Poésies choisies de André Chénier
Chapter 3
Nous voici au terme de notre enquête. Après les multiples contradictions parmi lesquelles elle nous a promené, elle nous a ramené à notre point de départ. Pour Hérédia, comme pour les critiques de 1819, c'est surtout le poète des bucoliques ou idylles qui est original. Pour lui, comme pour eux, la langue et la versification sont très caractéristiques. Seulement là où ils se récriaient, traitant André Chénier de barbare, lui, il admire. C'est donc que là encore André Chénier était original et d'une originalité tellement hardie qu'il a fallu tout ce long temps et toutes les audaces du romantisme pour nous y accoutumer.
JULES DEROCQUIGNY. LILLE, _mars 1907_.
NOTE.
L'éditeur reconnaît avec gratitude sa grande obligation, pour beaucoup de notes, à l'édition critique de Becq de Fouquières; pour la seconde partie de l'introduction et la bibliographie, au livre de M. Paul Glachant, _André Chénier critique et critiqué_.
TABLE DES MATIÈRES
GENERAL PREFACE INTRODUCTION BIBLIOGRAPHIE BUCOLIQUES. IDYLLES ET FRAGMENTS D'IDYLLES. I. L'AVEUGLE II. LE MENDIANT III. LA LIBERTÉ IV. LE MALADE V. HYLAS VI. LA JEUNE TARENTINE VII. SUR UN GROUPE DE JUPITER ET D'EUROPE. VIII. PASIPHAÉ IX. PANNYCHIS X. DRYAS XI. BACCHUS XII. LE CHÊNE DE CÉRÈS XIII. HERCULE XIV. ÉRICHTHON XV. NÉÈRE XVI. MON VISAGE EST FLÉTRI XVII. O JEUNE ADOLESCENT! XVIII. LA NYMPHE L'APERÇOIT XIX. CHANSON DES YEUX XX. LES ESCLAVES D'AMOUR XXI. A VESPER XXII. BLANCE ET DOUCE COLOMBE XXIII. LE SATYRE ET LA FLÛTE XXIV. DE NUIT, LA NYMPHE ERRANTE XXV. L'IMPUR ET FIER ÉPOUX XXVI. MA MUSE FUIT LES CHAMPS XXVII. MES CHANTS SAVENT TOUT PEINDRE XXVIII. LE LYS EST LE PLUS BEAU XXIX. A L'HIRONDELLE XXX. AH! PRENDS UN COEUR HUMAIN XXXI. FILLE DU VIEUX PASTEUR XXXII. TOUJOURS CE SOUVENIR M'ATTENDRIT XXXIII. MNAÏS XXXIV. LES JARDINS XXXV. INVOCATION À LA POÉSIE XXXVI. A LA SANTÉ
ÉLÉGIES. FRAGMENTS D'ÉLÉGIES.
I. JEUNE FILLE, TON COEUR AVEC NOUS II. AH! JE LES RECONNAIS III. AUX FRÈRES DE PANGE IV. AU CHEVALIER DE PANGE V. O MUSES, ACCOUREZ VI. O JOURS DE MON PRINTEMPS VII. L'ART, DES TRANSPORTS DE L'ÂME VIII. RESTE, RESTE AVEC NOUS IX. TEL J'ÉTAIS AUTREFOIS X. FUMANT DANS LE CRISTAL XI. SOUFFRE UN MOMENT ENCOR XII. NON, JE NE L'AIME PLUS XIII. O NÉCESSITÉ DURE! XIV. AUX DEUX FRÈRES TRUDAINE XV. O DÉLICES D'AMOUR XVI. SOUVENT LE MALHEUREUX XVII. JE T'INDIQUE LE FRUIT XVIII. TOUT HOMME A SES DOULEURS XIX. AINSI, LORSQUE SOUVENT XX. SANS PARENTS, SANS AMIS XXI. LE DOUX SOMMEIL HABITE XXII. SUR LA MORT D'UN ENFANT XXIII. LE COURROUX D'UN AMANT XXIV. ALLEZ, MES VERS, ALLEZ XXV. EH BIEN! JE LE VOULAIS
ÉPITRES.
