Poésies choisies de André Chénier

Chapter 9

Chapter 93,179 wordsPublic domain

Ah! si quelque mortel est né pour la connaître. C'est nous, âmes de feu, dont l'Amour est le maître. 10 Le cruel trop souvent empoisonne ses coups; Elle garde à nos coeurs ses baumes les plus doux. Malheur au jeune enfant seul, sans ami, sans guide, Qui près de la beauté rougit et s'intimide, Et, d'un pouvoir nouveau lentement dominé, 15 Par l'appât du plaisir doucement entraîné, Crédule, et sur la foi d'un sourire volage, A cette mer trompeuse et se livre et s'engage! Combien de fois, tremblant et les larmes aux yeux, Ses cris accuseront l'inconstance des dieux! 20 Combien il frémira d'entendre sur sa tête Gronder les aquilons et la noire tempête, Et d'écueils en écueils portera ses douleurs Sans trouver une main pour essuyer ses pleurs! Mais heureux dont le zèle, au milieu du naufrage, 25 Viendra le recueillir, le pousser au rivage; Endormir dans ses flancs le poison ennemi; Réchauffer dans son sein le sein de son ami, Et de son fol amour étouffer la semence, Ou du moins dans son coeur ranimer l'espérance! 30 Qu'il est beau de savoir, digne d'un tel lien, Au repos d'un ami sacrifier le sien! Plaindre de s'immoler l'occasion ravie, Être heureux de sa joie et vivre de sa vie!

Si le ciel a daigné d'un regard amoureux 35 Accueillir ma prière et sourire à mes voeux, Je ne demande point que mes sillons avides Boivent l'or du Pactole et ses trésors liquides; Ni que le diamant, sur la pourpre enchaîné, Pare mon coeur esclave au Louvre prosterné; 40 Ni même, voeu plus doux! que la main d'Uranie Embellisse mon front des palmes du génie; Mais que beaucoup d'amis, accueillis dans mes bras, Se partagent ma vie et pleurent mon trépas; Que ces doctes héros, dont la main de la Gloire 45 A consacré les noms au temple de Mémoire, Plutôt que leurs talents, inspirent à mon coeur Les aimables vertus qui firent leur bonheur; Et que de l'amitié ces antiques modèles Reconnaissent mes pas sur leurs traces fidèles. 50 Si le feu qui respire en leurs divins écrits D'une vive étincelle échauffa nos esprits; Si leur gloire en nos coeurs souffle une noble envie, Oh! suivons donc aussi l'exemple de leur vie: Gardons d'en négliger la plus belle moitié; 55 Soyons heureux comme eux au sein de l'amitié. Horace, loin des flots qui tourmentent Cythère, Y retrouvait d'un port l'asile salutaire; Lui-même au doux Tibulle, à ses tristes amours, Prêta de l'amitié les utiles secours. 60 L'amitié rendit vains tous les traits de Lesbie; Elle essuya les yeux que fit pleurer Cynthie. Virgile n'a-t-il pas, d'un vers doux et flatteur, De Gallus expirant consolé le malheur? Voilà l'exemple saint que mon coeur leur demande. 65 Ovide, ah! qu'à mes yeux ton infortune est grande! Non pour n'avoir pu faire aux tyrans irrités Agréer de tes vers les lâches faussetés; Je plains ton abandon, ta douleur solitaire. Pas un coeur qui, du tien zélé dépositaire, 70 Vienne adoucir ta plaie, apaiser ton effroi, Et consoler tes pleurs, et pleurer avec toi! Ce n'est pas nous, amis, qu'un tel foudre menace. Que des dieux et des rois l'éclatante disgrâce Nous frappe: leur tonnerre aura trompé leurs mains; 75 Nous resterons unis en dépit des destins. Qu'ils excitent sur nous la fortune cruelle; Qu'elle arme tous ses traits: nous sommes trois contre elle. Nos coeurs peuvent l'attendre, et, dans tous ses combats, L'un sur l'autre appuyés, ne chancelleront pas. 80

