Sébastien Roch

Part 22

Chapter 223,688 wordsPublic domain

--L’autre jour, j’ai menti... J’ai des livres... Tu remettras cela où tu l’as pris... Tu me le promets?

Elle était presque défaillante, la taille cambrée, son souffle haletait sur mon visage.

--Ah! pourquoi?

Je la serrai dans mes bras; je lui donnai, au front, un baiser, où il y avait plus que l’infini de l’amour, l’infini du pardon.

--Parce que je le veux!...

Nous rentrâmes, tous les deux, enlacés l’un à l’autre, ivres et très purs. La lune, qui montait, dans le ciel, au-dessus des coteaux, se mirait dans les larmes de l’enfant.

* * * * *

A partir de ce moment, Sébastien délaisse, peu à peu, son journal. Les dates s’espacent; les impressions se font plus rares. Ce sont d’ailleurs les mêmes luttes de ses instincts et de son éducation; les mêmes incomplètes et stériles révoltes, les mêmes troubles cérébraux. Sa personnalité ne se dégage pas des nuages qui obscurcissent ses concepts indéfinis et peureux. Et ses énergies s’amollissent chaque jour, davantage. Il n’a plus le courage de poursuivre, au delà des commencements, un travail intellectuel, une pensée, même un exercice physique. La marche lui devient une fatigue. A peine s’il a fait quelques pas, qu’il s’arrête, pris d’une insurmontable paresse devant le long déroulement des routes, et le recul plus lointain des horizons. Il s’assied sur un talus, le coude dans l’herbe, ou s’étend dans une plaine, sur le dos, à l’ombre, et il reste là, des journées entières, sans penser, sans souffrir, mort à tout ce qui l’entoure. Cependant, il note encore, çà et là, brièvement, quelques rendez-vous avec Marguerite. Mais il n’a plus retrouvé les sensations du premier soir. Ces rendez-vous l’énervent et l’ennuient. Le plus souvent, il ne parle pas, et, penchée sur son épaule, Marguerite pleure; il la laisse pleurer, et il entrevoit avec dégoût, presque avec terreur, le jour où les larmes ne lui suffiront plus et où elle réclamera des baisers. Une fois, Marguerite s’est enhardie jusqu’à la caresse, une caresse brusque, violente, où se sont révélées toutes ses ardeurs comprimées. Sébastien l’a repoussée brutalement et il est parti, la laissant seule, dans la nuit, en proie à une crise nerveuse. Il ne voulait plus revenir, cherchait lâchement à profiter de cet incident, pour cesser tout à fait ces rendez-vous; et puis, il est revenu, attiré par il ne sait quoi de bon, de tendre, de chaste aussi, qui demeure sous ses dégoûts physiques et qui est fort comme de la pitié. Marguerite, vaincue, a recommencé de pleurer; elle préfère encore ces entrevues tristes, sans jamais une parole d’amour, sans jamais une caresse, à la pensée de perdre Sébastien, de ne plus poser sa tête sur ces épaules chères, de ne plus le sentir près d’elle. Les heures passées ainsi la brisent et la consument. Elle maigrit; ses yeux se cernent davantage; elle n’a plus de gaietés emportées comme autrefois. Mais qu’y faire?

Du mois d’août au mois d’octobre, Sébastien est resté dans son lit, en proie à une fièvre typhoïde, dont il a failli mourir. Il note, dans son journal, plus tard, que cette maladie n’a guère altéré les conditions morales de sa vie, et que le délire de la fièvre n’est pas sensiblement plus douloureux que la pensée normale, ni plus fou que les ordinaires rêves. Ses cauchemars ont toujours tourné dans le même cercle d’insupportables visions: le collège! «En réalité, écrit-il, pendant un mois à peu près que dura ce délire, je crus revivre mes années de Vannes, et ce n’était ni plus pénible, ni plus bête, que les années que j’y ai véritablement vécues». Cependant, un changement s’est opéré dans son existence. Son père l’a soigné avec dévouement pendant la période dangereuse de la maladie, passant les nuits souvent à son chevet, se montrant inquiet, malheureux. La mère Cébron l’a surpris, un matin, qui se désolait, et disait: «Il n’y a plus d’espoir!» Ensuite, il a veillé sur sa convalescence, avec une affection tendre. Sébastien note: «Maintenant, mon père et moi, nous sortons ensemble quelquefois, bras dessus, bras dessous, comme de vieux amis, événement qui semble intriguer beaucoup les gens d’ici, car c’est la première fois, depuis mon retour du collège, que cela nous arrive. Nous ne parlons pas du passé, je crois que mon père l’a oublié, ni de l’avenir: l’avenir, c’est le présent, c’est la longue habitude qu’il a de me voir dans une situation qu’il juge, aujourd’hui, naturelle et qu’il ne peut concevoir autre. Nous ne parlons guère, d’ailleurs, et

