Sacountala, drame en sept actes, mêlé de prose et de vers
Part 8
C’est un lionceau qu’il traîne, Non sans peine: La bête égratigne et mord. Il la tient par la crinière Prisonnière, Et rit d’être le plus fort!
* * * * *
On voit entrer l’enfant, tenant le lionceau et suivi des deux religieuses.
L’ENFANT.
Allons! petit lion! ouvre ta gueule! Je veux compter tes dents.
PREMIÈRE RELIGIEUSE.
Vilain! veux-tu le laisser tranquille! Tu sais bien que les petits des bêtes de l’ermitage sont nos enfants! Mais tu as besoin de batailler: les solitaires ont eu bien raison de t’appeler Grand-dompteur.
LE ROI.
C’est étrange!... A la vue de cet enfant qui ne m’appartient pas, je me sens au cœur des tendresses de père... Ah! c’est que je n’ai pas d’enfants!
SECONDE RELIGIEUSE.
La lionne te mangera, si tu ne lâches pas son petit!
L’ENFANT, riant.
Ah! que j’ai peur! (_Il lui fait une grimace._)
LE ROI, _avec étonnement_.
L’héroïsme est en lui comme dans sa semence: Cet enfant merveilleux me semble un feu dormant. A la braise qui couve apportez l’aliment: Elle fera bientôt jaillir la flamme immense!
PREMIÈRE RELIGIEUSE.
Allons! lâche le petit lion!... Je te donnerai un autre jouet.
L’ENFANT.
Où est-il? Donne-le tout de suite! (_Il tend la main._)
LE ROI, _regardant la main de l’enfant_.
Dieux! Mais voilà les signes qui présagent l’empire du monde!
Je frémis en voyant sa main prédestinée! Elle se tend, avide, et son geste enfantin Offre cette merveille à ma vue étonnée: Un lotus entr’ouvert sous les feux du matin[87].
[87] Les doigts tiennent ensemble comme les pétales du lotus: la main _palmée_ est un des signes auxquels on reconnaît, dans la mythologie indienne, le futur Tchacravartin, ou souverain universel.
SECONDE RELIGIEUSE.
Laisse-le, Souvratâ! Tu le sais bien, ce n’est pas avec des paroles qu’on vient à bout de lui. Va dans ma hutte, prends l’oiseau de faïence peinte du petit Manganaca, et apporte-le.
PREMIÈRE RELIGIEUSE.
Oui! c’est cela. (_Elle sort._)
L’ENFANT.
En attendant, je jouerai avec le petit lion.
LA RELIGIEUSE. (_Elle le regarde en riant._)
Veux-tu le lâcher!
LE ROI.
Ah! que je voudrais qu’il fût à moi, ce petit entêté!
Avoir de tels enfants... Ah! quelle douce chose! Contempler leurs joyeux ébats, Voir leurs petites dents garnir leur bouche rose, Qui s’ouvre pour rire aux éclats, Suivre l’effort charmant de leur langue novice, Les prendre à terre tout poudreux, Les porter dans ses bras, complaire à leur caprice: Ah! que les pères sont heureux!
LA RELIGIEUSE, _menaçant l’enfant du doigt_.
Alors tu ne veux pas m’écouter? (_Regardant autour d’elle._) Il n’y a pas là un ermite? (_Voyant le roi._) Ah! voilà quelqu’un.--Seigneur, venez délivrer le petit lion. Voyez comme il le tourmente: quand une fois il tient quelque chose, il ne veut plus le lâcher.
LE ROI.
J’y vais tout de suite! (_Il s’approche en souriant._) Holà! petit solitaire!
Hôte indigne d’un tel séjour, Ignores-tu donc que l’ermite Embrasse dans un même amour Tout être vivant qui l’habite? Ton père est l’ennemi du mal; Mais ta fureur le déshonore: Tel on voit le serpent éclore Au pied de l’arbre de santal!
LA RELIGIEUSE.
Seigneur, ce n’est pas le fils d’un ermite.
LE ROI.