Oui, mes amis, voilà le bonheur, la sagesse. Que nous importe alors si le dieu du Permesse Dédaigne de nous voir, entre ses favoris, Charmer de l'Hélicon les bocages fleuris? Aux sentiers où leur vie offre un plus doux exemple, 85 Où la félicité les reçut dans son temple, Nous les aurons suivis, et, jusques au tombeau, De leur double laurier su ravir le plus beau. Mais nous pouvons, comme eux, les cueillir l'un et l'autre. Ils reçurent du ciel un coeur tel que le nôtre; 90 Ce coeur fut leur génie; il fut leur Apollon, Et leur docte fontaine, et leur sacré vallon. Castor charme les dieux, et son frère l'inspire. Loin de Patrocle, Achille aurait brisé sa lyre. C'est près de Pollion, dans les bras de Varus, 95 Que Virgile envia le destin de Nisus. Que dis-je? ils t'ont transmis ce feu qui les domine. N'ai-je pas vu ta muse au tombeau de Racine, Le Brun, faire gémir la lyre de douleurs Que jadis Simonide anima de ses pleurs? 100 Et toi, dont le génie, amant de la retraite, Et des leçons d'Ascra studieux interprète, Accompagnant l'année en ses douze palais, Étale sa richesse et ses vastes bienfaits; Brazais, que de tes chants mon âme est pénétrée, 105 Quand ils vont couronner cette vierge adorée Dont par la main du temps l'empire est respecté, Et de qui la vieillesse augmente la beauté! L'homme insensible et froid en vain s'attache à peindre Ces sentiments du coeur que l'esprit ne peut feindre; 110 De ses tableaux fardés les frivoles appas N'iront jamais au coeur dont ils ne viennent pas. Eh! comment me tracer une image fidèle Des traits dont votre main ignore le modèle? Mais celui qui, dans soi descendant en secret, 115 Le contemple vivant, ce modèle parfait, C'est lui qui nous enflamme au feu qui le dévore; Lui qui fait adorer la vertu qu'il adore; Lui qui trace, en un vers des Muses agréé, Un sentiment profond que son coeur a créé. 120 Aimer, sentir, c'est là cette ivresse vantée Qu'aux célestes foyers déroba Prométhée. Calliope jamais daigna-t-elle enflammer Un coeur inaccessible à la douceur d'aimer? Non: l'amour, l'amitié, la sublime harmonie, 125 Tous ces dons précieux n'ont qu'un même génie; Même souffle anima le poète charmant, L'ami religieux et le parfait amant; Ce sont toutes vertus d'une âme grande et fière. Bavius et Zoïle, et Gacon et Linière, 130 Aux concerts d'Apollon ne furent point admis, Vécurent sans maîtresse, et n'eurent point d'amis.

Et ceux qui, par leurs moeurs dignes de plus d'estime, Ne sont point nés pourtant sous cet astre sublime, Voyez-les, dans des vers divins, délicieux, 135 Vous habiller l'amour d'un clinquant précieux; Badinage insipide où leur ennui se joue, Et qu'autant que l'amour le bon sens désavoue. Voyez si d'une belle un jeune amant épris A tressailli jamais en lisant leurs écrits; 140 Si leurs lyres jamais, froides comme leurs âmes, De la sainte amitié respirèrent les flammes. O peuples de héros, exemples des mortels! C'est chez vous que l'encens fuma sur ses autels; C'est aux temps glorieux des triomphes d'Athène, 145 Aux temps sanctifiés par la vertu romaine; Quand l'âme de Lélie animait Scipion, Quand Nicoclès mourait au sein de Phocion; C'est aux murs où Lycurgue a consacré sa vie, Où les vertus étaient les lois de la patrie. 150 O demi-dieux amis! Atticus, Cicéron, Caton, Brutus, Pompée, et Sulpice, et Varron! Ces héros, dans le sein de leur ville perdue, S'assemblaient pour pleurer la liberté vaincue. Unis par la vertu, la gloire, le malheur, 155 Les arts et l'amitié consolaient leur douleur. Sans l'amitié, quel antre ou quel sable infertile N'eût été pour le sage un désirable asile, Quand du Tibre avili le spectre ensanglanté Armait la main du vice et la férocité; 160 Quand d'un vrai citoyen l'éclat et le courage Réveillaient du tyran la soupçonneuse rage; Quand l'exil, la prison, le vol, l'assassinat, Étaient pour l'apaiser l'offrande du Sénat! Thraséas, Soranus, Sénécion, Rustique, 165 Vous tous, dignes enfants de la patrie antique, Je vous vois tous amis, entourés de bourreaux, Braver du scélérat les indignes faisceaux, Du lâche délateur l'impudente richesse, Et du vil affranchi l'orgueilleuse bassesse. 170 Je vous vois, au milieu des crimes, des noirceurs, Garder une patrie, et des lois, et des moeurs; Traverser d'un pied sûr, sans tache, sans souillure, Les flots contagieux de cette mer impure; Vous créer, au flambeau de vos mâles aïeux, 175 Sur ce monde profane un monde vertueux.

