Sacountala, drame en sept actes, mêlé de prose et de vers

Part 7

Chapter 73,766 wordsPublic domain

Est-ce celle qui a les cheveux dénoués? Il paraît qu’elle avait chaud. Sa parure de fleurs est toute fanée: elle va se détacher. Ah! ses deux bras pendent comme deux lianes; sa robe flotte sur ses hanches. Elle s’appuie à la branche d’un asoka... L’arbre a été bien arrosé: quelle fraîcheur! Mais elle, elle est bien fatiguée. C’est elle, n’est-ce pas? Les deux autres sont ses compagnes?

LE ROI.

Tu ne t’es pas trompé. Vois maintenant dans cette peinture les défaillances d’un amant.

Mon pinceau, sur le bois, en caressant ses charmes, A tremblé; Et j’ai décoloré son image: mes larmes Ont coulé.

Tchatouricâ, je n’ai encore peint qu’à moitié ce lieu de délices: va me chercher mes pinceaux.

TCHATOURICA.

Seigneur Mâdhavya, veuillez tenir le tableau jusqu’à ce que je revienne.

LE ROI.

C’est moi qui le tiendrai. (_Il prend le tableau; la suivante sort._)

MADHAVYA.

Qu’est-ce que tu veux donc y ajouter?

MISRAKÉSI.

Il veut sans doute rendre dans tous leurs détails les lieux qu’aimait Sacountalâ.

LE ROI.

Je vais te le dire:

Il faut qu’un couple heureux de flamants se querelle Près de la rivière aux flots blancs, Que la chaîne aux sommets de neige[61] s’amoncelle, Portant des buffles sur ses flancs; Je veux que le tissu d’écorce aux plis tremblants Sur ces arbres flotte et ruisselle: La forêt penchera ses rameaux opulents Sur les amours d’une gazelle.

[61] L’Himâlaya, dont le nom signifie en sanscrit «séjour de la neige».

MADHAVYA, _à part_.

D’après ce qu’il dit, je présume qu’il va y mettre aussi un tas d’ermites, avec des barbes longues de ça.

LE ROI.

J’ai oublié aussi ses parures ordinaires.

MADHAVYA.

Ah! Et quoi donc?

MISRAKÉSI.

Quelques fleurs, sans doute, la parure des jeunes novices.

LE ROI.

Boucle où la brise se joue, Je veux voir le Sirîcha Que sa main fine attacha Se balancer sur sa joue. Fibres du lotus, luisez Comme des rayons de lune, Et caressez sa peau brune Entre ses seins embrasés!

MADHAVYA.

Tiens! mais elle porte devant ses lèvres ses doigts roses comme de petits lotus. Elle paraît bien effrayée. (_Riant._) Ah! c’est cette coquine d’abeille: elle est habituée à voler le miel aux fleurs, et elle s’attaque au lotus de son visage.

LE ROI.

J’ai connu sa lèvre rose, Fleur sauvage, fraîche éclose Dans l’ombre de la forêt: Pour épargner cette lèvre, Je disais: «Éteins ta fièvre!» A mon cœur qu’elle enivrait... Et cette abeille s’obstine Contre la bouche enfantine Qui m’appelle à son secours. Pour la punir, qu’un calice De lotus l’ensevelisse Et l’endorme pour toujours!

MADHAVYA.

Dis-moi, tu sais que c’est une peinture que tu as devant les yeux?

LE ROI.

Une peinture!

Je la voyais... J’étais heureux... Ne pouvais-tu Me laisser à longs traits savourer ma folie? Mon bonheur est mensonge: un instant je l’oublie! Pourquoi le rappeler à mon cœur abattu?

(_Il pleure._)

MISRAKÉSI.

Le destin n’a jamais eu, il n’aura plus jamais de jeux aussi cruels.

LE ROI.

Ah! mon cher Mâdhavya, ma douleur ne s’apaisera jamais.

Qu’un rêve me la rende: un prompt réveil l’enlève A mes ardents baisers! Et les pleurs dont mes yeux éteints sont arrosés Me voilent ce portrait qui remplaçait mon rêve.

