Poésies choisies de André Chénier

Chapter 5

Chapter 53,682 wordsPublic domain

--Tiens, mon unique enfant, mon fils, prends ce breuvage; Sa chaleur te rendra ta force et ton courage. La mauve, le dictame ont, avec les pavots, Mêlé leurs sucs puissants qui donnent le repos; 40 Sur le vase bouillant, attendrie à mes larmes, Une Thessalienne a composé des charmes. Ton corps débile a vu trois retours du soleil Sans connaître Cérès, ni tes yeux le sommeil. Prends, mon fils, laisse-toi fléchir à ma prière; 45 C'est ta mère, ta vieille inconsolable mère Qui pleure, qui jadis te guidait pas à pas, T'asseyait sur son sein, te portait dans ses bras, Que tu disais aimer, qui t'apprit à le dire, Qui chantait, et souvent te forçait à sourire 50 Lorsque tes jeunes dents, par de vives douleurs, De tes yeux enfantins faisaient couler des pleurs. Tiens, presse de ta lèvre, hélas! pâle et glacée, Par qui cette mamelle était jadis pressée; Que ce suc te nourrisse et vienne à ton secours, 55 Comme autrefois mon lait nourrit tes premiers jours!

--O coteaux d'Érymanthe! ô vallons! ô bocage! O vent sonore et frais qui troublais le feuillage, Et faisais frémir l'onde, et sur leur jeune sein Agitais les replis de leur robe de lin! 60 De légères beautés troupe agile et dansante ... Tu sais, tu sais, ma mère? aux bords de l'Érymanthe ... Là, ni loups ravisseurs, ni serpents, ni poisons ... O visage divin! ô fêtes! ô chansons! Des pas entrelacés, des fleurs, une onde pure, 65 Aucun lieu n'est si beau dans toute la nature. Dieux! ces bras et ces flancs, ces cheveux, ces pieds nus Si blancs, si délicats!... Je ne te verrai plus! Oh! portez, portez-moi sur les bords d'Érymanthe, Que je la voie encor, cette vierge dansante! 70 Oh! que je voie au loin la fumée à longs flots S'élever de ce toit au bord de cet enclos! Assise à tes côtés, ses discours, sa tendresse, Sa voix, trop heureux père! enchante ta vieillesse, Dieux! par-dessus la haie élevée en remparts, 75 Je la vois, à pas lents, en longs cheveux épars, Seule, sur un tombeau, pensive, inanimée, S'arrêter et pleurer sa mère bien-aimée. Oh! que tes yeux sont doux! que ton visage est beau! Viendras-tu point aussi pleurer sur mon tombeau? 80 Viendras-tu point aussi, la plus belle des belles, Dire sur mon tombeau: Les Parques sont cruelles!

--Ah! mon fils, c'est l'amour, c'est l'amour insensé Qui t'a jusqu'à ce point cruellement blessé? Ah! mon malheureux fils! Oui, faibles que nous sommes, 85 C'est toujours cet amour qui tourmente les hommes. S'ils pleurent en secret, qui lira dans leur coeur Verra que c'est toujours cet amour en fureur. Mais, mon fils, mais dis-moi, quelle belle dansante, Quelle vierge as-tu vue au bord de l'Érymanthe? 90 N'es-tu pas riche et beau? du moins quand la douleur N'avait point de ta joue éteint la jeune fleur! Parle. Est-ce cette Eglé, fille du roi des ondes, Ou cette jeune Irène aux longues tresses blondes? Ou ne sera-ce point cette fière beauté 95 Dont j'entends le beau nom chaque jour répété, Dont j'apprends que partout les belles sont jalouses? Qu'aux temples, aux festins, les mères, les épouses, Ne sauraient voir, dit-on, sans peine et sans effroi? Cette belle Daphné?....--Dieux! ma mère, tais-toi, 100 Tais-toi. Dieux! qu'as-tu dit? Elle est fière, inflexible; Comme les immortels, elle est belle et terrible! Mille amants l'ont aimée; ils l'ont aimée en vain. Comme eux j'aurais trouvé quelque refus hautain. Non, garde que jamais elle soit informée... 105 Mais, ô mort! ô tourment! ô mère bien-aimée! Tu vois dans quels ennuis dépérissent mes jours. Ma mère bien-aimée, ah! viens à mon secours. Je meurs; va la trouver: que tes traits, que ton âge, De sa mère à ses yeux offrent la sainte image. 110 Tiens, prends cette corbeille et nos fruits les plus beaux, Prends notre Amour d'ivoire, honneur de ces hameaux; Prends la coupe d'onyx à Corinthe ravie; Prends mes jeunes chevreaux, prends mon coeur, prends ma vie; Jette tout à ses pieds; apprends-lui qui je suis; 115 Dis-lui que je me meurs, que tu n'as plus de fils. Tombe aux pieds du vieillard, gémis, implore, presse; Adjure cieux et mers, dieu, temple, autel, déesse. Pars; et si tu reviens sans les avoir fléchis, Adieu, ma mère, adieu, tu n'auras plus de fils. 120