On le voit à son air comme à sa conduite: c’est le lieu où je le rencontre qui m’avait trompé. (_Il lui fait lâcher le lionceau et tressaille._)
Un frisson de plaisir ébranle tout mon être! Mais le père, grands dieux! le père frémissant... Ah! quelle inexprimable ivresse il doit connaître, L’homme béni du ciel qui dit: «Voilà mon sang!»
LA RELIGIEUSE, _les regardant tous les deux_.
C’est une chose merveilleuse!
LE ROI.
Que voulez-vous dire?
LA RELIGIEUSE.
Tu n’es pas parent de cet enfant: cependant il te ressemble d’une manière étonnante! Ce qui me surprend aussi, c’est que, sans te connaître, avec son caractère, il t’ait cédé si vite.
LE ROI, _caressant l’enfant_.
Madame, vous dites qu’il n’est pas fils d’un ermite... A quelle famille appartient-il donc?
LA RELIGIEUSE.
A la famille de Pourou.
LE ROI, _à part_.
Il est de ma noble race! Je ne m’étonne plus! (_Haut._) Je connais les antiques usages de cette famille:
Que demande un Pourou? Maître du monde, il eut Des palais aux terrasses blanches: Quand il a fait sa tâche, il veut, pour son salut, Un banc de pierre sous les branches!
Mais comment un être humain a-t-il pu pénétrer dans l’ermitage des dieux?
LA RELIGIEUSE.
Nul n’y pénètre, en effet. Mais sa mère est fille d’une nymphe, et elle l’a mis au monde dans ce divin séjour.
LE ROI, _à part_.
Que dit-elle?... Ce ne serait donc pas une chimère?... (_Haut._) Et quel est le père de l’enfant?
LA RELIGIEUSE.
On ne prononce plus son nom: il a renié son épouse légitime.
LE ROI, _à part_.
Mais c’est de moi qu’elle parle!
PREMIÈRE RELIGIEUSE, _rentrant avec l’oiseau de faïence dans les mains_.
Grand-dompteur! vois le bel oiseau!
L’ENFANT.
Ma bonne sœur, il est bien joli. (_Il prend le jouet._)
LE ROI, _à part_.
Oh! si j’étais trompé par un mirage! Si tout cela devait finir en me laissant à mon désespoir!
PREMIÈRE RELIGIEUSE, _après avoir regardé l’enfant; avec inquiétude_.
Mais je ne vois plus l’amulette à son poignet!
LE ROI.
Ne vous tourmentez pas! Il l’a sans doute perdue en jouant avec le lionceau... La voici! (_Il va pour la ramasser._)
LES DEUX RELIGIEUSES.
N’y touchez pas! n’y touchez pas! (_Après l’avoir vu ramasser l’amulette._) Comment! il l’a prise! (_Elles croisent leurs mains sur leur poitrine et se regardent avec stupéfaction._)
LE ROI.
Pourquoi vouliez-vous m’empêcher de la prendre?
PREMIÈRE RELIGIEUSE.
Écoutez, seigneur! C’est une plante divine qu’on appelle Aparâdjitâ[88]. On en fait une amulette toute-puissante. Le bienheureux Mârîtcha a donné celle-ci à l’enfant aussitôt après sa naissance, dans la cérémonie de la consécration. Quand elle tombe à terre, personne ne doit la ramasser, si ce n’est l’enfant lui-même, sa mère,... ou son père!
[88] «Invincible.»
LE ROI.
Et si un autre la ramasse...
PREMIÈRE RELIGIEUSE.
Elle se change en serpent, et le mord.
LE ROI.
Avez-vous jamais vu ce prodige s’accomplir?
LES DEUX RELIGIEUSES.
Plus d’une fois.
LE ROI.
Ah! tous mes vœux sont remplis! Il ne me reste qu’à goûter mon bonheur! (_Il prend l’enfant et le couvre de baisers._)
DEUXIÈME RELIGIEUSE.
Viens vite, Souvratâ! Sacountalâ est maintenant en prière: allons la prévenir. (_Elles sortent._)
L’ENFANT.