MISRAKÉSI.

Pauvre ami, tu as méconnu ma chère Sacountalâ, mais sa compagne est témoin que tu as bien expié ta faute. (_Tchatouricâ rentre en scène._)

TCHATOURICA.

Maître, je tenais la boîte aux pinceaux, et je l’apportais ici...

LE ROI.

Que t’est-il arrivé?

TCHATOURICA.

J’ai rencontré la reine Vasoumatî, accompagnée de Pinggalicâ. Elle m’a dit: «C’est moi qui porterai la boîte à mon époux;» et elle me l’a arrachée des mains.

MADHAVYA.

Et toi-même, comment as-tu pu te dépêtrer d’elle?

TCHATOURICA.

Par bonheur la robe de la reine s’est accrochée à une branche, et pendant que Pinggalicâ la dégageait, je me suis cachée.

VOIX _derrière la scène_.

Reine, veuillez me suivre.

MADHAVYA, _prêtant l’oreille_.

Alerte! voici la tigresse du harem. C’est le tour de Tchatouricâ: elle va l’avaler comme une gazelle.

LE ROI.

La reine va venir... Mes respects ont doublé son orgueil... Je crains pour cette peinture: sauve-la.

MADHAVYA.

Et moi avec, n’est-ce pas? (_Il prend le tableau et se lève._) Cher ami, te voilà pris dans les filets du harem. Si tu peux rompre une maille, tu n’auras qu’à me faire demander au Belvédère des nuages[62]: c’est là que je vais cacher le tableau. S’il y est vu, ce ne sera jamais que par les pigeons. (_Il sort en courant._)

[62] Nom d’une tour du palais.

MISRAKÉSI.

Ce n’est plus cette reine qu’il préfère, et pourtant il a encore des égards pour elle: l’amitié chez lui survit à l’amour.

VÉTRAVATI, _entrant, une feuille d’écriture à la main_.

Gloire au roi!

LE ROI.

N’as-tu pas rencontré en route la reine Vasoumatî?

VÉTRAVATI.

Oui, Sire; mais, quand elle a vu cette feuille dans ma main, elle est retournée sur ses pas.

LE ROI.

La reine est discrète: elle a respecté l’heure que je dois consacrer à mes devoirs de roi.

VÉTRAVATI.

Le ministre m’a chargée de vous dire que les affaires étaient nombreuses aujourd’hui, et qu’il n’a pu en instruire qu’une seule: vous en trouverez l’exposé sur cette feuille.

LE ROI.

Montre-la-moi. (_Vétravatî tient la feuille ouverte devant le roi. Il lit._) «Nous informons Sa Majesté qu’un marchand nommé Dhanavriddha, qui faisait le commerce maritime, a péri dans un naufrage sans laisser d’enfants. Sa fortune était immense. Selon la loi, elle appartient au trésor royal. Que Sa Majesté décide!» (_Avec tristesse._) Malheureux celui qui n’a pas d’enfants! Vétravatî, puisque ce Dhanavriddha était si riche, il devait avoir plusieurs épouses: il faudra savoir si l’une d’elles n’est pas grosse.

VÉTRAVATI.

On dit justement qu’une de ses femmes, fille d’un marchand d’Ayodhyâ[63], venait de célébrer la cérémonie de la conception.

[63] La ville qui a donné son nom au pays d’Oude actuel.

LE ROI.

Alors l’héritage du père appartient à l’enfant qui naîtra d’elle. Porte ma décision au ministre.

VÉTRAVATI.

J’obéis. (_Fausse sortie._)

LE ROI.

Attends,... reviens.

VÉTRAVATI, _revenant sur ses pas_.

Me voici.

LE ROI.

Qu’importe que le défunt laisse ou ne laisse pas d’enfants?

Les sujets dont je suis le gardien et le père, S’ils perdent un des leurs, ont droit à tous ses biens; Ils seront désormais ses fils comme les miens. J’ai dit! Que mon peuple prospère!

VÉTRAVATI.

