Part 9
--Ne t'en inquiète pas, dit la Diega orgueilleusement.
--Je ne bois pas, déclara Benina; maintenant je suis pressée et, avec la permission de la compagnie, je m'en irai.
--Reste encore un petit instant. Il n'est que onze heures.
--Laisse-la aller, dit avec bienveillance la Pedra, car elle a peut-être besoin de mendier encore; nous, nous avons fait notre journée.»
Interrogées par Almudena, elles racontèrent que, la Diega ayant touché quelques sous que deux filles de la rue Chopa lui devaient, elles s'étaient lancées dans le commerce, l'une et l'autre tenant les plus grandes dispositions et même une adresse supérieure pour l'achat et la vente. La Pedra ne se sentait femme honnête et accomplie que quand elle se livrait au trafic, même de choses menues, même de cure-dents, de feuilles de thé ou de grains de café ayant servi. L'autre était un aigle pour la revente des chiffons et petits objets. Avec cet argent ainsi venu entre leurs mains par miracle, elles avaient acheté différentes choses dans une maison de soldes, et, le matin de ce jour, elles avaient planté leur bazar près de la petite fontaine de l'Arganzuela, ayant la chance de vendre plusieurs cartes de boutons, de petits morceaux de rubans et deux gilets de Bayonne. Un autre jour, elles achetaient de la faïence, des images, des chevaux en carton, de ceux que l'on vend à perte à la fabrique de la rue du Carnero. Elles parlèrent longtemps de leur commerce et elles se vantaient réciproquement l'une l'autre, parce que si Quart-de-Kilo n'avait pas sa pareille pour l'achat de marchandises détériorées, personne n'atteignait la force et la malice de l'autre pour la vente au détail. Un autre indice qu'elles étaient venues au monde pour être commerçantes et rien d'autre, est que l'argent ainsi gagné en vendant, elles savaient le serrer dans leur bourse, en fermant avec soin les cordons, animées du désir ardent et inquiet de le conserver, tandis que l'argent qui arrivait entre leurs maigres mains de n'importe quelle autre façon s'échappait, sans même qu'elles eussent le temps de fermer le poing pour le retenir.
Benina était tout oreilles pour écouter ces explications qui eurent pour résultat de lui faire naître une certaine sympathie pour l'ivrognesse, parce que, elle aussi, Benina se sentait des dispositions pour le commerce, et l'idée de l'achat et vente caressait agréablement les fibres de son âme. Ah! si, au lieu de se mettre en service et de travailler comme une négresse, elle s'était installée sous une porte cochère, un autre coq aurait chanté. Mais il est vrai que ses habitudes et son indissoluble association avec doña Paca lui fermaient la porte du commerce.
La brave femme insista pour abandonner l'agréable réunion et, quand elle se leva pour partir, elle laissa tomber le crayon que lui avait donné don Carlos et, en voulant le ramasser, elle fit pareillement tomber l'agenda.
«Mazette, dit la Pedra, vous ne transportez pas un mince bagage, et elle jeta un coup d'œil rapide sur le livre, bien qu'elle sût plutôt déchiffrer ses lettres que lire réellement. Ceci, qu'est-ce? Un livre de comptes. Comme il me plaît! Mars ici, et la place des pesetas et la place des centimes. C'est bien commode de pouvoir marquer ce qui entre et ce qui sort. Moi, je l'écris tel que; mais je m'embrouille dans les chiffres, parce que les yeux eux-mêmes s'embrouillent avec les doigts et, quand je fais l'addition, je ne peux plus tomber d'accord avec ce que je dois avoir.
--Ce livre, dit Benina qui sur-le-champ entrevit l'occasion de faire un commerce, m'a été donné par un parent de ma maîtresse, pour que nous écrivions point par point nos affaires; mais nous ne savons pas le faire. Il n'y a pas «la Madeleine pour cette étoffe», comme disait l'autre, et j'y pense, mesdames, vous autres qui êtes commerçantes, ce livre vous conviendrait merveilleusement. Et je vous le vendrai, si vous me le payez bien.
