Part 6
Il s’ensuit qu’en tout temps ce qui est métaphysique est à peu près indiscernable de ce qui ne l’est point, et que nous sentons la métaphysique nous investir et nous serrer de toutes parts, comme à la fin, et aussi au commencement, et surtout au commencement, de toutes nos connaissances; et que nous ne pouvons philosopher sans nous y sentir glisser et sans nous dire avec terreur: «n’y suis-je point?»; et qu’il faudrait se décider à ne point raisonner si l’on voulait être sûr de ne point faire de métaphysique, d’où précisément il résulte que ceux qui sont le plus antimétaphysiciens sont métaphysiciens encore. Pour ne citer qu’un seul exemple, tel pur psychologue positiviste fait appel à chaque instant à l’inconscient, et s’il y a quelque chose d’inconnaissable par définition, c’est probablement l’inconscient, et voilà une psychologie positiviste s’appuyant sur un fondement métaphysique, par ce seul fait que nous-mêmes, en tout ce que nous sommes, nous flottons sur la métaphysique comme un bouchon sur l’océan, et que nous ne pouvons pas réfléchir seulement sur nous-mêmes sans percevoir tout proche l’immense abîme mouvant, obscur et insondable.
Voilà une première raison pourquoi il était difficile que Platon ne fût pas métaphysicien.
De plus, en tout temps encore, il est très difficile à un homme qui veut fonder une morale de n’être pas métaphysicien et de ne pas essayer de fonder sa morale sur une métaphysique. Et cela pour une raison assez simple: c’est que si la morale ne se fonde pas sur une métaphysique, elle ne se fonde sur rien du tout. La morale c’est: «tu es obligé». Si elle n’est pas cela, il me semble bien qu’elle n’est rien. Si elle n’est pas cela, elle est sans vertu et sans force. Si elle n’est pas cela, elle est une simple recommandation de prudence ou d’élégance.
Elle consiste à dire qu’il est prudent et d’un intérêt bien entendu d’être honnête; à quoi l’homme pourra toujours répondre: «J’aime à vivre dangereusement et j’y trouve même une singulière beauté.»
Ou elle consiste à dire: «Il est distingué d’être honnête et vertueux»; à quoi l’homme pourra toujours répondre: «L’esthétique est affaire de goût comme son nom l’indique, et ce n’est pas dans la vertu et l’humilité que je trouve le beau.» Et c’est ce que Nietzsche a répété toute sa vie.
On sent donc la morale extrêmement frêle et même tout arbitraire quand elle ne dit pas: «tu es obligé.»
Mais qui peut m’obliger et au nom de quoi la morale sera-t-elle obligatoire? Au nom des hommes ou au nom des dieux. La morale sera sociologique ou théologique, et l’on ne voit pas pour le moment un troisième terme.
Mais dans ces deux cas la morale sera métaphysique essentiellement. Si elle oblige au nom des hommes, au nom de la société dont je fais partie, elle est fondée sur cette idée que je suis obligé à qui m’est utile. Soit, mais jusqu’à quel point?--Jusqu’au sacrifice.--Ah! Pourquoi? Rendre ce qu’on m’a donné et ce qu’on me donne, je l’admets, c’est du droit, c’est du commerce loyal. Rendre beaucoup plus que l’on ne me donne, sacrifier ma vie à qui ne m’a donné la vie que par une métaphore un peu hyperbolique, on en conviendra, je ne comprends plus. Je ne comprends que si on sait habilement faire à mes yeux, de ma patrie, un être sacré, mystérieux, un être d’autel et de sanctuaire qui a le droit de me demander beaucoup plus qu’il ne me donne et auquel je suis comme voué et qui me commande tout ce qu’il veut sans que je puisse me permettre de discuter. Mais alors cet être est tout à fait une entité et nous sommes en pleine métaphysique. Cet être est un Dieu et nous sommes même en pleine théologie. La morale me commande au nom de quelque chose qui n’est pas déterminé, et c’est dire qu’elle me commande au nom de l’infini.