Le décret du roi va être publié. (_Elle sort, et revient bientôt après._) Le décret a produit sur la foule l’effet de la pluie attendue à la fin de l’été.

LE ROI, _poussant un profond soupir_.

La fortune est inutile à celui qui n’a pas d’enfants: à sa mort, ses biens passent à des étrangers; quand viendra ma dernière heure, il en sera ainsi de l’empire de Pourou.

VÉTRAVATI.

Que le ciel détourne de nous ce malheur!

LE ROI.

Ah! je n’ai pas voulu du bonheur qui était sous ma main.

MISRAKÉSI.

Quand il s’accuse, c’est à ma chère Sacountalâ qu’il pense.

LE ROI.

Le semeur doit la plante au sol qui la produit; La terre est son espoir; les moissons viennent d’elle. Et moi, j’ai renié mon épouse fidèle: Son sein allait donner son fruit.

MISRAKÉSI.

Quand tu l’auras une fois reconquise, je crois que tu ne l’abandonneras plus.

TCHATOURICA, _bas à Vétravatî_.

Madame, ce message du ministre a redoublé le chagrin du roi. Allez chercher le seigneur Mâdhavya; il est maintenant au Belvédère des nuages: peut-être pourra-t-il distraire son ami.

VÉTRAVATI.

Ton idée est bonne. (_Elle sort._)

LE ROI.

Et que deviendront dans l’autre monde les ancêtres de Douchanta?

Mes pères sont heureux encore: je célèbre Le culte de ma race avec l’eau de mes yeux[64]. Mais je suis seul: ma mort éteint l’autel funèbre... L’éternel abandon menace mes aïeux.

[64] On fait des libations d’eau aux mânes.

MISRAKÉSI.

Le roi est encore dans les ténèbres: la lampe n’est pas loin, mais elle est cachée.

TCHATOURICA.

Maître, ne désespérez pas de l’avenir: vous êtes jeune; une de vos femmes vous donnera un fils pour acquitter votre dette envers vos aïeux. (_A part._) Le roi ne m’écoute pas; mais de l’excès du mal sortira le remède.

LE ROI, _en proie à la plus violente douleur_.

Ainsi va se tarir une race féconde: C’est le sang de Pourou, c’est son nom qui se perd, Comme le fleuve saint[65] à l’eau pure et profonde Meurt sans laisser de trace au sable du désert!

[65] La Sarasvatî.

(_Il s’évanouit._)

TCHATOURICA, _effrayée_.

Maître, reprenez vos sens, revenez à vous.

MISRAKÉSI.

Faut-il dès maintenant rendre la joie à son cœur? Non: quand la mère des dieux[66] est venue voir Sacountalâ, je l’ai entendue lui dire: «Les dieux attendent des sacrifices conformes aux rites[67]; ils ont intérêt à te réunir le plus tôt possible à l’époux qui doit les offrir avec toi.» Je n’ai plus aucune raison de m’attarder ici: je vais consoler Sacountalâ par le récit de tout ce que j’ai vu et entendu. (_Elle s’élance dans les airs._)

[66] Aditi; voir Acte VII, p. 161.

[67] Ils en ont besoin, comme les mânes.

VOIX _derrière la scène_.

Au meurtre! à l’assassin! On ne tue pas les brahmanes!

LE ROI, _reprenant ses sens et prêtant l’oreille_.

N’est-ce pas Mâdhavya qui crie: Au secours!

TCHATOURICA.

Pourvu que le malheureux n’ait pas été surpris par Pinggalicâ avec le tableau dans les mains!

LE ROI.

Tchatouricâ, va dire de ma part à la reine qu’elle a tort de laisser prendre tant de libertés à ses suivantes.

TCHATOURICA.

J’y cours. (_Elle sort._)

LA MÊME VOIX _derrière la scène_.

Au meurtre! On ne tue pas les brahmanes!

LE ROI.

C’est bien mon pauvre brahmane; sa voix est étranglée par la peur. Holà! quelqu’un! (_Entre le chambellan._)

LE CHAMBELLAN.