I. A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS II. AMI, CHEZ NOS FRANÇAIS
POÈMES.
I. L'INVENTION II. HERMÈS. " II " III III. L'AMÉRIQUE. I. LE POÈTE DIVIN " II. SALUT, Ô BELLE NUIT IV. L'ART D'AIMER. I. AH! TREMBLE " II. QUE SERT DES TOURS " III. AUX BORDS V. LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES
POÉSIES DIVERSES.
I. HYMNE À LA JUSTICE II. ... TERRE, TERRE CHÉRIE III. LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS IV. LA FRIVOLITÉ V. LE POÈTE
ODES.
I. A VERSAILLES II. A MARIE-ANNE-CHARLOTTE CORDAY III. LA JEUNE CAPTIVE
ÏAMBES.
I. HYMNE II. QUAND AU MOUTON BÊLANT III. COMME UN DERNIER RAYON
NOTES
POÉSIES CHOISIES DE ANDRÉ CHÉNIER
BUCOLIQUES
IDYLLES ET FRAGMENTS D'IDYLLES
I
L'AVEUGLE
'Dieu dont l'arc est d'argent, dieu de Claros, écoute; O Sminthée-Apollon, je périrai sans doute, Si tu ne sers de guide à cet aveugle errant.'
C'est ainsi qu'achevait l'aveugle en soupirant, Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre 5 S'asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre, Le suivaient, accourus aux abois turbulents Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants. Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète, Protégé du vieillard la faiblesse inquiète; 10 Ils l'écoutaient de loin, et s'approchant de lui: Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui? Serait-ce un habitant de l'empire céleste? Ses traits sont grands et fiers; de sa ceinture agreste Pend une lyre informe; et les sons de sa voix 15 Émeuvent l'air et l'onde, et le ciel et les bois.'
Mais il entend leurs pas, prête l'oreille, espère, Se trouble, et tend déjà les mains à la prière. 'Ne crains point, disent-ils, malheureux étranger, Si plutôt, sous un corps terrestre et passager, 20 Tu n'es point quelque dieu protecteur de la Grèce, Tant une grâce auguste ennoblit ta vieillesse! Si tu n'es qu'un mortel, vieillard infortuné, Les humains près de qui les flots t'ont amené Aux mortels malheureux n'apportent point d'injures. 25 Les destins n'ont jamais de faveurs qui soient pures. Ta voix noble et touchante est un bienfait des dieux; Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux.
--Enfants, car votre voix est enfantine et tendre, Vos discours sont prudents plus qu'on n'eût dû l'attendre; 30 Mais, toujours soupçonneux, l'indigent étranger Croit qu'on rit de ses maux et qu'on veut l'outrager. Ne me comparez point à la troupe immortelle: Ces rides, ces cheveux, cette nuit éternelle, Voyez, est-ce le front d'un habitant des cieux? 35 Je ne suis qu'un mortel, un des plus malheureux! Si vous en savez un, pauvre, errant, misérable, C'est à celui-là seul que je suis comparable; Et pourtant je n'ai point, comme fit Thamyris, Des chansons à Phoebus voulu ravir le prix; 40 Ni, livré comme Oedipe à la noire Euménide, Je n'ai puni sur moi l'inceste parricide; Mais les dieux tout-puissants gardaient à mon déclin Les ténèbres, l'exil, l'indigence et la faim.
--Prends, et puisse bientôt changer ta destinée!' 45 Disent-ils. Et tirant ce que, pour leur journée, Tient la peau d'une chèvre aux crins noirs et luisants, Ils versent à l'envi, sur ses genoux pesants, Le pain de pur froment, les olives huileuses, Le fromage et l'amande et les figues mielleuses; 50 Et du pain à son chien entre ses pieds gisant, Tout hors d'haleine encore, humide et languissant, Qui, malgré les rameurs, se lançant à la nage, L'avait loin du vaisseau rejoint sur le rivage.
'Le sort, dit le vieillard, n'est pas toujours de fer; 55 Je vous salue, enfants venus de Jupiter; Heureux sont les parents qui tels vous firent naître! Mais venez, que mes mains cherchent à vous connaître; Je crois avoir des yeux. Vous êtes beaux tous trois.