n’échangeons que fort peu d’idées. Pour mon père, la moindre parole que je prononce est une énigme ou bien une folie. Au fond, je suppose qu’il me craint et que, peut-être, il me respecte. Il a des timidités comme s’il était en présence d’un être qu’il trouve dangereux, mais supérieur à lui. Il se surveille davantage avec moi, en ses expressions, et en l’expansion oratoire de ses idées, de peur de dire une sottise. J’ai remarqué que, sous l’emphase qui lui est coutumière malgré tout, ses idées sont infiniment restreintes. Je ne lui en connais que trois, dont il ait un sens exact et précis, et qu’il transpose du monde physique au monde moral. Elles correspondent aux idées de hauteur, de largeur et de prix. C’est là tout son bagage scientifique et sentimental. Lorsque nous sommes dans la campagne, je suis frappé par le peu d’impressions qu’il en reçoit.

«Il ne dira jamais d’une chose, par exemple, qu’elle est verte ou bleue, carrée ou pointue, molle ou dure, il dira: «Mais c’est haut, ça!» ou «mais c’est large, ça!», ou «ça doit valoir tant!». Un soir, nous revenions par le soleil couchant, le ciel était splendide, illuminé, embrasé, incendié de lumières rouges, brasillantes, mêlées à des traînées de soufre et de vert pâle, d’un surprenant éclat. Sous le ciel, les coteaux, les champs se tassaient, noyés de tons délicieusement imprévus et féeriques, de vapeurs colorées et mouvantes. Mon père s’arrêta longtemps à contempler le paysage occidental. Je pensais qu’il était ému et j’attendais avec curiosité le résultat de cette émotion insolite. Au bout de quelques minutes, il se tourna vers moi, et me demanda, très grave: «Sébastien, dis-moi, crois-tu que les coteaux de Saint-Jacques soient aussi hauts que les coteaux de Rambure?... Moi, je crois qu’ils sont moins hauts!» Je ne puis me faire à ce genre de conversation. Cela m’irrite. Aussi, de temps en temps, il m’arrive de lui répondre par des monosyllabes secs. Dois-je l’avouer? Je regrette le temps où nous vivions chacun de notre côté, sans nous parler jamais, et où nous n’étions pas plus étrangers l’un à l’autre que nous ne le sommes, maintenant que nous nous parlons.»

Au milieu de tout ce désordre de pensées et de sentiments, entre des impressions de littérature et des essais d’art parfois curieux, se mêlent sans cesse des préoccupations sociales. On le voit toujours tiraillé entre l’amour et le dégoût que lui inspirent les misérables, entre la révolte où le poussent ses instincts et ses réflexions et les préjugés bourgeois où le ramène son éducation: «Peut-être la misère est-elle nécessaire à l’équilibre du monde, écrit-il. Peut-être faut-il des pauvres pour nourrir les riches, des faibles pour engraisser les forts, comme il faut des petits oiseaux à l’épervier?... La misère est peut-être la houille humaine qui fait marcher les chaudières de la vie?... Quelle terrible chose de ne pas savoir et qu’ils sont cruels ces éternels «peut-être», qui maintiennent mon esprit dans l’ombre étouffante du doute!» Il écrit encore: «Ce qui m’éloigne des pauvres gens, je crois que c’est une cause purement physiologique: l’extrême et maladive sensibilité de mon odorat. Quand j’étais enfant, je m’évanouissais rien qu’à respirer une fleur de pavot. Aujourd’hui, je vis beaucoup, même mentalement, par l’odorat, et je me fais souvent des opinions de certaines choses par l’odeur qu’elles m’apportent, ou simplement qu’elles évoquent. Jamais je n’ai pu vaincre la souffrance olfactive que me donnent les odeurs de misère. Je suis comme les chiens qui aboient aux haillons des mendiants.» Et plus loin: «Non! non! j’ai beau chercher des raisons et des excuses, la vérité, c’est que je suis lâche devant n’importe quel effort.»