Oh! viens rendre à leurs noms nos âmes attentives, Amitié! de leur gloire ennoblis nos archives. Viens, viens: que nos climats, par ton souffle épurés, Enfantent des rivaux à ces hommes sacrés. 180 Rends-nous hommes comme eux. Fais sur la France heureuse Descendre des Vertus la troupe radieuse, De ces filles du ciel qui naissent dans ton sein, Et toutes sur tes pas se tiennent par la main. Ranime les beaux-arts, éveille leur génie, 185 Chasse de leur empire et la haine et l'envie: Loin de toi dans l'opprobre ils meurent avilis; Pour conserver leur trône ils doivent être unis. Alors de l'univers ils forcent les hommages: Tout, jusqu'à Plutus même, encense leurs images; 190 Tout devient juste alors; et le peuple et les grands, Quand l'homme est respectable, honorent les talents. Ainsi l'on vit les Grecs prôner d'un même zèle La gloire d'Alexandre et la gloire d'Apelle; La main de Phidias créa des immortels, 195 Et Smyrne à son Homère éleva des autels. Nous, amis, cependant, de qui la noble audace Veut atteindre aux lauriers de l'antique Parnasse, Au rang de ces grands noms nous pouvons être admis; Soyons cités comme eux entre les vrais amis. 200 Qu'au-delà du trépas notre âme mutuelle Vive et respire encor sur la lyre immortelle. Que nos noms soient sacrés, que nos chants glorieux Soient pour tous les amis un code précieux. Qu'ils trouvent dans nos vers leur âme et leurs pensées; 205 Qu'ils raniment encor nos muses éclipsées, Et qu'en nous imitant ils s'attendent un jour D'être chez leurs neveux imités à leur tour.

(1782.)

II

Ami, chez nos Français ma muse voudrait plaire; Mais j'ai fui la satire à leurs regards si chère. Le superbe lecteur, toujours content de lui, Et toujours plus content s'il peut rire d'autrui, Veut qu'un nom imprévu, dont l'aspect le déride, 5 Égayé au bout du vers une rime perfide; Il s'endort si quelqu'un ne pleure quand il rit. Mais qu'Horace et sa troupe irascible d'esprit Daignent me pardonner, si jamais ils pardonnent: J'estime peu cet art, ces leçons qu'ils nous donnent 10 D'immoler bien un sot qui jure en son chagrin, Au rire âcre et perçant d'un caprice malin. Le malheureux déjà me semble assez à plaindre D'avoir, même avant lui, vu sa gloire s'éteindre Et son livre au tombeau lui montrer le chemin, 15 Sans aller, sous la terre au trop fertile sein, Semant sa renommée et ses tristes merveilles, Faire à tous les roseaux chanter quelles oreilles Sur sa tête ont dressé leurs sommets et leurs poids.

Autres sont mes plaisirs. Soit, comme je le crois, 20 Que d'une débonnaire et généreuse argile On ait pétri mon âme innocente et facile; Soit, comme ici, d'un oeil caustique et médisant, En secouant le front, dira quelque plaisant, Que le ciel, moins propice, enviât à ma plume 25 D'un sel ingénieux la piquante amertume, J'en profite à ma gloire, et je viens devant toi Mépriser les raisins qui sont trop hauts pour moi. Aux reproches sanglants d'un vers noble et sévère Ce pays toutefois offre une ample matière: 30 Soldats tyrans du peuple obscur et gémissant, Et juges endormis aux cris de l'innocent; Ministres oppresseurs, dont la main détestable Plonge au fond des cachots la vertu redoutable. Mais, loin qu'ils aient senti la fureur de nos vers, 35 Nos vers rampent en foule aux pieds de ces pervers, Qui savent bien payer d'un mépris légitime Le lâche qui pour eux feint d'avoir quelque estime. Certe, un courage ardent qui s'armerait contre eux Serait utile au moins s'il était dangereux; 40 Non d'aller, aiguisant une vaine satire, Chercher sur quel poète on a droit de médire; Si tel livre deux fois ne s'est pas imprimé, Si tel est mal écrit, tel autre mal rimé.

