Poésies choisies de André Chénier
Chapter 4
'Lycus, fils d'Évémon, que les dieux et le temps 95 N'osent jamais troubler tes destins éclatants! Ta pourpre, tes trésors, ton front noble et tranquille, Semblent d'un roi puissant, l'idole de sa ville. A ton riche banquet un peuple convié T'honore comme un dieu de l'Olympe envoyé. 100 Regarde un étranger qui meurt dans la poussière, Si tu ne tends vers lui la main hospitalière. Inconnu, j'ai franchi le seuil de ton palais: Trop de pudeur peut nuire à qui vit de bienfaits. Lycus, par Jupiter, par ta fille innocente 105 Qui m'a seule indiqué ta porte bienfaisante!... Je fus riche autrefois: mon banquet opulent N'a jamais repoussé l'étranger suppliant. Et pourtant aujourd'hui la faim est mon partage, La faim qui flétrit l'âme autant que le visage, 110 Par qui l'homme souvent, importun, odieux, Est contraint de rougir et de baisser les yeux!
--Étranger, tu dis vrai, le hasard téméraire Des bons ou des méchants fait le destin prospère. Mais sois mon hôte. Ici l'on hait plus que l'enfer 115 Le public ennemi, le riche au coeur de fer, Enfant de Némésis, dont le dédain barbare Aux besoins des mortels ferme son coeur avare. Je rends grâce à l'enfant qui t'a conduit ici. Ma fille, c'est bien fait; poursuis toujours ainsi. 120 Respecter l'indigence est un devoir suprême. Souvent les immortels (et Jupiter lui-même) Sous des haillons poudreux, de seuil en seuil traînés, Viennent tenter le coeur des humains fortunés.' D'accueil et de faveur un murmure s'élève. 125
Lycus descend, accourt, tend la main, le relève: 'Salut, père étranger; et que puissent tes voeux Trouver le ciel propice à tout ce que tu veux! Mon hôte, lève-toi. Tu parais noble et sage; Mais cesse avec ta main de cacher ton visage. 130 Souvent marchent ensemble indigence et vertu, Souvent d'un vil manteau le sage revêtu, Seul, vit avec les dieux et brave un sort inique. Couvert de chauds tissus, à l'ombre du portique, Sur de molles toisons, en un calme sommeil, 135 Tu peux ici, dans l'ombre, attendre le soleil. Je te ferai revoir tes foyers, ta patrie, Tes parents, si les dieux ont épargné leur vie. Car tout mortel errant nourrit un long amour D'aller revoir le sol qui lui donna le jour. 140 Mon hôte, tu franchis le seuil de ma famille A l'heure qui jadis a vu naître ma fille. Salut! Vois, l'on t'apporte et la table et le pain: Sieds-toi. Tu vas d'abord rassasier ta faim. Puis, si nulle raison ne te force au mystère, 145 Tu nous diras ton nom, ta patrie et ton père!'