--Combien?
--Comme c'est pour vous, deux réaux.
--C'est beaucoup, dit Quart-de-Kilo, en dévorant des yeux le livre qui était dans les mains de sa compagne. Et si, tandis que nous le désirons, le Moricaud nous empêche de le prendre?
--Prends-le, indiqua la Pedra, prise d'une convoitise d'enfant, en faisant tourner les pages avec son doigt mouillé. On écrit sur les petites lignes: tant de quantités, tant de lignes et ainsi c'est plus clair.... Donne-lui un réal, va.
--Mais vous ne voyez pas que le livre est tout neuf? Sa valeur est marquée là: «deux pesetas».
Elles marchandèrent; Almudena intervint comme conciliateur des intérêts des deux parties, et enfin le traité fut signé moyennant quarante centimes pour le tout, avec le crayon.
La Benina sortit du café tout heureuse, pensant qu'elle n'avait point perdu son temps, et que, si les pierres précieuses qu'Almudena avait placées en monceaux devant elle étaient chimériques, positives et de bon aloi étaient les quatre pièces de deux sous, luisantes comme quatre soleils, qu'elle avait gagnées en vendant l'inutile cadeau du monomane Trujillo.
XIV
Le long repos dans le café lui permit de parcourir comme un gaz léger, la distance entre le Rastro et la rue de la Cabeza, où vivait Mme Obdulia, qu'elle voulait visiter et secourir avant de rentrer, car il était indubitable pour elle qu'à un sou près il devait lui revenir la moitié de l'un des deux douros que don Carlos lui avait donnés. A deux heures moins un quart elle entrait par le portail qui, par son air sinistre et son état d'humidité, ressemblait fort à la porte d'une prison! Dans le bas, il y avait un établissement d'ânesses à lait, avec des petites ânesses peintes sur la devanture, et au dedans, vivaient sans air ni lumière les pacifiques nourrices des phtisiques, enfermées et phtisiques elles-mêmes. Dans la loge du concierge, on donnait asile à une connaissance de Benina, l'aveugle Pulido, qui était un des piliers de San-Sebastian. Elle causa un instant avec lui et avec le vacher avant de monter, et tous deux lui donnèrent des nouvelles bien mauvaises; que le pain allait augmenter et que la Bourse avait beaucoup baissé. Le premier événement avait pour cause la sécheresse, et le second était arrivé parce qu'il y allait avoir une révolution terrible. Les ouvriers réclamaient la journée de huit heures et les patrons refusaient de la leur accorder. L'ânier annonça avec un sérieux prophétique que bientôt il n'y aurait plus d'argent métallique et seulement du papier et qu'on allait mettre de nouvelles contributions inclusivement jusque sur le bonjour qu'on se donnerait ou se rendrait.
C'est sur ces mauvaises impressions que Benina commença à monter l'escalier aussi ruiné qu'obscur, avec ses marches bombées, les parois souillées, recouvertes d'indications écrites par les habitants, au charbon ou au crayon, auprès des portes de chaque logement, ce qui rendait l'aspect intérieur plus sale que l'extérieur; des lumignons vacillants l'éclairaient, comme les veilleuses de jour éclairent les saints. Au premier étage en partant du ciel, dans le voisinage des chats et avec une vue magnifique sur les toits et les mansardes, demeurait la jeune dame Obdulia; sa maison, par la largeur et la fraîcheur des pièces, aurait ressemblé à un couvent, n'était le peu de hauteur des plafonds que l'on touchait de la main. Les tapis et les nattes y étaient aussi inconnus que les redingotes ou les chapeaux haut de forme au Congo; seulement dans la pièce décorée du nom de cabinet il y avait un morceau de feutre éraillé, bleu et rouge et formant des carrés. Les meubles d'occasion, avec leurs sièges défoncés, leurs pieds invalides, leur aspect boiteux, accusaient les désastres de leurs voyages à l'infini dans les voitures de déménagement.
