Sacountala, drame en sept actes, mêlé de prose et de vers
Part 6
Eh bien! prêtre infaillible, supposons que je sois tel que tu dis... Je l’ai trompée, soit; quel sera mon châtiment?
SARNGARAVA.
Ta chute.
LE ROI.
La chute d’un descendant de Pourou? Voilà qui est peu croyable.
SARNGARAVA.
Roi, pourquoi perdre notre temps à discourir? Nous t’avons porté le message de Cannva: nous n’avons plus qu’à nous retirer.
L’époux est un maître; personne N’a droit de toucher à son bien, Qu’il le garde ou qu’il l’abandonne: Fais ce qui te plaira du tien!
Gautamî, nous vous suivons. (_Ils se mettent en marche._)
SACOUNTALA.
J’ai été abusée par un trompeur; m’abandonnerez-vous aussi? (_Elle veut les suivre._)
GAUTAMI, _revenant sur ses pas, et la regardant_.
Sârngarava, mon fils, Sacountalâ s’attache à nos pas... Ses gémissements ne vous font-ils pas pitié? Que voulez-vous que devienne l’infortunée chez un époux cruel qui la repousse?
SARNGARAVA, _se retournant, avec colère, à Sacountalâ_.
Cesse tes importunités. Prétends-tu donc t’appartenir[55] et suivre ta fantaisie? (_Sacountalâ tremble de frayeur._) Écoute.
[55] Une honnête femme, dans l’Inde, doit toujours être dépendante; comme elle a été soumise à son père avant le mariage, elle l’est dans le veuvage à son fils aîné.
Ne viens pas supplier ton père: il te renie, Si ta vie est impure! Et si ton cœur t’absout, Je te dis en son nom: «Reste!... Aimée ou honnie, «Fais ton devoir, et sois fidèle jusqu’au bout!»
Reste là; nous partons.
LE ROI.
Dis-moi, ermite, à ton tour, pourquoi trompes-tu cette femme avec ta fausse science?
Les baisers du soleil épargnent la corolle Dont l’amour appartient à l’astre de la nuit: La femme du prochain est un trésor qui nuit Au libertin qui le lui vole.
SARNGARAVA.
Et si quelque trouble étrange t’avait fait oublier le passé,... dois-tu, craignant, comme tu le dis, de te couvrir d’une souillure, t’exposer à répudier ta légitime épouse?
LE ROI, _au chapelain_.
Dites-moi ce que je dois faire.
Est-ce moi qui délire, ou bien elle qui ment? J’y rêve, et je m’épuise à sonder ce mystère: Mon honneur inquiet redoute également Et l’abandon coupable et l’impur adultère.
LE CHAPELAIN, _après réflexion_.
Roi, puisque tu me demandes mon avis...
LE ROI.
Éclairez-moi, Maître.
LE CHAPELAIN.
Je te proposerai de la garder dans ma demeure jusqu’à sa délivrance.
LE ROI.
Et pourquoi?
LE CHAPELAIN.
Les devins ont prédit que ton premier fils régnerait sur l’univers. Si elle met au monde un fils, et qu’il porte sur son corps les signes qui présagent la plus haute souveraineté, alors tu rendras hommage à la vertu de la mère et tu l’introduiras dans ton harem; sinon, il sera toujours temps de la renvoyer à l’ermite.
LE ROI.
Faites comme vous voudrez.
LE CHAPELAIN, _se levant_.
Ma fille, veuillez me suivre.
SACOUNTALA.
Terre auguste, ouvre-toi et cache ma honte! (_Elle part en pleurant avec le chapelain, les ascètes et Gautamî. Le roi est toujours sous l’influence de la malédiction qui lui ôte le souvenir; il pense à ce qui vient de se passer._)
VOIX _derrière la scène_.
Dieux! quel prodige!
LE ROI, _écoutant_.
Qu’y a-t-il?
LE CHAPELAIN, _entrant, dans le plus grand trouble_.
Roi, il vient d’arriver un prodige.
LE ROI.
Lequel?
LE CHAPELAIN.
Les disciples de Cannva s’éloignaient à peine... C’était près des bains sacrés des Apsaras...
