Miséricorde

Part 8

Chapter 83,990 wordsPublic domain

--Tais-toi, tais-toi: dans la vie ordinaire, je dirais cela sans me tromper, mais comme cela n'est pas pur castillan, je ne réussirai pas.... Et pourtant, je puis t'assurer que j'ai peur de tous ces sortilèges.... Cesse..., cesse!... Ah! pourtant, si c'était vrai, quelle satisfaction, quelle joie d'enlever à ce vieux fou de don Carlos tout son argent, ne fût-ce que la moitié, pour le répartir entre tant de pauvres diables qui meurent de faim.... Si l'on pouvait tenter l'épreuve, en achetant les vases et le bâton, sans parler.... Mais non, non.... Si ce roi mage avait à arriver quelque jour.... Car je te dirai qu'il arrive quelquefois des choses extrêmement phénoménales, et qu'il vole souvent dans les airs ce que l'on appelle des esprits ou, comme l'on dit encore, des âmes qui viennent voir ce que nous faisons et écouter ce que nous disons. Et encore: ce qui est un songe; qu'est-ce que c'est? Peut-être des choses vraies de l'autre monde qui viennent dans celui-ci.... Tout peut arriver, tout peut arriver.... Pourtant moi, que veux-tu que je te dise? Je doute beaucoup qu'ils donnent comme ça, au premier venu, tant d'argent, sans plus de cérémonies. Que, pour secourir les pauvres, ils prennent aux riches la moitié d'un million ou la moitié d'un demi-million, passe encore; mais tant et tant de richesses pour nous autres.... Non, cela n'est pas croyable.

--Tout, tout ce qui est à la Banque, beaucoup de millions, la loterie, tout est à toi, si tu fais ce que je te dis.

--Mais si cela est aussi facile, pourquoi d'autres ne le font-ils pas? Ou est-ce que toi seul as le secret? Ami, conte-le au nonce, car pour nous tu ne nous feras pas avaler ces bourdes de pape.... Je ne te dis pas que cela est impossible..., et, si je pouvais tenter l'épreuve, je l'essayerais avec mille.... Redis-moi donc un peu ce que l'on doit acheter sans parler....»

Almudena répéta les formules et les règles de la conjuration en y ajoutant une peinture si vivante et si pittoresque du roi Samdai, de son visage magnifique, de sa noble démarche, de ses costumes splendides, de sa suite, qui formait des régiments de princes et de magnats, montés sur des chameaux blancs comme le lait, que la pauvre Benina finissait par s'exalter en l'écoutant, et, si elle n'y croyait pas encore les yeux fermés, elle commençait à se laisser gagner et séduire par la poésie ingénue de la narration, pensant que, si tout cela n'était pas vérité, cela méritait bien de l'être.

Quelle consolation pour les misérables de pouvoir croire à des contes aussi gracieux, et si c'est une vérité de croire qu'il y a des rois mages pour porter des joujoux aux enfants, pourquoi n'y aurait-il pas d'autres rois d'illusions qui viendraient au secours des pauvres gens, des personnes honnêtes qui n'ont qu'une chemise, et des pauvres âmes décentes qui n'osent plus descendre dans la rue parce qu'elles doivent trop aux boutiquiers et aux prêteurs? Ce que contait Almudena faisait partie des choses que l'on ne connaît pas. Et ne peut-il pas se faire que quelqu'un sache des choses que d'autres ne savent pas?... Et puis! combien de choses qu'on a considérées comme des mensonges sont ensuite devenues des vérités! Avant qu'on ait inventé le télégraphe, qui aurait cru que l'on parlerait avec l'Amérique comme de balcon à balcon avec le voisin d'en face? Et avant qu'on ait inventé la photographie, que l'on peut faire un portrait rien qu'en posant une seconde? Ceci est la même chose que cela. Il y a des mystères, des secrets que nous n'entendons pas, avant qu'il arrive quelqu'un qui dise: «C'est comme cela!» et le découvre.... Quoi plus, Seigneur! Là-bas étaient les Amériques depuis que Dieu a créé le monde, et personne ne le savait..., jusqu'à ce qu'arrive ce Colomb, et il lui a suffi de mettre un œuf debout, pour les découvrir toutes, et il dit à ses compatriotes: «Ah! tenez, voilà l'Amérique et les Américains, et la canne à sucre, et le tabac béni... et les États-Unis, et des hommes noirs, et des onces de dix-sept douros.» A voir.

