Part 7
--Fais ce que tu crois. Et pour ce qui doit advenir, dis bien à don Romualdo, qui est don Carlos, fais-lui voir que ses dévotions de la dernière heure ne sont pas recevables. Enfin, je sais que tu ne me tromperas pas, et demain tu me conteras ce qui résultera de la visite d'où tu ne rapporteras, sois-en sûre, qu'un noir sermon.»
Elles parlèrent encore longtemps. Benina cherchait à laisser tomber la conversation et à la refroidir, en évitant les répliques ou en leur donnant un ton conciliateur. Mais la dame et sa servante s'endormirent tard, et Benina passa une partie de la nuit à la préparation mentale de ses plans stratégiques pour le jour suivant, qui devait être sans doute plein de difficultés, si elle n'avait pas la chance que don Carlos lui mette dans la main une bonne poignée de douros..., ce qui pourrait bien arriver.
A l'heure fixée par le seigneur de Moreno Trujillo, sans une minute de plus ni de moins, Benina sonnait à la porte principale de la rue d'Atocha, et une servante l'introduisait dans le cabinet qui était très élégant, tous les meubles pareils comme couleur et comme façon. Une table ministre occupait le milieu, et elle était chargée de beaucoup de livres et de dossiers. Les livres n'étaient pas pour la lecture, mais bien pour les comptes, tout bien clair et ordonné. La paroi du milieu laissait voir le portrait de doña Pura; il était recouvert d'une gaze noire, dans un cadre qui paraissait d'or pur. D'autres portraits en photographies, qui devaient être ceux des filles, gendres et petits-fils de don Carlos, occupaient les autres parois. Contre le cadre ou accrochées auprès, comme des offrandes ou des ex-voto à un autel, pendaient une multitude de couronnes de drap avec des roses peintes, des narcisses ou des violettes avec de longs rubans noirs avec inscriptions en or. C'étaient les couronnes qui avaient été apportées pour l'enterrement de sa femme, et que don Carlos avait tenu à conserver à la maison pour qu'elles ne se gâtassent pas au cimetière. Sur la cheminée où l'on ne faisait jamais de feu, une pendule avec sujet qui ne marchait pas et, non loin de là, un almanach américain portant la date de la veille.
Après une demi-minute d'attente, don Carlos entra en traînant les pieds, avec un bonnet de velours tiré sur les oreilles, et le manteau de maison, beaucoup plus vieux que celui qu'il mettait pour sortir. L'usage continuel de ce manteau au delà du 30 de mai s'explique par son horreur des poêles et braseros qui, selon lui, sont la cause de tant de malheurs. Comme il n'était pas enveloppé jusqu'aux yeux, Benina put observer qu'il avait le col et les poignets propres et une grosse chaîne de montre, ce qui sans doute répondait à l'étiquette de l'anniversaire. Avec un mouchoir d'une grandeur incommensurable, quadrillé, il se frottait et s'essuyait les yeux; il se moucha deux ou trois fois avec un grand bruit, et, voyant Benina debout, il lui fît signe de s'asseoir et prit gravement place dans le fauteuil qui accompagnait la table et avait un dossier élevé et découpé comme une stalle de chœur. Benina s'assit sur le bord d'une chaise qui, comme toutes les autres, était en chêne et recouverte de velours vert.
«Donc, je vous ai fait venir pour vous dire....»
La tête de don Carlos était affectée d'un tremblement chronique nerveux, mouvement latéral, comme celui qui sert à exprimer la négation. Ce tic s'accentuait ou devenait imperceptible selon le degré d'excitation de l'individu.
«... Pour vous dire...»
Autre pause déterminée par un flux d'humeurs. Don Carlos essuya ses yeux bordés de rouge, se frotta sa courte barbe, qui n'avait d'autre raison d'être que de lui éviter la peine de se raser. Depuis la mort de sa femme, le bon monsieur, qui se rasait seulement pour elle et par elle, voulut joindre à ses grandes démonstrations d'affliction le deuil de son visage, en le laissant se couvrir comme d'un crêpe par des poils blancs, noirs ou jaunes.
«Je voulais vous dire que ce qui arrive à la Francisca de se trouver dans une position aussi précaire provient de ce qu'elle n'a jamais voulu tenir de comptes. Sans bonne ordonnance, il n'y a fortune qui ne se change en misère. Avec de l'ordre, les pauvres se font riches. Sans ordre, les riches....
--Se font pauvres, oui, monsieur,--dit avec humilité Benina qui, bien qu'elle connût la maxime de longue date, voulut la recevoir comme si ce fût une découverte récente de don Carlos.