Ainsi donc, sans coûter de larmes à personne, 45 A mes goûts innocents, ami, je m'abandonne. Mes regards vont errant sur mille et mille objets. Sans renoncer aux vieux, plein de nouveaux projets, Je les tiens; dans mon camp partout je les rassemble, Les enrôle, les suis, les pousse tous ensemble. 50 S'égarant à son gré, mon ciseau vagabond Achève à ce poème ou les pieds ou le front, Creuse à l'autre les flancs, puis l'abandonne et vole Travailler à cet autre ou la jambe ou l'épaule. Tous, boiteux, suspendus, traînent; mais je les vois 55 Tous bientôt sur leurs pieds se tenir à la fois. Ensemble lentement tous couvés sous mes ailes, Tous ensemble quittant leurs coques maternelles, Sauront d'un beau plumage ensemble se couvrir, Ensemble sous le bois voltiger et courir. 60 Peut-être il vaudrait mieux, plus constant et plus sage, Commencer, travailler, finir un seul ouvrage. Mais quoi! cette constance est un pénible ennui. 'Eh bien! nous lirez-vous quelque chose aujourd'hui? Me dit un curieux qui s'est toujours fait gloire 65 D'honorer les neuf Soeurs, et toujours, après boire, Étendu dans sa chaise et se chauffant les piés, Aime à dormir au bruit des vers psalmodiés. --Qui, moi? Non, je n'ai rien. D'ailleurs je ne lis guère. --Certe, un tel nous lut hier une épître!... et son frère 70 Termina par une ode où j'ai trouvé des traits!... --Ces messieurs plus féconds, dis-je, sont toujours prêts. Mais moi, que le caprice et le hasard inspire, Je n'ai jamais sur moi rien qu'on puisse vous lire. --Bon! bon! Et cet HERMÈS, dont vous ne parlez pas, 75 Que devient-il?--Il marche, il arrive à grands pas. --Oh! je m'en fie à vous.--Hélas! trop, je vous jure. --Combien de chants de faits?--Pas un, je vous assure. --Comment?--Vous avez vu sous la main d'un fondeur Ensemble se former, diverses en grandeur, 80 Trente cloches d'airain, rivales du tonnerre? Il achève leur moule enseveli sous terre; Puis, par un long canal en rameaux divisé, Y fait couler les flots de l'airain embrasé; Si bien qu'au même instant, cloches, petite et grande, 85 Sont prêtes, et chacune attend et ne demande Qu'à sonner quelque mort, et du haut d'une tour Réveiller la paroisse à la pointe du jour. Moi, je suis ce fondeur: de mes écrits en foule Je prépare longtemps et la forme et le moule; 90 Puis, sur tous à la fois je fais couler l'airain: Rien n'est fait aujourd'hui, tout sera fait demain.'