Le journal de Sébastien se termine, au mois de janvier 1870, par cette page laissée inachevée:

18 janvier.

Aujourd’hui, j’ai tiré au sort, comme on dit, et le sort m’a été défavorable. J’ai amené le numéro 5. Malgré les observations de Mme Lecautel, mon père ne veut pas que je sois soldat. Je ne crois pas, pourtant, qu’il ait des préventions contre le métier militaire: il ne se permettrait pas de rêver une autre organisation sociale, même plus juste, même plus humaine, que celle établie, et qu’il sert sans discuter. Je pense que c’est par vanité qu’il en a décidé ainsi. Il lui serait désagréable qu’on puisse dire que le fils de M. Joseph-Hippolyte-Elphège Roch est simple pioupiou, comme tout le monde. Mon père m’a acheté un remplaçant. Je reverrai toujours la figure de ce marchand d’hommes, de ce trafiquant de viande humaine, lorsque mon père et lui discutèrent mon rachat, dans une petite pièce de la mairie. Courtaud, bronzé, musclé, les cheveux noirs et bouclés, l’œil blanc, le nez légèrement crochu, gai d’une gaieté sinistre d’esclavagiste, tel je m’imagine les négriers. Il était coiffé d’un bonnet d’astrakan, chaussé de fortes bottes et son pardessus verdâtre battait les talons crottés de ses bottes. Il avait aux doigts une quantité d’anneaux d’or et de bagues. Ils marchandèrent longtemps, franc à franc, sou à sou, s’animant, s’injuriant, comme s’il se fût agi d’un bétail, et non point d’un homme que je ne connais pas, et que j’aime, d’un pauvre diable qui souffrira pour moi, qui sera tué peut-être pour moi, parce qu’il n’a pas d’argent. Vingt fois, je fus sur le point d’arrêter cet écœurant, ce torturant débat, et de crier: «Je partirai!» Une lâcheté me retint. Dans un éclair rapide, j’entrevis l’existence horrible de la caserne, la brutalité des chefs, le despotisme barbare de la discipline, cette déchéance de l’homme réduit à l’état de bête fouaillée. Je quittai la salle, honteux de moi, laissant mon père et le négrier discuter cette infamie. Une demi-heure après, mon père me retrouva dans la rue. Il était très rouge, excité, ronchonnait en hochant la tête.

--Deux mille quatre cents francs!... Pas un sou de moins!... C’est un vol... un vol!

Toute la journée, Pervenchères a été en rumeur. Des bandes de conscrits, leurs numéros fièrement piqués à la casquette, enrubannés de nœuds flottants et de cocardes tricolores, ont parcouru les rues en chantant des chansons patriotiques. J’avise un petit garçon, fils d’un fermier de mon père, et je lui demande:

--Pourquoi chantes-tu?

--J’sais pas... j’chante!...

--Tu es donc content d’être soldat?...

--Non, bien sûr... J’chante parce que les autres chantent.

--Et pourquoi les autres chantent-ils?

--J’sais pas... Parce que c’est l’habitude quand on est conscrit...

--Sais-tu bien ce que c’est que la Patrie?

Il me regarde d’un air ahuri. Évidemment, il ne s’est jamais adressé cette question.

--Eh bien, mon garçon, la Patrie, c’est deux ou trois bandits qui s’arrogent le droit de faire de toi moins qu’un homme, moins qu’une bête, moins qu’une plante: un numéro.

Et vivement, pour donner plus de force à mon argumentation, j’arrache le numéro et en frotte le nez du paysan, et je poursuis:

--C’est-à-dire que, pour des combinaisons que tu ignores et qui ne te regardent pas, on t’enlève ton travail, ton amour, ta liberté, ta vie... Comprends-tu?

--P’tête ben!...