Laisse-moi! Je veux aller voir maman!
LE ROI.
Mon fils, nous irons ensemble trouver ta mère.
L’ENFANT.
Mais tu n’es pas mon papa! Mon papa s’appelle Douchanta.
LE ROI, _souriant_.
Voilà qui achèverait, au besoin, de me convaincre!
* * * * *
On voit paraître Sacountalâ, les cheveux réunis en une seule tresse[89].
[89] C’est la coiffure des religieuses.
SACOUNTALA, _hésitant_.
On me dit que l’amulette de mon fils ne s’est pas métamorphosée dans ses mains... Mais je ne peux plus croire au bonheur! Et cependant,... si ce que m’a dit Misrakésî est vrai... (_Elle s’avance._)
LE ROI. (_Il est près de défaillir._)
C’est elle! c’est Sacountalâ!
Ces sombres vêtements, cette coiffure austère, Ce visage amaigri par l’ascétique loi, Ce long deuil qu’elle garde ici dans le mystère, Tout me dit que son cœur est encor plein de moi.
SACOUNTALA. (_A la vue du roi dont les traits sont altérés par le remords, elle hésite._)
Ce n’est pas mon époux! Quel est cet homme que l’amulette n’a pas écarté, et dont le contact impur a souillé mon enfant?
L’ENFANT, _courant vers sa mère_.
Maman! il m’appelle son fils! Je ne le connais pas, moi!
LE ROI.
Mon amour! J’ai été barbare envers toi... Mais aujourd’hui finit mon expiation: reconnais-moi!
SACOUNTALA, _à part_.
Respire enfin, mon cœur! Le destin m’avait durement frappée! Mais sa cruauté se lasse; il a pitié de moi: c’est bien mon époux!
LE ROI.
Je te vois, maintenant! C’est toi! L’ombre jalouse N’obscurcit plus mon cœur... Son sommeil est fini. Ainsi l’astre des nuits, aimé de Rohinî[90], Revient après l’éclipse à sa divine épouse.
[90] Nom d’une constellation.
SACOUNTALA.
Gloire!... Gloire!... (_Les sanglots l’étouffent et l’empêchent d’achever: Gloire au roi!_)
LE ROI.
Tu pleures... Je t’entends... N’achève pas! Ma gloire, C’est ton fidèle amour; C’est ta lèvre pâlie, et ta longue mémoire D’une ivresse d’un jour!
L’ENFANT.
Maman! Qui donc est-ce?
SACOUNTALA.
Mon enfant, demande-le à notre heureux destin! (_Elle continue à pleurer._)
LE ROI.
Toi que je n’ai pas su seulement reconnaître, Toi que j’ai repoussée, oh! viens! console-toi! Un pouvoir inconnu subjuguait tout mon être: C’était lui qui parlait en moi! L’homme dont l’esprit dort chasse d’un air farouche La Fortune qui vient à sa porte frappant, Et l’aveugle craintif, ignorant qui le touche, Prend une fleur pour un serpent!
(_Il tombe à ses pieds._)
SACOUNTALA.
Relevez-vous, mon époux! Relevez-vous! J’ai eu un époux si tendre... Le trésor de mes mérites était épuisé sans doute? Autrement, je ne comprendrais pas ce qui est arrivé. (_Le roi se relève._) Et comment mon époux s’est-il souvenu de la malheureuse Sacountalâ?
LE ROI.
Je te le dirai quand j’aurai fini d’arracher de mon cœur la flèche aiguë du remords!
Ah! laisse-moi l’essuyer, cette larme, Qui coulait sur ta lèvre en feu, Quand, sourd, aveugle, enchaîné par un charme, Je la méprisais comme un jeu! Je la revois qui baigne de rosée Tes yeux profonds aux noirs contours; Ah! laisse-moi sur ta joue embrasée Sécher sa trace pour toujours!
(_Il essuie ses larmes._)
SACOUNTALA, _voyant l’anneau au doigt du roi_.
L’anneau!... Le voilà, mon époux!
LE ROI.