Vos visages sont doux, car douce est votre voix. 60 Qu'aimable est la vertu que la grâce environne! Croissez, comme j'ai vu ce palmier de Latone, Alors qu'ayant des yeux je traversai les flots; Car jadis, abordant à la sainte Délos, Je vis près d'Apollon, à son autel de pierre, 65 Un palmier, don du ciel, merveille de la terre. Vous croîtrez, comme lui, grands, féconds, révérés, Puisque les malheureux sont par vous honorés. Le plus âgé de vous aura vu treize années: A peine, mes enfants, vos mères étaient nées, 70 Que j'étais presque vieux. Assieds-toi près de moi, Toi, le plus grand de tous; je me confie à toi. Prends soin du vieil aveugle.--O sage magnanime! Comment, et d'où viens-tu? car l'onde maritime Mugit de toutes parts sur nos bords orageux. 75
--Des marchands de Cymé m'avaient pris avec eux. J'allais voir, m'éloignant des rives de Carie, Si la Grèce pour moi n'aurait point de patrie, Et des dieux moins jaloux, et de moins tristes jours; Car jusques à la mort nous espérons toujours. 80 Mais pauvre et n'ayant rien pour payer mon passage, Ils m'ont, je ne sais où, jeté sur le rivage.
--Harmonieux vieillard, tu n'as donc point chanté? Quelques sons de ta voix auraient tout acheté.
--Enfants! du rossignol la voix pure et légère 85 N'a jamais apaisé le vautour sanguinaire; Et les riches, grossiers, avares, insolents, N'ont pas une âme ouverte à sentir les talents. Guidé par ce bâton, sur l'arène glissante, Seul, en silence, au bord de l'onde mugissante, 90 J'allais, et j'écoutais le bêlement lointain De troupeaux agitant leurs sonnettes d'airain. Puis j'ai pris cette lyre, et les cordes mobiles Ont encor résonné sous mes vieux doigts débiles Je voulais des grands dieux implorer la bonté, 95 Et surtout Jupiter, dieu d'hospitalité, Lorsque d'énormes chiens à la voix formidable Sont venus m'assaillir; et j'étais misérable, Si vous (car c'était vous), avant qu'ils m'eussent pris, N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris. 100
--Mon père, il est donc vrai: tout est devenu pire, Car jadis, aux accents d'une éloquente lyre, Les tigres et les loups, vaincus, humiliés, D'un chanteur comme toi vinrent baiser les pieds.
--Les barbares! J'étais assis près de la poupe. 105 "Aveugle vagabond, dit l'insolente troupe, Chante, si ton esprit n'est point comme tes yeux, Amuse notre ennui; tu rendras grâce aux dieux." J'ai fait taire mon coeur qui voulait les confondre: Ma bouche ne s'est point ouverte à leur répondre; 110 Ils n'ont pas entendu ma voix, et sous ma main J'ai retenu le dieu courroucé dans mon sein. Cymé, puisque tes fils dédaignent Mnémosyne, Puisqu'ils ont fait outrage à la muse divine, Que leur vie et leur mort s'éteignent dans l'oubli, 115 Que ton nom dans la nuit demeure enseveli!
--Viens, suis-nous à la ville; elle est toute voisine, Et chérit les amis de la muse divine. Un siège aux clous d'argent te place à nos festins; Et là les mets choisis, le miel et les bons vins, 120 Sous la colonne où pend une lyre d'ivoire, Te feront de tes maux oublier la mémoire. Et si, dans le chemin, rapsode ingénieux, Ta veux nous accorder tes chants dignes des cieux, Nous dirons qu'Apollon, pour charmer les oreilles, 125 T'a lui-même dicté de si douces merveilles.
--Oui, je le veux; marchons. Mais où m'entraînez-vous? Enfants du vieil aveugle, en quel lieu sommes-nous?
--Syros est l'île heureuse où nous vivons, mon père.