Obdulia elle-même ouvrit la porte à Benina, disant qu'elle l'avait entendue monter, et au même instant la bonne vieille se vit assaillie par une paire de chats très gentils qui la regardaient en miaulant, le poil hérissé, et en se frottant contre elle.
«Les pauvres petites bêtes, dit la jeune femme avec plus de compassion pour elles que pour elle-même, elles n'ont point encore mangé!»
La fille de doña Paca portait une robe de chambre de flanelle rose, d'une coupe élégante, mais défraîchie par un long usage, le devant couvert de taches de chocolat ou de graisse, des trous aux manches, la doublure arrachée; enfin tout indiquait un vêtement acheté de rencontre, trop large pour la propriétaire actuelle, la précédente étant sans doute plus forte de taille. De toute manière, un tel vêtement convenait peu quand même à la pauvreté de la femme de Luquitas.
«Ton mari n'est pas encore venu cette nuit? lui dit Benina suffoquée par la pénible ascension.
--Et il n'y a pas de danger qu'il vienne. Il faudrait le chercher à son café ou dans ces maisons de perdition avec celles qui lui ont troublé la cervelle.
--On ne t'a rien porté de la maison de tes beaux-parents?
--Non, ce n'est pas le jour. Tu sais bien qu'ils ne m'envoient quelque chose que de deux jours l'un. Ils vont manger chez leur tante.
--De sorte que tu es comme le caméléon. Tu ne t'affliges pas, tu attends que Dieu y pourvoie, et il n'a pas l'air d'y penser; mais me voici là à point pour que tu ne jeûnes pas plus que ton dû; que le ciel t'en tienne compte.... Mais j'entends une petite toux. Ton cavalier servant est-il venu?
--Oui, il est ici depuis dix heures. Il m'entretient avec les jolies choses qu'il me dit, et, en l'écoutant, je ne m'aperçois pas qu'il n'y a à la maison que deux onces de chocolat, une demi-douzaine de dattes, et quelques vieux croûtons de pain.... Si tu as apporté quelque chose avec toi, il faudrait donner tout d'abord à ces malheureux chats qui souffrent et me tourmentent depuis le point du jour. Il me semble qu'ils me parlent et qu'ils me disent: «Qu'est devenue notre Nina qu'elle ne nous procure plus notre mou?»
--Bien, je pourvoirai à tout, mais d'abord je voudrais saluer ce cavalier qui, quoique d'âge, sait encore dire de jolies et fines choses aux dames.»
Elle entra dans la pièce que l'on nommait le cabinet, et M. de Ponte y Delgado se répandit avec elle en compliments de bonne société:
«Toujours votre serviteur, Benina, et inconsolable quand vous brillez par votre absence.
--Comment! je brille par mon absence!... Quelle phrase disparate vous faites, monsieur de Ponte! Ou bien est-ce que nous autres femmes du peuple nous n'entendons point ces finesses?... Allez avec Dieu. Je reviens à l'instant, car j'ai de quoi donner à manger à la petite et à messieurs les chats. Eh bien! que don Frasquito ne dise rien, il a dû faire pénitence ici. Je l'invite, moi.... Non, c'est madame qui l'invite.
--Oh! quel honneur!... J'y suis extrêmement sensible. Mais j'avais l'intention de me retirer.
--Oui, nous savons que vous êtes toujours convié dans les maisons de la noblesse. Mais vous êtes si bon que vous ne dédaignez pas de vous asseoir à la table de pauvres gens comme nous.
--Considération qui nous est infiniment agréable, dit Obdulia. On sait que pour M. de Ponte, c'est un vrai sacrifice que d'accepter une si pauvre table....
--Pour l'amour de Dieu, Obdulia!...
--Mais votre extrême bonté vous inspire ces sacrifices et de bien plus grands encore. N'est-ce point vrai, Ponte?
--Oui, je me fâcherai avec vous, chère amie, si vous continuez à être aussi paradoxale. Vous appelez sacrifice le plus grand plaisir qui puisse exister dans la vie.