--Francisca a toujours été une mauvaise tête. Nous le lui répétions souvent, ma femme et moi: «Francisca, tu te perds, tu vas droit à la misère», et elle..., tranquille comme si de rien n'était. Nous n'avons jamais pu obtenir qu'elle réglât ses dépenses sur ses entrées. Lui faire écrire un chiffre, on la tuerait plutôt. Et celui qui ne fait pas de chiffres est perdu. Je suis sûr qu'elle n'a jamais su ce qu'elle devait ni de quelle façon elle le payerait.
--Vérité, monsieur, grande vérité, cela, dit Benina soupirant et toute à la préoccupation de ce que don Carlos lui pourrait bien donner après ce sermon.
--En effet, comptez...; si, dans ma vieillesse, je suis dans une bonne condition pour moi et mes enfants, s'il ne me manque pas de quoi payer une messe pour l'âme de ma chère femme, c'est que j'ai toujours mené avec méthode et régularité les affaires de ma maison. Encore aujourd'hui, retiré du commerce, je tiens à jour ma comptabilité pour mes dépenses particulières, et je ne me couche pas sans avoir passé tous les renseignements à l'agenda, dans les livres auxiliaires et enfin au grand-livre. Voyez, regardez pour vous convaincre....»
Il ajouta avec son tremblement nerveux qui avait l'air d'un signe de dénégation:
«Je voudrais bien que Francisca pût mettre à profit cette leçon. Il n'est pas trop tard...; intéressez-vous-y.»
Et il prit un livre, puis un autre, et il les montra à Benina, qui s'approcha pour contempler cette merveille de chiffres.
«Regardez bien, voici justement la dépense de la maison sans que je passe rien, pas même les cinq centimes d'une boîte d'allumettes, les sous du facteur, tout, tout. Dans cette autre petite colonne, les aumônes que je fais et ce que j'emploie en suffrages pour l'autre monde. Ensuite, je passe tout au grand-livre, dans lequel on peut voir jour par jour ce que je dépense et faire la balance.... Méditez; si Francisca avait fait sa balance, elle n'en serait pas où elle en est.
--C'est certain, très certain, monsieur. Et je ne cesse de le dire à madame: faites donc votre balance, marquez tout, point par point, ce qui entre comme ce qui sort. Mais elle, comme ce n'est plus une enfant, il lui est difficile de prendre de bonnes habitudes. Mais c'est un ange, monsieur, et il n'est nul besoin de savoir si elle compte ou ne compte pas pour la secourir.
--Il n'est jamais trop tard pour entrer dans le cerceau, comme on dit. Et je puis vous assurer que, si j'avais trouvé chez Francisca une intention quelconque ou un désir de tenir ses comptes en règle, je lui aurais prêté..., non pas prêté, mais je lui aurais facilité le moyen de les niveler; mais c'est une tête déséquilibrée; convenez avec moi qu'elle est déséquilibrée.
--Oui, monsieur, j'en conviens.
--Et il m'est apparu que le meilleur cadeau que je puisse lui faire... et c'est pour cela que je vous ai fait venir, est celui-ci, la malheureuse.»
En parlant ainsi, don Carlos prit un livre long et étroit et le mit devant lui pour que Benina pût bien le voir. C'était un agenda.
«Voyez vous-même, dit le bon monsieur en faisant miroiter le livre, en le feuilletant. Il y a là tous les jours de la semaine. Regardez bien, d'un côté la colonne du doit, de l'autre celle de l'avoir. Voyez comme dans les dépenses on marque les articles: le charbon, l'huile, le bois, etc. Et alors, quelle peine y a-t-il à placer d'un côté ce que l'on dépense et de l'autre ce que l'on reçoit?
--Mais si madame ne reçoit rien?
--Chansons! s'écria Trujillo en frappant sur le livre. Elle a bien quelque chose, car vous dépensez bien quelque chose, et, si peu que ce soit, il faut que vous ayez une entrée, petite ou grande. Et ce que vous retirez des aumônes, pourquoi ne le noteriez-vous pas? Voyons donc, pourquoi ne le noteriez-vous pas?»
Benina le considéra avec un sentiment de colère mêlé de compassion. Mais je dois dire que la colère l'emportait sur la pitié et qu'il y eut un moment où peu s'en fallut qu'elle ne prît le livre pour le lancer à la tête du seigneur don Carlos. Pourtant elle contint sa fureur et, pour que le vieux maniaque de la comptabilité ne s'en aperçût pas, elle dit avec un sourire forcé:
«De sorte que vous, monsieur, vous tenez compte des sous que vous donnez aux pauvres à la porte de San-Sebastian.