J’attends les ordres de Sa Majesté.

LE ROI.

Entends-tu Mâdhavya? Va voir ce qu’il a à crier.

LE CHAMBELLAN.

J’obéis. (_Il sort et revient très agité._)

LE ROI.

Pârvatâyana, il n’est pas arrivé de malheur?

LE CHAMBELLAN.

Non...

LE ROI.

Mais qu’as-tu donc?

Est-ce encor l’effet de l’âge?... Pourquoi trembles-tu si fort? Ainsi frissonne et se tord Un figuier que bat l’orage!

LE CHAMBELLAN.

Grand roi, sauve ton ami.

LE ROI.

De quoi est-il menacé?

LE CHAMBELLAN.

D’un grand danger.

LE ROI.

Explique-toi.

LE CHAMBELLAN.

Tu sais,... le Belvédère des nuages,... d’où l’on a une si belle vue...

LE ROI.

Eh bien! que s’y est-il passé?

LE CHAMBELLAN.

L’infortuné touchait à la plus haute cime Où le paon n’a jamais volé d’un seul essor, Quand un être invisible a saisi sa victime... Il ne l’a pas lâchée encor!

LE ROI, _se levant brusquement_.

Quoi! on ose s’attaquer à mon palais même! Ah! le fardeau du pouvoir est trop lourd!

Surveiller un peuple? Serrer Le frein aux passions des autres? Mais c’est déjà trop d’espérer Dompter les nôtres!

LA VOIX.

Au secours! au secours!

LE ROI. (_Il s’élance et chancelle._)

Ami, ne crains rien.

LA VOIX.

«Ne crains rien!» C’est facile à dire. Il me tord le cou, et tout à l’heure il va le briser comme une canne à sucre.

LE ROI, _jetant un regard de côté_.

Mon arc! vite! mon arc!

UNE YAVANI[68], _entrant_.

[68] Les Yavanîs sont des esclaves étrangères, sortes d’amazones, au service des rois: à l’origine peut-être des _Ioniennes_, c’est-à-dire des Grecques.

Maître, voici l’arc, les flèches et le bouclier. (_Le roi prend l’arc et les flèches._)

AUTRE VOIX _derrière la scène_.

En vain tu me résisterais! Car je vais te tuer comme le tigre tue Et déchire à plaisir sa victime abattue, Pour se repaître de sang frais! Et maintenant,... appelle encore Douchanta, ce vengeur de toute iniquité: Enfin l’on verra bien si ce roi tant vanté Entendra la voix qui l’implore!

LE ROI, _avec colère_.

Comment! il ose s’en prendre à moi-même! Attends, écume de l’enfer, ta dernière heure est venue! (_Il met une flèche sur son arc._) Pârvatâyana, montre-moi l’escalier.

LE CHAMBELLAN.

Suivez-moi, Sire. (_Ils montent rapidement._)

LE ROI, _regardant de tous côtés_.

Je ne vois rien.

LA PREMIÈRE VOIX.

Au secours! au secours!... Tu ne nous vois pas, mais je te vois, moi. Ah! comme la souris dans les griffes du chat, il faut que je renonce à la vie!

LE ROI, _s’adressant au ravisseur_.

Tu es fier parce qu’un voile magique te rend invisible. Crois-tu que ma flèche ne saura pas te trouver?--Ne crains rien, mon cher Mâdhavya.--N’espère pas non plus que le corps de mon ami te serve de bouclier. Vois ce trait sur mon arc.

Il va partir... Mon bras le lance hardiment: Je ne crains pas qu’il frappe un brahmane que j’aime. Lorsque le lait et l’eau sont mêlés, le flamant Distingue l’eau du lait[69]: mon trait fera de même.

[69] Préjugé, d’origine évidemment mythique, auquel il est souvent fait allusion dans la littérature indienne.

(_Il tend son arc. On voit alors paraître Mâtali avec Mâdhavya._)

MATALI, _s’adressant au roi_.

Garde tes traits pour les démons! Le temps viendra d’en faire usage: En attendant, fais bon visage A tes amis, et... désarmons!

