Poésies choisies de André Chénier

Chapter 6

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O jeune adolescent! tu rougis devant moi. Vois mes traits sans couleurs; ils pâlissent pour toi: C'est ton front virginal, ta grâce, ta décence; Viens. Il est d'autres jeux que les jeux de l'enfance. O jeune adolescent, viens savoir que mon coeur 5 N'a pu de ton visage oublier la douceur. Bel enfant, sur ton front la volupté réside. Ton regard est celui d'une vierge timide. Ton sein blanc, que ta robe ose cacher au jour, Semble encore ignorer qu'on soupire d'amour. 10 Viens le savoir de moi. Viens, je veux te l'apprendre; Viens remettre en mes mains ton âme vierge et tendre, Afin que mes leçons, moins timides que toi, Te fassent soupirer et languir comme moi; Et qu'enfin rassuré, cette joue enfantine 15 Doive à mes seuls baisers cette rougeur divine. Oh! je voudrais qu'ici tu vinsses un matin Reposer mollement ta tête sur mon sein! Je te verrais dormir, retenant mon haleine, De peur de t'éveiller, ne respirant qu'à peine. 20 Mon écharpe de lin, que je ferais flotter, Loin de ton beau visage aurait soin d'écarter Les insectes volants dont les ailes bruyantes Aiment à se poser sur les lèvres dormantes.

XVIII

La nymphe l'aperçoit, et l'arrête, et soupire. Vers un banc de gazon, tremblante, elle l'attire; Elle s'assied. Il vient, timide avec candeur, Ému d'un peu d'orgueil, de joie et de pudeur. Les deux mains de la nymphe errent à l'aventure. 5 L'une, sur son front blanc, va de sa chevelure Former les blonds anneaux. L'autre de son menton Caresse lentement le mol et doux coton.

'Approche, bel enfant, approche, lui dit-elle, Toi si jeune et si beau, près de moi jeune et belle. 10 Viens, ô mon bel ami, viens, assieds-toi sur moi. Dis, quel âge, mon fils, s'est écoulé pour toi? Aux combats du gymnase as-tu quelque victoire? Aujourd'hui, m'a-t-on dit, tes compagnons de gloire, Trop heureux, te pressaient entre leurs bras glissants, 15 Et l'olive a coulé sur tes membres luisants. Tu baisses tes yeux noirs? Bienheureuse la mère Qui t'a formé si beau, qui t'a nourri pour plaire! Tu souris? tu rougis? Que ta joue est brillante! Que ta bouche est vermeille et ta peau transparente! 20 N'es-tu pas Hyacinthe au blond Phoebus si cher? Ou ce jeune Troyen ami de Jupiter? Ou celui qui, naissant pour plus d'une immortelle, Entr'ouvrit de Myrrha l'écorce maternelle? Ami, qui que tu sois, oh! tes jeux sont charmants: 25 Bel enfant, aime-moi. Mon coeur de mille amants Rejeta mille fois la poursuite enflammée; Mais toi seul, aime-moi, j'ai besoin d'être aimée...'

XIX

CHANSON DES YEUX

Viens: là, sur des joncs frais ta place est toute prête. Viens, viens, sur mes genoux viens reposer ta tête. Les yeux levés sur moi, tu resteras muet, Et je te chanterai la chanson qui te plaît. Comme on voit, au moment où Phoebus va renaître, 5 La nuit prête à s'enfuir, le jour prêt à paraître, Je verrai tes beaux yeux, les yeux de mon ami, En un demi-sommeil se fermer à demi. Tu me diras: 'Adieu, je dors, adieu, ma belle. --Adieu, dirai-je, adieu, dors, mon ami fidèle, 10 Car le... aussi dort le front vers les cieux,' Et j'irai te baiser et le front et les yeux.

Ne me regarde point; cache, cache tes yeux; Mon sang en est brûlé; tes regards sont des feux. Viens, viens. Quoique vivant, et dans ta fleur première, 15 Je veux avec mes mains te fermer la paupière, Ou, malgré tes efforts, je prendrai tes cheveux Pour en faire un bandeau qui te cache les yeux.

(Le commencement est imité de Shakespeare, _Henry IV_.)