XII

Le Marocain n'avait pas encore achevé sa légende orientale, lorsque Benina vit entrer dans le café une femme vêtue de noir.

«Ah! voilà cette sauteuse, ta compagne de taudis.

--Pedra? qu'elle soit maudite! Je l'ai chassée ce matin. Elle vient sûrement avec la Diega....

--Oui, avec une petite vieille, très petite et très maigre qui doit être plus buveuse encore que les moustiques; elles vont près du garçon et demandent deux verres de vin.

--Seña Diega lui enseigne le vice.

--Et pourquoi conserves-tu cette oie avec toi? Elle ne te sert de rien.»

L'aveugle lui raconta que Pedra était orpheline; son père avait été employé à l'abattoir des porcs, et sa mère avait tenu un banc de change dans la rue de la Ruda. Ils moururent tous les deux à quelques jours d'intervalle pour avoir mangé du chat. Le minet est un très bon plat, mais, quand il est enragé, il donne des abcès à qui le mange, et dans les trois jours on meurt sûrement de fièvres pernicieuses. Enfin, les parents morts, la petite se trouva à la porte de la rue, abandonnée. Elle était jolie, ou du moins elle passait pour telle, sa voix était comme une belle musique. Elle se mit d'abord à faire le change, puis à vendre des chiffons, car elle avait des instincts de commerçante; mais sa bonne volonté ne lui servit à rien, car la Diega ne tarda pas à la faire sortir de son travail en la poussant à la boisson et à d'autres choses encore pires. Trois mois après, Pedra n'était plus reconnaissable. Elle était devenue fainéante, n'avait plus que la peau sur les os et son haleine empestait. Elle criait comme une charretière, elle ne cessait pas de tousser et sa voix était abominablement enrouée. Souvent elle mendiait sur le chemin de Carabanchel et elle couchait la nuit dans les remises d'hôtellerie. De temps en temps elle se lavait un peu la peau, achetait de l'eau de senteur, s'en aspergeait les maigreurs, se faisait prêter une chemise, une robe, un châle, et elle se mettait aux aguets à la porte de la maison de Comadrejo, à la petite rue de Mediodia. Pourtant elle n'avait constance à rien, et aucun arrangement ne lui durait plus de deux jours. Seul persistait en elle le goût pour l'eau-de-vie, et, quand elle se soûlait, ce qui avait bien lieu de deux jours l'un, elle grimaçait dans le ruisseau et les gamins l'agaçaient comme aux taureaux. Elle couchait comme une guenon dans la rue où elle se trouvait, et elle avait plus de marques de coups sur la peau que de cheveux sur la tête. Il n'existait certainement pas de corps plus marbré de taches que le sien, ni personne qui, dans un âge aussi peu avancé, car elle n'avait guère qu'une vingtaine d'années, bien qu'elle en marquât au moins trente, eût habité aussi souvent, comme prévenue, le Dépôt ou la Latine. Almudena en usait bien avec elle, touché de ce qu'elle était orpheline, et lui donnait de trois choses un peu, la voyant dans un tel désarroi, des conseils, des aumônes et des coups. Il l'avait trouvée un jour pansant ses plaies avec du suc de figuier et peignant sa chevelure désordonnée au soleil. Il lui proposa de venir habiter avec lui en y mettant pour condition qu'elle payerait la moitié du loyer et qu'elle couperait dans la racine sa passion pour la boisson. Ils discutèrent, parlementèrent, puis donnèrent une grande solennité à leur contrat, jurant tous d'eux de l'observer fidèlement devant un emplâtre visqueux et sur un peigne de roseau pointu, et cette nuit-là Pedra dormit pour la première fois dans le bouge de Santa-Casilda. Les premiers jours lurent tout à la concorde, à la sobriété dans la boisson; mais la chèvre ne tarda pas à retourner à la montagne, et... la femme endiablée retourna faire la joie des gamins et donna du fil à retordre aux gardiens du bon ordre.

«Je ne puis vivre avec elle, car elle est toujours ivre. C'est un malheur..., un vrai malheur. Je ne la garde que par pitié....»

Voyant que les deux femmes, après avoir bu chacune une paire de verres, regardaient avec ironie l'aveugle et Benina, cette dernière en fut troublée et voulut se retirer.

