Part 7
Ne craignez pas et ne détestez pas ce qui limite Dieu, que ce soit la nécessité ou que ce soit des dieux inférieurs à lui. Ce qui limite Dieu le justifie, et il ne peut être justifié qu’à la condition d’avoir sa borne. Il n’y a que trois moyens de justifier Dieu. C’est de le représenter comme faisant du monde un lieu d’épreuves pour l’homme et permettant le mal comme une matière à exercer la vertu humaine; et ce sera la solution du Christianisme;--c’est de le représenter comme incomplètement puissant et comme combattu par une puissance contraire;--ou c’est de le nier. C’est le second de ces moyens que Platon a pris, ne voulant ni renoncer à Dieu ni admettre un Dieu que la morale humaine pût accuser, condamner et par conséquent rejeter. Si la morale a besoin de Dieu, il ne faut pas en imaginer un qui la trouble, et Dieu a besoin d’être moral précisément dans la mesure où la morale a besoin de lui.
Ce Dieu, Platon veut non seulement qu’il soit bon, _ab initio_, bon comme créateur ou ordonnateur du monde, et qu’il ait formé le monde par bonté, mais qu’il continue à être bon, c’est-à-dire qu’il soit providentiel. Comme nous l’avons déjà indiqué, Platon considère comme des athées ceux qui croient qu’il y a des dieux, mais qu’ils ne s’occupent pas de nous. Les dieux ont toutes les qualités et par conséquent ils ne peuvent être soupçonnés ni d’égoïsme, ni de paresse, ni de négligence. S’ils ont organisé le monde, ils doivent le gouverner, et avec sagesse. Ils sont comme les gardiens de la justice et de l’équité parmi ces hommes à qui ils ont permis de vivre.
On voit très bien le raisonnement des hommes qui ont refusé aux dieux la connaissance ou le souci des choses humaines. Comme tout à l’heure les athées proprement dits étaient frappés par la présence du mal sur la terre, maintenant nos négateurs de la Providence sont frappés du triomphe très fréquent de l’injustice dans la société. Ils disent: «Comment les Dieux peuvent-ils souffrir cela, si ce n’est parce qu’ils ne le voient pas et par conséquent parce qu’ils ne veulent pas le voir?»
Cette objection ne tient pas; d’abord parce qu’il y a une erreur de fait au fond de cette pensée. L’injustice ne triomphe pas ici-bas et c’est une pure illusion de croire qu’elle triomphe. Elle triompherait si l’injuste était heureux, s’il avait des jouissances qu’il dût à ses actes injustes et qui en fussent, chose qui serait révoltante en effet, comme la récompense. Seulement l’injuste ne jouit pas du tout; il est très malheureux. Il souffre en raison directe de l’intensité de son désir de jouir et de l’impossibilité où il est à jamais de satisfaire son désir.
Ce qui trompe l’honnête homme qui voit l’injuste jouissant de ce qu’on appelle le bonheur ici-bas, c’est qu’il se met à sa place, _tel qu’il est, lui_, et qu’il se dit: «Que je serais heureux si j’étais dans la situation de cet homme-là!» Et cela est très vrai que l’honnête homme serait heureux, s’il était, restant honnête homme, dans la situation où est l’injuste triomphant; mais ce n’est pas une raison pour croire que l’injuste soit heureux dans cette même situation. Le bonheur n’est pas dans les choses, il est dans la façon dont on se les procure et dont on les possède. Pour qui se les procure et les possède d’une façon mauvaise, elles sont mauvaises. Il les empoisonne avant de les boire et il se plaint qu’elles soient empoisonnées.
Il ne faut donc pas envier le bonheur de l’injuste, ni surtout en tirer un grief contre les dieux, parce que ce bonheur tout simplement n’existe pas. Quand nous recommandons à tous ces jeunes gens, élèves des sophistes, de n’aspirer au pouvoir qu’accompagnés de la justice et pour la réaliser, pour la faire régner ici-bas, ils croient que nous parlons en moralistes et en nous plaçant au point de vue du bonheur général ou au point de vue de la loi morale et de l’idéal. Sans doute c’est bien ce que nous faisons; mais en même temps et du même coup nous nous plaçons très bien à leur point de vue, au point de vue de leurs intérêts, et nous leur disons: «Être forts; pourquoi? Pour dominer? Dominer; pourquoi? Pour jouir? Soit; mais nous vous avertissons que vous ne jouirez pas du tout.»