LE ROI, _tressaillant et retenant sa flèche_.

Comment! c’est Mâtali! Salut au cocher du roi des dieux!

MADHAVYA.

Ah! c’est trop fort! Il allait me tuer comme un chien,... et tu lui fais des politesses!

MATALI, _souriant_.

Roi, Indra m’a chargé d’un message pour toi.

LE ROI.

Parle.

MATALI.

Il est une race de démons redoutables, fils de Câlanémi; on les appelle Dourdjayas[70].

[70] «Invincibles.»

LE ROI.

Nârada[71] m’en a parlé.

[71] Nom d’un sage qui est une sorte de demi-dieu.

MATALI.

Indra lui-même, Indra sent son bras impuissant Contre cette engeance maligne: Pour les vaincre et noyer leur race dans le sang C’est toi que le destin désigne. L’obscure nuit ne craint ni les feux, ni les dards, Ni le courroux du soleil même: Il faut pour la percer les froids et doux regards De la lune à la face blême.

Prends ton arc, monte avec moi sur le char d’Indra, et cours à la victoire.

LE ROI.

C’est un grand honneur que je reçois du roi des dieux... Mais pourquoi as-tu fait cette peur mortelle à mon pauvre Mâdhavya?

MATALI.

Tu vas le savoir. Je voyais qu’un chagrin, dont j’ignore la cause, avait brisé ton courage; j’ai voulu le relever.

Le serpent se dresse Sous le pied qui presse Ses anneaux dormants; Le feu qu’on agite Embrase plus vite Les tisons fumants: Tel l’ardent tumulte Qu’excite l’insulte Dans le cœur des rois. J’aime leur colère, Quand sa flamme éclaire De hardis exploits!

LE ROI, _à Mâdhavya_.

Cher ami, il faut que j’obéisse à l’ordre du roi du ciel. Informe de ce qui s’est passé mon ministre Pisouna, et porte-lui en mon nom ces paroles:

Le fardeau du pouvoir est léger pour un sage. Nous l’avons partagé: porte-le tout entier; Ta prudence y suffit. Un céleste message Appelle ailleurs mon bras guerrier.

MADHAVYA.

Je n’y manquerai pas. (_Il sort._)

MATALI.

Daigne monter sur le char. (_Le roi monte sur le char avec Mâtali._)

ACTE VII

RECONNAISSANCES

On voit le roi et Mâtali traversant les airs sur le char d’Indra.

LE ROI.

Matali, j’ai fait ce qu’Indra demandait de moi; mais je suis confus de la récompense que j’ai reçue: je ne crois pas l’avoir méritée.

MATALI.

Alors vous n’êtes satisfaits ni l’un ni l’autre.

Appui d’Indra, sauveur des dieux, la récompense T’a paru dépasser le service rendu? Affermi sur son trône, Indra s’afflige et pense Qu’il ne t’a pas donné le prix qui t’était dû.

LE ROI.

Que dis-tu là? Les honneurs qu’il m’a rendus à mon départ dépassent les plus ambitieux désirs. Les dieux étaient assemblés; j’étais devant eux, assis à ses côtés: je le vois encore...

Une couronne de fête Est dans sa main, toute prête Pour celui qu’il va choisir: Djayanta[72] lance à son père Un regard charmant qu’éclaire L’étincelle du désir... Indra sourit, et me presse, Tremblant d’orgueil et d’ivresse, Dans ses bras victorieux; Je sens sa royale étreinte, Et déjà ma tête est ceinte De ce bandeau glorieux!

[72] Fils d’Indra.

MATALI.

Mais n’est-ce pas à toi que le roi des dieux doit son repos?

Mon maître aime à cueillir la volupté divine Dans les riants jardins du ciel; Le démon l’importune; il maudit cette épine Qu’il trouve sous le fruit de miel. Pour l’arracher, faut-il encor les rudes ongles De Vichnou, de l’homme-lion? Non! Ton arc est plus fort que le monstre des jungles Pour dompter la rébellion.

LE ROI.