Si la morale est sociologique, elle est ou selon le droit ou selon les devoirs. Et si elle est selon le droit, elle ne saurait commander le sacrifice et elle ne commande vraiment pas grand’chose; et si elle est selon le devoir, elle est une piété, une piété envers la patrie, et elle est métaphysique et théologique plus que jamais.
La morale me commandera-t-elle au nom des dieux? Je viens de montrer qu’à prendre ce nouveau biais, nous n’avons pas changé de place. Nous avions un Dieu proche, nous avons des dieux éloignés et il n’en est que cela. Les dieux me commandent d’un peu plus loin et voilà tout. On me répète que je suis obligé, en cherchant seulement à cette obligation un fondement plus mystérieux et une sanction plus effrayante. Je comprends très bien. On avait peur que je ne respectasse pas assez la patrie, qui est trop près de moi, que je connais trop et qui est composée de gens qui ne me paraissent pas autrement dignes de vénération, et c’est pour cela que l’on a jeté le fondement plus loin et plus haut. On avait peur que je ne fusse pas assez intimidé par la punition que la société peut infliger à qui désobéit à ses lois et l’on m’a montré des êtres qui peuvent punir plus que par la mort, puisqu’ils peuvent punir bien au delà et bien longtemps au delà de la tombe. Rien de plus habilement conçu; mais c’est toute une métaphysique qu’il faut construire pour cela, et la morale est fondée sur une métaphysique encore plus transcendante que tout à l’heure; c’est comme une morale ultra-métaphysique.
--Mais si l’on ne faisait la morale ni théologique, ni sociologique, et si on la faisait simplement humaine; c’est-à-dire si l’on nous disait: «Ce qui t’oblige, c’est ta conscience»? Toute métaphysique serait écartée.
--A mon avis pas le moins du monde. Si la conscience est la raison, la simple raison, j’ai devant moi quelqu’un avec qui je puis discuter, je n’ai pas devant moi quelqu’un ou quelque chose qui m’oblige, je n’ai pas un impératif. A ma raison je puis dire: «Prouve-moi que je dois me sacrifier; prouve-moi que je ne suis rien devant toi qu’un esclave qui doit obéir; prouve-moi que je te dois tout mon moi.» C’est précisément ce que la raison ne peut pas prouver.
Aussi ceux-là qui ont fait de la conscience intime le fondement de la morale se sont-ils bien gardés de confondre la conscience avec la raison et ont-ils bien fait remarquer que réellement, que dans le fait, elles ne se confondent nullement, que la raison raisonne et que la conscience commande sans donner ses raisons, que la conscience dit: «Fais ceci parce que je le veux», et que nous lui obéissons uniquement parce qu’elle commande.
Il est possible; mais alors nous nous trouvons encore en face d’un être tout métaphysique, en face d’un Dieu, qui nous impose, qui nous suggestionne et dont nous avons peur. C’est un Dieu intérieur; mais c’est un Dieu. C’est tellement un Dieu que certains ont affirmé qu’il n’est qu’un reste, qu’un résidu, au fond de nous, des antiques croyances religieuses; ou, si l’on veut, nous transposons, et nous appliquons à quelque chose que nous localisons en nous, que nous croyons en nous, ce besoin de respect et de terreur, ce besoin de culte, ce besoin de religion que nous appliquions autrefois aux dieux.
En tout cas, une conscience qui n’est pas la raison et qui nous commande sans avoir à nous donner les motifs de ses commandements et en effet sans nous les donner, a tous les caractères d’une entité métaphysique, et nous sommes dans la métaphysique, sinon plus, du moins autant que jamais.
On sait que Nietzsche triomphe de cela et montre avec acharnement que morale et religion sont toujours connexes et toujours comme consubstantielles l’une à l’autre; que la morale est née de la religion et aussi la religion de la morale; et qu’elles naissent indéfiniment et éternellement l’une de l’autre et qu’elles se prêtent un mutuel appui, la morale en appelant à la religion pour se soutenir et la religion en appelant à la morale pour se justifier; et qu’enfin, quand la morale a quelque velléité de se rendre indépendante de la religion, comme c’est en se faisant religion elle-même, elle restitue, rétablit et édifie la religion au moment même qu’elle croit l’effacer et par les moyens mêmes par lesquels elle croit la détruire.