Nous marchions... Je voyais son angoisse mortelle, Ses yeux gonflés, ses bras qui se tordaient dans l’air...
LE ROI.
Et alors?
LE CHAPELAIN.
Une forme se dresse,... ou plutôt un éclair Brille et disparaît avec elle!
(_Tous expriment par des gestes leur stupéfaction._)
LE ROI.
Maître, nous ne devions plus nous occuper de cette affaire; pourquoi y revenir encore? Qu’il n’en soit plus question!
LE CHAPELAIN.
Gloire au roi! (_Il sort._)
LE ROI.
Vétravatî, je me sens fatigué; je me retire dans mon appartement: précède-moi.
VÉTRAVATI.
Veuillez me suivre.
LE ROI, _à part, tout en marchant_.
En vain je cherche au fond de ma mémoire: Cette femme n’est rien pour moi. Et cependant,... je suis près de la croire: Mon cœur bat, je ne sais pourquoi!
ACTE VI
SÉPARATION
PREMIÈRE PARTIE
On voit paraître le chef de la police et deux gardiens traînant un prisonnier qui a les mains liées derrière le dos.
LES DEUX GARDIENS, _frappant le prisonnier_.
Coquin, voleur, parle donc! C’est l’anneau du roi. Il est tout reluisant de pierres fines, et le nom de Douchanta y est gravé. Où l’as-tu pris?
LE PRISONNIER, _tremblant de frayeur_.
Messieurs, ayez pitié de moi: je ne suis pas un voleur.
PREMIER GARDIEN.
Tu es sans doute un saint brahmane? Le roi t’en aura fait cadeau!
LE PRISONNIER.
Écoutez donc! Je demeure à Sacrâvatâra, et je suis pêcheur de mon état.
DEUXIÈME GARDIEN.
Brigand, qu’est-ce que ça nous fait, ton pays et ton état?
LE CHEF.
Soutchaca, laisse-le parler; ne l’interromps pas.
LES DEUX GARDIENS.
Bien, Maître!--Allons, parle... Veux-tu bien parler?
LE PÊCHEUR.
Mes filets et mes hameçons, voilà le gagne-pain de ma famille.
LE CHEF, _riant_.
Il est joli votre gagne-pain[56]!
[56] Les pêcheurs sont de caste vile, parce qu’ils font mourir des animaux.
LE PÊCHEUR.
Seigneur, ne nous en faites pas un crime.
Mon père était pêcheur naguère; Ce fut son métier: c’est le mien. Ai-je raison? Je n’en sais rien: Mais je fais ce qu’a fait mon père. Les dieux aiment la bonne chère: Un saint brahmane est leur boucher[57]. Oserait-on lui reprocher De faire ce qu’a fait son père?
[57] Le sacrificateur.
LE CHEF.
C’est bon! Continue.
LE PÊCHEUR.
Pour lors j’avais donc pris un Rohita[58]; je le coupe en morceaux: voilà que je trouve dedans cet anneau avec toutes ses pierres fines. Dame! je suis venu pour le vendre. Je le montrais; vous m’avez empoigné: voilà l’histoire. Maintenant tuez-moi, hachez-moi si j’ai menti.
[58] Espèce de poisson.
LE CHEF, _flairant l’anneau_.
Djânouca, il n’y a pas moyen d’en douter: cet anneau a passé par le ventre d’un poisson; il suffit de le sentir. Mais comment y était-il entré? Allons voir au palais.
LES DEUX GARDIENS, _au pêcheur_.
Allons, coupeur de bourses, en avant! (_Ils se mettent en marche._)
LE CHEF.
Soutchaca, attention! j’entre au palais; restez à la porte jusqu’à ce que je revienne.
LES DEUX GARDIENS.
Entrez, Maître, et soyez bien reçu.
LE CHEF.
Je l’espère. (_Il sort._)
SOUTCHACA.
Djânouca, il est bien longtemps.
DJANOUCA.
Ah! mais on ne voit pas comme ça les rois tout de suite: il faut attendre le bon moment.
SOUTCHACA.