Oui! Je l’ai retrouvé d’une façon miraculeuse... Et avec lui j’ai retrouvé la mémoire.
SACOUNTALA.
C’est lui qui est coupable de tout! Il m’a manqué quand je cherchais à te convaincre.
LE ROI, _lui tendant l’anneau_.
Liane charmante! pare-toi de ta fleur: le printemps est revenu!
SACOUNTALA.
La bague?... Et si j’allais la perdre encore?... Garde-la, mon époux!
* * * * *
MATALI, _entrant_.
Je viens te féliciter d’avoir retrouvé ton épouse et d’avoir vu enfin ton fils.
LE ROI.
Je suis doublement heureux, car je dois mon bonheur à un ami. Mais Indra en est-il instruit?
MATALI, _souriant_.
Rien ne lui est caché. Viens! Le vénérable Mârîtcha veut bien te recevoir.
LE ROI.
Chère épouse, prends la main de notre fils, et conduis-moi auprès du bienheureux.
SACOUNTALA.
Mais je n’ose me présenter devant mon vénérable maître à côté de mon époux.
LE ROI.
Cette dérogation aux usages est permise dans un jour si heureux. Viens!
* * * * *
On voit paraître Mârîtcha, assis, avec Aditi à ses côtés.
MARITCHA, _regardant le roi_.
Fille de Dakcha!
C’est ce roi qui vainquit la horde sanguinaire Des démons conjurés contre le ciel d’Indra: Grâce à lui, notre fils, que son arc délivra, Peut laisser dormir son tonnerre.
ADITI.
Son extérieur annonce déjà sa puissance.
MATALI.
Roi, voici le père et la mère des dieux! Vois le regard qu’ils arrêtent sur toi: ils t’aiment comme un fils! Approche!
LE ROI.
O Mâtali! quel spectacle s’offre à mes yeux!
Majesté dont jamais nulle autre n’approcha! Il est donc devant moi, ce couple tutélaire? Le fils de Mârîtcha, la fille de Dakcha Ont donné sa splendeur au soleil qui m’éclaire; C’est par eux que le roi des dieux[91] fut engendré: Tous deux ont pour aïeul Brahma, le grand ancêtre, Et Vichnou, que Brahma révère, a voulu naître De leur sang fécond et sacré!
[91] Indra.
MATALI.
Ce sont eux que tu vois.
LE ROI, _se prosternant_.
Douchanta, serviteur d’Indra, vous salue.
MARITCHA.
Mon fils, gouverne longtemps la terre!
ADITI.
Sois invincible! (_Sacountalâ se prosterne avec son fils._)
MARITCHA.
Ma fille!
Ton héroïque époux prend Indra pour modèle, Et ton fils est pareil au divin Djayanta: Nouvelle Paulomî[92], que le roi Douchanta T’aime et t’honore autant que tu lui fus fidèle!
[92] Épouse d’Indra, mère de Djayanta.
ADITI.
Garde toujours l’estime de ton mari! Que ton fils vive pour être la gloire des deux races dont il est né! Maintenant, asseyez-vous à nos côtés. (_Tous s’assoient._)
MARITCHA, _les désignant l’un après l’autre_.
Ton épouse est la foi vivante; votre enfant Est la richesse; en toi s’incarne la puissance: Je le vois se dresser dans sa magnificence, Ce groupe triomphant!
LE ROI.
Bienheureux! d’autres sèment les faveurs sur leurs pas: toi, tu te fais précéder des tiennes.
L’orage gronde et l’éclair luit Avant que l’eau du ciel s’épanche; La fleur naît et meurt sur la branche Avant la naissance du fruit; La cause, par quelque présage, Se révèle avant ses effets: Pourtant, j’ai reçu tes bienfaits Sans même avoir vu ton visage,
MATALI.
C’est à cela qu’on reconnaît la bonté du père et de la mère de toutes les créatures.
LE ROI.
Bienheureux! j’avais épousé ta servante Sacountalâ selon le rite des Gandharvas... Peu de temps après, elle me fût amenée par sa famille: je l’ai reniée dans un moment d’égarement, et j’ai gravement offensé ton fils Cannva! Plus tard, la vue d’un anneau m’a rappelé notre union. Tout cela est étrange...