J’en reviens à ce que je disais: en quelque temps que ce soit, il est extrêmement difficile de fonder une morale sans l’appuyer sur une métaphysique.
Et enfin en particulier cela était tout spécialement difficile au temps de Platon et pour Platon. En Grèce, avant Platon on avait toujours procédé ainsi qu’il suit. Les anciens philosophes grecs étaient tous convaincus de cette idée qui n’est pas si fausse, du reste, que tant qu’on ne comprend pas l’ensemble on ne comprend aucun détail, et que tant qu’on ne comprend pas tout on ne comprend rien. En conséquence c’était par expliquer le monde qu’ils commençaient. Toute philosophie grecque était une cosmologie, une cosmogonie et une cosmographie. Ils commençaient par les premiers principes et les premières causes. Ils débutaient toujours par dire: «Au commencement il y avait...»
Rien du reste n’est plus humain. Les plus immenses questions sont celles des enfants et elles peuvent se résumer presque toutes en celle-ci: «Qu’est-ce que tout et pourquoi y a-t-il quelque chose?» Et nous sentons bien tous que, si modestes et si modérés que nous soyons, nous nous faisons violence quand nous nous contentons de ces connaissances particulières, qui, tant qu’elles ne sont que particulières, ne tiennent à rien, et qui, parce qu’elles ne tiennent à rien, sont confuses même en soi. Le mot de Claude Bernard est toujours vrai: «Je ne sais rien à fond. Évidemment. Si je savais quelque chose à fond, je saurais tout.»
On ne se ramène à la modération qu’en se disant que, si les connaissances particulières sont confuses en restant particulières, elles le deviennent bien plus lorsqu’elles tâchent à devenir générales. Mais les Grecs n’en étaient pas là et s’obstinaient à vouloir expliquer chaque chose par le tout et à poser toujours l’absolu pour en déduire le relatif.
En particulier ils n’avaient jamais eu même l’idée de séparer l’étude de la morale de l’étude des choses divines. Socrate, il est vrai--dont c’est peut-être un irréparable dommage que nous ayons perdu les paroles vraies; et que ni Socrate ni Jésus n’aient écrit, il est à croire que c’est un des grands malheurs de l’humanité,--Socrate semble bien s’être défié de la métaphysique et avoir voulu se cantonner dans la morale pure; mais encore, à en juger par son procès, dont Platon a donné un compte rendu qu’il n’a pas pu se permettre de faire par trop infidèle, son enseignement était au moins mêlé, au moins accompagné, d’un peu et peut-être de beaucoup de théologie.
En somme il était, non seulement dans les habitudes, mais dans les tendances mêmes de l’esprit grec d’être métaphysicien, tant à cause de l’influence du polythéisme, qui est, lui aussi, une métaphysique, qu’à cause de l’instinct poétique qui trouve dans la métaphysique une matière toujours séduisante et une carrière toujours délicieuse soit à tenter, soit à parcourir. Platon ne pouvait pas ne pas être métaphysicien et ne pouvait pas ne point fonder sa morale sur la métaphysique.
J’ajoute qu’encore qu’inspirée en partie par le polythéisme, à quoi j’aurai l’occasion de revenir, sa métaphysique avait bien un peu pour objet de détruire le polythéisme, qu’il n’aimait guère.
Une métaphysique est une religion; elle en a tous les caractères ou au moins les caractères principaux. Elle relie les hommes autour de grandes idées générales et par conséquent elle les élève en commun, elle les purifie en commun, elle _les détache de l’individuel_, elle les réunit dans la contemplation désintéressée de certaines grandes choses. C’est faire office de religion.