Il retourne à sa place après que l'indigent S'est assis. Sur ses mains, d'une aiguière d'argent, Par une jeune esclave une eau pure est versée. Une table de cèdre, où l'éponge est passée, 150 S'approche, et vient offrir à son avide main Et les fumantes chairs sur le disque d'airain, Et l'amphore vineuse, et la coupe aux deux anses. 'Mange et bois, dit Lycus; oublions les souffrances, Ami! leur lendemain est, dit-on, un beau jour.' 155
Bientôt Lycus se lève et fait emplir sa coupe, Et veut que l'échanson verse à toute la troupe: 'Pour boire à Jupiter, qui nous daigne envoyer L'étranger devenu l'hôte de mon foyer.' Le vin de main en main va coulant à la ronde; 160 Lycus lui-même emplit une coupe profonde, L'envoie à l'étranger: 'Salut, mon hôte, bois. De ta ville bientôt tu reverras les toits, Fussent-ils par-delà les glaces du Caucase.' Des mains de l'échanson l'étranger prend le vase, 165 Se lève et sur eux tous il invoque les dieux. On boit; il se rassied. Et jusque sur ses yeux Ses noirs cheveux toujours ombrageant son visage, De sourire et de plainte il mêle son langage:
'Mon hôte, maintenant que sous tes nobles toits 170 De l'importun besoin j'ai calmé les abois, Oserai-je à ma langue abandonner les rênes? Je n'ai plus ni pays, ni parents, ni domaines. Mais écoute: le vin, par toi-même versé, M'ouvre la bouche. Ainsi, puisque j'ai commencé, 175 Entends ce que peut-être il eût mieux valu taire. Excuse enfin ma langue, excuse ma prière; Car du vin, tu le sais, la téméraire ardeur Souvent à l'excès même enhardit la pudeur. Meurtri de durs cailloux ou de sables arides, 180 Déchiré de buissons ou d'insectes avides, D'un long jeûne flétri, d'un long chemin lassé Et de plus d'un grand fleuve en nageant traversé, Je parais énervé, sans vigueur, sans courage; Mais je suis né robuste et n'ai point passé l'âge. 185 La force et le travail, que je n'ai point perdus, Par un peu de repos me vont être rendus. Emploie alors mes bras à quelques soins rustiques. Je puis dresser au char tes coursiers olympiques, Ou, sous les feux du jour, courbé vers le sillon, 190 Presser deux forts taureaux du piquant aiguillon. Je puis même, tournant la meule nourricière, Broyer le pur froment en farine légère. Je puis, la serpe en main, planter et diriger Et le cep et la treille, espoir de ton verger. 195 Je tiendrai la faucille ou la faux recourbée, Et devant mes pas l'herbe ou la moisson tombée Viendra remplir ta grange en la belle saison; Afin que nul mortel ne dise en ta maison, Me regardant d'un oeil insultant et colère: 200 O vorace étranger, qu'on nourrit à rien faire!
--Vénérable indigent, va, nul mortel chez moi N'oserait élever sa langue contre toi. Tu peux ici rester, même oisif et tranquille, Sans craindre qu'un affront ne trouble ton asile. 205 --L'indigent se méfie.--Il n'est plus de danger. --L'homme est né pour souffrir.--Il est né pour changer. --Il change d'infortune!--Ami, reprends courage: Toujours un vent glacé ne souffle point l'orage. Le ciel d'un jour à l'autre est humide ou serein, 210 Et tel pleure aujourd'hui qui sourira demain.
--Mon hôte, en tes discours préside la sagesse. Mais quoi! la confiante et paisible richesse Parle ainsi!... L'indigent espère en vain du sort; En espérant toujours il arrive à la mort. 215 Dévoré de besoins, de projets, d'insomnie, Il vieillit dans l'opprobre et dans l'ignominie. Rebuté des humains durs, envieux, ingrats, Il a recours aux dieux qui ne l'entendent pas. Toutefois ta richesse accueille mes misères; 220 Et puisque ton coeur s'ouvre à la voix des prières. Puisqu'il sait, ménageant le faible humilié, D'indulgence et d'égards tempérer la pitié, S'il est des dieux du pauvre, ô Lycus! que ta vie Soit un objet pour tous et d'amour et d'envie! 225
--Je te le dis encore: espérons, étranger. Que mon exemple au moins serve à t'encourager Des changements du sort j'ai fait l'expérience. Toujours un même éclat n'a point à l'indigence Fait du riche Lycus envier le destin. 230 J'ai moi-même été pauvre et j'ai tendu la main. Cléotas de Larisse, en ses jardins immenses, Offrit à mon travail de justes récompenses. "Jeune ami, j'ai trouvé quelques vertus en toi; Va, sois heureux, dit-il, et te souviens de moi." 235 Oui, oui, je m'en souviens: Cléotas fut mon père; Tu vois le fruit des dons de sa bonté prospère. A tous les malheureux je rendrai désormais Ce que dans mon malheur je dus à ses bienfaits. Dieux, l'homme bienfaisant est votre cher ouvrage; 240 Vous n'avez point ici d'autre visible image; Il porte votre empreinte, il sortit de vos mains Pour vous représenter aux regards des humains. Veillez sur Cléotas! Qu'une fleur éternelle, Fille d'une âme pure, en ses traits étincelle; 245 Que nombre de bienfaits, ce sont là ses amours, Fassent une couronne à chacun de ses jours; Et quand une mort douce et d'amis entourée Recevra sans douleur sa vieillesse sacrée, Qu'il laisse avec ses biens ses vertus pour appui 250 A des fils, s'il se peut, encor meilleurs que lui.