Djânouca, la main me démange. (_Montrant le pêcheur._) Tu vois ce coquin-là; j’ai une furieuse envie de lui faire son affaire.
LE PÊCHEUR.
Seigneur, ne me faites pas mourir comme ça,... sans savoir.
DJANOUCA, _regardant à l’intérieur_.
Ah! voilà notre chef: il apporte l’ordre du roi. (_Au pêcheur._) De deux choses l’une: ou tu vas retourner prendre tes poissons[59], ou c’est nous qui ferons une offrande de ta chair aux vautours et aux chacals.
[59] Il y a ici un jeu de mots intraduisible: les mots du texte peuvent aussi signifier «revoir ta famille».
LE CHEF, _rentrant_.
Allons, vite! vous allez le...
LE PÊCHEUR.
Ah! je suis mort!
LE CHEF.
... le lâcher. Tu es libre, pêcheur.--Tout ce qu’il a dit est vrai: c’est bien ainsi qu’il a dû trouver l’anneau; le roi en est persuadé.
SOUTCHACA.
On va obéir, Maître. (_Au pêcheur._) Tu pourras bien dire que tu es revenu de l’enfer, toi. (_Il détache ses liens._)
LE PÊCHEUR, _se prosternant devant le chef de la police_.
Seigneur, je vous dois la vie.
LE CHEF.
Relève-toi et prends ce bracelet: c’est le prix auquel le roi estime la valeur de la bague; il t’en fait cadeau. (_Il tend le bracelet au pêcheur._)
LE PÊCHEUR, _en le prenant, joyeux_.
Le roi est bien bon.
DJANOUCA.
En voilà un qui peut se vanter d’avoir de la chance: il descend du pal pour monter sur le dos de l’éléphant.
SOUTCHACA.
Peste! la récompense est grosse. Il faut croire que les pierres de l’anneau sont bien fines pour que le roi y tienne tant!
LE CHEF.
Je ne pense pas qu’il tienne aux pierres; je crois plutôt...
LES DEUX GARDIENS.
Quoi donc?
LE CHEF.
Que la vue de l’anneau a rappelé au roi une personne qu’il aime. Lui qui est si grave d’ordinaire, dès qu’il l’a aperçu, il s’est troublé.
SOUTCHACA.
Alors vous lui avez rendu un fier service?
DJANOUCA.
Et c’est l’ennemi des poissons qui a la récompense. (_Il lui fait la grimace._)
LE PÊCHEUR.
Messieurs, je veux vous donner votre pourboire. Je vends le bracelet; la moitié du prix est pour vous.
DJANOUCA.
Ah! c’est bien, ça, pêcheur! Tu es mon meilleur ami. Viens faire plus ample connaissance devant une bouteille de rhum. Entrons au cabaret. (_Ils sortent tous._)
DEUXIÈME PARTIE
Misrakésî paraît, traversant les airs.
MISRAKÉSI.
C’était mon tour de garde aux bains sacrés des Apsaras; me voilà relevée, et la mère de Sacountalâ m’a priée de voir ce que fait le roi. Ménacâ est ma sœur, et j’aime sa fille comme une autre moi-même. (_Elle regarde tout autour d’elle._) Comment! c’est jour de fête, et on ne voit encore aucun préparatif dans le palais! Qu’est-ce qui se passe? Je suis déesse, et je pourrais deviner ce secret par le seul effort de ma pensée[60]; mais j’aime mieux suivre les instructions de ma chère Ménacâ et voir de mes yeux. Voilà déjà deux bouquetières: je vais me tenir à leurs côtés, enveloppée du voile qui me rend invisible, et j’apprendrai sans doute quelque chose. (_Misrakésî met pied à terre. On voit entrer une suivante: elle examine une branche de manguier. Une autre vient après elle._)
[60] Elle aurait bien dû, ainsi que la mère de Sacountalâ, employer ce don de double vue à pénétrer aussi la véritable cause de l’égarement de Douchanta. Mais la bonhomie avec laquelle le poète semble s’accuser lui-même est faite pour désarmer la critique.
PREMIÈRE SUIVANTE.
Ah! voilà le printemps qui revient.