XX

'Les esclaves d'amour ont tant versé de pleurs! S'il a quelques plaisirs, il a tant de douleurs! Qu'il garde ses plaisirs. Dans un vallon tranquille, Les muses contre lui nous offrent un asile; Les muses, seul objet de mes jeunes désirs, 5 Mes uniques amours, mes uniques plaisirs. L'amour n'ose troubler la paix de ce rivage. Leurs modestes regards ont, loin de leur bocage, Fait fuir ce dieu cruel, leur légitime effroi, Chastes muses, veillez, veillez toujours sur moi.' 10

--'Non, non, le dieu d'amour n'est point l'effroi des muses. Elles cherchent ses pas, elles aiment ses ruses. Le coeur qui n'aime rien a beau les implorer, Leur troupe qui s'enfuit ne veut pas l'inspirer. Qu'un amant les invoque, et sa voix les attire. 15 C'est ainsi que toujours elles montent ma lyre. Si je chante les dieux, ou les héros, soudain Ma langue balbutie et se travaille en vain. Si je chante l'amour, ma chanson d'elle-même S'écoule de ma bouche et vole à ce que j'aime.' 20

XXI

A VESPER

O quel que soit ton nom, soit Vesper, soit Phosphore, Messager de la nuit, messager de l'aurore, Cruel astre au matin, le soir astre si doux! Phosphore, le matin, loin de nos bras jaloux, Ta fais fuir nos amours tremblantes, incertaines, 5 Mais le soir, en secret, Vesper, tu les ramènes, La vierge qu'à l'hymen la nuit doit présenter Redoute que Vesper se hâte d'arriver. Puis, au bras d'un époux, elle accuse Phosphore De rallumer trop tôt les flambeaux de l'aurore, 10 Brillante étoile, adieu, le jour s'avance, cours, Ramène-moi bientôt la nuit et mes amours.

XXII

Blanche et douce colombe, aimable prisonnière, Quel injuste ennemi te cache à la lumière? Je t'ai vue aujourd'hui (que le ciel était beau!) Te promener longtemps sur le bord du ruisseau, Au hasard, en tous lieux, languissante, muette, 5 Tournant tes doux regards et tes pas et ta tête. Caché dans le feuillage, et n'osant l'agiter, D'un rameau sur un autre à peine osant sauter, J'avais peur que le vent décelât mon asile. Tout seul je gémissais, sur moi-même immobile, 10 De ne pouvoir aller, le ciel était si beau! Promener avec toi sur le bord du ruisseau.

Car, si j'avais osé, sortant de ma retraite, Près de ta tête amie aller porter ma tête, Avec toi murmurer et fouler sous mes pas 15 Le même pré foulé sous tes pieds délicats, Mes ailes et ma voix auraient frémi de joie, Et les noirs ennemis, les deux oiseaux de proie, Ces gardiens envieux qui te suivent toujours, Auraient connu soudain que tu fais mes amours. 20 Tous les deux à l'instant, timide prisonnière, T'auraient, dans ta prison, ravie à la lumière, Et tu ne viendrais plus, quand le ciel sera beau, Te promener encor sur le bord du ruisseau.

Blanche et douce brebis à la voix innocente, 25 Si j'avais, pour toucher ta laine obéissante, Osé sortir du bois et bondir avec toi, Te bêler mes amours et t'appeler à moi, Les deux loups soupçonneux qui marchaient à ta suite M'auraient vu. Par leurs cris ils t'auraient mise en fuite, 30 Et pour te dévorer eussent fondu sur toi Plutôt que te laisser un moment avec moi.

XXIII

LE SATYRE ET LA FLÛTE

Toi, de Mopsus ami! Non loin de Bérécynthe, Certain satyre, un jour, trouva la flûte sainte Dont Hyagnis calmait ou rendait furieux Le cortège énervé de la mère des dieux. Il appelle aussitôt du Sangar au Méandre 5 Les nymphes de l'Asie, et leur dit de l'entendre; Que tout l'art d'Hyagnis n'était que dans ce bui; Qu'il a, grâce au destin, des doigts tout comme lui. On s'assied. Le voilà qui se travaille et sue, Souffle, agite ses doigts, tord sa lèvre touffue, 10 Enfle sa joue épaisse, et fait tant qu'à la fin Le buis résonne et pousse un cri rauque et chagrin. L'auditoire étonné se lève, non sans rire, Les éloges railleurs fondent sur le satyre, Qui pleure, et des chiens même, en fuyant vers le bois, 15 Évite comme il peut les dents et les abois.