Elle établit un lien ou des liens entre l’homme et l’ensemble des choses créées ou éternelles; elle met et elle lui montre une chaîne qui le rattache aux fins générales de l’univers, à ses desseins, en un mot à l’ordre universel. C’est dire qu’elle lui permet de n’être plus _seul_, ce qui est la chose du monde qui l’attriste le plus. La religion c’est: «Dieu vous regarde», et la métaphysique c’est: «regardez le monde»; et sans doute ce n’est pas tout à fait la même chose; mais il ne s’en faut pas d’autant qu’on pourrait croire, et à regarder le monde l’homme ne peut pas s’empêcher de croire qu’il en est regardé aussi et comme embrassé; et son sentiment de solitude en diminue.
En ceci encore la métaphysique fait office de religion.
Or Platon, qui voulait détruire le polythéisme, ne voulait point du tout en supprimer les bons effets possibles. Il savait qu’on ne détruit bien que ce que l’on remplace, et c’était une sorte de religion nouvelle qu’il apportait et qu’il proposait au monde grec. Il lui proposait une métaphysique qui pût remplacer auprès de lui la religion et rendre les services spirituels que celle-ci avait rendus ou cru rendre, sans le mélange d’erreurs rationnelles et d’erreurs morales qu’elle contenait ou qu’elle traînait après elle. Grec lui-même, Platon ne pouvait guère imaginer, concevoir, penser autrement; et il fut métaphysicien, jusqu’à en être théologien, tout autant pour sa propre satisfaction d’esprit que pour s’accommoder à l’esprit de ses concitoyens, et tout autant pour ces deux raisons que pour appuyer, croyait-il, et assurer sa morale sur des fondations fermes.
Et, quoi qu’il en puisse être, voici sa métaphysique.
Existe-t-il des dieux? Ce n’est pas très sûr et l’on en a entouré l’idée et l’histoire de tant de contes saugrenus qu’on sera toujours excusable de ne pas croire, non seulement à ces anecdotes, mais même à eux. Cependant ils peuvent exister. Cela ne blesse point la raison. Et même leur existence peut servir à résoudre ou à adoucir certaines difficultés que nous rencontrerons plus tard. Il y a une raison de ne pas bannir absolument la mythologie de la théodicée, et de cette raison nous nous rendrons très bien compte. Mais à quoi il faut croire fermement, c’est à un Dieu suprême, maître et gouverneur de l’univers et de tous les êtres, dieux inférieurs, hommes, animaux, végétaux, éléments qui s’y trouvent ou qui s’y peuvent trouver.
Il faut croire à ce Dieu suprême surtout à cause de la morale et pour la sauver. Les hommes ne sont pas moraux quand ils sont irréligieux. Que disent nos sophistes d’Athènes aux jeunes gens qui les écoutent et qui ne sont que trop disposés à les suivre? A la fois qu’il n’y a pas de dieux et qu’il n’y a pas de morale; à la fois que les «dieux n’existent point par nature, mais par invention humaine et en vertu de certaines lois humaines, et qu’ils sont différents chez les différents peuples selon la convention qu’on a adoptée en les établissant»; et à la fois que «l’honnête est autre selon la nature et selon la loi; que le juste n’existe pas; mais que les hommes prennent sous ce nom des dispositions successives qui sont la mesure du juste tant qu’elles durent; et enfin que la force est la mesure du droit et que rien n’est plus juste que ce qu’on vient à bout d’emporter par la force».
Voilà ce que les Nietzsche d’Athènes ne cessent le répéter plus ou moins clairement aux jeunes gens, et de là «l’impiété qui se glisse aux cœurs des jeunes gens lorsqu’ils viennent à se persuader que ces dieux, tels que la loi prescrit d’en reconnaître, n’existent point».
Il faut donc sauver l’esprit religieux si l’on veut que la morale ne soit pas perdue.
Aussi bien... voulez-vous connaître la psychologie de l’athée? Il y a des athées de différentes sortes. Il y a des athées très hommes de bien, «qui ne reconnaissent point de dieux, mais qui, ayant d’ailleurs un caractère naturellement porté à l’équité, ont de la haine pour les pervers, sont incapables de se porter à des actions criminelles et s’attachent aux honnêtes gens».--Ceux-ci sont plus inutiles qu’ils ne sont funestes dans une république.