Ne reconnaître qu’à la trace Ce qu’on vit passer sous ses yeux: Mal profond et mystérieux, Dont le souvenir seul me glace!
MARITCHA.
Rassure-toi! Tu n’es pas coupable. Tu étais soumis à une influence funeste. Écoute!
LE ROI.
Je brûle de t’entendre.
MARITCHA.
Aditi a reçu Sacountalâ des mains de sa mère. Ménacâ, voyant son désespoir après que tu l’eus méconnue, était descendue aux bains sacrés des Apsaras et l’avait enlevée. En les voyant, j’ai voulu connaître ce qui s’était passé, et je l’ai trouvé par l’effort de la méditation. C’est une malédiction de Dourvâsas qui avait condamné l’infortunée à être reniée par son époux, et l’effet de la malédiction devait cesser à la vue de l’anneau de reconnaissance.
LE ROI, _à part, avec un soupir de soulagement_.
Ah! je suis pur du crime dont la pensée m’accablait.
SACOUNTALA, _à part_.
Maintenant, je suis vraiment heureuse! Ce n’est pas le cœur de mon époux qui m’avait repoussée. Je croyais y rentrer, mais je n’en étais jamais sortie. Cette malédiction, je ne l’avais pas entendue; ma pensée était toute à lui, sans doute! Mais mes compagnes devaient la connaître. C’est pour cela qu’elles m’avaient tant recommandé de lui montrer l’anneau.
MARITCHA.
Ma fille, tu sais tout: ne garde pas de ressentiment contre ton noble époux.
Oui, quand il a semblé te bannir de son cœur, Un charme enchaînait sa mémoire, Et dès que son esprit s’est réveillé vainqueur, Il t’a rendu toute ta gloire. Quand un souffle ternit la face d’un miroir, On n’y voit nul reflet paraître; Le voile dissipé, c’est merveille de voir L’image tout à coup renaître.
LE ROI.
C’est la vérité.
MARITCHA.
Mon enfant, es-tu content du fils que t’a donné Sacountalâ? Toutes les cérémonies prescrites par la sainte loi ont été accomplies à sa naissance et après: c’est moi qui y ai veillé.
LE ROI.
Bienheureux! il est l’espoir de ma race.
MARITCHA.
Il a le cœur d’un héros, et il aura l’empire du monde!
Ce enfant régnera sur les sept continents[93]. Point d’obstacle à son char: il saura le conduire Sur les monts escarpés et dans les flots tonnants. Nul ennemi n’aura la force de lui nuire. L’ermitage effrayé l’a nommé Grand-dompteur! Mais quand sa main tiendra ton sceptre héréditaire, Il aura les vertus, le cœur d’un roi: la terre Acclamera son Protecteur[94].
[93] Détail emprunté à la géographie mythologique.
[94] Plus exactement son «Porteur», en sanscrit _Bharata_. Bharata fut l’ancêtre des héros du _Mahâbhârata_.
LE ROI.
Bienheureux! c’est toi qui l’as consacré: je puis tout espérer de lui.
ADITI.
Il faut instruire Cannva du bonheur de sa fille. Ménacâ n’est pas loin: c’est elle qui me rendra ce service.
SACOUNTALA.
La bienheureuse a prévenu mon désir.
MARITCHA.
Cannva doit à ses austérités une pénétration merveilleuse: il sait déjà tout. (_Après réflexion._) Cependant il est convenable qu’il reçoive de nous la nouvelle de la réunion des deux époux et de leur fils. Holà! quelqu’un!
UN DISCIPLE, _entrant_.
Maître, me voici!
MARITCHA.
Gâlava! prends le chemin des airs, et porte de ma part au vénérable Cannva une heureuse nouvelle: Sacountalâ et son fils ont été délivrés de la malédiction de Dourvâsas et reconnus par Douchanta.
LE DISCIPLE.
Le bienheureux sera obéi. (_Il sort._)
MARITCHA, _au roi_.
