Poésies choisies de André Chénier

Chapter 7

Chapter 73,560 wordsPublic domain

Je meurs. Avant le soir j'ai fini ma journée. A peine ouverte au jour, ma rose s'est fanée. La vie eut bien pour moi de volages douceurs; Je les goûtais à peine, et voilà que je meurs. Mais, oh! que mollement reposera ma cendre, 45 Si parfois, un penchant impérieux et tendre Vous guidant vers la tombe où je suis endormi, Vos yeux en approchant pensent voir leur ami! Si vos chants de mes feux vont redisant l'histoire; Si vos discours flatteurs, tout pleins de ma mémoire, 50 Inspirent à vos fils, qui ne m'ont point connu, L'ennui de naître à peine et de m'avoir perdu! Qu'à votre belle vie ainsi ma mort obtienne Tout l'âge, tous les biens dérobés à la mienne; Que jamais les douleurs, par de cruels combats, 55 N'allument dans vos flancs un pénible trépas; Que la joie en vos coeurs ignore les alarmes; Que les peines d'autrui causent seules vos larmes; Que vos heureux destins, les délices du ciel, Coulent toujours trempés d'ambroisie et de miel, 60 Et non sans quelque amour paisible et mutuelle; Et quand la mort viendra, qu'une amante fidèle, Près de vous désolée, en accusant les dieux, Pleure, et veuille vous suivre, et vous ferme les yeux.

IV

AU CHEVALIER DE PANGE

Quand la feuille en festons a couronné les bois, L'amoureux rossignol n'étouffe point sa voix. Il serait criminel aux yeux de la nature Si, de ses dons heureux négligeant la culture, Sur son triste rameau, muet dans ses amours, 5 Il laissait sans chanter expirer les beaux jours. Et toi, rebelle aux dons d'une si tendre mère, Dégoûté de poursuivre une muse étrangère Dont tu choisis la cour trop bruyante pour toi, Tu t'es fait du silence une coupable loi! 10 Tu naquis rossignol. Pourquoi, loin du bocage Où des jeunes rosiers le balsamique ombrage Eût redit tes doux sons sans murmure écoutés, T'en allais-tu chercher la muse des cités, Cette muse, d'éclat, de pourpre environnée, 15 Qui, le glaive à la main, du diadème ornée, Vient au peuple assemblé, d'une dolente voix, Pleurer les grands malheurs, les empires, les rois? Que n'étais-tu fidèle à ces muses tranquilles Qui cherchent la fraîcheur des rustiques asiles, 20 Le front ceint de lilas et de jasmins nouveaux, Et vont sur leurs attraits consulter les ruisseaux? Viens dire à leurs concerts la beauté qui te brûle. Amoureux, avec l'âme et la voix de Tibulle Fuirais-tu les hameaux, ce séjour enchanté 25 Qui rend plus séduisant l'éclat de la beauté?

