Poésies choisies de André Chénier
Chapter 8
Fumant dans le cristal, que Bacchus à longs flots Partout aille à la ronde éveiller les bons mots. Reine de mes banquets, que Lycoris y vienne; Que des fleurs de sa tête elle pare la mienne; Pour enivrer mes sens, que le feu de ses yeux 5 S'unisse à la vapeur des vins délicieux. Amis, que ce bonheur soit notre unique étude; Nous en perdrons sitôt la charmante habitude! Hâtons-nous, l'heure fuit. Hâtons-nous de saisir L'instant, le seul instant donné pour le plaisir. 10 Un jour, tel est du sort l'arrêt inexorable, Vénus, qui pour les dieux fit le bonheur durable, A nos cheveux blanchis refusera des fleurs, Et le printemps pour nous n'aura plus de couleurs. Qu'un sein voluptueux, des lèvres demi-closes 15 Respirent près de nous leur haleine de roses; Que Phryné sans réserve abandonne à nos yeux De ses charmes secrets les contours gracieux. Quand l'âge aura sur nous mis sa main flétrissante, Que pourra la beauté, quoique toute-puissante? 20 Vainement exposée à nos regards confus, Nos coeurs en la voyant ne palpiteront plus. Il faudra bien qu'armés de la philosophie, Oubliant le plaisir alors qu'il nous oublie, La science nous offre un utile secours 25 Qui dispute à l'ennui le reste de nos jours. C'est alors qu'exilé dans mon champêtre asile, De l'antique sagesse admirateur tranquille, Du mobile univers interrogeant la voix, J'irai de la nature étudier les lois: 30 Par quelle main sur soi la terre suspendue Voit mugir autour d'elle Amphitrite étendue; Quel Titan foudroyé respire avec effort Des cavernes d'Etna la ruine et la mort; Quel bras guide les cieux; à quel ordre enchaîné 35 Le soleil bienfaisant nous ramène l'année; Quel signe aux ports lointains arrête l'étranger; Quel autre sur la mer conduit le passager, Quand sa patrie absente et longtemps appelée Lui fait tenter l'Euripe et les flots de Malée; 40 Et quel, de l'abondance heureux avant-coureur, Arme d'un aiguillon la main du laboureur.
Cependant jouissons; l'âge nous y convie. Avant de la quitter, il faut user la vie. Le moment d'être sage est voisin du tombeau. 45 Allons, jeune homme, allons, marche; prends ce flambeau. Marche, allons. Mène-moi chez ma belle maîtresse. J'ai pour elle aujourd'hui mille fois plus d'ivresse. Je veux que des baisers plus doux, plus dévorants, N'aient jamais vers le ciel tourné ses yeux mourants. 50
XI
Souffre un moment encor; tout n'est que changement; L'axe tourne, mon coeur; souffre encore un moment. La vie est-elle toute aux ennuis condamnée? L'hiver ne glace point tous les mois de l'année, L'Eurus retient souvent ses bonds impétueux; 5 Le fleuve, emprisonné dans des rocs tortueux, Lutte, s'échappe, et va, par des pentes fleuries, S'étendre mollement sur l'herbe des prairies. C'est ainsi que, d'écueils et de vagues pressé, Pour mieux goûter le calme, il faut avoir passé, 10 Des pénibles détroits d'une vie orageuse, Dans une vie enfin plus douce et plus heureuse. La Fortune, arrivant à pas inattendus, Frappe, et jette en vos mains mille dons imprévus: On le dit. Sur mon seuil jamais cette volage 15 N'a mis le pied. Mais quoi! son opulent passage, Moi qui l'attends plongé dans un profond sommeil, Viendra, sans que j'y pense, enrichir mon réveil.