--As-tu du charbon?.... dit avec brusquerie Benina, comme quelqu'un qui jette une pierre dans un massif de fleurs.
--Je crois qu'il y en a un peu, dit Obdulia, et sinon, va en chercher.»
Nina rentra à l'intérieur de la cuisine et, ayant trouvé du combustible, elle se mit à allumer le feu et à installer ses casseroles. Durant la prosaïque opération elle conversait avec les étincelles et les braises, se servant de l'écran comme d'un tuyau acoustique leur disant:
«Je vais avoir une fois de plus le plaisir de donner à manger à ce pauvre affamé, qui par fausse honte, ne veut point confesser sa faim. Que de misères dans ce monde, Seigneur! On dit justement que plus on a vu, plus on verra. Et quand on croit avoir aperçu le fin fond de la misère, on trouve tout à coup qu'il y a encore des gens plus misérables, car, si une pauvre femme tombe à la rue, on lui donne, elle demande et elle mange, et un demi-pain lui suffît pour s'alimenter.... Mais ceux-ci qui joignent à l'envie de manger l'insurmontable confusion de demander, étant timides et délicats de nature; ceux qui ont eu la fortune et reçu de l'éducation et qui ont peur de s'abaisser.... Mon Dieu, qu'ils sont malheureux! Que de discours ils doivent se faire pour ajuster leur vie!... S'il me reste de l'argent, après avoir mangé, il faut que je voie comment je m'arrangerai pour trouver la piécette qui est nécessaire pour lui payer le lit de cette nuit. Mais non, il faudra huit réaux. Je pense que je ne pourrai pas payer encore cette nuit.... Et comme cette damnée Bernarda ne fait crédit qu'une fois..., il faudra lui payer tout le comptant.... Et comment savoir si on lui a fait crédit deux ou trois fois.... Non, si j'avais assez d'argent je n'aurais pas le courage de le donner, et même si on me l'offrait, j'aimerais mieux dormir à la belle étoile plutôt que de l'enlever à ces pauvres gens.... Seigneur! que de choses il faut voir chaque jour dans ce monde si grand de la misère!»
Pendant que Benina se livrait à ces réflexions, le langoureux Frasquito et l'excellente Obdulia parlaient de mille choses suaves ou agréables, bien loin de la triste réalité. Dès qu'ils eurent vu entrer la Providence, sous la figure de Benina, la jeune femme s'était trouvée soulagée de ses inquiétudes et de ses angoisses et, pour le même motif, le chevalier respirait à l'aise, et leurs papilles furent agréablement chatouillées à l'idée de voir conjuré, au moins pour ce jour, le grave conflit des subsistances. L'un et l'autre, femme terre à terre et homme galant, possédaient, au milieu de leur radicale pénurie, une richesse incommensurable, inépuisable, extrêmement efficace, toujours monnayable, extraite de l'inépuisable mine de leur propre esprit, et, bien qu'ils usassent avec prodigalité des produits de cette mine, plus ils en usaient, plus ils en avaient à leur disposition. Cette richesse consistait dans la précieuse faculté d'abandonner la réalité quand ils le voulaient, pour se transporter dans un monde imaginaire, tout de bonheur, de plaisirs et de choses agréables. Grâce à cette divine faculté, il arrivait qu'en mainte occasion ils ne s'apercevaient pas de leurs énormes malheurs; car, lorsqu'ils se voyaient privés de tous les biens positifs, ils sortaient de leur imagination le cor d'Amalthée et ils n'avaient qu'à souffler dedans pour en voir sortir tous les biens idéaux. Ce qu'il y avait de plus curieux, c'est que M. de Ponte y Delgado, bien que trois fois au moins aussi âgé qu'Obdulia, la dépassait en puissance imaginative, car, à son déclin, les illusions de l'enfance semblaient lui revenir.