Mais il ne m’écoute pas, et suit, d’un air inquiet, le bout de carton que ma main promène en zigzags, dans l’air, et timidement:

--Rendez-moi mon numéro, dites, monsieur Sébastien!

--Tu y tiens, alors, à ton numéro?

--Dame!... ben sûr que j’y tiens... Je l’mettrai sur la cheminée, à côté de l’image d’ma première communion.

Il le repique à sa casquette, regagne son groupe et se remet à chanter.

Je l’ai revu, le soir. Il était ivre et portait un drapeau dont les franges traînaient dans la boue...

Ah! que j’ai quelquefois envié les ivrognes.

* * * * *

III

Depuis sa maladie, Sébastien, à force d’ingéniosité, avait pu éviter les rendez-vous, le soir, sur les bancs de l’allée des Rouvraies. Il avait d’abord prétexté de sa faiblesse, de sa santé qui ne se rétablissait pas; puis, du peu de liberté que lui laissait son père, maintenant. Marguerite n’avait pas osé insister devant la première raison; elle s’offensa de la seconde. Est-ce que sa mère lui laissait de la liberté à elle? Et ne trouvait-elle pas le moyen de s’échapper de la maison, bravant les dangers, surmontant tous les obstacles? Bien qu’il fît en sorte de ne jamais rester seul avec elle, Marguerite, avec une merveilleuse adresse, savait profiter d’un éclair de répit, d’une seconde où sa mère tournait la tête pour lancer à Sébastien un mot, le plus souvent de prière, quelquefois de menace. Mais il paraissait ne pas entendre. Elle était surexcitée, fébrile; un feu sombre dévorait ses deux prunelles qui semblaient s’agrandir encore: «Je ne sais pas ce qu’a Marguerite, soupirait Mme Lecautel... Je la trouve moins bien depuis quelque temps, je la trouve étrange. Mon Dieu, pourvu que cela ne recommence pas!» Une après-midi qu’elle était demeurée silencieuse, inerte, le front barré de plis durs, un inutile ouvrage de tapisserie sur ses genoux, elle se leva tout à coup de sa chaise, pinça au bras Sébastien et le souffleta. Ensuite, criant, trépignant le parquet, elle fondit en larmes. Mme Lecautel emporta sa fille, la coucha, la dorlota.

--Marguerite... ma petite Marguerite!... Je t’en prie, ne sois pas comme ça!... Tu me ferais mourir de chagrin.

Et, toute la journée, Marguerite ne put dire que ces mots:

--Je le déteste!... je le déteste!... je le déteste!

Sébastien eut la pensée de tout avouer, non par remords, non par intérêt pour Marguerite, mais uniquement afin de se délivrer de cette obsession qui lui était un supplice. Il recula, de semaine en semaine, l’instant de cette confidence. Enfin, un jour, il se décida, et il dit:

--Il faut que je vous avoue une chose grave, Mme Lecautel... une chose qui me tourmente depuis longtemps...

--Avouez, mon cher enfant... Eh bien, quelle est donc cette chose grave?

--C’est... c’est...

Il s’arrêta, subitement effrayé de ce qu’il allait révéler, et il réfléchit que ce serait odieux de donner une pareille douleur à cette mère.

--Ce n’est rien, fit-il... Plus tard!

Mme Lecautel était habituée aux façons de Sébastien; elle connaissait le décousu de ses sentiments, les soubresauts de ses idées. Elle ne s’étonna pas, se contenta de sourire, d’un sourire attristé:

--Je vois bien que cette chose grave n’est pas bien grave... Ah! que vous êtes singulier, mon pauvre Sébastien!

Il espaça ses visites. Mais Marguerite lui écrivit des lettres, d’une écriture déguisée, méconnaissable, des lettres brèves, impératives, auxquelles il ne répondait, lorsqu’il la revoyait, ni par un geste, ni par un coup d’œil complice. Une fois, en le reconduisant, elle lui demanda:

--Tu as reçu mes lettres?... Pourquoi ne me dis-tu rien?

Sébastien joua l’étonnement, protesta:

--Des lettres?... Quelles lettres?... Tu m’as écrit?... Non, je n’ai pas reçu tes lettres.

--Tu mens...