--J'aurai toujours un fils, va, la belle espérance Me dit...' Elle s'incline, et, dans un doux silence, Elle couvre ce front, terni par les douleurs, De baisers maternels entremêlés de pleurs. Puis elle sort en hâte, inquiète et tremblante; 125 Sa démarche est de crainte et d'âge chancelante. Elle arrive; et bientôt revenant sur ses pas, Haletante, de loin: 'Mon cher fils, tu vivras, Tu vivras.' Elle vient s'asseoir près de la couche, Le vieillard la suivait, le sourire à la bouche, 130 La jeune belle aussi, rouge et le front baissé, Vient, jette sur le lit un coup d'oeil. L'insensé Tremble; sous ses tapis il veut cacher sa tête. 'Ami, depuis trois jours tu n'es d'aucune fête, Dit-elle; que fais-tu? Pourquoi veux-tu mourir? 135 Tu souffres. On me dit que je peux te guérir; Vis, et formons ensemble une seule famille: Que mon père ait un fils, et ta mère une fille!'

V

HYLAS

_Au chevalier de Pange._

Le navire éloquent, fils des bois du Pénée, Qui portait à Colchos la Grèce fortunée, Craignant près de l'Euxin les menaces du Nord, S'arrête, et se confie au doux calme d'un port. Aux regards des héros le rivage est tranquille; 5 Ils descendent. Hylas prend un vase d'argile, Et va, pour leurs banquets sur l'herbe préparés, Chercher une onde pure en ces bords ignorés. Reines, au sein d'un bois, d'une source prochaine, Trois naïades l'ont vu s'avancer dans la plaine. 10 Elles ont vu ce front de jeunesse éclatant, Cette bouche, ces yeux. Et leur onde à l'instant Plus limpide, plus belle, un plus léger zéphire, Un murmure plus doux l'avertit et soupire. Il accourt. Devant lui l'herbe jette des fleurs; 15 Sa main errante suit l'éclat de leurs couleurs; Elle oublie, à les voir, l'emploi qui la demande, Et s'égare à cueillir une belle guirlande. Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler. Sur l'immobile arène il l'admire couler, 20 Se courbe, et, s'appuyant à la rive penchante, Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante. De leurs roseaux touffus les trois nymphes soudain Volent, fendent leurs eaux, l'entraînent par la main En un lit de joncs frais et de mousses nouvelles. 25 Sur leur sein, dans leurs bras, assis au milieu d'elles, Leur bouche, en mots mielleux où l'amour est vanté, Le rassure et le loue et flatte sa beauté. Leurs mains vont caressant sur sa joue enfantine De la jeunesse en fleur la première étamine, 30 Ou sèchent en riant quelques pleurs gracieux Dont la frayeur subite avait rempli ses yeux. 'Quand ces trois corps d'albâtre atteignaient le rivage, D'abord j'ai cru, dit-il, que c'était mon image Qui, de cent flots brisés prompte à suivre la loi, 35 Ondoyante, volait et s'élançait vers moi.'

Mais Alcide inquiet, que presse un noir augure, Va, vient, le cherche, crie auprès de l'onde pure: 'Hylas! Hylas!' Il crie et mille et mille fois. Le jeune enfant de loin croit entendre sa voix; 40 Et du fond des roseaux, pour le tirer de peine, Lui répond une voix non entendue et vaine.