Toi, mon enfant, monte avec ton épouse et ton fils sur le char d’Indra, ton divin ami, et retourne dans ton palais.
LE ROI.
A l’instant.
MARITCHA.
Et maintenant...
Qu’Indra goûte l’offrande à tes banquets pieux; Que l’eau de la nuée à grands flots y réponde! Et puisse l’amitié de la terre et des cieux Durer pour le bonheur du monde!
LE ROI.
Je m’efforcerai de faire le bien.
MARITCHA.
Que désires-tu encore?
LE ROI.
Bienheureux! m’as-tu laissé quelque chose à désirer? Cependant, je ferai encore ce vœu[95]:
[95] Une prière analogue termine toutes les pièces indiennes.
Puissé-je en mes États voir, avant que je meure, Le juste triomphant, le savant respecté! Et toi, Siva, mon Dieu! daigne à ma dernière heure Absorber tout mon être en ton immensité!
APPENDICE
PASSAGES SUPPRIMÉS[96]
[96] Les strophes traduites en prose sont distinguées par l’emploi des caractères italiques.
ACTE PREMIER
--Page 15.
«Révèlent un chemin qui conduit au lavoir.»
Et de plus,
_Des bassins sont creusés au pied des arbres, et les racines trempent dans l’eau agitée par le vent; la fumée des offrandes de beurre ternit l’éclat des jeunes pousses; les petits des gazelles sont sans défiance, et s’avancent doucement à notre rencontre sur le sol de ce bosquet dont ils ont tondu le gazon[97]._
[97] Strophe supprimée comme faisant double emploi avec la précédente.
ACTE II
--Page 50.
«Ne seras-tu pas à mes côtés?»
MADHAVYA.
Alors me voilà devenu ton garde des roues[98]!
[98] Plaisanterie assez froide en français, et inintelligible sans note: le garde des roues est celui qui accompagne le char à pied, en coureur.
ACTE III
--Page 54.
«Ni mon cœur de l’aimer!»
O Amour! tes flèches sont des fleurs: pourquoi donc font-elles tant de mal? (_Après réflexion._) Ah! je le sais!
_C’est le feu de la colère de Siva qui, aujourd’hui encore, couve en toi comme le feu sous-marin au fond des flots[99]: autrement, ô Amour, pourrais-tu brûler ainsi mes pareils, toi que le dieu a réduit en cendres[100]?_
[99] C’est un mythe indien.
[100] Le dieu de l’amour «aux flèches de fleurs» a été consumé par le feu sorti de l’œil de Siva, et depuis ce jour, il est «sans corps». Douchanta suppose ici, pour expliquer ses «brûlures», que ce feu couve encore sous la cendre de l’Amour.
Toi et la lune, avec votre apparente douceur, vous trompez bien les amants!
_On dit que tes flèches sont des fleurs, et que la lune a de froids rayons. L’aventure de mes pareils est la preuve du contraire: les froids rayons de la lune versent des flammes, et de tes flèches de fleurs tu fais autant de foudres._
Et cependant,
_Quoique l’Amour m’inflige des tortures sans trêve, je ne puis le maudire quand il me fait brûler pour elle, la belle aux grands yeux qui enivrent[101]!_
[101] On pourrait regretter cette strophe; mais, sans les trois autres, elle n’avait plus de raison d’être.
O Amour, tu n’entends donc pas mes plaintes? Quoi! pas de pitié pour moi?
_Je t’ai nourri[102] de mes pensées incessantes, et voilà comme tu me récompenses! Est-ce contre moi que tu devrais tendre jusqu’à ton oreille la corde de ton arc? Est-ce sur moi que tu devrais décocher tes flèches?_
[102] Après cela, il semble qu’on puisse tirer l’échelle. Mais les traits de ce genre ne sont pas rares dans la poésie indienne, sinon chez Câlidâsa, au moins chez la plupart de ses confrères.
--Page 57.
«Tu souffres trop!»
LE ROI.
C’est la vérité!