C’est donc une sottise, une simple illusion que de croire au bonheur de l’injuste. Dès lors le grief contre les dieux s’évanouit.
Du reste l’argument tiré du mal sur la terre ne vaudrait que si nous étions absolument sûrs que tout pour l’homme finît ici-bas. Or _il n’est pas sûr, mais il est très probable_ que, comme les hommes l’ont toujours cru, l’âme est immortelle et que la Divinité punit et récompense au delà de la tombe. Il est probable que ce que l’on appelle la vie humaine n’est qu’un moment de la vie humaine et par conséquent, fût-il vrai que le juste fût victime et que l’injuste fût heureux, tout se compense pour l’un et pour l’autre, au cours des existences successives auxquelles l’un et l’autre sont appelés.
Il est donc très faux ou très hasardé et c’est une impiété, c’est un quasi-athéisme équivalant à l’athéisme lui-même, que de croire que la Divinité ne s’occupe pas de nous. La Divinité est providentielle ou elle n’est pas; si vous préférez, la Divinité est providentielle ou elle est comme si elle n’était pas. Croyons donc soit à un Dieu, soit à des dieux subordonnés à un Dieu suprême, qui veillent sur nous et qui veulent que, soit à tout moment, et c’est le plus probable malgré les apparences, soit tôt ou tard, et il est possible qu’il en soit ainsi, la justice existe et règne sur toute la terre et dans toute la création.
Ce qui peut pousser d’ailleurs à croire, sans l’affirmer précisément, que notre âme est immortelle, à quoi, comme on vient de le voir, la morale est intéressée, c’est que l’âme, ou, comme on voudra le nommer, le principe intérieur qui gouverne tout notre être, a une nature très particulière. Portons notre attention sur cette nature particulière de l’âme. On a beaucoup cherché quel était le premier principe de toutes choses. Était-ce le feu? était-ce l’eau? et ainsi de suite. Il paraît bien plutôt qu’_au commencement était l’âme_, qu’au commencement était quelque chose qui n’était pas mû et qui mouvait. Quand on regarde les corps, on s’aperçoit, sans être forcé d’y apporter une grande attention, qu’ils sont tous mus les uns par les autres, qu’ils reçoivent le mouvement et qu’ils le transmettent. Il faut bien supposer au commencement de tous ces mouvements, ou au principe, non chronologique, mais essentiel, de tous ces mouvements, quelque chose qui meut et qui n’est pas mû.
Ce premier moteur non mû ne peut être un corps; puisque tous les corps reçoivent visiblement le mouvement qui les anime et qu’ils transmettent. Ce premier moteur non mû, nous sommes donc forcés de nous le figurer comme incorporel. Nous l’appelons âme et nous disons qu’il se mêle à la nature entière et qu’il lui donne tous les mouvements que nous y voyons. Et ce premier moteur non mû se confond avec le Dieu suprême et est le Dieu suprême considéré comme principe de toute vie. Il n’y a rien là que de très probable et même que de nécessaire pour notre raison s’appliquant à se donner quelque idée du grand mystère.
Tout de même nous pouvons conjecturer très vraisemblablement que notre âme, que notre invisible, que ce que nous sentons en nous comme incorporel, a existé avant notre corps et peut-être indéfiniment. On peut la considérer comme une parcelle ou comme une émanation de cette grande âme universelle dont nous parlions tout à l’heure. Toujours est-il qu’elle semble bien avoir vécu avant ce que nous appelons pour le moment _nous_, avant notre moi actuel. Cela se vérifie, on peut le dire, et par expérience. Quand vous enseignez quelque chose à un enfant, vous ne le lui enseignez pas, en vérité, dans le sens précis du mot, vous le lui faites trouver. Il le trouve de lui-même, placé dans les conditions favorables à cette découverte, mis sur la voie. Il vous dira que la somme des angles d’un triangle est égale à deux angles droits, sans que vous le lui disiez, pourvu seulement que vous ayez attiré son attention sur les propriétés du triangle, sur sa structure, sur sa façon d’être. Qu’est-ce à dire, sinon que ce qu’il vient de trouver, il le savait? S’il le savait, c’est qu’il s’en souvient.
