sur le bois de pins d’un bleu paon noyé de nacres fluides, on dirait que courent des lueurs à demi éteintes d’arc-en-ciel. Et les haies barrent les champs de hachures pourprées, et les champs étendent leurs nappes vertes, d’un vert poudré de rose, qui tantôt a des consistances translucides de pierres précieuses, et tantôt des vaporisations d’ondes.
La foule grossit, poussée là par un même instinct sauvage, car c’est maintenant une foule. Elle me paraît absolument hideuse. Jamais encore, il me semble, je n’ai si bien compris l’irréductible stupidité de ce troupeau humain, l’impuissance de ces êtres passifs à sentir les beautés naturelles. Pour les faire sortir de leurs trous, pour amener sur leurs visages ces épais sourires de brutes ataviques, il leur faut la promesse des spectacles barbares, des plaisirs dégradants qui ne s’adressent qu’à ce qu’il y a de plus bas, de plus esclave en eux.
Marguerite est là, elle aussi, conduite par sa bonne. Elle aussi, comme tout le monde, elle manifeste une agitation insolite qui m’offusque. A peine si elle remarque le bonjour que je lui adresse.
--L’avant-garde est déjà arrivée depuis longtemps, vous savez, me dit-elle.
Et elle grimpe sur le talus, pour voir de plus loin la route. Elle qui d’habitude me gêne plutôt par la persistance de ses œillades, m’obsède de ses tendresses muettes; elle qui, toujours, cherche à se rapprocher de moi, à se frôler à moi, elle ne me regarde plus du tout. J’éprouve quelque dépit, plus que du dépit, de la jalousie. Je lui parle, elle me répond par des mots brefs, ou ne me répond même pas. Et, tout d’un coup, hissée sur la pointe de ses pieds, battant des mains, elle s’écrie:
--Les voilà! les voilà!
En effet, là-bas, sur la route, quelque chose brille et miroite, dans le soleil pâle de cette douce matinée. Cela s’allonge, cela s’avance. Marguerite répète:
--Les voilà! les voilà!
Je ne l’ai jamais vue ainsi, impatiente, l’œil enflammé, toute frissonnante de désirs, si ce n’est avec moi et pour moi. Et je m’irrite contre elle, de n’être pour rien dans cette joie qu’elle montre, dans cette passion qui émane d’elle, et d’où je suis absent. J’en veux à Mme Lecautel de l’avoir laissée venir ici. Il me semble que ce n’est pas sa place.
--Ah! les voilà! les voilà!
Ils défilent, droits sur les croupes harnachées des chevaux; ils défilent, pesants, éclatants, splendides,
dans un remuement d’armes, dans un entrechoquement d’éclairs. Le sol tremble et gronde. Sous les casques qui étincellent, les figures sont bronzées, les muscles puissants; les thorax bombent comme des armures, et les crinières s’épandent sur les nuques solides, en torsions noires, sinistres, rappelant le temps des antiques barbaries. Je sens un frisson courir dans mes veines.
Un sentiment, plus fort que ma volonté, s’empare de moi, malgré moi, qui n’est ni de l’orgueil, ni de l’admiration, ni un élan quelconque vers l’idée de la patrie; c’est une sorte d’héroïsme latent et vague, par lequel ce qu’il y a dans mon être, de bestial et de sauvage, se réveille au bruit de ces armes; c’est le retour instantané à la bête de combat, à l’homme des massacres d’où je descends. Et je suis pareil à cette foule que je méprise. Son âme, qui me fait horreur, est en moi, avec ses brutalités, son adoration de la force et du meurtre. Ils défilent toujours. J’observe Marguerite. Elle n’a pas bougé de son talus. Elle est grave, très raide, le corps tendu, comme dans l’attente d’un spasme. Ses narines aspirent l’odeur forte de ces mâles; et son regard, dévoilé de pudeur, a quelque chose de cruel, de farouche, et de dompté qui véritablement m’effraie. Elle aussi subit la domination de ces épaules carrées, de ces poitrines robustes, de ces visages bruns, de cette rudesse conquérante, de cette force qui flamboie dans le soleil; mais elle la subit par le sexe. J’ai senti remuer en moi tout à l’heure, des désirs obscurs et mal éteints de destruction; elle, ce sont des désirs obscurs, aussi, et infiniment plus puissants, de création humaine, qui l’agitent, gonflent son corps mince et fragile d’un bouillonnement de vie formidable et sacrée. Un dragon l’a regardée et lui a souri, d’un sourire de brute obscène. Mais elle ne l’a pas vu. Ce n’est pas un homme qu’elle voit et choisit; ce sont tous ces hommes auxquels elle voudrait se livrer, rudoyée, écrasée, dans un seul embrassement. Je la trouve belle, plus belle, belle d’une beauté presque divine, parce que je viens de comprendre en elle une des lois de la vie, et que, pour la première fois, le rôle de la femme m’apparaît dans sa douloureuse et sublime ardeur de créatrice. Comme le mariage, qui soumet aux polissonneries infécondes d’un seul homme l’admirable fécondité du corps de la femme me semble une chose monstrueuse, un crime de lèse-humanité! Et comme, en ce moment, j’éprouve de la pitié et du respect pour les malheureuses créatures, honnies, méprisées, qui s’en vont sur les bornes du chemin et dans les bouges interdits, râler l’amour avec les passants!
Ils on défilé. La foule les suit. Nous rentrons. Marguerite est silencieuse, un peu lasse, toujours grave. Moi, je retombe vite à d’autres sensations. La conception que je me suis faite de l’amour, dans une lueur de raison ou de folie, je ne sais, n’a pas duré. Je suis revenu, rapidement, aux impressions de luxure. Cela est ainsi. Tout ce que je pense parfois de généreux, il faut que je le ramène, aussitôt, à un salissement, par une pente naturelle et détestée de mon esprit.
Toute la journée, je suis resté fort dégoûté et très sombre. Je ne me suis égayé un peu qu’au dîner. Le colonel n’a pas accepté l’hospitalité de M. le maire; il a préféré descendre à l’hôtel et manger avec ses officiers. Mon père est furieux. Il m’observe de coin, et je suis sûr qu’il m’accuse de cette déconvenue. Lorsque la mère Cébron apporte triomphalement une dinde rôtie, énorme, dorée, luisante de graisse, mon père ne peut plus maîtriser sa colère.
--Remportez ça! crie-t-il.
--Mais, monsieur...
--Remportez ça, je vous dis!...
Je crois que si mon père avait cru de sa dignité de parler devant moi, la cavalerie eût passé un mauvais quart d’heure.
25 janvier.