Toi, qu'aidé de l'aimant plus sûr que les étoiles, Le nocher sur la mer poursuit à pleines voiles; 20 Qui sais de ton palais, d'esclaves abondant, De diamants, d'azur, d'émeraudes ardent, Aux gouffres du Potose, aux antres de Golconde, Tenir les rênes d'or qui gouvernent le monde, Brillante déité! tes riches favoris 25 Te fatiguent sans cesse et de voeux et de cris: Peu satisfait le pauvre. O belle souveraine! Peu; seulement assez pour que, libre de chaîne, Sur les bords où, malgré ses rides, ses revers, Belle encor l'Italie attire l'univers, 30 Je puisse au sein des arts vivre et mourir tranquille! C'est là que mes désirs m'ont promis un asile; C'est là qu'un plus beau ciel peut-être dans mes flancs Éteindra les douleurs et les sables brûlants. Là j'irai t'oublier, rire de ton absence; 35 Là, dans un air plus pur respirer, en silence Et nonchalant du terme où finiront mes jours, La santé, le repos, les arts et les amours.
XII
Non, je ne l'aime plus; un autre la possède. On s'accoutume au mal que l'on voit sans remède. De ses caprices vains je ne veux plus souffrir: Mon élégie en pleurs ne sait plus l'attendrir. Allez, Muses, partez. Votre art m'est inutile; 5 Que me font vos lauriers? vous laissez fuir Camille. Près d'elle je voulais vous avoir pour soutien. Allez, Muses, partez, si vous n'y pouvez rien.
Voilà donc comme on aime! On vous tient, vous caresse, Sur les lèvres toujours on a quelque promesse! 10 Et puis... Ah! laissez-moi, souvenirs ennemis, Projets, attente, espoir, qu'elle m'avait permis. 'Nous irons au hameau. Loin, bien loin de la ville, Ignorés et contents, un silence tranquille Ne montrera qu'au ciel notre asile écarté. 15 Là son âme viendra m'aimer en liberté. Fuyant d'un luxe vain l'entrave impérieuse, Sans suite, sans témoins, seule et mystérieuse, Jamais d'un oeil mortel un regard indiscret N'osera la connaître et savoir son secret. 20 Seul je vivrai pour elle, et mon âme empressée Épiera ses désirs, ses besoins, sa pensée. C'est moi qui ferai tout; moi qui de ses cheveux Sur sa tête le soir assemblerai les noeuds.
Sa table par mes mains sera prête et choisie; 25 L'eau pure, de ma main, lui sera l'ambroisie. Seul, c'est moi qui serai partout, à tout moment, Son esclave fidèle et son fidèle amant.' Tels étaient mes projets qu'insensés et volages Le vent a dissipés parmi de vains nuages! 30
Ah! quand d'un long espoir on flatta ses désirs, On n'y renonce point sans peine et sans soupirs. Que de fois je t'ai dit: 'Garde d'être inconstante, Le monde entier déteste une parjure amante; Fais-moi plutôt gémir sous des glaives sanglants, 35 Avec le feu plutôt déchire-moi les flancs.' O honte! A deux genoux j'exprimais ces alarmes; J'allais couvrant tes pieds de baisers et de larmes, Tu me priais alors de cesser de pleurer: En foule tes serments venaient me rassurer, 40 Mes craintes t'offensaient; tu n'étais pas de celles Qui font jeu de courir à des flammes nouvelles: Mille sceptres offerts pour ébranler ta foi, Eût-ce été rien au prix du bonheur d'être à moi? Avec de tels discours, ah! tu m'aurais fait croire 45 Aux clartés du soleil dans la nuit la plus noire. Tu pleurais même; et moi, lent à me défier, J'allais avec le lin dans tes yeux essuyer Ces larmes lentement et malgré toi séchées; Et je baisais ce lin qui les avait touchées. 50 Bien plus, pauvre insensé! j'en rougis: mille fois Ta louange a monté ma lyre avec ma voix. Je voudrais que Vulcain, et l'onde où tout s'oublie, Eût consumé ces vers témoins de ma folie. La même lyre encor pourrait bien me venger, 55 Perfide! Mais, non, non, il faut n'y plus songer. Quoi! toujours un soupir vers elle me ramène! Allons! Haïssons-la, puisqu'elle veut ma haine. Oui, je la hais. Je jure... Eh! serments superflus! N'ai-je pas dit assez que je ne l'aimais plus? 60
XIII
O nécessité dure! ô pesant esclavage! O sort! je dois donc voir, et dans mon plus bel âge, Flotter mes jours, tissus de désirs et de pleurs, Dans ce flux et reflux d'espoir et de douleurs!