«Ne t'en va pas, Amri. Reste avec moi, lui dit l'aveugle en la retenant par le bras.

--J'ai peur que ces Indiennes ne fassent du tapage.... Voici qu'elles viennent de notre côté.»

Elles s'approchèrent, en effet, et Benina put contempler à son aise la figure de Pedra, d'une beauté dure et qui s'en allait. Brune, de traits réguliers, quoique fortement accentués, de magnifiques yeux noirs, des sourcils touffus qui se rejoignaient, une bouche sale et largement ouverte, qui ne paraissait pas faite pour sourire, un corps droit et élégant dans sa faiblesse et son négligé, la compagne d'Almudena était une figure tragique, et, comme telle, impressionnait Benina, qui se disait mentalement qu'elle n'aimerait pas se rencontrer avec une pareille personne, la nuit, dans un lieu désert.

Quant à la Diega, il était difficile de dire si elle était jeune ou vieille ou entre les deux. Pour la taille, elle paraissait une enfant; par sa figure pâle, rugueuse, toute pleine de plis, elle semblait une vieille décrépite; en regardant ses yeux, on eût dit un petit animal extrêmement vivant. Sa maigreur était telle que Benina ne put s'empêcher de la traduire mentalement par une phrase andalouse que sa maîtresse employait souvent: «Ses coudes doivent piquer comme des épines.»

Pedra s'assit en souhaitant le bonjour, et l'autre resta debout, sans dépasser la tête d'Almudena, auquel elle donna une forte tape sur l'épaule.

«Reste tranquille, fît ce dernier, en levant son bâton.

--Que je reste tranquille avec toi, qui es mauvais et traître, répondit l'autre. Jaï..., la vérité est que tu es méchant et que tu m'as cherché querelle et rossée.

--Moi, j'ai toujours été bon, et toi toujours mauvaise pocharde.

--Ne le dis pas, tu vas scandaliser la vieille dame.

--Elle n'est point vieille.

--Qu'est-ce que tu en sais, puisque tu ne la vois pas?

--Elle est convenable au moins, elle.

--Soit dit sans offense, mais tu aimes les vieilles, toi.

--Courage! je vois que vous vous la passez bien sur mon dos, dit Benina, très contrariée, et en se levant.

--Calmez-vous, calmez-vous..., elle a bu un peu.»

La Diega l'engagea aussi à s'apaiser, ajoutant qu'elle avait acheté un dixième à la loterie et lui offrant une participation.

«Je ne joue pas, répliqua Benina, je n'ai pas le sou.

--Moi si, dit le Marocain, je vous donne une piécette.

--Et madame, pourquoi ne jouerait-elle pas?

--Arrive demain, nous serons riches, richissimes effectivement, dit la Diega. Moi, si je gagne, que saint Antoine m'écoute! Je retournerai m'établir rue de la Sierpe. C'est là que je t'ai connu, Almudena, tu t'en souviens?

--Non, je ne m'en souviens pas, non....

--Vous vous êtes connus à Mediodia-Chica, à la maison par derrière.

--Là on l'appelait Muley-Abbas.

--Oui, et toi «Quart-de-Kilo» à cause de ta petite taille.

--Se quereller est une vilaine chose. N'est-ce pas, mon petit Almudena? Les personnes honnêtes s'appellent par le saint baptême, avec leur nom de chrétien, et cette dame, quel nom a-t-elle?

--Je m'appelle Benina.

--Et madame, par hasard, serait-elle de Tolède?

--Non, madame, mon pays est... à deux lieues de Guadalajara.

--Moi, de Cebolla, dans la terre de Talavera.... Et dis-moi une chose: pourquoi cette rosse de Pedrilla l'appelle-t-elle Jaï? Quel est ton nom dans ta religion et dans ta cochonne de terre, sauf ton respect?

--Je l'appelle mon Jaï, parce qu'il est Maure, dit la femme tragique, prenant part à la conversation.

--Mon nom est Mordejaï, déclara l'aveugle, et je suis né dans un charmant pays qu'on appelle là-bas Ullah-de-Bergel, dans la terre de Sus.... Oh! terre divine, gracieuse.... Beaucoup d'arbres, de l'huile beaucoup, du miel, des fleurs et beaucoup de gomme.»