--Je t’assure!... Alors, c’est mon père qui les garde...

--Ton père! ton père!... Ça n’est pas vrai!

--Et qui viendra les rapporter à ta mère, tu verras, Marguerite... C’est de la folie pure...

--Eh bien, tant mieux... Il viendra... J’aime mieux ça!

Ces lettres, en effet, avaient intrigué M. Roch qui, chaque matin, attendait le facteur sur la route. En les remettant à son fils, il l’observait de coin.

--Hé! hé!... mon gaillard! faisait-il... Voilà une lettre, si je ne me trompe...

Souvent il ajoutait, d’un air malicieux:

--Hier, j’ai rencontré les Champier... Oui!... oui!... Mme Champier m’a parlé de toi!... Hé!... hé!... Mme Champier... Enfin, ça la regarde, quoique...

Au fond, M. Roch, malgré ses idées de haute moralité, eût été flatté que son fils entretînt des relations secrètes et coupables avec Mme Champier, la bourgeoise la plus élégante et la mieux cotée de Pervenchères.

Sébastien était inquiet de toutes les audaces de Marguerite. Il changea de tactique vis-à-vis d’elle et crut l’endormir un peu par de la douceur et des apparences d’amour. Maintenant il se montrait plus empressé, la regardait d’un regard plus tendre, prenait quelquefois sa main à la dérobée, l’attirait à lui, la serrait contre sa poitrine, dans le couloir, lorsqu’il s’en allait. Marguerite s’abandonnait, émue, vaincue, sans force. Elle disait:

--Je te verrai bientôt là-bas, dis?

--Oui!... oui!... bientôt... Demain, je te le dirai demain...

--Pense donc!... Il y a si longtemps.

Et Sébastien soupirait d’une voix caressante:

--Si longtemps! oh oui!...

Elle redevenait plus souple, heureuse, confiante et gaie. Sa mère était contente de revoir les couleurs roses reparaître aux joues de sa fille et les enfantillages drôles ranimer ses joies assoupies. Elle disait à Sébastien: «Dieu merci, je crois que c’est passé!... N’est-ce pas qu’elle va mieux?»

Cela dura ainsi pour Marguerite, avec des alternatives de révolte et de soumission, pour Sébastien avec, tour à tour, des angoisses d’amour idéal et de dégoût physique, jusqu’à cette journée de juillet, où tous les deux, ils se trouvèrent face à face, dans le champ de blé, près de la source de Saint-Jacques. Ce jour-là, cette minute-là, au ton impérieux dont avait parlé Marguerite, à la façon brève et sans discussion possible dont elle avait dit: «Je veux!... Je veux!... Je veux!», il comprit que, désormais, elle ne se contenterait plus du leurre des promesses sans cesse reculées, ni de l’aumône menteuse de ces caresses dilatoires. Il fallait prendre un définitif parti: ou rompre brutalement une situation inacceptable et lourde de rancœurs; ou recommencer l’existence nocturne et les tristesses du rendez-vous, là-bas, sur le mélancolique banc de l’allée des Rouvraies. Par un reste de pitié qui subsistait au fond des sensations, même les plus pénibles, issues de Marguerite, et aussi par une crainte de ce qui pouvait en résulter de fâcheux et de compliqué, il n’avait pas osé assumer la responsabilité d’une rupture. De nouveau, il s’était résigné aux exigences de cette petite créature insatiable et folle. Il était donc rentré chez lui, après la promenade, mécontent, s’accusant de lâcheté, en proie à un immense et tenaillant ennui. Comme il faisait chaque fois qu’il était assailli par des préoccupations insolites ou désagréables, il s’étendit sur son lit, les jambes écartées, les mains croisées sous la nuque. Mais il ne put demeurer longtemps en cette position, qui le calmait d’ordinaire. Un besoin de mouvement l’obligea bien vite à se remettre debout. Pareil à un fauve dans sa cage, il marcha, marcha, tourna, tourna, en son étroite chambre, bousculant les meubles, heurtant les chaises à coups de pied. Soudain, il se rappela que les nuits étaient claires, brillantes de lune, et que c’était l’époque où les couples amoureux et enlacés promenaient leurs ruts dans les champs, à l’orée des bois, sur les routes poussiéreuses et les sentes herbues. Quelque chose de mauvais gronda en lui, et il cria:

--Chienne! chienne! chienne!