Souvent, las d'être esclave et de boire la lie 5 De ce calice amer que l'on nomme la vie, Las du mépris des sots qui suit la pauvreté, Je regarde la tombe, asile souhaité; Je souris à la mort volontaire et prochaine; Je me prie, en pleurant, d'oser rompre ma chaîne; 10 Déjà le doux poignard qui percerait mon sein Se présente à mes yeux et frémit sous ma main; Et puis mon coeur s'écoute et s'ouvre à la faiblesse: Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse, Mes écrits imparfaits; car, à ses propres yeux, 15 L'homme sait se cacher d'un voile spécieux. A quelque noir destin qu'elle soit asservie, D'une étreinte invincible il embrasse la vie, Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir, Quelque prétexte ami de vivre et de souffrir. 20 Il a souffert, il souffre: aveugle d'espérance, Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance, Et la mort, de nos maux ce remède si doux, Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous.
XIV
AUX DEUX FRÈRES TRUDAINE
Amis, couple chéri, coeurs formés pour le mien, Je suis libre. Camille à mes yeux n'est plus rien. L'éclat de ses yeux noirs n'éblouit plus ma vue; Mais cette liberté sera bientôt perdue. Je me connais. Toujours je suis libre et je sers; 5 Être libre pour moi n'est que changer de fers. Autant que l'univers a de beautés brillantes, Autant il a d'objets de mes flammes errantes. Mes amis, sais-je voir d'un oeil indifférent Ou l'or des blonds cheveux sur l'albâtre courant, 10 Ou d'un flanc délicat l'élégante noblesse, Ou d'un luxe poli la savante richesse? Sais-je persuader à mes rêves flatteurs Que les yeux les plus doux peuvent être menteurs? Qu'une bouche où la rose, où le baiser respire, 15 Peut cacher un serpent à l'ombre d'un sourire? Que sous les beaux contours d'un sein délicieux Peut habiter un coeur faux, parjure, odieux? Peu fait à soupçonner le mal qu'on dissimule, Dupe de mes regards, à mes désirs crédule, 20 Elles trouvent mon coeur toujours prêt à s'ouvrir, Toujours trahi, toujours je me laisse trahir. Je leur crois des vertus dès que je les vois belles, Sourd à tous vos conseils, ô mes amis fidèles! Relevé d'une chute, une chute m'attend; 25 De Charybde à Scylla toujours vague et flottant, Et toujours loin du bord jouet de quelque orage, Je ne sais que périr de naufrage en naufrage.
Ah! je voudrais n'avoir jamais reçu le jour Dans ces vaines cités que tourmente l'amour, 30 Où les jeunes beautés, par une longue étude, Font un art des serments et de l'ingratitude, Heureux loin de ces lieux éclatants et trompeurs, Eh! qu'il eût mieux valu naître un de ces pasteurs Ignorés dans le sein de leurs Alpes fertiles, 35 Que nos yeux ont connus fortunés et tranquilles! Oh! que ne suis-je enfant de ce lac enchanté Où trois pâtres héros ont à la liberté Rendu tous leurs neveux et l'Helvétie entière! Faible, dormant encor sur le sein de ma mère, 40 Oh! que n'ai-je entendu ces bondissantes eaux, Ces fleuves, ces torrents, qui de leurs froids berceaux Viennent du bel Hasly nourrir les doux ombrages! Hasly! frais Élysée! honneur des pâturages! Lieu qu'avec tant d'amour la nature a formé, 45 Où l'Aar roule un or pur en son onde semé. Là, je verrais, assis dans ma grotte profonde, La génisse traînant sa mamelle féconde, Prodiguant à ses fils ce trésor indulgent, A pas lents agiter sa cloche au son d'argent, 50 Promener près des eaux sa tête nonchalante. Ou de son large flanc presser l'herbe odorante. Le soir, lorsque plus loin, s'étend l'ombre des monts, Ma conque, rappelant mes troupeaux vagabonds, Leur chanterait cet air si doux à ces campagnes, 55 Cet air que d'Appenzell répètent les montagnes. Si septembre, cédant au long mois qui le suit, Marquait de froids zéphirs l'approche de la nuit, Dans ses flancs colorés une luisante argile Garderait sous mon toit un feu lent et tranquille, 60 Ou, brûlant sur la cendre à la fuite du jour, Un mélèze odorant attendrait mon retour. Une rustique épouse et soigneuse et zélée, Blanche (car sous l'ombrage au sein de la vallée Les fureurs du soleil n'osent les outrager), 65 M'offrirait le doux miel, les fruits de mon verger, Le lait, enfant des sels de ma prairie humide, Tantôt breuvage pur et tantôt mets solide, En un globe fondant sous ses mains épaissi, En disque savoureux à la longue durci; 70 Et cependant sa voix simple et douce et légère Me chanterait les airs que lui chantait sa mère.