De Pange, c'est vers toi qu'à l'heure du réveil Court cette jeune idylle au teint frais et vermeil. Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle, 45 Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle, L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillants; D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs; Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tête, Et sa flûte à la main, sa flûte qui s'apprête 50 A défier un jour les pipeaux de Segrais, Seuls connus parmi nous aux nymphes des forêts.

VI

LA JEUNE TARENTINE

Pleurez, doux alcyons! ô vous, oiseaux sacrés, Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez!

Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine! Un vaisseau la portait aux bords de Camarine: Là, l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement 5 Devaient la reconduire au seuil de son amant. Une clef vigilante a, pour cette journée, Dans le cèdre enfermé sa robe d'hyménée, Et l'or dont au festin ses bras seraient parés, Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés. 10 Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles, Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles L'enveloppe; étonnée et loin des matelots, Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.

Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine! 15 Son beau corps a roulé sous la vague marine. Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher, Aux monstres dévorants eut soin de le cacher. Par ses ordres bientôt les belles Néréides L'élèvent au-dessus des demeures humides, 20 Le portent au rivage, et dans ce monument L'ont au cap du Zéphyr déposé mollement; Puis de loin, à grands cris appelant leurs compagnes, Et les nymphes des bois, des sources, des montagnes, Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil, 25 Répétèrent, hélas! autour de son cercueil:

'Hélas! chez ton amant tu n'es point ramenée; Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée; L'or autour de tes bras n'a point serré de noeuds; Les doux parfums n'ont point coulé sur tes cheveux.' 30

VII

SUR UN GROUPE DE JUPITER ET D'EUROPE

_Des nymphes et des satyres chantent dans une grotte qu'il faut peindre bien romantique, pittoresque, divine, en soupant, avec des coupes ciselées; chacun chante le sujet représenté sur sa coupe. L'un_: Étranger, ce taureau, _etc._; _l'autre_: Pasiphaé; _d'autres, d'autres_...

EUROPE

Étranger, ce taureau, qu'au sein des mers profondes D'un pied léger et sûr tu vois fendre les ondes, Est le seul que jamais Amphitrite ait porté. Il nage aux bords crétois. Une jeune beauté Dont le vent fait voler l'écharpe obéissante 5 Sur ses flancs est assise, et d'une main tremblante Tient sa corne d'ivoire, et, les pleurs dans les yeux, Appelle ses parents, ses compagnes, ses jeux; Et, redoutant la vague et ses assauts humides, Retire et veut sous soi cacher ses pieds timides. 10

L'art a rendu l'airain fluide et frémissant, On croit le voir flotter. Ce nageur mugissant, Ce taureau, c'est un dieu; c'est Jupiter lui-même. Dans ses traits déguisés, du monarque suprême Tu reconnais encore et la foudre et les traits. 15 Sidon l'a vu descendre au bord de ses guérets, Sous ce front emprunté couvrant ses artifices, Brillant objet des voeux de toutes les génisses.

La vierge tyrienne, Europe, son amour, Imprudente, le flatte; il la flatte à son tour; 20 Et, se fiant à lui, la belle désirée Ose asseoir sur son flanc cette charge adorée. Il s'est lancé dans l'onde; et le divin nageur, Le taureau, roi des dieux, l'humide ravisseur, A déjà passé Chypre et ses rives fertiles; 25 Il s'approche de Crète, et va voir les cent villes.

VIII

PASIPHAÉ

Tu gémis sur l'Ida, mourante, échevelée, O reine! ô de Minos épouse désolée! Heureuse si jamais, dans ses riches travaux, Cérès n'eût pour le joug élevé des troupeaux!... Tu voles épier sous quelle yeuse obscure, 5 Tranquille, il ruminait son antique pâture, Quel lit de fleurs reçut ses membres nonchalants, Quelle onde a ranimé l'albâtre de ses flancs. 'O nymphes, entourez, fermez, nymphes de Crète, De ces vallons, fermez, entourez la retraite, 10 Si peut-être vers lui des vestiges épars Ne viendront point guider mes pas et mes regards.' Insensée! à travers ronces, forêts, montagnes, Elle court. O fureur! dans les vertes campagnes, Une belle génisse à son superbe amant 15 Adressait devant elle un doux mugissement. 'La perfide mourra. Jupiter la demande.' Elle-même à son front attache la guirlande, L'entraîne, et sur l'autel prenant le fer vengeur: 'Sois belle maintenant, et plais à mon vainqueur.' 20 Elle frappe, et sa haine, à la flamme lustrale, Rit de voir palpiter le coeur de sa rivale.