Don Frasquito était ce qu'on appelle vulgairement une âme du bon Dieu. On ne connaissait pas son âge et il fallait renoncer à le savoir, car les archives de l'église d'Algeciras, où il avait été baptisé, avaient été brûlées. Il possédait le rare privilège physique d'une conservation qui pouvait rivaliser avec celle des momies d'Égypte et qu'aucune privation, aucune contrariété, n'arrivait à modifier. Ses cheveux étaient restés noirs et abondants; la barbe, non; mais il parvenait, grâce à un peu de teinture, à harmoniser l'une avec l'autre. Il portait les cheveux tombant sur le front, non à la romantique, ébouriffés et touffus, mais comme on les portait en 1850, bien lustrés et avec la raie de côté, les mèches bien rabattues sur les oreilles. Le mouvement de sa main pour ajuster et modeler à leur place ces deux mèches était devenu un mouvement de seconde nature, vrai tic physiologique, qui arrivait à faire partie de sa manière d'être naturelle. Certainement, avec ses bandeaux et ses coques, sa barbe luisante et teinte, le visage de Frasquito était de ceux que l'on peut appeler poupins, à cause de je ne sais quelle expression d'ingénuité et de confiance qui ressortait de son nez petit et de ses yeux jadis vifs devenus languissants. Ils regardaient toujours avec attendrissement, lançant leurs rayons d'astre couchant, mélancoliquement au milieu d'un brouillard de larmes chassieuses, coulant à travers de rares cils et de grandes pattes d'oie. Deux choses entre autres étaient un motif de grand orgueil pour de Ponte y Delgado, à savoir: ses cheveux et son petit pied. Dans les plus grandes adversités, au milieu des mortifications les plus grandes, des abstinences les plus inéluctables, il se résignait facilement; mais porter de vieilles chaussures qui auraient compromis la structure parfaite et les gracieuses proportions de son pied, cela était impossible, il ne fallait pas le lui demander.
XV
Nous n'avons pas parlé du grand art de conserver les vêtements. Personne comme lui ne savait découvrir dans les loges de portiers de maisons excentriques d'habiles tailleurs qui, pour une somme modique, savaient habilement retourner une pièce dans un vêtement; personne ne savait, comme lui, traiter avec délicatesse les vêtements, pour les défendre contre l'usure constante, de façon que leur durée défie celle des années, en se conservant dans la forme la plus pure; personne ne savait, comme lui, employer la benzine pour faire disparaître les taches, redresser les plis avec la main, étirer les habits, corriger la déformation des genoux. Ce que pouvait lui durer un chapeau, cela ne saurait se dire. Pour le vérifier, il ne suffirait pas de compulser toutes les chronologies de la mode, car, à force d'être ancienne, la forme de son chapeau en arrivait à paraître moderne; le lissage de la soie et les soins maternels contribuaient à entretenir cette illusion. Les autres parties du vêtement, si elles égalaient en longévité le chapeau, ne pouvaient lutter avec lui pour dissimuler leur âge, car avec les transformations et les retournements, les reprises et les pièces, elles n'étaient plus que l'apparence d'elles-mêmes. D. Frasquito portait en toute saison un petit paletot d'été clair; c'était son vêtement le moins âgé, et il lui servait à cacher, boutonné jusqu'au cou, tout ce qu'il portait ou ne portait pas sur lui, sauf la partie basse de son pantalon. Dieu seul et Ponte se doutaient de ce que recouvrait le petit paletot.