--Hôte des malheureux, le sort inexorable Ne prend point les avis de l'homme secourable. Tous, par sa main de fer en aveugles poussés, Nous vivons; et tes voeux ne sont point exaucés. 255 Cléotas est perdu; son injuste patrie L'a privé de ses biens; elle a proscrit sa vie. De ses concitoyens dès longtemps envié, De ses nombreux amis en un jour oublié, Au lieu de ces tapis qu'avait tissus l'Euphrate, 260 Au lieu de ces festins brillants d'or et d'agate Où ses hôtes, parmi les chants harmonieux, Savouraient jusqu'au jour les vins délicieux, Seul maintenant, sa faim, visitant les feuillages, Dépouille les buissons de quelques fruits sauvages; 265 Ou, chez le riche altier apportant ses douleurs, Il mange un pain amer tout trempé de ses pleurs. Errant et fugitif, de ses beaux jours de gloire Gardant, pour son malheur, la pénible mémoire, Sous les feux du midi, sous le froid des hivers, 270 Seul, d'exil en exil, de déserts en déserts, Pauvre et semblable à moi, languissant et débile, Sans appui qu'un bâton, sans foyer, sans asile, Revêtu de ramée ou de quelques lambeaux, Et sans que nul mortel attendri sur ses maux 275 D'un souhait de bonheur le flatte et l'encourage; Les torrents et la mer, l'aquilon et l'orage, Les corbeaux, et des loups les tristes hurlements Répondant seuls la nuit à ses gémissements; N'ayant d'autres amis que les bois solitaires, 280 D'autres consolateurs que ses larmes amères, Il se traîne; et souvent sur la pierre il s'endort A la porte d'un temple, en invoquant la mort.
--Que m'as-tu dit? La foudre a tombé sur ma tête. Dieux! ah! grands dieux! partons. Plus de jeux, plus de fête! 285 Partons. Il faut vers lui trouver des chemins sûrs; Partons. Jamais sans lui je ne revois ces murs. Ah! dieux! quand dans le vin, les festins, l'abondance, Enivré des vapeurs d'une folle opulence, Celui qui lui doit tout chante, et s'oublie, et rit, 290 Lui peut-être il expire, affamé, nu, proscrit, Maudissant, comme ingrat, son vieil ami qui l'aime. Parle: était-ce bien lui? le connais-tu toi-même? En quels lieux était-il? où portait-il ses pas? Il sait où vit Lycus, pourquoi ne vient-il pas? 295 Parle: était-ce bien lui? parle, parle, te dis-je; Où l'as-tu vu?--Mon hôte, à regret je t'afflige. C'était lui, je l'ai vu ........................ .........................Les douleurs de son âme Avaient changé ses traits. Ses deux fils et sa femme 300 A Delphes, confiés au ministre du dieu, Vivaient de quelques dons offerts dans le saint lieu. Par des sentiers secrets fuyant l'aspect des villes, On les avait suivis jusques aux Thermopyles. Il en gardait encore un douloureux effroi. 305 Je le connais; je fus son ami comme toi. D'un même sort jaloux une même injustice Nous a tous deux plongés au même précipice. Il me donna jadis (ce bien seul m'est resté) Sa marque d'alliance et d'hospitalité. 310 Vois si tu la connais.' De surprise immobile, Lycus a reconnu son propre sceau d'argile; Ce sceau, don mutuel d'immortelle amitié, Jadis à Cléotas par lui-même envoyé. Il ouvre un oeil avide, et longtemps envisage 315 L'étranger. Puis enfin sa voix trouve un passage.
'Est-ce toi, Cléotas? toi qu'ainsi je revoi? Tout ici t'appartient. O mon père! est-ce toi? Je rougis que mes yeux aient pu te méconnaître. Cléotas! ô mon père! ô toi qui fus mon maître, 320 Viens; je n'ai fait ici que garder ton trésor, Et ton ancien Lycus veut te servir encor; J'ai honte à ma fortune en regardant la tienne.'