L'amour aime les champs, et les champs l'ont vu naître. La fille d'un pasteur, une vierge champêtre, Dans le fond d'une rose, un matin du printemps, Le trouva nouveau-né.... 30 Le sommeil entr'ouvrait ses lèvres colorées. Elle saisit le bout de ses ailes dorées, L'ôta de son berceau d'une timide main, Tout trempé de rosée, et le mit dans son sein. Tout, mais surtout les champs sont restés son empire. 35 Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire; Là de plus beaux soleils dorent l'azur des cieux; Là les prés, les gazons, les bois harmonieux, De mobiles ruisseaux la colline animée, L'âme de mille fleurs dans les zéphyrs semée; 40 Là parmi les oiseaux l'amour vient se poser; Là sous les antres frais habite le baiser. Les muses et l'amour ont les mêmes retraites. L'astre qui fait aimer est l'astre des poètes. Bois, écho, frais zéphyrs, dieux champêtres et doux, 45 Le génie et les vers se plaisent parmi vous. J'ai choisi parmi vous ma muse jeune et chère; Et, bien qu'entre ses soeurs elle soit la dernière, Elle plaît. Mes amis, vos yeux en sont témoins. Et puis une plus belle eût voulu plus de soins; 50 Délicate et craintive, un rien la décourage, Un rien sait l'animer. Curieuse et volage, Elle va parcourant tous les objets flatteurs Sans se fixer jamais, non plus que sur les fleurs Les zéphyrs vagabonds, doux rivaux des abeilles, 55 Ou le baiser ravi sur des lèvres vermeilles. Une source brillante, un buisson qui fleurit, Tout amuse ses yeux; elle pleure, elle rit. Tantôt à pas rêveurs, mélancolique et lente, Elle erre avec une onde et pure et languissante; 60 Tantôt elle va, vient, d'un pas léger et sûr Poursuit le papillon brillant d'or et d'azur, Ou l'agile écureuil, ou dans un nid timide Sur un oiseau surpris pose une main rapide. Quelquefois, gravissant la mousse du rocher, 65 Dans une touffe épaisse elle va se cacher, Et sans bruit épier, sur la grotte pendante, Ce que dira le faune à la nymphe imprudente Qui, dans cet antre sourd et des faunes ami, Refusait de le suivre, et pourtant l'a suivi. 70 Souvent même, écoutant de plus hardis caprices, Elle ose regarder au fond des précipices, Où sur le roc mugit le torrent effréné Du droit sommet d'un mont tout à coup déchaîné. Elle aime aussi chanter à la moisson nouvelle, 75 Suivre les moissonneurs et lier la javelle. L'Automne au front vermeil, ceint de pampres nouveaux, Parmi les vendangeurs l'égaré en des coteaux; Elle cueille la grappe, ou blanche, ou purpurine; Le doux jus des raisins teint sa bouche enfantine; 80 Ou, s'ils pressent leurs vins, elle accourt pour les voir, Et son bras avec eux fait crier le pressoir.

Viens, viens, mon jeune ami; viens, nos muses t'attendent; Nos fêtes, nos banquets, nos courses te demandent; Viens voir ensemble et l'antre et l'onde et les forêts. 85 Chaque soir une table aux suaves apprêts Assoira près de nous nos belles adorées, Ou, cherchant dans le bois des nymphes égarées, Nous entendrons les ris, les chansons, les festins; Et les verres emplis sous les bosquets lointains 90 Viendront animer l'air, et, du sein d'une treille, De leur voix argentine égayer notre oreille. Mais si, toujours ingrat à ces charmantes soeurs, Ton front rejette encore leurs couronnes de fleurs; Si de leurs soins pressants la douce impatience 95 N'obtient que d'un refus la dédaigneuse offense; Qu'à ton tour la beauté dont les yeux t'ont soumis Refuse à tes soupirs ce qu'elle t'a promis; Qu'un rival loin de toi de ses charmes dispose; Et, quand tu lui viendras présenter une rose, 100 Que l'ingrate étonnée, en recevant ce don, Ne t'ait vu de sa vie et demande ton nom.

V

O muses, accourez; solitaires divines, Amantes des ruisseaux, des grottes, des collines! Soit qu'en ses beaux vallons Nîme égare vos pas; Soit que de doux pensers, en de riants climats, Vous retiennent aux bords de Loire ou de Garonne; 5 Soit que parmi les choeurs de ces nymphes da Rhône, La lune sur les prés, où son flambeau vous luit, Dansantes vous admire au retour de la nuit; Venez. J'ai fui la ville aux muses si contraire, Et l'écho fatigué des clameurs du vulgaire. 10 Sur les pavés poudreux d'un bruyant carrefour Les poétiques fleurs n'ont jamais vu le jour. Le tumulte et les cris font fuir avec la lyre L'oisive rêverie au suave délire; Et les rapides chars et leurs cercles d'airain 15 Effarouchent les vers qui se taisent soudain. Venez. Que vos bontés ne me soient point avares.