Je ne crois pas qu'il ait jamais existé de personne plus inoffensive, mais je ne crois pas non plus qu'on put en rencontrer d'aussi inutile. Ponte n'avait jamais servi à rien; sa misère seule suffisait à l'indiquer, et elle était impossible à dissimuler en ce triste accident de sa vie. Il avait hérité d'une petite fortune, il avait occupé quelque bon emploi, et n'avait jamais eu de charges de famille, parce qu'il s'était pétrifié dans le célibat, d'abord par adoration de lui-même, ensuite parce qu'il avait perdu son temps à chercher, avec un scrupule excessif et un soin tout spécial, un mariage de convenance qu'il ne rencontra pas et ne pouvait pas rencontrer, avec les chances déraisonnables et impossibles qu'il désirait trouver. Ponte y Delgado avait consacré sa vie au monde, vêtu avec une élégance affectée, fréquentant, je ne dirai pas les salons, parce qu'autrefois on n'usait pas beaucoup de cette appellation, mais quelques maisons agréables et distinguées. Les vastes salons étaient peu nombreux, et Frasquito, bien qu'il se vantât d'en avoir fréquenté en son temps, n'en avait guère aperçu plus loin que la porte. Dans les réunions qu'il fréquentait et dans les bals auxquels il assistait, comme dans les casinos et autres centres de réunions masculines, nous ne dirons point qu'il détonnait, mais il se distinguait fort peu par son génie naturel et il lui manquait ce mélange de correction, de bon ton et d'air dédaigneux qui constituent la véritable élégance. Très affecté dans ses manières, cela, oui; très occupé de ses gants, très préoccupé de sa cravate, de son pied petit, il était agréable aux dames, sans en intéresser aucune, tolérable pour les hommes, dont quelques-uns l'estimaient même.
Seulement, dans notre société hétérogène, libre de scrupules et de préjugés, il arrive quelquefois qu'un petit nobliau, possesseur de quatre sous vaillants, ou employé à demi-solde, puisse coudoyer les marquis et les comtes de sang bleu et les gens riches dans les centres de fausse élégance; là où l'on voit encore se réunir et se fréquenter ceux qui exploitent la vie somptueuse pour leurs affaires, leurs vanités ou leurs audacieuses amours, et aussi ceux qui vont danser ou dîner avec les dames sans autre but que de se procurer des recommandations pour un congé ou la faveur d'un chef pour manquer impunément aux heures de bureau. Je ne dis pas cela pour Frasquito de Ponte, qui était plus qu'un pauvre diable au temps de son apogée sociale. Sa décadence ne commença à se manifester d'une façon notoire que depuis 1859. Il se défendit héroïquement jusqu'en 1868, et à l'arrivée de cette année, marquée dans son destin par des points très noirs, le pauvre infortuné se trouva plongé jusqu'au cou dans les abîmes de la misère la plus profonde, et cela pour n'en plus sortir. Il avait mangé durant les années antérieures les derniers restes de sa fortune. L'emploi qu'il avait obtenu à grand'peine de Gonzalez Bravo lui fut malheureusement enlevé par la révolution: il n'en avait pas joui longtemps et il n'avait pas su économiser.
Le malheureux se trouva, comme on dit, avec le jour et la nuit pour toute rente; toutefois, il lui restait encore la compassion discrète de quelques amis qui le reçurent à leur table. Mais les bons amis moururent ou se lassèrent et les parents ne se montrèrent pas compatissants. Il souffrit la faim, le complet dénuement, les privations de tout ce qui avait été son plus grand plaisir, et pourtant, dans une aussi critique occurrence, sa délicatesse innée et son amour-propre furent comme une pierre attachée à son cou, qui aurait facilité son immersion et sa noyade; il n'était pas homme à importuner ses amis par des sollicitations d'argent, à les «taper» indiscrètement, et c'est seulement dans de si rares occasions qu'on peut les compter, dans de vraies situations critiques, en vrai péril de mort, qu'il s'aventura à tendre une main pour demander des secours décisifs dans la lutte épuisante contre l'extrême misère, mais cette main était pour cette circonstance et afin de sauver l'apparence recouverte d'un gant qui, quoique décousu et déchiré, était pourtant encore un gant. Bien que mourant de faim, Frasquito ne pouvait rien faire sans une certaine dignité. Il était entré une fois en se cachant dans le cabaret Boto, pour y manger deux réaux de bouilli, avant de se présenter dans une bonne maison, dans laquelle, si on le recevait gracieusement, on l'avait blessé dans son amour-propre par d'innocences plaisanteries, en lui jetant à la face sans ménagement son parasitisme sans façon.