D’où lui vient ce souvenir?
Admettons qu’il n’ait pas de connaissances formelles si précises que celle-là. Tout au moins saura-t-il, sans que personne le lui ait jamais appris, et qu’il vous dira, sans que vous le lui ayez dit et surtout, remarquez-le, si vous lui dites le contraire, que le tout est plus grand que la partie, que l’espace a trois dimensions, qu’il est impossible que quelque chose à la fois soit et ne soit pas, que deux corps ne peuvent pas occuper le même espace, qu’un seul corps ne peut pas en même temps être en deux endroits. Que de choses il sait sans qu’on les lui ait enseignées, et que de choses il ne peut pas ne pas savoir! Il faut pourtant qu’il les ait apprises une fois et quelque part. Ce sont des choses dont il se souvient; on ne peut pas dire autrement.
Voulez-vous qu’on dise autrement? On ne fera que dire autrement sans que l’idée change. On pourra dire que ce ne sont pas là des notions, mais des idées innées. Notions ou idées apportées en naissant, ce sont toujours des éléments de connaissance qui ont besoin d’avoir une cause et avaient leur cause, il le faut bien, avant la naissance.--On pourra dire que ce sont là de simples dispositions du cerveau, que le cerveau humain est constitué de telle sorte qu’il a, pourvu seulement qu’il existe, ces façons de voir les choses. Mais ces dispositions elles-mêmes équivalent à des idées, ce ne sont même pas autre chose que des idées générales. Il faudra bien toujours en arriver à reconnaître que nous apportons nos idées générales en naissant, que nous apportons en naissant nos idées les plus générales. D’où les tenons-nous?
Et puisque c’est de ces idées générales que toutes les autres procèdent peu à peu, n’est-il pas vrai que savoir c’est se souvenir?
Si savoir c’est se souvenir, l’âme existait donc avant, bien avant ce corps qu’elle est venue animer.
De quelque façon qu’on prenne cette théorie, il en restera toujours ceci que la connaissance n’est pas individuelle, qu’elle est un patrimoine commun de l’humanité, laquelle tient ce patrimoine de ses plus anciens ancêtres, lesquels le tenaient, de qui? Il faut toujours être comme étonné devant l’énigme de la connaissance et convenir qu’elle a quelque chose de mystérieux. Une au moins des explications possibles, et peut-être la plus simple, est que la connaissance est un lointain et confus souvenir; et même il ne faut pas dire confus. Que ce soit l’âme individuelle qui se souvienne quand elle croit apprendre ou comprendre, ou que ce soit l’âme commune de l’humanité qui se souvienne de la sorte et qui en chaque homme réveille, et très facilement, ses souvenirs à peine endormis, la connaissance est une réminiscence qui suppose que quand nous naissons nous ne commençons pas à vivre, nous recommençons à vivre. L’âme qui est a été. Il n’y a qu’une vraisemblance, très acceptable à la raison, à ce que l’âme qui est doive être plus tard.
Nous inclinerons donc à croire que les âmes humaines, émanations de l’âme suprême, enseignées une fois pour toutes par l’âme suprême ou ayant comme reçu son empreinte, vont successivement animer des parcelles de la matière éternelle qui sont les corps, y apportent des notions ou des idées générales nécessaires à l’humanité, les y conservent et les y maintiennent, cela ou éternellement, ou jusqu’à ce que l’humanité, si telle est la volonté divine, disparaisse.