Ami, Phoebus ainsi me verse ses largesses. Souvent des vieux auteurs j'envahis les richesses. Plus souvent leurs écrits, aiguillons généreux, 95 M'embrasent de leur flamme, et je crée avec eux. Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages, Tout à coup à grands cris dénonce vingt passages Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant, Il s'admire et se plaît de se voir si savant. 100 Que ne vient-il vers moi? je lui ferai connaître Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être. Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant La couture invisible et qui va serpentant Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère. 105 Je lui montrerai l'art, ignoré du vulgaire, De séparer aux yeux, en suivant leur lien, Tous ces métaux unis dont j'ai formé le mien. Tout ce que des Anglais la muse inculte et brave, Tout ce que des Toscans la voix fière et suave, 110 Tout ce que les Romains, ces rois de l'univers, M'offraient d'or et de soie, est passé dans mes vers. Je m'abreuve surtout des flots que le Permesse Plus féconds et plus purs fit couler dans la Grèce; Là, Prométhée ardent, je dérobe les feux 115 Dont j'anime l'argile et dont je fais des dieux. Tantôt chez un auteur j'adopte une pensée, Mais qui revêt, chez moi, souvent entrelacée, Mes images, mes tours, jeune et frais ornement; Tantôt je ne retiens que les mots seulement: 120 J'en détourne le sens, et l'art sait les contraindre Vers des objets nouveaux qu'ils s'étonnent de peindre. La prose plus souvent vient subir d'autres lois, Et se transforme, et fuît mes poétiques doigts; De rimes couronnée, et légère et dansante, 125 En nombres mesurés elle s'agite et chante. Des antiques vergers ces rameaux empruntés Croissent sur mon terrain mollement transplantés; Aux troncs de mon verger ma main avec adresse Les attache, et bientôt même écorce les presse. 130 De ce mélange heureux l'insensible douceur Donne à mes fruits nouveaux une antique saveur. Dévot adorateur de ces maîtres antiques, Je veux m'envelopper de leurs saintes reliques. Dans leur triomphe admis, je veux le partager, 135 Ou bien de ma défense eux-mêmes les charger. Le critique imprudent, qui se croit bien habile, Donnera sur ma joue un soufflet à Virgile. Et ceci (tu peux voir si j'observe ma loi), Montaigne, il t'en souvient, l'avait dit avant moi. 140

POÈMES

I

L'INVENTION

O fils du Mincius, je te salue, ô toi Par qui le dieu des arts fut roi du peuple-roi! Et vous, à qui jadis, pour créer l'harmonie, L'Attique et l'onde Égée, et la belle Ionie, Donnèrent un ciel pur, les plaisirs, la beauté, 5 Des moeurs simples, des lois, la paix, la liberté, Un langage sonore aux douceurs souveraines, Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines! Nul âge ne verra pâlir vos saints lauriers, Car vos pas inventeurs ouvrirent les sentiers; 10 Et du temple des arts que la gloire environne Vos mains ont élevé la première colonne. A nous tous aujourd'hui, vos faibles nourrissons, Votre exemple a dicté d'importantes leçons. Il nous dit que nos mains, pour vous être fidèles, 15 Y doivent élever des colonnes nouvelles. L'esclave imitateur naît et s'évanouit; La nuit vient, le corps reste, et son ombre s'enfuit.

Ce n'est qu'aux inventeurs que la vie est promise. Nous voyons les enfants de la fière Tamise, 20 De toute servitude ennemis indomptés; Mieux qu'eux, par votre exemple, à vous vaincre excités, Osons; de votre gloire éclatante et durable Essayons d'épuiser la source inépuisable. Mais inventer n'est pas, en un brusque abandon, 25 Blesser la vérité, le bon sens, la raison; Ce n'est pas entasser, sans dessein et sans forme, Des membres ennemis en un colosse énorme; Ce n'est pas, élevant des poissons dans les airs, A l'aile des vautours ouvrir le sein des mers; 30 Ce n'est pas sur le front d'une nymphe brillante Hérisser d'un lion la crinière sanglante: Délires insensés! fantômes monstrueux! Et d'un cerveau malsain rêves tumultueux! Ces transports déréglés, vagabonde manie, 35 Sont l'accès de la fièvre et non pas du génie; D'Ormus et d'Ariman ce sont les noirs combats, Où, partout confondus, la vie et le trépas, Les ténèbres, le jour, la forme et la matière, Luttent sans être unis; mais l'esprit de lumière 40 Fait naître en ce chaos la concorde et le jour: D'éléments divisés il reconnaît l'amour, Les rappelle; et partout, en d'heureux intervalles, Sépare et met en paix les semences rivales. Ainsi donc, dans les arts, l'inventeur est celui 45 Qui peint ce que chacun put sentir comme lui; Qui, fouillant des objets les plus sombres retraites, Étale et fait briller leurs richesses secrètes; Qui, par des noeuds certains, imprévus et nouveaux, Unissant des objets qui paraissaient rivaux, 50 Montre et fait adopter à la nature mère Ce qu'elle n'a point fait, mais ce qu'elle a pu faire; C'est le fécond pinceau qui, sûr dans ses regards, Retrouve un seul visage en vingt belles épars, Les fait renaître ensemble, et, par un art suprême, 55 Des traits de vingt beautés forme la beauté même.