Sur la branche un bouton vert Entr’ouvert Laisse échapper un pli rose. Fraîche haleine du printemps Que j’attends, Sors donc de la fleur éclose!
DEUXIÈME SUIVANTE.
Parabhriticâ, qu’est-ce que tu dis là toute seule?
PARABHRITICA.
Ah! c’est Madhouricâ. Ma chère, quand Parabhriticâ voit le manguier fleurir, cela lui fait perdre la tête.
MADHOURICA, _joyeuse_.
Comment! c’est le printemps alors?
PARABHRITICA.
Sans doute, et c’est pour toi comme pour moi la saison de la joie, de l’amour et des chansons.
MADHOURICA.
Ma chère, laisse-moi m’appuyer sur toi: je vais me dresser sur la pointe des pieds pour cueillir cette fleur et l’offrir au dieu de l’amour.
PARABHRITICA.
Oui, mais à une condition: c’est que j’aurai ma part de ses bénédictions.
MADHOURICA.
Cela va sans dire. Ne sommes-nous pas une même âme en deux corps? (_Elle s’appuie sur sa compagne et cueille la fleur._) Tiens! la fleur n’est pas encore ouverte; mais le parfum s’échappe déjà de la tige brisée. (_Elle joint les mains._) Honneur au dieu de l’amour!
Bouton près d’éclore, L’Amour, que j’implore, Règne en ce beau parc: Exquise fleurette, Sois l’arme discrète Que lance son arc! Celui qui dirige Ta légère tige Est le grand vainqueur! Odorante flèche, Va faire ta brèche: Vole, et frappe au cœur!
(_Elle jette le bouton en l’air._)
LE CHAMBELLAN, _entrant, avec colère_.
Que fais-tu, folle que tu es? Le roi a défendu de célébrer la fête du printemps, et tu te permets de cueillir la fleur du manguier!
LES DEUX SUIVANTES, _effrayées_.
Pardonnez-nous, nous n’en savions rien.
LE CHAMBELLAN.
Hum! est-ce bien vrai? Mais les arbres mêmes semblent le savoir: ils obéissent au roi, et leurs hôtes font comme eux. Voyez!
Le bouton demi-clos garde les étamines Sous son pli; Le bourgeon, sans s’ouvrir, au bout des branches fines A molli; L’oiseau retient les sons de sa voix enivrée Dans les bois: La flèche de l’Amour reste à demi tirée Du carquois.
MISRAKÉSI.
Il n’y a pas de doute: la puissance du roi s’étend jusque-là.
PARABHRITICA.
Seigneur, il y a seulement quelques jours que Mitravasou, le beau-frère du roi, nous a envoyées ici pour y être bouquetières, et nous ignorons ce qui a pu s’y passer avant notre arrivée.
LE CHAMBELLAN.
Soit! mais ne recommencez plus.
LES DEUX SUIVANTES.
Nous sommes un peu curieuses: peut-on savoir pourquoi le roi a interdit la fête du printemps?
MISRAKÉSI.
D’ordinaire les rois aiment les fêtes: il a dû avoir un motif grave.
LE CHAMBELLAN, _à part_.
Au fait, tout le monde le sait, pourquoi le leur cacherais-je? (_Haut._) Avez-vous entendu parler de l’affront fait à Sacountalâ?
LES DEUX SUIVANTES.
Le beau-frère du roi nous a tout raconté jusqu’au moment où l’anneau a été retrouvé.
LE CHAMBELLAN.
Alors j’aurai bientôt fini. Depuis le jour où le roi s’est rappelé, en voyant l’anneau, qu’il avait épousé Sacountalâ en secret, depuis qu’il est sorti de son aveuglement, il est au désespoir de l’avoir méconnue, et le remords est entré dans son âme.
Il se cache à son peuple; il vit sombre et farouche. Le plaisir est pour lui sans attrait, et, la nuit, Il se tourne sans fin sur le bord de sa couche, Cherchant le sommeil qui le fuit. S’il rencontre une femme, à peine s’il s’arrête: Un salut glacial est tout ce qu’elle obtient; Ou s’il veut la nommer, un autre nom lui vient, Et de honte il baisse la tête.