Cette vue est surtout métaphysique, elle est une manière d’expliquer un fait universel qui est curieux et surprenant; elle a cependant aussi son importance morale. Dépositaires de la connaissance, nous devons respecter en nous ce qui nous vient, à travers les siècles, du premier auteur et de celui en qui toute connaissance réside, et nous devons nous respecter nous-mêmes comme détenteurs de ce trésor plus qu’humain. Le sophisme est un péché, une atteinte à Dieu; c’est le crime intellectuel et le sacrilège intellectuel. La faute purement morale elle-même est plus grave qu’on ne le croyait avant de considérer qu’il y a du divin en nous qui y reste, quoi que nous fassions, et que nous l’offensons en faisant le mal. Nous sommes un temple que le péché profane et souille. La théorie métaphysique de la réminiscence et des idées innées est profondément pénétrée de préoccupations morales, s’il n’est pas à dire que c’est d’une préoccupation morale qu’elle est née.
Peut-être en peut-on dire autant de la théorie des Idées éternelles. La théorie des Idées est toute une mythologie qui pourrait suppléer à l’autre et qui a pour mérite et pour supériorité d’être plus pure, plus céleste, moins anthropomorphique et de n’être nullement anthropomorphique et de combattre l’instinct anthropomorphique si puissant chez les Grecs et même à peu près chez tous les hommes.
Quand vous voyez un objet, cette table par exemple, vous n’avez l’idée que d’un seul objet, ou pour mieux dire, remarquez-le bien, vous n’avez qu’une image. Quand vous voyez deux objets du même genre, une petite table par exemple et une grande, vous avez une idée générale de table, une idée qui n’est plus une image, qui est une abstraction, c’est-à-dire que vous avez _tiré_ cette idée unique de deux objets en vous attachant à ce qu’ils avaient de commun et en éliminant ce qu’ils avaient de particulier. Si vous voyiez tous les objets du même genre qui existent dans l’univers, soit toutes les montagnes, toutes les maisons, tous les hommes, vous auriez de chacun de ces groupes d’objets une idée abstraite qui serait générale et même qui serait universelle.
Cette idée qui peut l’avoir? Dieu seul. Il l’a. Il l’a complète, il l’a en sa plénitude, et elle vit en lui. Il existe en Dieu une idée universelle de tout ce qui existe ici-bas à l’état de chose réelle. Seulement c’est par une infirmité de langage et une infirmité d’intelligence que nous appelons réelles les choses et abstraites les idées. Les idées sont beaucoup plus réelles et beaucoup plus vivantes que les choses réelles. Elles sont abstraites en notre esprit, mais elles sont réelles et vivantes en l’esprit de Dieu. Elles sont une partie de lui-même. C’est sur leur modèle qu’il a, de la matière lourde et informe, tiré tout ce qu’il a créé et qui compose l’univers. Ces idées sont des parties essentielles de Dieu créant, de Dieu ordonnant, de Dieu organisant, de Dieu artiste. Il n’y a rien donc de plus réel et de plus vivant au monde. Le rocher est inanimé, mais l’idée de rocher est vivante dans la pensée vivante de Dieu.
Les Idées sont donc des réalités éternelles vivant dans la pensée du Dieu artiste comme dans l’élément qui leur est propre. Dieu est elles et elles sont Dieu. Comprenez bien cela comme une manière de panthéisme intellectuel. Les Idées ne vivent qu’en Dieu; mais elles y vivent chacune d’une vie particulière et à elles toutes elles constituent Dieu considéré comme artiste; mais chacune est un être vivant, fécond, évolutif, qui a son exister et son devenir. Elles se soutiennent en Dieu et Dieu se contemple en elles.
Et ceci précisément nous permet d’échapper au panthéisme matériel, si l’on peut parler ainsi. Dieu n’est pas à proprement parler dans les objets matériels; il est dans les idées générales, universelles et éternelles de ces objets matériels, et ces idées sont en lui et sont une partie de lui; mais non les objets que nous voyons et qui ne sont en quelque sorte que les reflets éloignés de ces idées mêmes. N’adorons donc pas Dieu dans les objets matériels, ce que nous sommes trop portés à faire, d’une façon ou d’une autre. Adorons-le en lui-même comme force suprême qui a tout organisé et comme bonté qui a organisé aussi bien qu’il l’a pu et comme providence qui nous protège; adorons-le aussi dans ses idées qui sont comme des membres de son être intellectuel, qui sont comme des «personnes», comme des «hypostases» de Dieu. Dieu un en mille personnes qui sont les Idées divines, voilà le panthéisme ou le Panthéon platonicien. C’est une des conceptions, car on voit bien qu’il en a eu plusieurs, que Platon a eues du monde.