Le souvenir du pays natal lui inspira un enthousiasme chaleureux et il se mit à le décrire avec des hyperboles gracieuses, un coloris poétique que savourèrent les trois femmes avec un immense et infini plaisir. Poussé par elles, il raconta quelques incidents de sa vie, toute pleine d'événements stupéfiants, d'entreprises périlleuses et de fantastiques aventures. Il raconta d'abord comment il s'était enfui du foyer paternel, à l'âge de quinze ans, se lançant à parcourir le monde, sans que, depuis ce jour, il eût jamais eu aucune nouvelle de son pays ni des siens. Son père l'avait envoyé à la maison d'un marchand, son ami, avec le message suivant: «Dis à Ruben Toledano qu'il te donne deux cents douros dont j'ai besoin.» Et ce devait être le mode d'agir entre banquiers et entre gens chez lesquels régnait une confiance patriarcale; car la mission s'exécuta effectivement sans aucune difficulté, Mordejaï recevant les deux cents douros en quatre sacs de monnaie espagnole. Mais, au lieu de retourner à la maison paternelle avec ses écus, il prit le chemin de Fez, avide de voir le monde et de travailler pour son compte, et de gagner beaucoup d'argent pour l'auteur de ses jours, jusqu'à cent ou deux cent mille, songeait-il. Achetant deux bourricots, il se mit à transporter des marchandises et des voyageurs de Fez à Méquinez, avec un bon bénéfice. Mais un jour de grande chaleur, châtiment de Dieu, passant près d'une rivière, il lui prit fantaisie de se baigner. Dans l'eau, pour son malheur, flottaient deux charognes de chevaux. En sortant de l'eau, les yeux lui faisaient mal et, trois jours plus tard, il était aveugle. Comme il avait quelque argent, il put rester un certain temps sans implorer la charité publique, avec la tristesse inhérente à la perte de la vue et le chagrin non moins grand de passer de la vie active à la vie sédentaire. Le jeune garçon, agile et fort, s'était changé du soir au matin en un homme débile et maladif, et ses ambitions de commerçant et ses enthousiasmes de voyageur durent disparaître pour céder la place à une sombre et continuelle méditation sur la fragilité des biens de cette terre, sur l'infaillible justice avec laquelle Dieu, notre père et notre juge, fait sentir la pesanteur de sa main au pécheur. Il ne se risquait point à le supplier de lui rendre la vue, car certainement il ne l'eût pas exaucé. C'était un châtiment, et le Seigneur ne se retourne pas quand il a frappé ferme. Il lui demanda seulement de lui donner de l'argent en abondance, pour qu'il pût vivre à l'aise et aussi une femme qui l'aimerait: rien de tout cela ne fut accordé à ce pauvre Mordejaï, qui avait chaque jour moins d'argent, car il coulait de ses mains, sans qu'aucun autre rentrât d'aucun côté, et aucune femme ne vint. Celles qui s'approchaient de lui en feignant de l'aimer ne venaient à lui que pour le voler. Un jour qu'il était l'homme le plus molesté du monde, parce qu'il ne pouvait réussir à chasser une puce qui le piquait horriblement et se moquait avec une audace sans pareille de ses efforts, ce n'est point une invention..., deux anges lui apparurent.

XIII

«Tu voyais donc un peu, Almudena? lui demanda Quart-de-Kilo.

--Je les vis parfaitement, tous deux.»

Il expliqua qu'il distinguait une masse obscure au milieu de la lumière et cela pour toutes les choses de cette terre, mais que pour les choses de ces mondes mystérieux qui s'étendent en haut et en bas, en avant et en arrière, au dedans et au dehors de notre monde, ses yeux voyaient clair, et alors aussi bien qu'elles le voyaient elles-mêmes. Bon! Alors lui apparurent deux anges, et, comme ils ne lui apparaissaient certes pas pour ne rien dire, ils lui firent connaître qu'ils venaient de la part du roi d'en bas, avec un message pour lui. Le seigneur Samdai avait à lui parler, et pour ce faire il était nécessaire qu'il se rendît de nuit à l'abattoir, qu'il fît brûler un peu d'encens et qu'il se mît à prier au milieu des dépouilles et des mares de sang, jusqu'à deux heures du matin, heure de l'entrevue. Pas besoin est de dire que les anges s'en allèrent comme une brise légère lorsqu'ils eurent terminé leur ambassade à Mordejaï, et lui prit son brûle-parfum, sa pipe, la ration d'encens, dans un papier, et il se dirigea à petits pas vers l'abattoir; la longue station qu'il devait faire lui aurait paru moins longue en fumant.