MISRAKÉSI.
Ah! je suis contente de cela.
LE CHAMBELLAN.
Voilà pourquoi il a interdit la fête du printemps.
LES DEUX SUIVANTES.
Cela se comprend.
VOIX _derrière la scène_.
Sire, veuillez me suivre.
LE CHAMBELLAN, _prêtant l’oreille_.
Ah! voici le roi. Allez à vos affaires. (_Elles sortent. On voit entrer le roi, accompagné de Mâdhavya et de Vétravatî.--Regardant le roi._) Rien ne peut obscurcir l’éclat d’une beauté comme la sienne: la tristesse lui a laissé sa grâce majestueuse.
Plus de repos! Ses nuits sont des veilles sans trêve; Il n’a pour tout bijou qu’un seul bracelet d’or Sur son bras amaigri: c’est pour lui trop encor; Sa lèvre, qu’il torture, a perdu toute sève; L’insomnie et les pleurs gonflent ses yeux flétris; Rien ne voile pourtant l’éclat qui l’environne: Lorsque l’orfèvre taille une pierre de prix, Elle perd en grosseur, mais sa flamme rayonne!
MISRAKÉSI, _regardant le roi_.
Je comprends maintenant pourquoi, après avoir subi ses mépris, Sacountalâ l’aime encore.
* * * * *
LE ROI. (_Il est rêveur et s’avance lentement._)
Lâche cœur! tu dormais!... Sa voix enchanteresse T’appelait sans pouvoir te tirer du sommeil! Il est venu trop tard, l’instant de ton réveil, Succombe au remords qui t’oppresse!
MISRAKÉSI.
Et ma malheureuse amie, est-elle moins à plaindre?
MADHAVYA, _à part_.
Allons, encore un accès! toujours la fièvre de Sacountalâ! Il est incurable.
LE CHAMBELLAN, _s’approchant_.
Gloire au roi! J’ai visité le jardin: Sa Majesté peut s’y promener; rien ne viendra l’y troubler.
LE ROI.
Vétravatî, va dire à mon ministre Pisouna que j’ai mal reposé cette nuit; je ne siégerai pas dans mon tribunal. Qu’il instruise lui-même les affaires, et qu’il me les soumette.
VÉTRAVATI.
Je vais exécuter vos ordres. (_Elle sort._)
LE ROI.
Pârvatâyana, va, veille aussi aux soins de ta charge.
LE CHAMBELLAN.
Bien, maître! (_Il sort._)
MADHAVYA.
Nous voilà encore une fois débarrassés des moustiques. Maintenant viens un peu respirer l’air dans le jardin. L’hiver est passé. Vois comme tout est beau déjà.
LE ROI.
Ah! mon ami, c’est un coup de plus dans une plaie ouverte.
Il faisait nuit en moi,... quand une lueur brusque M’éclaire et me condamne; et c’est en ce moment Que le printemps sourit et que l’amour s’embusque Sous les fleurs du manguier charmant.
MADHAVYA.
Attends un peu! avec mon bâton, je vais parer la flèche de l’Amour. (_Il lève son bâton pour casser la fleur du manguier._)
LE ROI, _essayant de sourire_.
C’est bien! tu as montré ce dont un brahmane est capable.--Où vais-je m’asseoir? où vais-je rassasier mes yeux de la vue des lianes moins sveltes que sa taille?
MADHAVYA.
Mais installe-toi dans le berceau de lianes Mâdhavîs. N’est-ce pas là que tu dois attendre la petite Tchatouricâ, l’artiste peintre? Quand tu l’as rencontrée, tu l’as chargée d’y apporter le portrait que tu as fait de Sacountalâ.
LE ROI.
Je n’ai pas d’autre consolation. Eh bien donc, allons au berceau de lianes! Précède-moi.
MADHAVYA.
Tu n’as qu’à me suivre. (_Ils changent de place. Misrakésî les suit._) Voilà le berceau de Mâdhavîs avec son banc de pierre orné de joyaux. Ah! il ne pouvait pas être plus désert: on dirait qu’il a voulu t’être agréable. Entrons et asseyons-nous. (_Ils entrent et s’assoient._)
MISRAKÉSI.