--Salut, belle Syros, deux fois hospitalière! 130 Car sur ses bords heureux je suis déjà venu: Amis, je la connais. Vos pères m'ont connu. Ils croissaient comme vous; mes yeux s'ouvraient encore Au soleil, au printemps, aux roses de l'aurore; J'étais jeune et vaillant. Aux danses des guerriers, 135 A la course, aux combats, j'ai paru des premiers. J'ai vu Corinthe, Argos, et Crète et les cent villes, Et du fleuve Egyptus les rivages fertiles; Mais la terre et la mer, et l'âge et les malheurs, Ont épuisé ce corps fatigué de douleurs. 140 La voix me reste. Ainsi la cigale innocente, Sur un arbuste assise, et se console et chante. Commençons par les dieux: "Souverain Jupiter, Soleil qui vois, entends, connais tout, et toi, mer, Fleuves, terre, et noirs dieux des vengeances trop lentes, 145 Salut! Venez à moi, de l'Olympe habitantes, Muses! vous savez tout, vous, déesses, et nous, Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous."'
Il poursuit; et déjà les antiques ombrages Mollement en cadence inclinaient leurs feuillages; 150 Et pâtres oubliant leur troupeau délaissé, Et voyageurs quittant leur chemin commencé, Couraient. Il les entend près de son jeune guide, L'un sur l'autre pressés, tendre une oreille avide; Et nymphes et sylvains sortaient pour l'admirer, 155 Et l'écoutaient en foule, et n'osaient respirer, Car en de longs détours de chansons vagabondes Il enchaînait de tout les semences fécondes, Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air, Les fleuves descendus du sein de Jupiter, 160 Les oracles, les arts, les cités fraternelles, Et depuis le chaos les amours immortelles; D'abord le roi divin, et l'Olympe, et les cieux, Et le monde ébranlé d'un signe de ses yeux, Et les dieux partagés en une immense guerre, 165 Et le sang plus qu'humain venant rougir la terre, Et les rois assemblés, et sous les pieds guerriers Une nuit de poussière, et les chars meurtriers, Et les héros armés, brillant dans les campagnes Comme un vaste incendie aux cimes des montagnes, 170 Les coursiers hérissant leur crinière à longs flots, Et d'une voix humaine excitant les héros; De là, portant ses pas dans les paisibles villes, Les lois, les orateurs, les récoltes fertiles; Mais bientôt de soldats les remparts entourés, 175 Les victimes tombant dans les parvis sacrés, Et les assauts mortels aux épouses plaintives, Et les mères en deuil, et les filles captives; Puis aussi les moissons joyeuses, les troupeaux Bêlants ou mugissants, les rustiques pipeaux, 180 Les chansons, les festins, les vendanges bruyantes, Et la flûte et la lyre, et les noces dansantes. Puis, déchaînant les vents à soulever les mers, Il perdait les rochers sur les gouffres amers; De là, dans le sein frais d'une roche azurée, 185 En foule il appelait les filles de Nérée, Qui, bientôt à ses cris s'élevant sur les eaux, Aux rivages troyens parcouraient les vaisseaux. Puis il ouvrait du Styx la rive criminelle, Et puis les demi-dieux et les champs d'asphodèle, 190 Et la foule des morts: vieillards seuls et souffrants, Jeunes gens emportés aux yeux de leurs parents, Enfants dont au berceau la vie est terminée, Vierges dont le trépas suspendit l'hyménée.