Mais, oh! faisant de vous mes pénates, mes lares, Quand pourrai-je habiter un champ qui soit à moi, Et, villageois tranquille, ayant pour tout emploi 20 Dormir et ne rien faire, inutile poète, Goûter le doux oubli d'une vie inquiète? Vous savez si toujours, dès mes plus jeunes ans, Mes rustiques souhaits m'ont porté vers les champs; Si mon coeur dévorait vos champêtres histoires, 25 Cet âge d'or si cher à vos doctes mémoires, Ces fleuves, ces vergers, Éden aimé des cieux Et du premier humain berceau délicieux; L'épouse de Booz, chaste et belle indigente, Qui suit d'un pas tremblant la moisson opulente; 30 Joseph, qui dans Sichem cherche et retrouve, hélas! Ses dix frères pasteurs qui ne l'attendaient pas; Rachel, objet sans prix qu'un amoureux courage N'a pas trop acheté de quinze ans d'esclavage. Oh! oui, je veux un jour en des bords retirés, 35 Sur un riche coteau ceint de bois et de prés, Avoir un humble toit, une source d'eau vive Qui parle, et dans sa fuite et féconde et plaintive Nourrisse mon verger, abreuve mes troupeaux. Là, je veux, ignorant le monde et ses travaux, 40 Loin du superbe ennui que l'éclat environne, Vivre comme jadis, aux champs de Babylone, Ont vécu, nous dit-on, ces pères des humains Dont le nom aux autels remplit nos fastes saints; Avoir amis, enfants, épouse belle et sage; 45 Errer, un livre en main, de bocage en bocage; Savourer sans remords, sans crainte, sans désirs, Une paix dont nul bien n'égale les plaisirs. Douce mélancolie! aimable mensongère, Des antres, des forêts déesse tutélaire, 50 Qui vient d'une insensible et charmante langueur Saisir l'ami des champs et pénétrer son coeur, Quand, sorti vers le soir des grottes reculées, Il s'égare à pas lents au penchant des vallées, Et voit des derniers feux le ciel se colorer, 55 Et sur les monts lointains un beau jour expirer, Dans sa volupté sage, et pensive et muette, Il s'assied, sur son sein laisse tomber sa tête. Il regarde à ses pieds, dans le liquide azur Du fleuve, qui s'étend comme lui calme et pur, 60 Se peindre les coteaux, les toits et les feuillages, Et la pourpre en festons couronnant les nuages. Il revoit près de lui, tout à coup animés, Ces fantômes si beaux à nos pleurs tant aimés, Dont la troupe immortelle habite sa mémoire: 65 Julie, amante faible et tombée avec gloire; Clarisse, beauté sainte où respire le ciel, Dont la douleur ignore et la haine et le fiel, Qui souffre sans gémir, qui périt sans murmure; Clémentine adorée, âme céleste et pure, 70 Qui, parmi les rigueurs d'une injuste maison, Ne perd point l'innocence en perdant la raison; Mânes aux yeux charmants, vos images chéries Accourent occuper ses belles rêveries; Ses yeux laissent tomber une larme. Avec vous 75 Il est dans vos foyers, il voit vos traits si doux. A vos persécuteurs il reproche leur crime. Il aime qui vous aime, il hait qui vous opprime. Mais tout à coup il pense, ô mortels déplaisirs! Que ces touchants objets de pleurs et de soupirs 80 Ne sont peut-être, hélas! que d'aimables chimères. De l'âme et du génie enfants imaginaires. Il se lève, il s'agite à pas tumultueux; En projets enchanteurs il égare ses voeux. Il ira, le coeur plein d'une image divine, 85 Chercher si quelques lieux ont une Clémentine, Et dans quelque désert, loin des regards jaloux, La servir, l'adorer et vivre à ses genoux.