Hélas! aux lieux amers où je suis enchaîné, Ce repos à mes jours ne fut point destiné. J'irai: Je veux jamais ne revoir ce rivage. 75 Je veux, accompagné de ma muse sauvage, Revoir le Rhin tomber en des gouffres profonds, Et le Rhône grondant sous d'immenses glaçons, Et d'Arve aux flots impurs la nymphe injurieuse. Je vole, je parcours la cime harmonieuse 80 Où souvent de leurs cieux les anges descendus, En des nuages d'or mollement suspendus, Emplissent l'air des sons de leur voix éthérée. O lac, fils des torrents! ô Thun, onde sacrée! Salut, monts chevelus, verts et sombres remparts 85 Qui contenez ses flots pressés de toutes parts! Salut, de la nature admirables caprices, Où les bois, les cités, pendent en précipices! Je veux, je veux courir sur vos sommets touffus; Je veux, jouet errant de vos sentiers confus, 90 Foulant de vos rochers la mousse insidieuse, Suivre de mes chevreaux la trace hasardeuse; Et toi, grotte escarpée et voisine des cieux, Qui d'un ami des saints fus l'asile pieux, Voûte obscure où s'étend et chemine en silence 95 L'eau qui de roc en roc bientôt fuit et s'élance, Ah! sous tes murs, sans doute, un coeur trop agité Retrouvera la joie et la tranquillité!
XV
O délices d'amour! et toi, molle paresse, Vous aurez donc usé mon oisive jeunesse! Les belles sont partout. Pour chercher les beaux-arts, Des Alpes vainement j'ai franchi les remparts; Rome d'amours en foule assiège mon asile, 5 Sage vieillesse, accours! Ô déesse tranquille, De ma jeune saison éteins ces feux brûlants, Sage vieillesse! Heureux qui, dès ses premiers ans, A senti de son sang, dans ses veines stagnantes, Couler d'un pas égal les ondes languissantes; 10 Dont les désirs jamais n'ont troublé la raison; Pour qui les yeux n'ont point de suave poison; Au sein de qui jamais une absente perdue N'a laissé l'aiguillon d'une trop belle vue; Qui, s'il regarde et loue un front si gracieux, 15 Ne le voit plus, sitôt qu'il n'est plus sous ses yeux! Doux et cruels tyrans, brillantes héroïnes, Femmes, de ma mémoire habitantes divines, Fantômes enchanteurs, cessez de m'égarer. O mon coeur! ô mes sens! laissez-moi respirer. 20 Laissez-moi dans la paix de l'ombre solitaire Travailler à loisir quelque oeuvre noble et fière Qui, sur l'amas des temps propre à se maintenir, Me recommande aux yeux des âges à venir. Mais, non! j'implore en vain un repos favorable; 25 Je t'appartiens, Amour, Amour inexorable!