Je vais rester derrière le berceau pour voir le portrait de ma chère Sacountalâ, et j’irai ensuite lui rendre témoignage de la tendresse de son époux. (_Elle se place derrière le berceau._)
LE ROI.
Ami, maintenant je me souviens de tout. Dès ma première rencontre avec Sacountalâ, je t’avais instruit de mon amour. Hélas! tu n’étais pas là quand je l’ai méconnue; mais je t’avais dit son nom: l’avais-tu donc oublié, toi aussi?
MISRAKÉSI.
Ceci montre que les rois ne devraient pas se séparer un instant de leurs amis fidèles.
MADHAVYA.
Mais non, je n’avais rien oublié; seulement, après m’avoir tout raconté, tu as fini par me dire que tu avais voulu plaisanter, et que j’aurais tort d’en rien croire. Moi, je n’y ai pas entendu malice. Mais veux-tu que je te dise? Selon moi, c’est le destin qui a conduit tout cela.
MISRAKÉSI.
Hélas! oui.
LE ROI, _après un moment de silence_.
Ah! mon ami, viens à mon secours!
MADHAVYA.
Qu’est-ce qu’il y a? Allons donc! Depuis quand les hommes de ta trempe se laissent-ils abattre par le chagrin? Le vent a beau souffler, il ne fera jamais trembler les montagnes.
LE ROI.
Je t’appelle pour que tu m’aides à chasser une pensée affreuse, le souvenir de ma cruauté et de son angoisse.
Je l’avais repoussée... Elle voyait les siens A leur tour se séparer d’elle: «Reste», lui dit l’ermite en partant. «Sois fidèle! «Crains ton père si tu reviens!» Alors ses grands yeux noirs, baignés de larmes vaines, Me lancent un dernier regard... Ah! je le vois toujours, je le sens: c’est un dard, Un poison qui brûle mes veines!
MISRAKÉSI.
Son abattement me fait pitié.
MADHAVYA.
Il me vient une idée: c’est peut-être un génie aérien qui l’a enlevée.
LE ROI.
Quel autre aurait osé toucher à une femme si fidèle? Ses amies m’ont dit qu’elle était fille de l’Apsaras Ménacâ: ce sont les compagnes de sa mère qui l’auront enlevée, si ce n’est sa mère elle-même.
MISRAKÉSI.
Ce qui m’étonne n’est pas le réveil de son intelligence, c’est le sommeil qui a précédé.
MADHAVYA.
Alors tu peux être tranquille, tu la retrouveras.
LE ROI.
Et comment?
MADHAVYA.
Une mère, pas plus qu’un père, ne peut consentir à laisser longtemps sa fille séparée de son mari.
LE ROI.
Non, mon ami, je ne la verrai plus.
Égarement fatal! Le sort, dans sa justice, Donne à chacun sa part de bonheur mérité: J’avais reçu la mienne, et l’affreux précipice S’est ouvert pour toujours sous ma félicité!
MADHAVYA.
Ne dis pas cela; on retrouve ce qu’on a perdu: la découverte de l’anneau n’en est-elle pas la meilleure preuve?
LE ROI, _regardant son anneau_.
Pauvre anneau, tu es tombé de son doigt, tu n’y retourneras plus!
Anneau déchu! Renonce à la place sacrée Où je t’ai vu briller, éblouissant et fier. Tu connus son doigt mince à la pointe nacrée! Tes beaux jours sont finis: le destin est de fer.
MISRAKÉSI.
Je le plaindrais davantage s’il était passé de sa main à une autre que celle-ci.--Sacountalâ, ma chérie, que n’es-tu là pour entendre! Je suis seule à boire le nectar qui enivrerait ton cœur.
MADHAVYA.
Et pourquoi lui avais-tu donné cet anneau qui porte ton nom?
MISRAKÉSI.
Je suis curieuse aussi de le savoir.
LE ROI.
Écoute: quand j’ai quitté l’ermitage pour rentrer dans mon palais, elle était tout en larmes, et elle m’a dit: «Mon époux ne va-t-il pas m’oublier?»