La nuit arriva plus vite qu’il l’eût souhaité. Il lui sembla que les minutes, si lentes toujours, dévoraient les heures.

Lorsqu’il se dirigea vers l’allée, la lune, en effet, resplendissait dans un ciel très pur, très pâle, d’une pâleur froide et lactée. De grandes ombres bleues, transversales, balayaient la route, toute blanche; et les arbres, violents sur la lumière, conservaient des couleurs vertes, d’un vert seulement assombri et criblé de paillettes argentées. Les champs, les coteaux et, dans les champs et sur les coteaux, les maisons éparses, enveloppées d’un léger mystère, avaient presque leur aspect diurne.

A l’entrée de l’allée, appuyée contre un tremble, Marguerite, en avance, surveillait la route. Elle avait encore sa robe de toile écrue, serrée à la taille par un ruban rouge; sur la tête et sur les épaules, une sorte de châle, en soie blanche, qui luisait sous la lune. Et les troncs des trembles, nets et blancs, fuyaient comme une barrière haute et blanche, en une perspective profonde, avec de l’ombre entre eux, de l’ombre transparente et trouée d’astrales clartés. Dès qu’elle aperçut Sébastien, Marguerite courut au-devant de lui, et sans prononcer une parole, l’étreignit, collant son corps contre le sien, exhaussant ses lèvres jusqu’aux siennes. Mais lui se dégagea.

--Tout à l’heure!... tout à l’heure!... dit-il.

Et, sur un ton de dur reproche:

--C’est sans doute pour qu’on te voie mieux que tu as gardé cette robe qu’on aperçoit d’un kilomètre, et ce châle qui brille comme un casque?

--C’est pour arriver plus vite, Sébastien, répondit Marguerite, dont cet accueil brutal avait arrête, glacé l’élan d’amour... Et qui donc peut nous voir, à cette heure?

--Qui?... qui?... Tout le monde, parbleu!... Ne restons pas là...

Ils gagnèrent le banc, sans parler, et s’assirent. Marguerite sentait des larmes monter en elle, des larmes douloureuses, qui ne s’échappaient pas, semblaient obstruer ses veines, sa poitrine, sa gorge, son cerveau, et qui emplissaient ses oreilles d’un bruit d’eau bouillonnante. Pourtant elle eut la force de demander:

--Je t’ai fait de la peine, Sébastien?

Celui-ci, bourru, répondit:

--Ce n’est pas que tu m’aies fait de la peine... Mais enfin, voyons, que veux-tu?

Elle se pencha sur son épaule.

--Pourquoi me parles-tu d’un ton méchant?... avec cette vilaine voix?... Ce que je veux?... Mais c’est toi que je veux... C’est te sentir, te prendre la main, à mon aise, sans personne entre nous deux, qui nous voie et nous dérange... C’est être là, comme nous sommes... Sébastien, mon Sébastien, mon petit Sébastien!

Elle suffoquait; sa voix s’affaiblissait, laissant aux sanglots qui l’oppressaient ses claires sonorités.

--Ce que je veux?... reprit-elle avec effort... Vois-tu, cela me brûle de ne pas t’avoir, cela m’étouffe. La nuit, je ne dors plus... Je deviens folle, folle... si tu savais!... Mais tu ne comprends pas... tu ne comprends rien... si tu savais! Souvent, le soir, quand mère est endormie... souvent je suis sortie de ma chambre où j’étouffe, de la maison où je meurs... et j’ai couru comme si tu m’attendais!... J’ai rôdé autour de chez toi. Il y avait toujours de la lumière aux fenêtres de ta chambre... Que faisais-tu?... Et je t’ai appelé... et j’ai lancé des grains de sable, de petits cailloux contre ces fenêtres que je ne pouvais atteindre... Si la grille avait été ouverte... oui... je crois que je serais entrée... Et je suis venue m’asseoir ici, pendant des heures, des heures!... Sébastien, dis-moi quelque chose... prends-moi dans tes bras... Sébastien, je t’en prie, pourquoi ne me parles-tu pas?

Sébastien demeurait silencieux et sombre.