XVI
Souvent le malheureux sourit parmi ses pleurs, Et voit quelque plaisir naître au sein des douleurs. Sous ses hauts monts ainsi l'Allobroge recèle, Sous ses monts, de l'hiver la patrie éternelle, Et les fleurs du printemps et les biens de l'été. 5 Sur leurs arides fronts le voyageur porté S'étonne. Auprès des rocs d'âge en âge entassée, En flots âpres et durs brille une mer glacée. A peine sur le dos de ces sentiers luisants Un bois armé de fer soutient ses pas glissants. 10 Il entend retentir la voix du précipice. Il se tourne et partout un amas se hérisse De sommets ou brûlés ou de glace épaissis, Fils du vaste mont Blanc sur leurs têtes assis, Et qui s'élève autant au-dessus de leurs cimes 15 Qu'ils s'élèvent eux-mêmes au-dessus des abîmes. Mais bientôt à leurs pieds qu'il descende; à ses yeux S'étendent mollement vallons délicieux, Pâturages et prés, doux enfants des rosées, Trient, Cluses, Magland, humides Élysées, 20 Frais coteaux, où partout sur des flots vagabonds Pend le mélèze altier, vieil habitant des monts.
XVII
Je t'indique le fruit qui m'a rendu malade; Je te crie en quel lieu, sous la route, est caché Un abîme, où déjà mes pas ont trébuché. D'un mutuel amour combien doux est l'empire! Heureux, et plus heureux que je ne saurais dire, 5 Deux coeurs qui ne font qu'un, dont la vie et l'amour N'auront, dans un long temps, qu'un même dernier jour! Mais bien peu, qu'ont séduits de si douces chimères, Out fui le repentir et les larmes amères. O poètes amants! conseillers dangereux, 10 Qui vantez la douceur des tourments amoureux, Votre miel déguisait de funestes breuvages; Sur les rochers d'Eubée, entourés de naufrages, Allumant dans la nuit d'infidèles flambeaux, Vous avez égaré mes crédules vaisseaux. 15 Mais que dis-je? vos vers sont tout trempés de larmes.
_Ce n'est pas vous qui m'avez perdu... Si je vous avais cru... C'est moi-même; c'est elle et ses yeux... et sa blancheur... et ses artifices et ma... et ma..._
XVIII
Tout homme a ses douleurs. Mais aux yeux de ses frères Chacun d'un front serein déguise ses misères. Chacun ne plaint que soi. Chacun dans son ennui Envie un autre humain qui se plaint comme lui, Nul des autres mortels ne mesure les peines, 5 Qu'ils savent tous cacher comme il cache les siennes; Et chacun, l'oeil en pleurs, en son coeur douloureux Se dit: 'Excepté moi, tout le monde est heureux,' Ils sont tous malheureux. Leur prière importune Crie et demande au ciel de changer leur fortune, 10 Ils changent; et bientôt, versant de nouveaux pleurs, Ils trouvent qu'ils n'ont fait que changer de malheurs.
XIX
Ainsi, lorsque souvent le gouvernail agile De Douvre ou de Tanger fend la route mobile, Au fond du noir vaisseau sur la vague roulant Le passager languit malade et chancelant. Son regard obscurci meurt. Sa tête pesante 5 Tourne comme le vent qui souffle la tourmente, Et son coeur nage et flotte en son sein agité Comme de bonds en bonds le navire emporté. Il croit sentir sous lui fuir la planche légère. Triste et pâle, il se couche, et la nausée amère 10 Soulève sa poitrine, et sa bouche à longs flots Inonde les tapis destinés au repos. Il verrait sans chagrin la mort et le naufrage: Stupide, il a perdu sa force et son courage. Il ne retrouve plus ses membres engourdis. 15 Il ne peut secourir son ami ni son fils, Ni soutenir son père, et sa main faible et lente Ne peut serrer la main de sa femme expirante.