Et, dépouillant soudain la pourpre tyrienne Que tient sur son épaule une agrafe d'argent, 325 Il l'attache lui-même à l'auguste indigent. Les convives levés l'entourent; l'allégresse Rayonne en tous les yeux. La famille s'empresse; On cherche des habits, on réchauffe le bain. La jeune enfant approche; il rit, lui tend la main: 330 'Car c'est toi, lui dit-il, c'est toi qui, la première, Ma fille, m'as ouvert la porte hospitalière.'
III
LA LIBERTÉ
UN CHEVRIER, UN BERGER
LE CHEVRIER
Berger, quel es-tu donc? qui t'agite? et quels dieux De noirs cheveux épars enveloppent tes yeux?
LE BERGER
Blond pasteur de chevreaux, oui, tu veux me l'apprendre: Oui, ton front est plus beau, ton regard est plus tendre.
LE CHEVRIER
Quoi! tu sors de ces monts où tu n'as vu que toi, 5 Et qu'on n'approche point sans peine et sans effroi?
LE BERGER
Tu te plais mieux sans doute au bois, à la prairie; Tu le peux. Assieds-toi parmi l'herbe fleurie: Moi, sous un antre aride, en cet affreux séjour, Je me plais sur le roc à voir passer le jour. 10
LE CHEVRIER
Mais Cérès a maudit cette terre âpre et dure; Un noir torrent pierreux y roule une onde impure; Tous ces rocs, calcinés sous un soleil rongeur, Brûlent et font hâter les pas du voyageur. Point de fleurs, point de fruits, nul ombrage fertile 15 N'y donne au rossignol un balsamique asile. Quelque olivier au loin, maigre fécondité, Y rampe et fait mieux voir leur triste nudité. Comment as-tu donc su d'herbes accoutumées Nourrir dans ce désert tes brebis affamées? 20
LE BERGER
Que m'importe! est-ce à moi qu'appartient ce troupeau? Je suis esclave.
LE CHEVRIER
Au moins un rustique pipeau A-t-il chassé l'ennui de ton rocher sauvage? Tiens, veux-tu cette flûte? Elle fut mon ouvrage. Prends: sur ce buis, fertile en agréables sons, 25 Tu pourras des oiseaux imiter les chansons.
LE BERGER
Non, garde tes présents. Les oiseaux de ténèbres, La chouette et l'orfraie, et leurs accents funèbres, Voilà les seuls chanteurs que je veuille écouter; Voilà quelles chansons je voudrais imiter. 30 Ta flûte sous mes pieds serait bientôt brisée: Je hais tous vos plaisirs. Les fleurs et la rosée, Et de vos rossignols les soupirs caressants, Rien ne plaît à mon coeur, rien ne flatte mes sens. Je suis esclave.
LE CHEVRIER
Hélas! que je te trouve à plaindre! 35 Oui, l'esclavage est dur; oui, tout mortel doit craindre De servir, de plier sous une injuste loi, De vivre pour autrui, de n'avoir rien à soi. Protège-moi toujours, ô liberté chérie! O mère des vertus, mère de la patrie! 40
LE BERGER
Va, patrie et vertu ne sont que de vains noms. Toutefois tes discours sont pour moi des affronts: Ton prétendu bonheur et m'afflige et me brave; Comme moi, je voudrais que tu fusses esclave.
LE CHEVRIER
Et moi, je te voudrais libre, heureux comme moi. 45 Mais les dieux n'ont-ils point de remède pour toi? Il est des baumes doux, des lustrations pures Qui peuvent de notre âme assoupir les blessures, Et de magiques chants qui tarissent les pleurs.
LE BERGER
Il n'en est point; il n'est pour moi que des douleurs: 50 Mon sort est de servir, il faut qu'il s'accomplisse. Moi, j'ai ce chien aussi qui tremble à mon service; C'est mon esclave aussi. Mon désespoir muet Ne peut rendre qu'à lui tous les maux qu'on me fait.