XXIV

De nuit, la nymphe errante à travers le bois sombre Aperçoit le satyre; et, le fuyant dans l'ombre, De loin, d'un cri perfide, elle va l'appelant. Le pied-de-chèvre accourt, sur sa trace volant, Et dans une eau stagnante, à ses pas opposée, 5 Tombe, et sa plainte amère excite leur risée.

XXV

L'impur et fier époux que la chèvre désire Baisse le front, se dresse et cherche le satyre. Le satyre, averti de cette inimitié, Affermit sur le sol la corne de son pié; Et leurs obliques fronts, lancés tous deux ensemble, 5 Se choquent; l'air frémit, le bois s'agite et tremble.

XXVI

Ma Muse fuit les champs abreuvés de carnage, Et ses pieds innocents ne se poseront pas Où la cendre des morts gémirait sous ses pas. Elle pâlit d'entendre et le cri des batailles, Et les assauts tonnants qui frappent les murailles, 5 Et le sang qui jaillit sous les pointes d'airain Souillerait la blancheur de sa robe de lin.

(Traduit de Gessner.)

XXVII

_Un berger poète dira:_

Mes chants savent tout peindre; accours, viens les entendre. Ma voix plaît, Astérie, elle est flexible et tendre. Philomèle, les bois, les eaux, les pampres verts, Les muses, le printemps, habitent dans mes vers. Le baiser dans mes vers étincelle et respire. 5 La source aux pieds d'argent qui m'arrête et m'inspire Y roule en murmurant son flot léger et pur. Souvent avec les cieux il se pare d'azur. Le souffle insinuant, qui frémit sous l'ombrage, Voltige dans mes vers comme dans le feuillage. 10 Mes vers sont parfumés et de myrte et de fleurs, Soit les fleurs dont l'été ranime les couleurs, Soit celles que seize ans, été plus doux encore, Sur une belle joue ont l'art de faire éclore.

XXVIII

Le lys est le plus beau des enfants du zéphire, Il lève un front superbe et demande l'empire. Des suaves esprits dans sa coupe formés, L'air, les eaux, le bocage, au loin sont embaumés. Sous l'herbe, loin des yeux, plus aimable et moins belle, 5 La violette fuit. Son parfum la révèle, Avertit qu'elle est là; que, voulant se cacher Là, pour le sein qu'on aime, il faut l'aller chercher.

XXIX

A L'HIRONDELLE

Fille de Pandion, ô jeune Athénienne, La cigale est ta proie, hirondelle inhumaine, Et nourrit tes petits qui, débiles encor, Nus, tremblants, dans les airs n'osent prendre l'essor. Tu voles; comme toi la cigale a des ailes. 5 Tu chantes; elle chante. À vos chansons fidèles Le moissonneur s'égaye, et l'automne orageux En des climats lointains vous chasse toutes deux. Oses-tu donc porter dans ta cruelle joie A ton nid sans pitié cette innocente proie? 10 Et faut-il voir périr un chanteur sans appui Sous la morsure, hélas! d'un chanteur comme lui!

(Trad. d'Événus de Paros.)

XXX

Ah! prends un coeur humain, laboureur trop avide, Lorsque d'un pas tremblant l'indigence timide De tes larges moissons vient, le regard confus, Recueillir après toi les restes superflus. Souviens-toi que Cybèle est la mère commune. 5 Laisse la probité que trahit la fortune. Comme l'oiseau du ciel, se nourrir à tes pieds De quelques grains épars sur la terre oubliés.

(Tiré de Thomson.)

XXXI

Fille du vieux pasteur, qui d'une main agile Le soir emplis de lait trente vases d'argile, Crains la génisse pourpre, au farouche regard, Qui marche toujours seule et qui paît à l'écart. Libre, elle lutte et fuit, intraitable et rebelle. 5 Tu ne presseras point sa féconde mamelle, A moins qu'avec adresse un de ses pieds lié Sous un cuir souple et lent ne demeure plié.