Il en est d’autres qui «à la persuasion que l’univers est vide de divinité joignent une impuissance à modérer leurs passions». Ceux-ci feignent quelquefois la religion, et c’est de leur troupe «que sortent les devins et faiseurs de prestiges»;--ou ils ne feignent rien, mais ne sont retenus par aucun frein, et c’est de leur troupe aussi que sortent les «orateurs, les généraux d’armée», les politiciens de toutes sortes et «les sophistes avec leurs raisonnements captieux», politiciens aussi pour la plupart.
Il en est d’autres encore qui croient que les dieux existent, mais qu’ils ne s’occupent pas du tout des affaires humaines; et ils sont aussi dangereux par la morale que les précédents et ce sont des déistes _ad honores_ et des athées pratiques.
Et il y en a d’autres enfin qui croient qu’il existe des dieux, mais qu’ils sont aisés à fléchir par les prières; et ce sont des athées en ce sens qu’ils n’ont de la Divinité aucune idée juste, ni même aucune idée; et des athées très dangereux, puisqu’ils mettent leurs disciples exactement dans le même état moral où ils les mettraient s’ils croyaient et disaient que la Divinité n’existe pas.
Il faut donc croire à un Être suprême pour ne pas courir le risque, toujours imminent, d’être un malhonnête homme. Seulement il faut y croire d’une certaine façon et l’imaginer d’une certaine manière pour ne pas retomber dans le même risque.
Il y va de la morale--et voyez déjà comme Platon bâtit toute sa métaphysique les yeux fixés sur la morale et prend en quelque sorte sur la morale les mesures de sa métaphysique--il y va de la morale que l’on croie à la Divinité d’une certaine manière et non pas d’une autre.
On peut se figurer Dieu ainsi qu’il suit. Il y a dans l’univers du nécessaire et du divin: du nécessaire à quoi Dieu lui-même ne peut pas se dérober, du divin qui est l’œuvre même de Dieu. Dieu n’est pas tout-puissant. Il est extrêmement puissant, et rien de plus. Il a fait ou plutôt organisé le monde aussi bon qu’il pouvait le faire; mais il ne pouvait pas le faire absolument bon et absolument parfait: «Disons pour quel motif l’ordonnateur de tout cet univers l’a ordonné. _Il était bon_; et celui qui est bon ne saurait éprouver aucune espèce d’envie.» Et ce sont les poètes à imagination sombre qui ont inventé la Némésis. «Exempt d’un pareil sentiment, Dieu a voulu que toutes choses fussent _le plus possible_ semblables à lui-même. Quiconque, instruit par des hommes sages, admettrait que c’est là l’essentielle raison de la formation du monde admettrait la vérité.»
Il ne faut donc pas oublier qu’il y a deux causes en ce monde, la Nécessité et la Divinité, et que cette dernière n’a fait pour ainsi dire que prendre sur l’autre tout ce qu’elle pouvait prendre: «L’artisan de ce qu’il y a de meilleur s’emparait de ce qui convenait à ses desseins parmi les choses qui sont dans l’éternel devenir, lorsqu’il engendrait le monde organisé. Il s’en servait comme de causes auxiliaires pour exécuter son plan et, pour ce qui était de lui, il s’efforçait de façonner tous ses ouvrages à la ressemblance du bien. Voilà pourquoi il nous faut distinguer deux sortes de causes, l’une nécessaire et l’autre divine; rechercher en toutes choses la cause divine afin d’obtenir une vie heureuse» par la piété et la vertu, «mais sans oublier la cause nécessaire» pour pouvoir comprendre ce qu’il y a de mauvais dans notre existence.