Et nous-mêmes, quand nous faisons un objet, puisque nous aussi, à un degré infiniment inférieur, nous sommes artistes, que faisons-nous? Nous organisons la matière sur le modèle d’une de ces idées universelles qu’il nous est donné d’entrevoir ou de soupçonner et qui nous inspirent. Nous repensons donc la pensée de Dieu. Comme il a ordonné le monde les yeux fixés intérieurement sur elles, de même nous ordonnons quelques parcelles de l’univers suivant un plan dont il nous a permis d’apercevoir et de saisir quelques traits. Les idées gouvernent donc le monde et l’homme, du sein même de l’intelligence divine.
Il importe de savoir cela ou de le croire pour être persuadé que toute œuvre humaine doit n’être pas détournée de sa nature, qui est originellement divine. Nous travaillons sur le tracé, en quelque sorte, des idées éternelles; lorsque nous ne nous inspirons pas uniquement d’elles, qui sont pures et qui sont divines, nous nous montrons indignes d’avoir reçu le privilège de les apercevoir partiellement ou de les entrevoir. L’Idée éternelle nous oblige jusqu’à un certain point matériellement et elle nous oblige moralement tout à fait. Elle nous oblige jusqu’à un certain point matériellement, parce que nous ne pouvons rien faire tout à fait en dehors d’elle et en nous passant d’elle: nous ne pouvons créer. Elle nous oblige moralement tout à fait, précisément parce qu’elle ne nous oblige matériellement que jusqu’à un certain point: nous pouvons agir, non contre elle, mais en dépit d’elle et d’une façon indigne d’elle, et c’est ce que nous ne devons pas faire, parce que nous nous montrerions indignes nous-mêmes d’avoir reçu la permission de la connaître un peu.
Il faut donc nous élever, de plus en plus, par un effort incessant, jusqu’à la contemplation des idées éternelles, d’abord parce qu’elles sont belles et parce que c’est une de nos missions de les retrouver et de les démêler dans toute la mesure où cela nous est permis, mesure que nous ne connaissons pas et qu’il serait lâche de nous imaginer comme trop restreinte; ensuite parce que s’élever jusqu’à la demi-connaissance, supposons, des Idées éternelles, c’est le seul moyen d’entrer en communion avec Dieu. L’homme ne peut pas s’unir à Dieu directement; il peut, sans doute, s’unir à Dieu, partiellement, en la personne, pour ainsi parler, des idées divines. Dieu s’est laissé voir d’imparfaite manière; mais enfin il s’est laissé voir dans ses idées, puisque, de ces idées, les objets matériels sont les résultats et par conséquent les reflets. De ces reflets l’homme s’élève jusqu’à la contemplation des idées mêmes; et là il est, sinon en face de Dieu, du moins en face de ce que Dieu a regardé et regarde encore.
C’est toute la communion que l’homme puisse avoir avec la Divinité, mais c’en est une. L’homme pensant est voisin de Dieu dans la proportion où il comprend les idées en ce qu’elles ont d’éternel.
Cela revient à dire, avec moins de métaphysique, que la pensée purifie. Au fond c’est l’idée maîtresse de Platon. Nous verrons peut-être qu’il l’a poussée trop loin; mais elle est vraie en soi. Quand Pascal a dit: «Travaillons donc à bien penser; voilà le principe de la morale», je crois savoir et vous savez pourquoi il a mis: «bien»; mais, en simple philosophe; il aurait pu écrire: «Travaillons à penser; c’est le principe premier de la morale.» L’homme qui pense peut agir mal; mais il a beaucoup plus de chances d’agir bien ou de ne pas agir mal que l’homme qui ne pense pas. L’injuste, pour parler comme Platon, est quelquefois un homme qui pense et même assez subtilement, afin de trouver, à l’adresse des autres et de lui-même, des prétextes à colorer ses iniquités; mais le plus souvent l’injuste est un homme qui ne pense pas du tout et qui se laisse tout entier diriger à ses passions, à ses désirs et à ses appétits. En tout cas, c’est tout à fait l’avis de Platon.