Ce que j’ai fait n’est qu’un nouveau témoignage de la grandeur d’Indra:

L’aurore chaque jour remporte une victoire Dont elle doit laisser tout l’honneur au soleil. Indra me dirigeait: mon rôle fut pareil, Et je fais à mon maître hommage de ma gloire.

MATALI.

Je reconnais là ta modestie. (_Quelques pas plus loin._) Regarde: cette fois ta renommée s’est réellement élevée au delà des nues.

La laque[73] ne teint plus les pieds des immortelles, Elle sert à tracer tes exploits dans les cieux. Les arbres Kalpas[74] sont les stèles, Et tes poètes sont des dieux!

[73] Les femmes hindoues se teignent les pieds avec de la laque.

[74] Nom d’un arbre céleste.

LE ROI.

Dis-moi, Mâtali, hier, quand nous avons gravi cette route aérienne, je brûlais du désir de me mesurer avec les démons, et je n’ai pas remarqué ce lieu. Où sommes-nous?

MATALI.

Ce torrent qui s’épanche est la plus haute source Du fleuve saint[75] qui va féconder tes États. Tu vois de près les feux qui t’éclairent là-bas: Nous croisons les chemins qu’ils suivent dans leur course. Regarde: au haut du ciel les vents soufflent en vain: Nulle vapeur n’atteint sa voûte recourbée. Vichnou, quand il a fait sa seconde enjambée[76], A posé là son pied divin.

[75] Le Gange: la mythologie le fait descendre du ciel.

[76] Vichnou, ayant pris la forme d’un nain, s’était fait promettre par un roi l’espace qu’il pourrait parcourir en trois enjambées: de la première il traversa la terre, de la seconde l’atmosphère, et de la troisième le ciel.

LE ROI.

C’est donc le voisinage du fleuve céleste qui rafraîchit mes sens et mon cœur? (_Regardant la route que suit le char._) Je crois que nous voilà maintenant dans la région des nuages.

MATALI.

A quels signes le reconnais-tu?

LE ROI.

Les vois-tu s’envoler, ces rapides oiseaux[77], Vers les vapeurs qui s’amoncellent? Ton char, qui fend les airs, semble sortir des eaux: Les jantes en tournant ruissellent. Rougis par les éclairs qui colorent les monts, Tes chevaux bondissent de rage: Nous passons à travers les nuages féconds Dont les flancs enfantent l’orage.

[77] Il s’agit des Tchâtakas, oiseaux qui passent pour ne boire que les gouttes de pluie.

MATALI.

Tu ne te trompes pas. Un instant encore, et tu rentreras dans ton royaume.

LE ROI, _regardant au-dessous de lui_.

Mâtali, le char descend avec la rapidité de la foudre: le monde terrestre est vraiment curieux à regarder d’ici.

Vois-tu de toutes parts se dessiner les monts Dont tu ne distinguais ni le pied ni la crête? Les grands arbres touffus dont tu voyais la tête Nous montrent maintenant les lignes de leurs troncs; Les fleuves que voilait l’épaisseur de la nue Déroulent à nos yeux leur fil clair et luisant: Ne te semble-t-il pas qu’une main inconnue M’apporte la terre en présent?

MATALI.

C’est comme tu dis. (_Il regarde en donnant des signes de respect[78]._) Oh! la terre a aussi ses charmes.

[78] La terre est une déesse.

LE ROI.

Mâtali, quelle est cette montagne baignée par deux mers? L’or ruisselle de ses flancs comme d’un nuage rougi par le crépuscule.

MATALI.

Roi, c’est l’Hémacouta[79], la montagne des Kimmpourouchas[80], la plus sainte de toutes les demeures. Vois.

[79] Montagne au nord de l’Himâlaya.

[80] Génies de la suite de Couvéra, dieu des richesses.

Mârîtcha[81], le sage, a bâti Sa hutte en ce lieu solitaire; Il y mène une vie austère Près de son épouse Aditi. Ses leçons l’ont fait reconnaître Digne petit-fils de Brahma: C’est ici que sa voix charma Les dieux qui l’avaient pris pour maître.