_Ses bracelets, faits de racines de lotus, étaient blancs comme les rayons de la lune; ils sont noircis[103] maintenant, et trahissent la fièvre qui la brûle._
[103] Le détail est peu gracieux.
--Page 61.
«Qu’a-t-elle à craindre?»
Et encore:
_Celui dont tu crains, bien à tort, les mépris, ô belle! est là qui brûle de s’unir à toi. Ce n’est pas d’ordinaire la perle qui cherche le pêcheur, mais le pêcheur qui cherche la perle[104]._
[104] Double emploi. Dans le sanscrit, ce n’est pas seulement l’idée de la première stance, ce sont les mots mêmes que la seconde reproduit en grande partie.
--Page 67.
«Et me fait désirer ce que je ne dois pas.»
LE ROI, _à part_.
_Les jeunes filles, même quand elles aiment, résistent ainsi aux prières de leurs bien-aimés. Elles brûlent de s’unir à eux; mais elles n’osent se donner. Ce n’est plus l’Amour qui les torture: il a levé pour elles tous les obstacles. Ce sont elles qui, par leurs retards, torturent l’Amour même[105]._
[105] Cette analyse, assez déplacée dans la bouche du roi qui, en somme, n’est pas un Don Juan, ne se retrouve pas dans l’autre recension.
(_Sacountalâ s’éloigne._)
--Page 68.
«On peut nous voir ici.»
(_Il laisse aller Sacountalâ et revient sur ses pas._)
SACOUNTALA. (_Elle fait un pas et se retourne. Avec abattement._)
Fils de Pourou! j’ai résisté à ton désir; j’ai seulement consenti à t’entendre: ne m’oublie pas, pourtant!
LE ROI.
O belle!
_C’est en vain que tu pars; tu ne sors pas de mon cœur. Telle, à la fin du jour, l’ombre s’éloigne de l’arbre sans en quitter le pied._
SACOUNTALA, _après avoir fait de nouveau quelques pas, à part_.
Hélas! quand je l’entends, mes pieds refusent de me porter. Eh bien! je vais me cacher derrière cette touffe d’amarantes, et je verrai s’il m’aime vraiment. (_Elle se cache._)
LE ROI.
O ma bien-aimée! mon cœur est plein de toi seule: comment peux-tu mépriser mon amour et m’abandonner?
_Avec un corps si délicat qu’il faudrait lui épargner les caresses, tu as donc un cœur dur comme la tige du Sirîcha?_
SACOUNTALA.
Après avoir entendu cela, je n’ai pas la force de m’éloigner.
LE ROI.
Je n’ai plus rien à faire en ce lieu quand ma bien-aimée l’a quitté. (_Regardant devant lui._) Mais je me sens brusquement arrêté.
_Voici devant moi son bracelet de racines de lotus; il est tombé de son bras, et il est encore tout parfumé de l’onguent d’Ousîra qui couvrait son sein: c’est une chaîne qui retient non cœur prisonnier._
(_Il le ramasse avec précaution._)
SACOUNTALA, _regardant son bras_.
Ah! mon bras ne peut plus retenir un bracelet: je n’ai pas senti tomber celui que je portais.
LE ROI, _plaçant sur son cœur le bracelet de racines de lotus_.
Frisson délicieux!
_Cette gracieuse parure, ô ma bien-aimée, a quitté ton bras charmant; elle est là, et c’est elle, tout insensible qu’elle est, qui me console dans ma douleur, lorsque toi, tu m’abandonnes!_
SACOUNTALA.
Non! je ne puis résister plus longtemps! Voilà justement une occasion de me montrer. (_Elle s’approche._)
LE ROI, _en la voyant, avec joie_.
Ah! voici la maîtresse de ma vie! A peine ai-je achevé ma plainte que le destin me témoigne sa pitié.
_De sa gorge desséchée par la soif, l’oiseau[106] arrache un cri de détresse: il demandait de l’eau, et l’eau du nuage vient tomber dans son bec ouvert[107]._
[106] Oiseau légendaire qui passe pour ne boire que les gouttes de pluie. Voir p. 160, note 77.