LE CHEVRIER
La terre, notre mère, et sa douce richesse, 55 Ne peut-elle, du moins, égayer ta tristesse? Vois combien elle est belle! et vois l'été vermeil, Prodigue de trésors, brillants fils du soleil, Qui vient, fertile amant d'une heureuse culture, Varier du printemps l'uniforme verdure; 60 Vois l'abricot naissant, sous les yeux d'un beau ciel, Arrondir son fruit doux et blond comme le miel; Vois la pourpre des fleurs dont le pêcher se pare Nous annoncer l'éclat des fruits qu'il nous prépare. Au bord de ces prés verts regarde ces guérets, De qui les blés touffus, jaunissantes forêts, 65 Du joyeux moissonneur attendent la faucille. D'agrestes déités quelle noble famille! La Récolte et la Paix, aux yeux purs et sereins, Les épis sur le front, les épis dans les mains, 70 Qui viennent, sur les pas de la belle Espérance, Verser la corne d'or où fleurit l'abondance.
LE BERGER
Sans doute qu'à tes yeux elles montrent leurs pas; Moi, j'ai des yeux d'esclave, et je ne les vois pas. Je n'y vois qu'un sol dur, laborieux, servile, 75 Que j'ai, non pas pour moi, contraint d'être fertile; Où, sous un ciel brûlant, je moissonne le grain Qui va nourrir un autre, et me laisse ma faim. Voilà quelle est la terre. Elle n'est point ma mère, Elle est pour moi marâtre; et la nature entière 80 Est plus nue à mes yeux, plus horrible à mon coeur Que ce vallon de mort qui te fait tant d'horreur.
LE CHEVRIER
Le soin de tes brebis, leur voix douce et paisible, N'ont-ils donc rien qui plaise à ton âme insensible? N'aimes-tu point à voir les jeux de tes agneaux? 85 Moi, je me plais auprès de mes jeunes chevreaux; Je m'occupe à leurs jeux, j'aime leur voix bêlante; Et quand sur la rosée et sur l'herbe brillante Vers leur mère en criant je les vois accourir, Je bondis avec eux de joie et de plaisir. 90
LE BERGER
Ils sont à toi: mais moi, j'eus une autre fortune; Ceux-ci de mes tourments sont la cause importune Deux fois, avec ennui, promenés chaque jour, Un maître soupçonneux nous attend au retour Rien ne le satisfait: ils ont trop peu de laine; 95 Ou bien ils sont mourants, ils se traînent à peine; En un mot, tout est mal. Si le loup quelquefois En saisit un, l'emporte et s'enfuit dans les bois, C'est ma faute; il fallait braver ses dents avides. Je dois rendre les loups innocents et timides! 100 Et puis, menaces, cris, injure, emportements, Et lâches cruautés qu'il nomme châtiments.
LE CHEVRIER
Toujours à l'innocent les dieux sont favorables: Pourquoi fuir leur présence, appui des misérables? Autour de leurs autels, parés de nos festons, 105 Que ne viens-tu danser, offrir de simples dons, Du chaume, quelques fleurs, et, par ces sacrifices, Te rendre Jupiter et les nymphes propices?
LE BERGER
Non; les danses, les jeux, les plaisirs des bergers Sont à mon triste coeur des plaisirs étrangers. 110 Que parles-tu de dieux, de nymphes et d'offrandes? Moi, je n'ai pour les dieux ni chaume ni guirlandes; Je les crains, car j'ai vu leur foudre et leurs éclairs; Je ne les aime pas: ils m'ont donné des fers.
LE CHEVRIER
Eh bien, que n'aimes-tu? Quelle amertume extrême 115 Résiste aux doux souris d'une vierge qu'on aime? L'autre jour, à la mienne, en ce bois fortuné, Je vins offrir le don d'un chevreau nouveau-né. Son oeil tomba sur moi, si doux, si beau, si tendre!... Sa voix prit un accent!... Je crois toujours l'entendre. 120
LE BERGER
Eh! quel oeil virginal voudrait tomber sur moi? Ai-je, moi, des chevreaux à donner comme toi? Chaque jour, par ce maître inflexible et barbare, Mes agneaux sont comptés avec un soin avare. Trop heureux quand il daigne à mes cris superflus 125 N'en pas redemander plus que je n'en reçus! O juste Némésis! si jamais je puis être Le plus fort à mon tour, si je puis me voir maître, Je serai dur, méchant, intraitable, sans foi, Sanguinaire, cruel, comme on l'est avec moi! 130
LE CHEVRIER
Et moi, c'est vous qu'ici pour témoins j'en appelle, Dieux! de mes serviteurs la cohorte fidèle Me trouvera toujours humain, compatissant, A leurs justes désirs facile et complaisant, Afin qu'ils soient heureux et qu'ils aiment leur maître 135 Et bénissent en paix l'instant qui les vit naître.