Il se plaça là, assis les jambes croisées, respirant les vapeurs qui s'échappaient du brûle-parfum et fumant pipe sur pipe jusqu'à ce qu'arrivât l'heure fixée, et la première chose qu'il vit, ce furent deux chiens plus grands que le chameau blanc, avec des yeux de feu. Mordejaï était rempli d'admiration et pouvait à peine respirer. Vint ensuite un régiment de cavaliers avec beaucoup de musique, et des beaux habits de fête; ensuite commença à tomber une pluie très épaisse de sable et de pierres, tant et tant qu'il se vit enterré jusqu'au cou, et il respirait à peine. A chaque instant plus forte... et sur toutes ces scories passèrent de nouvelles troupes de cavaliers courant à toute vitesse, bannières blanches au vent et tirant sans cesser des coups de fusil. Suivit une pluie de couleuvres et de crapauds qui tombaient en sifflant et en se tordant. Le pauvre aveugle se mourait de frayeur, se trouvant enveloppé dans l'horrible nuage de bêtes immondes.... Puis vinrent des hommes et des femmes à pied, dans une lente procession, tous et toutes vêtus de blanc, portant dans les mains des paniers et des corbeilles d'or recouverts de fleurs, car les serpents et les crapauds s'étaient magiquement transformés en roses et en lis, et en rameaux odorants de menthe et de lauriers tous ces sables et pierres brûlantes et tranchantes.

Pour ne pas fatiguer et pour abréger, le roi apparut enfin, beau, d'une beauté à la fois humaine et divine, une longue barbe noire, des boucles d'oreilles, une couronne d'or qui avait l'air d'avoir comme pierreries le soleil, la lune et les étoiles. Son vêtement était vert, sa finesse était telle qu'il semblait tissé par les araignées très habiles qui travaillent dans les profondeurs de la terre avec des aiguilles de feu. Sa suite était si brillante et si belle qu'elle illuminait l'air. Comme la Pedra lui demandait si Sa Majesté la reine n'était pas venue, elle aussi, le narrateur s'arrêta un instant, recueillant ses souvenirs, et il rendit compte qu'effectivement la femme du roi était venue, mais que sa figure lui avait paru effacée comme la lune lorsqu'elle traverse un nuage, et, pour cette raison, Mordejaï n'avait pas bien pu la distinguer. La souveraine était vêtue de bleu, d'une couleur qui ressemble à celle de nos pensées quand nous sommes entre triste et gai. L'aveugle disait cela avec effort, suppléant à l'incertitude de son langage par le jeu de sa physionomie convaincue et ses gestes irrités et éloquents.

Au total, sur l'ordre du roi, les femmes vêtues de blanc déposèrent devant lui tous les paniers et les corbeilles d'or qu'elles portaient. Qu'était-ce? Des pierreries de diverses sortes, beaucoup, beaucoup, qui formèrent des monceaux qui n'auraient tenu dans aucune maison; des rubis gros comme des pois chiches, des perles grosses comme des œufs de colombe, toutes, toutes grosses, des diamants fins en telle quantité qu'il y en avait de quoi remplir beaucoup de sacs, et avec ces sacs une voiture de déménagement; des émeraudes comme des noix et des escarboucles comme mon poing.

Les trois femmes écoutaient tout cela ébahies, muettes, les yeux fixés sur le visage de l'aveugle et la bouche ouverte. Au commencement de la relation, elles avaient peine à croire, et elles étaient arrivées à une naïve conviction, par excitation de leur âme, avides de choses plaisantes et agréables, comme compensation à la vie de misère mortifiante qu'elles subissaient. Almudena faisait passer toute son âme dans sa voix et avec sa langue tous les plis mobiles de sa face remuaient et jusqu'aux poils de sa barbe noire. Tout était signe, hiéroglyphe déchiffrable, écriture orientale que les auditeurs entendaient sans savoir comment. La fin de la splendide vision fut que le roi dit au bon Mordejaï que des choses qu'il désirait, richesse et femme, il ne pouvait lui en donner qu'une seule et qu'il devait choisir entre les pierreries qu'il admirait tout à l'heure et avec lesquelles il jouirait d'une fortune supérieure à celle de tous les souverains de la terre, et une femme bonne, belle et laborieuse, bijou certainement si rare que l'on ne pourrait le rencontrer qu'en parcourant toute la terre à sa recherche. Mordejaï n'hésita pas un seul instant dans son choix et dit à Sa Majesté le roi d'en bas que pour rien au monde il ne saurait accepter ces pierreries si on ne lui donnait point la femme....