(Vu et fait à Catillon, près Forges, le 4 août 1792, et écrit à Gournay le lendemain.)

XXXII

Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche, Quand lui-même, appliquant la flûte sur ma bouche, Riant et m'asseyant sur lui, près de son coeur, M'appelant son rival et déjà son vainqueur, Il façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre 5 A souffler une haleine harmonieuse et pure; Et ses savantes mains prenaient mes jeunes doigts, Les levaient, les baissaient, recommençaient vingt fois, Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore, A fermer tour à tour les trous du buis sonore. 10

XXXIII

MNAÏS

'Bergers, vous dont ici la chèvre vagabonde, La brebis se traînant sous sa laine féconde, Au dos de la colline accompagnent les pas, A la jeune Mnaïs rendez, rendez, hélas! Par Cérès, par sa fille et la Terre sacrée, 5 Une grâce légère, autant que désirée. Ah! près de vous, jadis, elle avait son berceau, Et sa vingtième année a trouvé le tombeau. Que vos agneaux du moins viennent près de ma cendre Me bêler les accents de leur voix douce et tendre, 10 Et paître au pied d'un roc où d'un son enchanteur La flûte parlera sous les doigts du pasteur. Qu'au retour du printemps, dépouillant la prairie, Des dons du villageois ma tombe soit fleurie; Puis d'une brebis mère et docile à sa main 15 En un vase d'argile il pressera le sein; Et sera chaque jour d'un lait pur arrosée La pierre en ce tombeau sur mes mânes posée. Morts et vivants, il est encor pour nous unir Un commerce d'amour et de doux souvenir.' 20

_C'est en songe que la jeune Mnaïs est venue leur dire cela._

(Trad. de Léonidas de Tarente.)

XXXIV

LES JARDINS

Secrets observateurs, leur studieuse main En des vases d'argile et de verre et d'airain Enferme la nature et les riches campagnes. Ce sont là leurs vallons, leurs forêts, leurs montagnes. Barbares possesseurs, Procustes furieux, 5 Sous le niveau jaloux leur fer injurieux Mutile sans pitié les plaintives dryades. Le plomb, les murs de pierre enchaînant les naïades, De bassins en bassins, de degrés en degrés, Guident leur chute esclave et leurs pas mesurés, 10 Là, quelle muse libre et naïve et fidèle Peut naître? Loin du bois, comme si Philomèle, Sous leurs treillages peints dont la main du sculpteur A ciselé l'acanthe ou le lierre imposteur, Allait chercher ces sons dont le printemps s'honore, 15 Délices de la nuit, délices de l'aurore!

XXXV

INVOCATION A LA POÉSIE

Nymphe tendre et vermeille, ô jeune Poésie! Quel bois est aujourd'hui ta retraite choisie? Quelles fleurs, près d'une onde où s'égarent tes pas, Se courbent mollement sous tes pieds délicats? Où te faut-il chercher? Vois la saison nouvelle: 5 Sur son visage blanc quelle pourpre étincelle! L'hirondelle a chanté; Zéphir est de retour: Il revient en dansant; il ramène l'amour. L'ombre, les prés, les fleurs, c'est sa douce famille, Et Jupiter se plaît à contempler sa fille, 10 Cette terre où partout, sous tes doigts gracieux, S'empressent de germer des vers mélodieux. Le fleuve qui s'étend dans les vallons humides Roule pour toi des vers doux, sonores, liquides. Des vers, s'ouvrant en foule aux regards du soleil, 15 Sont ce peuple de fleurs au calice vermeil. Et les monts, en torrents qui blanchissent leurs cimes, Lancent des vers brillants dans le fond des abîmes.

XXXVI

A LA SANTÉ

Allons, muse rustique, enfant de la nature, Détache ces cheveux, ceins ton front de verdure, Va de mon cher de Pange égayer les loisirs. Rassemble autour de toi tes champêtres plaisirs; Ton cortège dansant de légères dryades, 5 De nymphes au sein blanc, de folâtres ménades. Entrez dans son asile aux muses consacré, Où de sphères, d'écrits, de beaux-arts entouré, Sur les doctes feuillets sa jeunesse prudente Pâlit au sein des nuits près d'une lampe ardente. 10 Hélas! de tous les dieux il n'eut point les faveurs. Souvent son corps débile est en proie aux douleurs.