IX

PANNYCHIS

_Plusieurs jeunes files entourent un petit enfant... le caressent..._

--_On dit que tu as fait une chanson pour Pannychis, ta cousine?_

--_Oui, je l'aime, Pannychis... elle est belle. Elle a cinq ans comme moi... Nous avons arrondi en berceau ces buissons de roses... Nous nous promenons sous cet ombrage... On ne peut nous y troubler, car il est trop bas pour qu'on y puisse entrer. Je lui ai donné une statue de Vénus que mon père m'a faite avec du buis. Elle l'appelle sa fille, elle la couche sur des feuilles de rose dans une écorce de grenade... Tous les amants font toujours des chansons pour leur bergère... Et moi aussi, j'en ai fait une pour elle..._

--_Eh bien, chante-nous ta chanson et nous te donnerons des raisins et des figues mielleuses..._

--_Donnez-les-moi d'abord et puis je vais chanter... Il tend ses deux mains... on lui donne... et puis, d'une voix claire et douce, il se met à chanter_:

'Ma belle Pannychis, il faut bien que tu m'aimes; Nous avons même toit, nos âges sont les mêmes. Vois comme je suis grand, vois comme je suis beau. Hier je me suis mis auprès de mon chevreau; Par Pollux et Minerve! il ne pouvait qu'à peine 5 Faire arriver sa tête au niveau de la mienne. D'une coque de noix j'ai fait un abri sûr Pour un beau scarabée étincelant d'azur; Il couche sur la laine, et je te le destine. Ce matin, j'ai trouvé parmi l'algue marine 10 Une vaste coquille aux brillantes couleurs; Nous l'emplirons de terre, il y viendra des fleurs. Je veux, pour te montrer une flotte nombreuse, Lancer sur notre étang des écorces d'yeuse. Le chien de la maison est si doux! chaque soir, 25 Mollement sur son dos je veux te faire asseoir; Et, marchant devant toi jusques à notre asile, Je guiderai les pas de ce coursier docile.'

_Il s'en va bien baisé, bien caressé... Les jeunes beautés le suivent de loin. Arrivées aux rosiers, elles regardent par-dessus le berceau sous lequel elles les voient occupés à former avec des buissons de myrte et de roses un temple de verdure autour d'un petit autel, pour leur statue de Vénus; elles rient. Ils lèvent la tête, les voient et leur disent de s'en aller. On les embrasse... En s'en allant, la jeune Myro dit:... O heureux âge!... Mes compagnes, venez voir aussi chez moi les monuments de notre enfance... j'ai entouré d'une haie, pour le conserver, le jardin que j'avais alors... Une chèvre l'aurait brouté tout entier en une heure... C'est là que je vivais avec...; il m'appelait déjà sa femme et je l'appelais mon époux... Nous n'étions pas plus hauts que telle plante... Nous nous serions perdus dans une forêt de thym... Vous y verrez encore les romarins s'élever en berceau comme des cyprès autour du tombeau de marbre où sont écrits les vers d'Anyté... Mon bien-aimé m'avait donné une cigale et une sauterelle. Elles moururent, je leur élevai ce tombeau parmi le romarin. J'étais en pleurs... La belle Anyté passa, sa lyre à la main..._

--_Qu'as-tu? me demanda-t-elle._

--_Ma cigale et ma sauterelle sont mortes..._

--_Ah! me dit-elle, nous devons tous mourir (cinq ou six vers de morale)..._

_Puis elle écrivit sur la pierre_:

'O sauterelle, à toi, rossignol des fougères, A toi, verte cigale, amante des bruyères, 30 Myro de cette tombe élève les honneurs, Et sa joue enfantine est humide de pleurs; Car l'avare Achéron, les Soeurs impitoyables Ont ravi de ses jeux ces compagnes aimables.'