VI

O jours de mon printemps, jours couronnés de rose, A votre fuite en vain un long regret s'oppose, Beaux jours, quoique souvent obscurcis de mes pleurs, Vous dont j'ai su jouir même au sein des douleurs, Sur ma tête bientôt vos fleurs seront fanées, 5 Hélas! bientôt le flux des rapides années Vous aura loin de moi fait voler sans retour. Oh! si du moins alors je pouvais à mon tour, Champêtre possesseur, dans mon humble chaumière Offrir à mes amis une ombre hospitalière; 10 Voir mes lares charmés, pour les bien recevoir, A de joyeux banquets la nuit les faire asseoir; Et là nous souvenir, au milieu de nos fêtes, Combien chez eux longtemps, dans leurs belles retraites, Soit sur ces bords heureux, opulents avec choix, 15 Où Montigny s'enfonce en ses antiques bois, Soit où la Marne lente, en un long cercle d'îles, Ombrage de bosquets l'herbe et les prés fertiles, J'ai su, pauvre et content, savourer à longs traits Les muses, les plaisirs, et l'étude et la paix! 20 Qui ne sait être pauvre est né pour l'esclavage. Qu'il serve donc les grands, les flatte, les ménage; Qu'il plie, en approchant de ces superbes fronts, Sa tête à la prière, et son âme aux affronts, Pour qu'il puisse, enrichi de ces affronts utiles, 25 Enrichir à son tour quelques têtes serviles. De ses honteux trésors je ne suis point jaloux. Une pauvreté libre est un trésor si doux! Il est si doux, si beau de s'être fait soi-même; De devoir tout à soi, tout aux beaux-arts qu'on aime; 30 Vraie abeille en ses dons, en ses soins, en ses moeurs, D'avoir su se bâtir, des dépouilles des fleurs, Sa cellule de cire, industrieux asile Où l'on coule une vie innocente et facile; De ne point vendre aux grands ses hymnes avilis; 35 De n'offrir qu'aux talents de vertus ennoblis, Et qu'à l'amitié douce et qu'aux douces faiblesses, D'un encens libre et pur les honnêtes caresses! Ainsi l'on dort tranquille, et, dans son saint loisir, Devant son propre coeur on n'a point à rougir. 40 Si le sort ennemi m'assiège et me désole, On pleure; mais bientôt la tristesse s'envole, Et les arts, dans un coeur de leur amour rempli, Versent de tous les maux l'indifférent oubli.

Les délices des arts ont nourri mon enfance. 45 Tantôt, quand d'un ruisseau, suivi dès sa naissance, La nymphe aux pieds d'argent a sous de longs berceaux Fait serpenter ensemble et mes pas et ses eaux, Ma main donne au papier, sans travail, sans étude, Des vers fils de l'amour et de la solitude. 50 Tantôt de mon pinceau les timides essais Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès. Ma toile avec Sapho s'attendrit et soupire; Elle rit et s'égaye aux danses du satyre; Ou l'aveugle Ossian y vient pleurer ses yeux, 55 Et pense voir et voit ses antiques aïeux Qui, dans l'air appelés à ses hymnes sauvages, Arrêtent près de lui leurs palais de nuages. Beaux-arts, ô de la vie aimables enchanteurs, Des plus sombres ennuis riants consolateurs, 60 Amis sûrs dans la peine et constantes maîtresses, Dont l'or n'achète point l'amour ni les caresses, Beaux-arts, dieux bienfaisants, vous que vos favoris Par un indigne usage ont tant de fois flétris, Je n'ai point partagé leur honte trop commune. 65 Sur le front des époux de l'aveugle fortune Je n'ai point fait ramper vos lauriers trop jaloux; J'ai respecté les dons que j'ai reçus de vous. Je ne vais point, à prix de mensonges serviles, Vous marchander au loin des récompenses viles, 70 Et partout, de mes vers ambitieux lecteur, Faire trouver charmant mon luth adulateur. Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère, Ces vieilles amitiés de l'enfance première, Quand tous quatre, muets, sous un maître inhumain, 75 Jadis au châtiment nous présentions la main; Et mon frère et Lebrun, les muses elles-mêmes; De Pange, fugitif de ces neuf soeurs qu'il aime: Voilà le cercle entier qui, le soir, quelquefois, A des vers non sans peine obtenus de ma voix, 80 Prête une oreille amie et cependant sévère. Puissé-je ainsi toujours dans cette troupe chère Me revoir, chaque fois que mes avides yeux Auront porté longtemps mes pas de lieux en lieux, Amant des nouveautés compagnes de voyage; 85 Courant partout, partout cherchant à mon passage Quelque ange aux yeux divins qui veuille me charmer, Qui m'écoute ou qui m'aime, ou qui se laisse aimer!