MADHAVYA.
Et alors?
LE ROI.
J’ai passé mon anneau à son doigt, et je lui ai répondu...
MADHAVYA.
Quoi donc?
LE ROI.
Chasse une frayeur importune! Compte les lettres de mon nom, De jour en jour, une par une: A la dernière... Ou plutôt, non! Déjà mon sein brûle... Il t’appelle... J’abrégerai les longs délais. Un guide arrivera, ma belle: Tu le suivras dans mon palais.
Et j’ai été assez égaré pour lui infliger le plus cruel des traitements!
MISRAKÉSI.
L’idée était charmante: l’obstacle est venu du destin.
MADHAVYA.
Et par quel hasard, après cela, l’anneau est-il entré comme un hameçon dans le ventre du Rohita?
LE ROI.
Elle a fait ses ablutions aux bains sacrés de Satchî; c’est là qu’elle l’a perdu.
MADHAVYA.
Je comprends.
MISRAKÉSI.
Ce serait donc faute de cet anneau que le sage roi n’aurait pas reconnu la malheureuse Sacountalâ, et qu’il l’aurait repoussée, dans la crainte de recevoir chez lui la femme d’un autre? Mais un amour comme le leur avait-il donc besoin d’un signe de reconnaissance? Tout cela est inexplicable.
LE ROI.
Ah! j’en veux à cet anneau.
MADHAVYA, _riant_.
Oui? Eh bien! moi, alors, j’en veux à mon bâton. (_S’adressant à son bâton._) Pourquoi es-tu tortu? ne suis-je pas droit, moi?
LE ROI, _sans l’écouter_.
Pourquoi l’as-tu quitté, ce doigt, tige flexible Dont les nœuds délicats devaient te retenir? Mais moi!... moi qui querelle un objet insensible, J’ai bien fermé mon cœur à son cher souvenir!
MISRAKÉSI.
C’est ce que j’étais tentée de lui répondre.
MADHAVYA.
Ah çà! est-ce que ça va durer encore longtemps? On meurt de faim ici.
LE ROI, _toujours sans l’écouter_.
O ma bien-aimée! je t’ai cruellement repoussée; mais le remords me déchire. Reviens; ah! reviens; aie pitié de moi! (_Une suivante arrive avec un tableau dans les mains._)
LA SUIVANTE.
Maître, voici le portrait de notre maîtresse. (_Elle lui montre le tableau._)
LE ROI, _regardant_.
Ah! qu’elle est belle!
Ses grands yeux, son sourcil vainqueur, liane fine Qui ploie au souffle de l’amour, Sa bouche aux blanches dents, qu’un sourire illumine, Et d’où sortait l’éclat du jour, Ses traits où tant de grâce et de douceur s’assemble, Sa lèvre rose, je les vois! C’est une vaine image, et pourtant il me semble Que je vais entendre sa voix!
MADHAVYA, _regardant à son tour_.
Oh! joli tableau! sujet bien rendu; relief saisissant; les figures sortent du panneau; c’est à donner envie d’entamer la conversation.
MISRAKÉSI.
Le talent du roi est vraiment admirable: je crois voir devant moi ma chère Sacountalâ.
LE ROI.
Ami...
Le modèle est parfait: je l’ai mal imité. N’impute qu’à moi seul ce que ton goût réprouve. Mon œuvre a cent défauts,... et cependant j’y trouve Comme un reflet de sa beauté.
MISRAKÉSI.
C’est bien là le langage d’un amour doublé par le remords.
LE ROI, _avec un profond soupir_.
Ce corps dont je poursuis la décevante image, Il vivait: j’avais là le bonheur sous ma main... Le flot qui désaltère était sur mon chemin, Et je cours après le mirage!
MADHAVYA.
Je vois trois figures,... très jolies toutes les trois; mais laquelle est Sacountalâ?
MISRAKÉSI.
Comment! il ne la reconnaît pas à sa beauté? Le malheureux ne voit donc pas clair!
LE ROI.
Devine.
MADHAVYA, _après avoir bien regardé_.