X

DRYAS

'Tout est-il prêt? partons. Oui, le mât est dressé; Adieu donc.' Sur les bancs le rameur est placé; La voile, ouverte aux vents, s'enfle et s'agite et flotte; Déjà le gouvernail tourne aux mains du pilote. Insensé! vainement le serrant dans leurs bras, 5 Femme, enfants, tout se jette au-devant de ses pas; Il monte, on lève l'ancre. Élevé sur la poupe, Il remplit et couronne une écumante coupe, Prie, et la verse aux dieux qui commandent aux flots. Tout retentit de cris, adieux des matelots. 10 Sur sa famille en pleurs il tourne encor la vue, Et des yeux et des mains longtemps il les salue. Insensé! vainement une fois averti! On détache le câble; il part; il est parti! Car il ne voyait pas que bientôt sur sa tête 15 L'automne impétueux amassant la tempête L'attendait au passage, et là, loin de tout bord, Lui préparait bientôt le naufrage et la mort. 'Dieux de la mer Égée, ô vents, ô dieux humides, Glaucus et Palémon, et blanches Néréides, 20 Sauvez, sauvez Dryas. Déjà voisin du port, Entre la terre et moi je rencontre la mort. Mon navire est brisé. Sous les ondes avares Tous les miens ont péri. Dieux! rendez-moi mes lares! Dieux! entendez les cris d'un père et d'un époux! 25 Sauvez, sauvez Dryas, il s'abandonne à vous.' Il dit, plonge, et, perdant au sein de la tourmente La planche, sous ses pieds fugitive et flottante, Nage, et lutte, et ses bras et ses efforts nombreux... Et la vague en roulant sur les sables pierreux, 30 Blême, expirant, couvert d'une écume salée, Le vomit. Sa famille errante, échevelée, Qui perçait l'air de cris et se frappait le sein, Court, le saisit, l'entraîne, et, le fer à la main, Rendant grâces aux flots d'avoir sauvé sa tête, 35 Offre une brebis noire à la noire tempête.

XI

BACCHUS

Viens, ô divin Bacchus, ô jeune Thyonée, O Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée; Viens, tel que tu parus aux déserts de Naxos Quand tu vins rassurer la fille de Minos. Le superbe éléphant, en proie à ta victoire, 5 Avait de ses débris formé ton char d'ivoire. De pampres, de raisins mollement enchaîné, Le tigre aux larges flancs de taches sillonné, Et le lynx étoilé, la panthère sauvage, Promenaient avec toi ta cour sur ce rivage. 10 L'or reluisait partout aux axes de tes chars. Les Ménades couraient en longs cheveux épars Et chantaient Évoé, Bacchus et Thyonée, Et Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée, Et tout ce que pour toi la Grèce eut de beaux noms. 15 Et la voix des rochers répétait leurs chansons, Et le rauque tambour, les sonores cymbales, Les hautbois tortueux, et les doubles crotales Qu'agitaient en dansant sur ton bruyant chemin Le faune, le satyre et le jeune Sylvain, 20 Au hasard attroupés autour du vieux Silène, Qui, sa coupe à la main, de la rive indienne, Toujours ivre, toujours débile, chancelant, Pas à pas cheminait sur son âne indolent.

XII

LE CHÊNE DE CÉRÈS

Allons chanter, assis dans les saintes forêts, Sous ce chêne orgueilleux, favori de Cérès, Qui loin autour de lui porte un immense ombrage, Tu vois, de tous côtés pendant à son feuillage, Couronnes et bandeaux et bouquets entassés, 5 Doux monuments des voeux par Cérès exaucés.

A son ombre souvent les nymphes bocagères Viennent former les pas de leurs danses légères; Pour mesurer ses flancs et leur vaste contour, Leurs mains s'entrelaçant serpentent à l'entour: 10 Et, les bras étendus, vingt Dryades à peine Pressent ce tronc noueux et dont Cérès est vaine.