VII

L'art, des transports de l'âme est un faible interprète: L'art ne fait que des vers; le coeur seul est poète. Sous sa fécondité le génie opprimé Ne peut garder l'ouvrage en sa tête formé. Malgré lui, dans lui-même, un vers sûr et fidèle 5 Se teint de sa pensée et s'échappe avec elle. Son coeur dicte; il écrit. A ce maître divin Il ne fait qu'obéir et que prêter sa main. S'il est aimé, content, si rien ne le tourmente, Si la folâtre joie et la jeunesse ardente 10 Étalent sur son teint l'éclat de leurs couleurs, Ses vers, frais et vermeils, pétris d'ambre et de fleurs, Brillants de la santé qui luit sur son visage, Trouvent doux d'être au monde et que vieillir est sage. Si, pauvre et généreux, son coeur vient de souffrir 15 Aux cris d'un indigent qu'il n'a pu secourir; Si la beauté qu'il aime, inconstante et légère, L'oublie en écoutant une amour étrangère; De sables douloureux si ses flancs sont brûlés, Ses tristes vers en deuil, d'un long crêpe voilés, 20 Ne voyant que des maux sur la terre où nous sommes, Jugent qu'un prompt trépas est le seul bien des hommes. Toujours vrai, son discours souvent se contredit. Comme il veut, il s'exprime; il blâme, il applaudit. Vainement la pensée est rapide et volage: 25 Quand elle est prête à fuir, il l'arrête au passage. Ainsi, dans ses écrits partout se traduisant, Il fixe le passé pour lui toujours présent, Et sait, de se connaître ayant la sage envie, Refeuilleter sans cesse et son âme et sa vie. 30

VIII

Reste, reste avec nous, ô père des bons vins! Dieu propice, ô Bacchus! toi dont les flots divins Versent le doux oubli de ces maux qu'on adore; Toi, devant qui I'amour s'enfuit et s'évapore, Comme de ce cristal aux mobiles éclairs 5 Tes esprits odorants s'exhalent dans les airs.

Eh bien! mes pas ont-ils refusé de vous suivre? 'Nous venons, disiez-vous, te conseiller de vivre. Au lieu d'aller gémir, mendier des dédains, Suis-nous, si tu le peux. La joie à nos festins 10 T'appelle. Viens, les fleurs ont couronné la table: Viens, viens y consoler ton âme inconsolable.'