«Je désire la femme.... J'aimerai ma femme, et sans ma femme je ne veux point de pierreries, ni d'argent, ni rien.»

Le roi lui signala alors une femme qui, bien enveloppée d'un manteau qui lui recouvrait jusqu'à la figure, s'en allait par le chemin et lui dit que cette femme était la sienne, qu'il devait la suivre jusqu'à ce qu'il la rencontrât et l'épouser, et cette femme qui lui était donnée s'en allait d'un pas très léger. Et, cela dit, Sa Majesté daigna s'évanouir dans les airs, et avec elle tous ceux de sa suite, et les régiments de cavaliers et les femmes vêtues de blanc, et tout, tout ce qui était apparu, en ne laissant qu'une odeur pénétrante d'encens et les aboiements des deux immenses chiens qui s'en allaient se perdant dans l'éloignement de la nuit fraîche, et il les entendait encore retentir d'une façon effrayante au delà des monts. Mordejaï resta trois mois malade après cette singulière aventure, et il ne pouvait prendre pour toute nourriture que de l'eau et de la farine d'orge sans sel. Et il se trouva ensuite si maigre qu'il pouvait compter ses os sans qu'aucun lui échappât. Enfin, s'arrangeant comme il put, il commença son chemin à travers le vaste monde à la recherche de la femme qui, selon le dire du roi Samdai, était la sienne.

«Et tu l'as rencontrée après tant et tant d'années de recherches et de courses et elle s'appelait Nicolasa, dit la Pedra, cherchant à aider l'aveugle dans son autobiographie.

--Qu'en sais-tu? Ce n'est pas Nicolasa.

--Mais alors, c'est peut-être madame, ajouta la Diega faisant allusion, non sans une certaine impertinence, à la pauvre Benina qui ne desserrait pas les dents.

--Moi?... Que Jésus me protège! Je ne suis point une effrontée qui court par les chemins.»

Almudena conta qu'au sortir de Fez il était allé en Algérie, qu'il vécut d'aumônes d'abord à Tlemcen, ensuite à Constantine et à Oran; que de cette ville il s'embarqua pour Marseille, qu'il parcourut toute la France, Lyon, Dijon, Paris, qui est très grand, plein d'arbres et où les rues sont pavées et aussi douces que la paume de la main. Après s'être arrêté dans une ville qui a nom Lille, il était retourné à Marseille où il s'était embarqué pour Valence.

«Et à Valence, tu as rencontré la Nicolasa, avec laquelle tu es venu ici, grâce au secours des municipalités, deux réaux par étape, dit la Pedra, et de Madrid vous êtes allés en Portugal, et tu t'es contenté ainsi durant trois ans, homme artificieux, jusqu'à ce qu'elle t'ait lâché pour aller avec un autre.

--Tu n'en sais rien.

--Conte donc l'histoire de Nicolasa, comment on t'a arrêté, toi, pour te mettre à San-Bernardino, et elle pour la mettre à l'hôpital; et puis qu'une nuit, tandis que tu dormais, deux femmes de l'autre monde, à vrai dire deux âmes, te sont apparues pour te dire que la Nicolasa causait à l'hôpital avec un condamné qu'on allait pendre....

--Ce n'est pas vrai, cela..., tais-toi.

--Un autre jour tu nous raconteras cela, indiqua Benina, qui, bien qu'elle goûtât fort ces histoires contées, désirait s'en aller, pour vaquer à ses préoccupantes affaires.

--Restez donc, madame; où voulez-vous aller où vous soyez mieux qu'ici?

--Un autre jour je vous raconterai la suite, dit l'aveugle en souriant. J'ai vu beaucoup de choses.

--Tu es assoiffé, Jaï. Invite-nous à boire une demie, pour rafraîchir ta langue qui est sèche comme la sole d'une vieille savate.

--Je ne vous invite à rien du tout, vieilles pochardes, je n'ai point d'argent.