Muse, implore pour lui la Santé secourable, Cette reine des dieux sans qui rien n'est aimable, Qui partout fait briller le sourire, les jeux, 15 Les grâces, le printemps. Qu'indulgente à tes voeux, Le dictame à la main, près de lui descendue, Elle vienne avec toi présenter à sa vue Cette jeunesse en fleur, et ce teint pur et frais, Et le baume et la vie épars dans tous ses traits. 20 Dis-lui: 'Belle Santé, déesse des déesses, Toi sans qui rien ne plaît, ni grandeurs, ni richesses, Ni chansons, ni festins, ni caresses d'amours, Viens, d'un mortel aimé viens embellir les jours. Touche-le de ta main qui répand l'ambroisie. 25 Ainsi tu nous verras, troupe agreste et choisie, Les hymnes à la bouche, entourer tes autels, Santé, reine des dieux, nourrice des mortels.'

(Imité de l'Hymne d'Ariphron.)

ÉLÉGIES

FRAGMENTS D'ÉLÉGIES

I

Jeune fille, ton coeur avec nous veut se taire. Tu fuis, tu ne ris plus; rien ne saurait te plaire. La soie à tes travaux offre en vain des couleurs; L'aiguille sous tes doigts n'anime plus des fleurs. Tu n'aimes qu'à rêver, muette, seule, errante, 5 Et la rose pâlit sur ta bouche expirante. Ah! mon oeil est savant et depuis plus d'un jour; Et ce n'est pas à moi qu'on peut cacher l'amour. Les belles font aimer; elles aiment. Les belles Nous charment tous. Heureux qui peut être aimé d'elles! 10 Sois tendre, même faible; on doit l'être un moment; Fidèle, si tu peux. Mais conte-moi comment, Quel jeune homme aux yeux bleus, empressé, sans audace, Aux cheveux noirs, au front plein de charme et de grâce... Tu rougis? On dirait que je t'ai dit son nom. 15 Je le connais pourtant. Autour de ta maison C'est lui qui va, qui vient; et, laissant ton ouvrage, Tu vas, sans te montrer, épier son passage. Il fuit vite; et ton oeil, sur sa trace accouru, Le suit encor longtemps quand il a disparu. 20 Certe, en ce bois voisin où trois fêtes brillantes Font courir au printemps nos nymphes triomphantes, Nul n'a sa noble aisance et son habile main A soumettre un coursier aux volontés du frein.

II

Ah! je les reconnais, et mon coeur se réveille. O sons! ô douces voix chères à mon oreille! O mes Muses, c'est vous; vous mon premier amour, Vous qui m'avez aimé dès que j'ai vu le jour! Leurs bras, à mon berceau dérobant mon enfance, 5 Me portaient sous la grotte où Virgile eut naissance, Où j'entendais le bois murmurer et frémir, Où leurs yeux dans les fleurs me regardaient dormir. Ingrat! ô de l'amour trop coupable folie! Souvent je les outrage et fuis et les oublie; 10 Et sitôt que mon coeur est en proie au chagrin, Je les vois revenir le front doux et serein. J'étais seul, je mourais. Seul, Lycoris absente De soupçons inquiets m'agite et me tourmente. Je vois tous ses appas et je vois mes dangers; 15 Ah! je la vois livrée à des bras étrangers. Elles viennent! leurs voix, leur aspect me rassure: Leur chant mélodieux assoupit ma blessure; Je me fuis, je m'oublie, et mes esprits distraits Se plaisent à les suivre et retrouvent la paix. 20 Par vous, Muses, par vous, franchissant les collines, Soit que j'aime l'aspect des campagnes sabines, Soit Catile ou Falerne et leurs riches coteaux, Ou l'air de Blandusie et l'azur de ses eaux: Par vous de l'Anio j'admire le rivage, 25 Par vous de Tivoli le poétique ombrage, Et de Bacchus, assis sous des antres profonds, La nymphe et le satyre écoutant les chansons. Par vous la rêverie errante, vagabonde, Livre à vos favoris la nature et le monde; 30 Par vous mon âme, au gré de ses illusions, Vole et franchit les temps, les mers, les nations, Va vivre en d'autres corps, s'égare, se promène, Est tout ce qu'il lui plaît, car tout est son domaine.