Mais, ô bois, ô ruisseaux, ô monts, ô durs cailloux! 195 Quels doux frémissements vous agitèrent tous, Quand bientôt à Lemnos, sur l'enclume divine, Il forgeait cette trame irrésistible et fine Autant que d'Arachné les pièges inconnus, Et dans ce fer mobile emprisonnait Vénus, 200 Et quand il revêtait d'une pierre soudaine La fière Niobé, cette mère thébaine; Et quand il répétait en accents de douleur De la triste Aédon l'imprudence et les pleurs, Qui d'un fils méconnu marâtre involontaire, 205 Vola, doux rossignol, sous le bois solitaire! Ensuite, avec le vin, il versait aux héros Le puissant népenthès, oubli de tous les maux; Il cueillait le moly, fleur qui rend l'homme sage; Du paisible lotos il mêlait le breuvage: 210 Les mortels oubliaient, à ce philtre charmés, Et la douce patrie et les parents aimés. Enfin l'Ossa, l'Olympe et les bois du Pénée Voyaient ensanglanter les banquets d'hyménée, Quand Thésée, au milieu de la joie et du vin, 215 La nuit où son ami reçut à son festin Le peuple monstrueux des enfants de la nue, Fut contraint d'arracher l'épouse demi-nue Au bras ivre et nerveux du sauvage Eurytus. Soudain, le glaive en main, l'ardent Pirithoüs: 220 'Attends; il faut ici que mon affront s'expie, Traître!' Mais avant lui, sur le centaure impie Dryas a fait tomber, avec tous ses rameaux, Un long arbre de fer hérissé de flambeaux. L'insolent quadrupède en vain s'écrie; il tombe, 225 Et son pied bat le sol qui doit être sa tombe. Sous l'effort de Nessus, la table du repas Roule, écrase Cymèle, Évagre, Périphas. Pirithoüs égorge Antimaque et Pétrée, Et Cyllare aux pieds blancs, et le noir Macarée, 230 Qui de trois fiers lions, dépouillés par sa main, Couvrait ses quatre flancs, armait son double sein. Courbé, levant un roc choisi pour leur vengeance, Tout à coup, sous l'airain d'un vase antique, immense, L'imprudent Bianor, par Hercule surpris, 235 Sent de sa tête énorme éclater les débris. Hercule et la massue entassent en trophée Clanis, Démoléon, Lycotas, et Riphée Qui portait sur ses crins, de taches colorés, L'héréditaire éclat des nuages dorés. 240 Mais d'un double combat Eurynome est avide, Car ses pieds, agités en un cercle rapide, Battent à coups pressés l'armure de Nestor; Le quadrupède Hélops fuit; l'agile Crantor, Le bras levé, l'atteint; Eurynome l'arrête; 245 D'un érable noueux il va fendre sa tête, Lorsque le fils d'Égée, invincible, sanglant, L'aperçoit, à l'autel prend un chêne brûlant, Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible, S'élance, va saisir sa chevelure horrible, 250 L'entraîne, et, quand sa bouche, ouverte avec effort, Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort. L'autel est dépouillé. Tous vont s'armer de flamme, Et le bois porte au loin des hurlements de femme, L'ongle frappant la terre, et les guerriers meurtris, 255 Et les vases brisés, et l'injure, et les cris.
Ainsi le grand vieillard, en images hardies, Déployait le tissu des saintes mélodies. Les trois enfants émus, à son auguste aspect, Admiraient, d'un regard de joie et de respect, 260 De sa bouche abonder les paroles divines, Comme en hiver la neige aux sommets des collines. Et, partout accourus, dansant sur son chemin, Hommes, femmes, enfants, les rameaux à la main, Et vierges et guerriers, jeunes fleurs de la ville, 265 Chantaient: 'Viens dans nos murs, viens habiter notre île; Viens, prophète éloquent, aveugle harmonieux, Convive du nectar, disciple aimé des dieux; Des jeux, tous les cinq ans, rendront saint et prospère Le jour où nous avons reçu le grand HOMÈRE.' 270
II
LE MENDIANT
C'était quand le printemps a reverdi les prés. La fille de Lycus, vierge aux cheveux dorés, Sous les monts Achéens, non loin de Cérynée, . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . Errait à l'ombre, aux bords du faible et pur Crathis, Car les eaux du Crathis, sous des berceaux de frêne, 5 Entouraient de Lycus le fertile domaine. . . . . . . . . . . Soudain, à l'autre bord, Du fond d'un bois épais, un noir fantôme sort, Tout pâle, demi-nu, la barbe hérissée: Il remuait à peine une lèvre glacée, 10 Des hommes et des dieux implorait le secours, Et dans la forêt sombre errait depuis deux jours; Il se traîne, il n'attend qu'une mort douloureuse; Il succombe. L'enfant, interdite et peureuse, A ce hideux aspect sorti du fond des bois, 15 Veut fuir; mais elle entend sa lamentable voix. Il tend les bras, il tombe à genoux; il lui crie Qu'au nom de tous les dieux il la conjure, il prie, Et qu'il n'est point à craindre, et qu'une ardente faim L'aiguillonne et le tue, et qu'il expire enfin. 20
'Si, comme je le crois, belle dès ton enfance, C'est le dieu de ces eaux qui t'a donné naissance, Nymphe, souvent les voeux des malheureux humains Ouvrent des immortels les bienfaisantes mains, Ou si c'est quelque front porteur d'une couronne 25 Qui te nomme sa fille et te destine au trône, Souviens-toi, jeune enfant, que le ciel quelquefois Venge les opprimés sur la tête des rois. Belle vierge, sans doute enfant d'une déesse, Crains de laisser périr l'étranger en détresse: 30 L'étranger qui supplie est envoyé des dieux.'