LE BERGER
Et moi, je le maudis, cet instant douloureux Qui me donna le jour pour être malheureux; Pour agir quand un autre exige, veut, ordonne; Pour n'avoir rien à moi, pour ne plaire à personne; 140 Pour endurer la faim, quand ma peine et mon deuil Engraissent d'un tyran l'indolence et l'orgueil.
LE CHEVRIER
Berger infortuné! ta plaintive détresse De ton coeur dans le mien fait passer la tristesse. Vois cette chèvre mère et ces chevreaux, tous deux 145 Aussi blancs que le lait qu'elle garde pour eux; Qu'ils aillent avec toi, je te les abandonne. Adieu, puisse du moins ce peu que je te donne De ta triste mémoire effacer tes malheurs, Et, soigné par tes mains, distraire tes douleurs! 150
LE BERGER
Oui, donne et sois maudit; car, si j'étais plus sage, Ces dons sont pour mon coeur d'un sinistre présage: De mon despote avare ils choqueront les yeux. Il ne croit pas qu'on donne; il est fourbe, envieux; Il dira que chez lui j'ai volé le salaire 155 Dont j'aurai pu payer les chevreaux et la mère; Et, d'un si bon prétexte ardent à se servir, C'est à moi que lui-même il viendra les ravir.
(_Commencé le vendredi au soir 16, et fini le dimanche au soir, 18 mars 1787._)
IV
LE MALADE
'Apollon, dieu sauveur, dieu des savants mystères, Dieu de la vie, et dieu des plantes salutaires, Dieu vainqueur de Python, dieu jeune et triomphant, Prends pitié de mon fils, de mon unique enfant! Prends pitié de sa mère aux larmes condamnée, 5 Qui ne vit que pour lui, qui meurt abandonnée, Qui n'a pas dû rester pour voir mourir son fils! Dieu jeune, viens aider sa jeunesse. Assoupis, Assoupis dans son sein cette fièvre brûlante Qui dévore la fleur de sa vie innocente. 10 Apollon! si jamais, échappé du tombeau, Il retourne au Ménale avoir soin du troupeau, Ces mains, ces vieilles mains orneront ta statue De ma coupe d'onyx à tes pieds suspendue; Et, chaque été nouveau, d'un jeune taureau blanc 15 La hache à ton autel fera couler le sang.
Eh bien, mon fils, es-tu toujours impitoyable? Ton funeste silence est-il inexorable? Enfant, tu veux mourir? Tu veux, dans ses vieux ans, Laisser ta mère seule avec ses cheveux blancs? 20 Tu veux que ce soit moi qui ferme ta paupière? Que j'unisse ta cendre à celle de ton père? C'est toi qui me devais ces soins religieux, Et ma tombe attendait tes pleurs et tes adieux. Parle, parle, mon fils! quel chagrin te consume? 25 Les maux qu'on dissimule en ont plus d'amertume. Ne lèveras-tu point ces yeux appesantis?
--Ma mère, adieu; je meurs, et tu n'as plus de fils. Non, tu n'as plus de fils, ma mère bien-aimée. Je te perds. Une plaie ardente, envenimée, 30 Me ronge; avec effort je respire, et je crois Chaque fois respirer pour la dernière fois. Je ne parlerai pas. Adieu; ce lit me blesse, Ce tapis qui me couvre accable ma faiblesse; Tout me pèse et me lasse. Aide-moi, je me meurs. 35 Tourne-moi sur le flanc. Ah! j'expire! ô douleurs!