[81] Fils de Marîtchi, ordinairement nommé Kasyapa.

LE ROI, _avec respect_.

Le contempler est la plus haute des félicités. Passerai-je à côté de ce bonheur sans le goûter? Non, je n’irai pas plus loin avant d’avoir rendu mes devoirs au bienheureux.

MATALI.

J’approuve ton dessein. (_Le char descend._) Nous voici arrivés.

LE ROI, _avec étonnement_.

Mâtali!

Dans l’air pur la roue Tourne et court sans bruit, Sans toucher la boue Du chemin qui fuit. Étrange mystère! Le char descendu Semble suspendu Au-dessus de terre.

MATALI.

C’est la différence du char d’Indra et du tien.

LE ROI.

Indique-moi l’ermitage de Mârîtcha.

MATALI, _étendant la main_.

C’est là,... où tu vois cet ascète en méditation.

Ses genoux sont plongés dans une fourmilière; Il garde sur l’épaule une peau de serpent[82]; Quelle vertu! sa gorge étouffe sous le lierre Qui le couvre en grimpant; Sa longue chevelure est une lourde masse De tresses et de nids où l’oiseau chante et dort; Brûlé par le soleil, il le regarde en face, Nu comme un arbre mort.

[82] La peau d’un serpent qui a mué sur lui.

LE ROI, _regardant_.

Honneur à ce rigide ascète!

MATALI, _retenant les rênes_.

Nous voici dans l’ermitage du père des créatures[83]. C’est Aditi qui soigne elle-même ces arbres Mandâras.

[83] Mârîtcha.

LE ROI.

Ah! ce séjour de paix est plus doux que le ciel même! Je me crois plongé dans un lac de nectar!

MATALI, _arrêtant le char_.

Roi, tu peux descendre.

LE ROI, _descendant du char_.

Et toi?

MATALI.

Le char est arrêté: les chevaux ne bougeront plus. Je descends aussi. (_Il descend._) Regarde! Voici les bosquets habités par les solitaires qui sont parvenus à la perfection.

LE ROI.

J’admire également le lieu et ses habitants.

Ils vivent de l’éther dans la forêt sacrée, Au milieu des Kalpas chargés de leurs fruits mûrs; Pour leurs ablutions, ils ont des ruisseaux purs Où le pollen des fleurs rend l’eau toute dorée: Ces palais de rubis ne sont rien à leurs yeux; Les nymphes de ces bois n’ont sur eux nul empire: Tous ces suprêmes biens auxquels l’ermite aspire, Ils s’en privent encore au sein même des cieux!

MATALI.

L’ambition des grands cœurs ne connaît pas de limites! (_Il fait quelques pas. A la cantonade._) Vriddhasâcalya! Que fait à cette heure le bienheureux Mârîtcha? (_Après avoir écouté._) Que dis-tu?... La fille de Dakcha[84] lui a demandé quels sont les devoirs d’une épouse fidèle, et il est maintenant occupé à l’instruire?--Alors, il faut attendre; nous nous présenterons plus tard. (_Regardant le roi._) Assieds-toi à l’ombre de cet Asoka: je vais t’annoncer au père d’Indra[85].

[84] Aditi, son épouse.

[85] Toujours Mârîtcha.

LE ROI.

Comme il te plaira. (_Mâtali sort.--Sentant un présage heureux[86]._)

[86] Une secousse dans le bras droit.

Qu’ai-je senti? Faut-il en croire un heureux signe? Mais non! Tout est fini! Mon cœur est sans espoir. Le bonheur s’est lassé de poursuivre un indigne, Et je ne dois plus la revoir!

VOIX _derrière la scène_.

Sois donc sage! Il faut toujours que tu montres ton méchant caractère!

LE ROI, _écoutant_.

Comment! du désordre en ce saint lieu! A qui parle-t-on ainsi? (_Regardant du côté d’où est venue la voix. Avec étonnement._) Ah! c’est un enfant! Deux religieuses courent après lui... Un enfant? non! mais un héros!