Elle reste. A le voir, elle enhardit ses yeux, . . . . . . . . et d'une voix encore Tremblante: 'Ami, le ciel écoute qui l'implore. Mais ce soir, quand la nuit descend sur l'horizon, 35 Passe le pont mobile, entre dans la maison; J'aurai soin qu'on te laisse entrer sans méfiance. Pour la douzième fois célébrant ma naissance, Mon père doit donner une fête aujourd'hui. Il m'aime, il n'a que moi: viens t'adresser à lui, 40 C'est le riche Lycus. Viens ce soir; il est tendre, Il est humain: il pleure aux pleurs qu'il voit répandre.' Elle achève ces mots, et, le coeur palpitant, S'enfuit; car l'étranger sur elle, en l'écoutant, Fixait de ses yeux creux l'attention avide. 45 Elle rentre, cherchant dans le palais splendide L'esclave près de qui toujours ses jeunes ans Trouvent un doux accueil et des soins complaisants. Cette sage affranchie avait nourri sa mère; Maintenant sous des lois de vigilance austère, 50 Elle et son vieil époux, au devoir rigoureux, Rangent des serviteurs le cortège nombreux. Elle la voit de loin dans le fond du portique, Court, et, posant ses mains sur ce visage antique: 'Indulgente nourrice, écoute: il faut de toi 55 Que j'obtienne un grand bien. Ma mère, écoute-moi; Un pauvre, un étranger, dans la misère extrême, Gémit sur l'autre bord, mourant, affamé, blême... Ne me décèle point. De mon père aujourd'hui J'ai promis qu'il pourrait solliciter l'appui. 60 Fais qu'il entre: et surtout, ô mère de ma mère! Garde que nul mortel a'insulte à sa misère. --Oui, ma fille; chacun fera ce que tu veux, Dit l'esclave en baisant son front et ses cheveux; Oui, qu'à ton protégé ta fête soit ouverte, 65 Ta mère, mon élève (inestimable perte!), Aimait à soulager les faibles abattus; Tu lui ressembleras autant par tes vertus Que par tes yeux si doux et tes grâces naïves,' Mais cependant la nuit assemble les convives: 70 En habits somptueux, d'essences parfumés, Ils entrent. Aux lambris d'ivoire et d'or formés Pend le lin d'Ionie en brillantes courtines; Le toit s'égaye et rit de mille odeurs divines. La table au loin circule, et d'apprêts savoureux 75 Se charge. L'encens vole en longs flots vaporeux: Sur leurs bases d'argent, des formes animées Élèvent dans leurs mains des torches enflammées; Les figures, l'onyx, le cristal, les métaux En vases hérissés d'hommes ou d'animaux, 80 Partout, sur les buffets, sur la table, étincellent; Plus d'une lyre est prête; et partout s'amoncellent Et les rameaux de myrte et les bouquets de fleurs. On s'étend sur les lits teints de mille couleurs; Près de Lycus, sa fille, idole de la fête, 85 Est admise. La rose a couronné sa tête. Mais, pour que la décence impose un juste frein, Lui-même est par eux tous élu roi du festin. Et déjà vins, chansons, joie, entretiens sans nombre, Lorsque, la double porte ouverte, un spectre sombre 90 Entre, cherchant des yeux l'autel hospitalier. La jeune enfant rougit. Il court vers le foyer, Il embrasse l'autel, s'assied parmi la cendre; Et tous, l'oeil étonné, se taisent pour l'entendre.