Vous voyez, mes amis, si de ce noble soin Mon coeur tranquille et libre avait aucun besoin. Camille dans mon coeur ne trouve plus des armes, 15 Et je l'entends nommer sans trouble, sans alarmes; Ma pensée est loin d'elle, et je n'en parle plus; Je crois la voir muette et le regard confus, Pleurante. Sa beauté présomptueuse et vaine Lui disait qu'un captif, une fois dans sa chaîne, 20 Ne pouvait songer... Mais, que nous font ses ennuis? Jeune homme, apporte-nous d'autres fleurs et des fruits. Qu'est-ce, amis? nos éclats, nos jeux se ralentissent? Que des verres plus grands dans nos mains se remplissent! Pourquoi vois-je languir ces vins abandonnés, 25 Sous le liège tenace encore emprisonnés? Voyons si ce premier, fils de l'Andalousie, Vaudra ceux dont Madère a formé l'ambroisie, Ou ceux dont la Garonne enrichit ses coteaux, Ou la vigne foulée aux pressoirs de Cîteaux. 30 Non, rien n'est plus heureux que le mortel tranquille Qui, cher à ses amis, à l'amour indocile, Parmi les entretiens, les jeux et les banquets, Laisse couler la vie et n'y pense jamais. Ah! qu'un front et qu'une âme à la tristesse en proie 35 Feignent malaisément et le rire et la joie! Je ne sais, mais partout je l'entends, je la voi; Son fantôme attrayant est partout devant moi; Son nom, sa voix absente errent dans mon oreille. Peut-être aux feux du vin que l'amour se réveille: 40 Sous les bosquets de Chypre, à Vénus consacrés, Bacchus mûrit l'azur de ses pampres dorés. J'ai peur que, pour tromper ma haine et ma vengeance, Tous ces dieux malfaisants ne soient d'intelligence. Du moins il m'en souvient, quand autrefois, auprès 45 De cette ingrate aimée, en nos festins secrets, Je portais à la hâte à ma bouche ravie La coupe demi-pleine à ses lèvres saisie, Ce nectar, de l'amour ministre insidieux, Bien loin de les éteindre, aiguillonnait mes feux. 50 Ma main courait saisir, de transports chatouillée, Sa tête noblement folâtre, échevelée. Elle riait; et moi, malgré ses bras jaloux, J'arrivais à sa bouche, à ses baisers si doux; J'avais soin de reprendre, utile stratagème! 55 Les fleurs que sur son sein j'avais mises moi-même; Et sur ce sein, mes doigts égarés, palpitants, Les cherchaient, les suivaient, et les ôtaient longtemps. Ah! je l'aimais alors! Je l'aimerais encore, Si de tout conquérir la soif qui la dévore 60 Eût flatté mon orgueil au lieu de l'outrager, Si mon amour n'avait qu'un outrage à venger, Si vingt crimes nouveaux n'avaient trop su l'éteindre, Si je ne l'abhorrais! Ah! qu'un coeur est à plaindre De s'être à son amour longtemps accoutumé, 65 Quand il faut n'aimer plus ce qu'on a tant aimé! Pourquoi, grands dieux! pourquoi la fîtes-vous si belle? Mais ne me parlez plus, amis, de l'infidèle: Que m'importe qu'un autre adore ses attraits, Qu'un autre soit le roi de ses festins secrets; 70 Que tous deux en riant ils me nomment peut-être; De ses cheveux épars qu'un autre soit le maître; Qu'un autre ait ses baisers, son coeur; qu'une autre main Poursuive lentement des bouquets sur son sein? Un autre! Ah! je ne puis en souffrir la pensée! 75 Riez, amis; nommez ma fureur insensée. Vous n'aimez pas, et j'aime, et je brûle, et je pars Me coucher sur sa porte, implorer ses regards; Elle entendra mes pleurs, elle verra mes larmes; Et dans ses yeux divins, pleins de grâces, de charmes, 80 Le sourire ou la haine, arbitres de mon sort, Vont ou me pardonner, ou prononcer ma mort.

IX

Tel j'étais autrefois et tel je suis encor. Quand ma main imprudente a tari mon trésor, Ou la nuit, accourant au sortir de la table, Si Laure m'a fermé le seuil inexorable, Je regagne mon toit. Là, lecteur studieux, 5 Content et sans désirs, je rends grâces aux dieux. Je crie: O soins de l'homme, inquiétudes vaines! Oh! que de vide, hélas! dans les choses humaines! Faut-il ainsi poursuivre au hasard emportés Et l'argent et l'amour, aveugles déités! 10 Mais si Plutus revient, de sa source dorée, Conduire dans mes mains quelque veine égarée; A mes signes, du fond de son appartement, Si ma blanche voisine a souri mollement: Adieu les grands discours, et le volume antique, 15 Et le sage Lycée, et l'auguste Portique; Et reviennent en foule et soupirs et billets, Soins de plaire, parfums et fêtes et banquets, Et longs regards d'amour et molles élégies, Et jusques au matin amoureuses orgies. 20

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