Il faut chercher à savoir ce qu’on ne sait point et ce qu’il est assez probable qu’on ne saura jamais, parce que c’est une très bonne attitude morale et un très bon exercice moral. Quand Socrate a fait beaucoup de métaphysique, certain jour, il s’arrête pour dire: «A la vérité, Ménon, je ne voudrais pas affirmer bien positivement que tout le reste de ce que je t’ai dit soit vrai; mais je suis prêt à soutenir de parole et d’effet, si j’en suis capable, que la conviction qu’il faut chercher ce qu’on ne sait pas nous rendra sans comparaison meilleurs, plus courageux et moins paresseux que si nous pensions qu’il est impossible de découvrir ce que nous ignorons et inutile de le chercher.»
Et c’est pour cela qu’il n’est nullement inutile, comme quelques-uns le croient, de se livrer aux recherches métaphysiques.
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Et tels sont les traits principaux de la métaphysique de Platon. Il est trop évident que même lorsqu’elle paraît être «pure» elle est tournée du côté de la morale comme vers sa fin, ou inspirée par une arrière-pensée morale très obsédante, très dominante et très impérieuse. _Tout Platon est une aspiration au parfait_; et le parfait par excellence, si je puis ainsi parler, est pour lui la perfection morale.
IX
SA MORALE
La morale de Platon, je ne dirai pas s’appuie sur le principe suivant, mais se recommande avant tout du principe suivant: connaître le bien c’est le faire; qui sait le bien fait le bien; qui ne fait pas le bien, c’est qu’il ne le sait pas; la science et la vertu sont la même chose.
Je ne dis point que Platon ait affirmé absolument ce principe; mais il est très évident qu’il y tend et qu’il y a complaisance: «Si la vertu est une qualité de l’âme et s’il est indispensable qu’elle soit utile, il faut qu’elle soit sagesse. Car, puisque toutes les autres qualités de l’âme ne sont par elles-mêmes ni utiles ni nuisibles, mais qu’elles deviennent l’un ou l’autre, selon que l’imprudence ou la sagesse s’y joignent, il en résulte que la vertu, étant utile, doit être une sorte de sagesse... L’âme sage gouverne bien et l’âme imprudente gouverne mal... Pour être avantageux, tout ce qui est au pouvoir de l’homme doit être soumis à l’âme et tout ce qui appartient à l’âme dépendra de la sagesse. Donc la sagesse est nécessairement ou la vertu tout entière ou une partie de la vertu... Les hommes ne sont point bons par nature;... mais si les hommes bons ne sont pas tels par nature, le deviennent-ils par éducation? Cela me paraît s’en suivre nécessairement. D’ailleurs il est évident, selon notre hypothèse, que si la vertu est une science, elle peut s’apprendre... Mais la vertu est-elle bien une science?...»
Et Platon, comme il lui arrive si souvent quand il fait parler Socrate, ne conclut pas; mais il a marqué que la théorie lui paraît probable et que la vertu est sans doute une science qui peut s’enseigner, à la condition, comme la suite l’indique, de trouver de bons et de vrais maîtres. «La plupart des reproches que l’on adresse aux intempérants, comme s’ils l’étaient volontairement, sont d’injustes reproches. Nul n’est méchant parce qu’il veut l’être; une fâcheuse disposition du corps, une mauvaise éducation, voilà ce qui fait que le méchant est méchant... Lorsque les vices du tempérament sont encore renforcés par de mauvaises institutions, par des discours tenus en public et en particulier, et que les doctrines enseignées à la jeunesse n’apportent aucun remède à ces maux, les méchants deviennent plus méchants par la seule action de ces deux causes et sans que leur volonté y soit pour rien. Les coupables sont bien moins les enfants que les pères et les élèves que les instituteurs.»
En un mot, le méchant est un malade et un ignorant et le savoir corriger le guérirait de sa maladie. Donc le vertueux c’est un homme qui sait la vertu.