_Fait en partie dans le vaisseau, en allant à Douvres couché et souffrant, le 6. Ecrit à Londres, le 10 décembre 1787._
XX
Sans parents, sans amis et sans concitoyens, Oublié sur la terre et loin de tous les miens, Par les vagues jeté sur cette île farouche, Le doux nom de la France est souvent sur ma bouche. Auprès d'un noir foyer, seul, je me plains du sort. 5 Je compte les moments, je souhaite la mort; Et pas un seul ami dont la voix m'encourage, Qui près de moi s'asseye, et, voyant mon visage Se baigner de mes pleurs et tomber sur mon sein; Me dise: 'Qu'as-tu donc?' et me presse la main. 10
_Londres, décembre 1787._
XXI
Le doux sommeil habite où sourit la fortune, Pareil aux faux amis, le malheur l'importune. Il vole se poser, loin des cris de douleurs, Sur des yeux que jamais n'ont altérés les pleurs.
XXII
SUR LA MORT D'UN ENFANT
L'innocente victime, au terrestre séjour, N'a vu que le printemps qui lui donna le jour. Rien n'est resté de lui qu'un nom, un vain nuage, Un souvenir, un songe, une invisible image. Adieu, fragile enfant échappé de nos bras: 5 Adieu, dans la maison d'où l'on ne revient pas. Nous ne te verrons plus, quand de moissons couverte La campagne d'été rend la ville déserte; Dans l'enclos paternel nous ne te verrons plus, De tes pieds, de tes mains, de tes flancs demi-nus, 10 Presser l'herbe et les fleurs dont les nymphes de Seine Couronnent tous les ans les coteaux de Lucienne. L'axe de l'humble char à tes jeux destiné, Par de fidèles mains avec toi promené, Ne sillonnera plus les prés et le rivage. 15 Tes regards, ton murmure, obscur et doux langage, N'inquiéteront plus nos soins officieux; Nous ne recevrons plus avec des cris joyeux Les efforts impuissants de ta bouche vermeille A bégayer les sons offerts à ton oreille. 20 Adieu, dans la demeure où nous nous suivrons tous, Où ta mère déjà tourne ses yeux jaloux.
XXIII
Le courroux d'un amant n'est point inexorable. Ah! si tu la voyais, cette belle coupable, Rougir et s'accuser, et se justifier, Sans implorer sa grâce et sans s'humilier. Pourtant de l'obtenir doucement inquiète, 5 Et, les cheveux épars, immobile, muette, Les bras, la gorge nue, en un mol abandon, Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon! Crois qu'abjurant soudain le reproche farouche, Tes baisers porteraient son pardon sur sa bouche. 10
XXIV
Allez, mes vers, allez; je me confie en vous; Allez fléchir son coeur, désarmer son courroux; Suppliez, gémissez, implorez sa clémence, Tant qu'elle vous admette enfin à sa présence. Entrez: à ses genoux prosternez vos douleurs, 5 Le deuil peint sur le front, abattus, tout en pleurs; Et ne revoyez point mon seuil triste et farouche, Que vous ne m'apportiez un pardon de sa bouche.
XXV
Eh bien! je le voulais. J'aurais bien dû me croire! Tant de fois à ses torts je cédai la victoire! Je devais une fois du moins, pour la punir, Tranquillement l'attendre et la laisser venir. Non. Oubliant quels cris, quelle aigre impatience 5 Hier sut me contraindre à la fuite, au silence, Ce matin, de mon coeur trop facile bonté! Je veux la ramener sans blesser sa fierté; J'y vole; contre moi je lui cherche une excuse. Je viens lui pardonner, et c'est moi qu'elle accuse. 10 C'est moi qui suis injuste, ingrat, capricieux: Je prends sur sa faiblesse un empire odieux. Et sanglots et fureurs, injures menaçantes, Et larmes, à couler toujours obéissantes! Et pour la paix il faut, loin d'avoir eu raison, 15 Confus et repentant, demander mon pardon.
ÉPITRES
I
A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS
Le Brun, qui nous attends aux rives de la Seine, Quand un destin jaloux loin de toi nous enchaîne; Toi, Brazais, comme moi sur ces bords appelé, Sans qui de l'univers je vivrais exilé; Depuis que de Pandore un regard téméraire 5 Versa sur les humains un trésor de misère, Pensez-vous que du ciel l'indulgente pitié Leur ait fait un présent plus beau que l'amitié?