C’est donc une espèce de blasphème que de dire que Dieu est cause de tout. Ce sont les poètes et les étourdis qui disent cela: «Dieu, étant essentiellement bon, n’est pas cause de toutes choses, comme on le dit communément. Si les biens et les maux sont tellement partagés entre les hommes que le mal y domine, Dieu n’est cause que d’une petite partie de ce qui arrive aux hommes et il ne l’est point de tout le reste. On doit n’attribuer les biens qu’à lui; quant aux maux, il en faut chercher une autre cause que Dieu. Il ne faut pas ajouter foi à Homère ni à aucun autre poète assez insensé par blasphémer contre les dieux et pour dire que «sur le seuil du palais de Zeus il y a deux tonneaux pleins, l’un des destinées heureuses, l’autre de destinées malheureuses, et que si Zeus puise dans l’un et dans l’autre pour un mortel, sa vie est mêlée de bons et de mauvais jours; mais que si Zeus ne puise que dans le second, la faim dévorante poursuit cet homme sur la terre féconde».--Il ne faut pas croire que «Zeus est distributeur des biens et des maux.» «Lorsqu’on dira devant nous que Dieu, qui est bon, a causé du mal à quelqu’un, nous nous y opposerons de toutes nos forces... Notre première loi et notre première règle touchant les dieux sera d’obliger nos citoyens à reconnaître, soit de vive voix, soit dans leurs écrits, que Dieu n’est pas auteur de toutes choses, mais seulement des bonnes.»
Tel est ce qu’on appellera, si l’on veut, le Manichéisme de Platon. Il y a deux principes, un principe de bien et un principe de mal. Le principe de bien, c’est Dieu; le principe de mal, ce n’est pas à proprement parler un Dieu méchant; car pareille conception répugne à la raison, sent sa barbarie et est indigne de l’homme sage; mais c’est la nécessité; c’est-à-dire l’impossibilité--inhérente à la matière même, laquelle est imparfaite--qu’il en soit autrement. La bonté de Dieu a été limitée par l’infirmité de la matière. Attribuons le mal à la nécessité et le bien à Dieu.
Pourquoi? Parce qu’il faut que Dieu soit moral pour qu’on en puisse faire le fondement de la morale. Dès que l’homme s’aperçoit que Dieu n’est pas moral, ou il devient immoral lui-même avec suffisante excuse pour cela; ou il supprime Dieu; mais alors, à se sentir seul être moral au monde, il n’a plus assez de force pour rester tel et, comme confondu de la monstruosité qu’il constitue, il incline à se confondre avec l’immoralité de la nature, et dans les deux cas le résultat dernier est le même.
Sauvons donc la moralité de Dieu, pour sauver la moralité humaine. Le seul moyen de sauver la moralité divine c’est, d’une façon ou d’une autre, de ne pas lui attribuer l’origine du mal.
Aussi bien, dans le même dessein, si important, on peut prendre les choses d’un autre biais. Les hommes croient généralement à des dieux, à un grand nombre de dieux. C’est une opinion que nous pouvons accepter pour nous en servir selon nos desseins. On peut supposer un Dieu suprême, créateur de puissances moindres que lui. Il crée les dieux supérieurs, déjà fort au-dessous de lui, et les dieux inférieurs, infiniment au-dessous de ce qu’il est. Et les dieux supérieurs forment les âmes, et les dieux inférieurs forment les corps, et les dieux supérieurs mettent dans les âmes un mélange de bien et de mal, de bonnes et de mauvaises passions, et les dieux inférieurs forment les corps où il n’y a presque rien qui ne soit mauvais. De telle sorte que le Dieu suprême, que Dieu n’est nullement responsable de ce qu’il y a de mauvais dans le monde.
Sous cette figuration, que l’on peut trouver grossière, les hommes ont vaguement conçu une idée juste. Cette idée est celle de l’escalier des êtres. Il est possible et il n’est pas contre la raison que tout vienne du Dieu parfait, par dégradations et par diminutions successives, de telle sorte que le parfait reste en haut et que le très imparfait rampe au plus bas; de telle sorte aussi qu’il y ait une aspiration universelle du plus bas degré et de tous les degrés intermédiaires vers le plus haut, et que tous les êtres, par les échelons qui l’en séparent, veuillent plus ou moins consciemment remonter à l’essence pure d’où ils sont primitivement sortis. Acceptable est le polythéisme pris de la sorte, c’est-à-dire comme une hiérarchie des êtres; acceptable surtout parce qu’il laisse Dieu en dehors du mal, quelque grand que soit celui-ci dans le monde que nous voyons.