Ainsi, bruyante abeille, au retour du matin, 35 Je vais changer en miel les délices du thym. Rose, un sein palpitant est ma tombe divine. Frêle atome d'oiseau, de leur molle étamine Je vais sous d'autres cieux dépouiller d'autres fleurs. Le papillon plus grand offre moins de couleurs; 40 Et l'Orénoque impur, la Floride fertile Admirent qu'un oiseau si tendre, si débile, Mêle tant d'or, de pourpre, en ses riches habits, Et pensent dans les airs voir nager des rubis. Sur un fleuve souvent l'éclat de mon plumage 45 Fait à quelque Léda souhaiter mon hommage. Souvent, fleuve moi-même, en mes humides bras Je presse mollement des membres délicats, Mille fraîches beautés que partout j'environne; Je les tiens, les soulève, et murmure et bouillonne. 50 Mais surtout, Lycoris, Protée insidieux, Partout autour de toi je veille, j'ai des yeux, Partout, sylphe ou zéphyr, invisible et rapide, Je te vois. Si ton coeur complaisant et perfide Livre à d'autres baisers une infidèle main, 55 Je suis là. C'est moi seul dont le transport soudain, Agitant tes rideaux ou ta porte secrète, Par un bruit imprévu t'épouvante et t'arrête. C'est moi, remords jaloux, qui rappelle en ton coeur Mon nom et tes serments et ma juste fureur... 60

Mais périsse l'amant que satisfait la crainte! Périsse la beauté qui m'aime par contrainte, Qui voit dans ses serments une pénible loi, Et n'a point de plaisir à me garder sa foi!

III

AUX FRÈRES DE PANGE

Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre, Mes amis, dans vos mains je dépose ma cendre. Je ne veux point, couvert d'un funèbre linceul, Que les pontifes saints autour de mon cercueil, Appelés aux accents de l'airain lent et sombre, 5 De leur chant lamentable accompagnent mon ombre, Et sous des murs sacrés aillent ensevelir Ma vie et ma dépouille, et tout mon souvenir. Eh! qui peut sans horreur, à ses heures dernières, Se voir au loin périr dans des mémoires chères? 10 L'espoir que des amis pleureront notre sort Charme l'instant suprême et console la mort. Vous-même choisirez à mes jeunes reliques Quelque bord fréquenté des pénates rustiques, Des regards d'un beau ciel doucement animé, 15 Des fleurs et de l'ombrage, et tout ce que j'aimai. C'est là près d'une eau pure, au coin d'un bois tranquille, Qu'à mes mânes éteints je demande un asile, Afin que votre ami soit présent à vos yeux, Afin qu'au voyageur amené dans ces lieux 20 La pierre, par vos mains de ma fortune instruite, Raconte en ce tombeau quel malheureux habite; Quels maux ont abrégé ses rapides instants; Qu'il fut bon, qu'il aima, qu'il dut vivre longtemps. Ah! le meurtre jamais n'a souillé mon courage. 25 Ma bouche du mensonge ignora le langage, Et jamais, prodiguant un serment faux et vain, Ne trahit le secret recélé dans mon sein. Nul forfait odieux, nul remords implacable Ne déchire mon âme inquiète et coupable. 30 Vos regrets la verront pure et digne de pleurs, Oui, vous plaindrez sans doute, en mes longues douleurs, Et ce brillant midi qu'annonçait mon aurore, Et ces fruits dans leur germe éteints avant d'éclore, Que mes naissantes fleurs auront en vain promis. 35 Oui, je vais vivre encore au sein de mes amis. Souvent à vos festins qu'égaya ma jeunesse, Au milieu des éclats d'une vive allégresse, Frappés d'un souvenir, hélas! amer et doux, Sans doute vous direz: 'Que n'est-il avec nous!' 40