(Tiré d'Ovide, _Mét._, viii.)

XIII

HERCULE

Oeta, mont ennobli par cette nuit ardente, Quand l'infidèle époux d'une épouse imprudente Reçut de son amour un présent trop jaloux, Victime du centaure immolé par ses coups; Il brise tes forêts: ta cime épaisse et sombre 5 En un bûcher immense amoncelle sans nombre Les sapins résineux que son bras a ployés. Il y porte la flamme; il monte, sous ses pieds Étend du vieux lion la dépouille héroïque, Et l'oeil au ciel, la main sur la massue antique, 10 Attend sa récompense et l'heure d'être un dieu. Le vent souffle et mugit. Le bûcher tout en feu Brille autour du héros, et la flamme rapide Porte au palais divin l'âme du grand Alcide!

XIV

ÉRICHTHON

J'apprends, pour disputer un prix si glorieux, Le bel art d'Érichthon, mortel prodigieux Qui sur l'herbe glissante, en longs anneaux mobiles, Jadis homme et serpent, traînait ses pieds agiles. Élevé sur un axe, Érichthon le premier 5 Aux liens du timon attacha le coursier, Et vainqueur, près des mers, sur les sables arides, Fit voler à grand bruit les quadriges rapides.

Le Lapithe, hardi dans ses jeux turbulents, Le premier, des coursiers osa presser les flancs. 10 Sous lui, dans un long cercle achevant leur carrière, Ils surent aux liens livrer leur tête altière, Blanchir un frein d'écume, et, légers, bondissants, Agiter, mesurer leurs pas retentissants.

(Pris de Virgile.)

XV

NÉÈRE

Mais telle qu'à sa mort, pour la dernière fois, Un beau cygne soupire, et de sa douce voix, De sa voix qui bientôt lui doit être ravie, Chante, avant de partir, ses adieux à la vie, Ainsi, les yeux remplis de langueur et de mort, 5 Pâle, elle ouvrit sa bouche en un dernier effort:

'O vous, du Sébéthus naïades vagabondes, Coupez sur mon tombeau vos chevelures blondes. Adieu, mon Clinias! moi, celle qui te plus, Moi, celle qui t'aimai, que tu ne verras plus. 10 O cieux, ô terre, ô mer, prés, montagnes, rivages, Fleurs, bois mélodieux, vallons, grottes sauvages, Rappelez-lui souvent, rappelez-lui toujours Néère tout son bien, Néère ses amours; Cette Néère, hélas! qu'il nommait sa Néère, 15 Qui, pour lui criminelle, abandonna sa mère; Qui, pour lui fugitive, errant de lieux en lieux, Aux regards des humains n'osa lever les yeux. Oh! soit que l'astre pur des deux frères d'Hélène Calme sous ton vaisseau la vague ionienne; 20 Soit qu'aux bords de Pæstum, sous ta soigneuse main, Les roses deux fois l'an couronnent ton jardin; Au coucher du soleil, si ton âme attendrie Tombe en une muette et molle rêverie, Alors, mon Clinias, appelle, appelle-moi. 25 Je viendrai, Clinias; je volerai vers toi.

Mon âme vagabonde, à travers le feuillage, Frémira; sur les vents ou sur quelque nuage Tu la verras descendre, ou du sein de la mer, S'élevant comme un songe, étinceler dans l'air, 30 Et ma voix, toujours tendre et doucement plaintive, Caresser, en fuyant, ton oreille attentive.'

XVI

Mon visage est flétri des regards du soleil. Mon pied blanc sous la ronce est devenu vermeil. J'ai suivi tout le jour le fond de la vallée; Des bêlements lointains partout m'ont appelée. J'ai couru: tu fuyais sans doute loin de moi: 5 C'étaient d'autres pasteurs. Où te chercher, ô toi Le plus beau des humains? Dis-moi, fais-moi connaître Où sont donc tes troupeaux, où tu les mènes paître, Pour que je cesse enfin de courir sur les pas Des troupeaux étrangers que tu ne conduis pas. 10

(Tiré du _Cantique des cantiques_.)

XVII