--Jour par jour, répliqua le vieux avec orgueil, en branlant davantage son chef tremblotant, et je puis vous dire, si vous désirez le savoir, ce que j'ai donné dans le trimestre, dans le semestre ou dans l'année.
--Non, non, ne vous dérangez pas, monsieur, reprit vivement Benina qui sentait de nouveau la démangeaison de lui taper sur la tête avec son livre. Je prendrai le livre, il fera grand plaisir à madame et à moi aussi. Mais nous n'avons ni plume ni crayon.
--Bonté divine! Dans quelle maison, si pauvre qu'elle soit, manque-t-il ce qu'il faut pour écrire? Si l'on a à donner une signature, prendre un compte, écrire un chiffre, noter quelque chose de la maison pour s'en souvenir.... Prenez ce crayon, il est taillé et si sa pointe se casse, vous la referez avec le couteau de la cuisine.»
Et avec tout cela don Carlos ne parlait pas de donner un secours effectif, bornant sa charité à l'offrande du livre, qui devait être le fondement de l'ordre administratif dans la maison désordonnée de doña Francisca Juarez. En le voyant remuer les lèvres pour continuer à parler et porter la main à la clef du tiroir qui était à sa gauche, Benina éprouva une grande joie.
«Il n'y a pas, il ne peut y avoir de prospérité sans administration, affirma don Carlos ouvrant le tiroir et y jetant un coup d'œil. Je désirerais que Francisca administre, et quand elle administrera....
--Et quand elle administrera.... Quoi? dit Benina à part elle. Que vas-tu nous donner, vieux fou, plus fou que tous ceux qui sont enfermés à Leganès? Puisse tout l'argent que tu conserves se convertir en pus dans ton corps pour que tu en crèves, comme un vieil abcès d'avarice!
--Prenez ce livre et ce crayon, emportez-le avec grand soin et faites attention de ne pas le perdre en route. Bien; vous en prenez charge? Vous me répondez qu'on écrira tout?
--Oui, monsieur..., il n'échappera rien.
--Bien, et maintenant pour que Francisca se souvienne de Pura et prie pour elle.... Vous me promettez que vous prierez pour elle et pour moi?
--Oui, monsieur, nous prierons à haute voix jusqu'à la cloche.
--Eh bien, j'ai là douze douros que je conserve pour les donner aux pauvres honteux qui n'osent mendier.... Pauvres gens, c'est bien ceux qui sont les plus dignes de commisération!»
En entendant prononcer ce chiffre de douze douros, Benina ouvrit des yeux comme des portes cochères. Par le Christ! ce qu'on peut se procurer avec douze douros! Et elle entrevoyait le soulagement de plusieurs jours, parer à tant de nécessités, boucher tant de trous, vivre, respirer, se reposer de la mendicité humiliante et du supplice de la requête universelle, et de tant de démarches fatigantes. La pauvre femme vit le ciel entr'ouvert, et par l'ouverture les douze douros, moyen charmant de sa félicité durant quelques jours.
«Douze douros! répéta don Carlos, passant les monnaies d'une main dans l'autre; mais je ne vous les donnerai pas en une fois, ce serait fomenter le gaspillage; je vous les destine....»
Du coup, les ailes du cœur de Benina se cassèrent.
«Si je vous les donnais, demain, à pareille heure, il n'en resterait pas un centime. Je vous assigne deux douros par mois, et vous pouvez venir les prendre le 24 de chaque mois, lorsque six mois seront écoulés et après septembre, je verrai si je dois augmenter ou non l'attribution. Cela dépendra, entendez bien, de ce que je verrai si vous administrez ou n'administrez pas, s'il y a de l'ordre ou s'il n'y en a pas, si le chaos continue. Méfiez-vous bien du chaos.
--Bien, monsieur, manifesta Benina avec humilité, pensant qu'il valait mieux se résigner et prendre ce qu'on lui donnait, sans entrer en discussion avec ce malpropre et ravagé petit Cassandre. Je vous réponds qu'on tiendra les comptes avec administration et qu'il n'échappera pas un bout de fil.... Je passerai tous les 24 du mois? Cela sera un grand secours pour la maison. Le Seigneur vous l'augmente, et qu'il tienne votre femme défunte dans un saint repos... et à jamais. _Amen._»
Don Carlos marqua la somme déboursée, en jouissant beaucoup de cette opération, congédia Benina d'un geste et changeant de cape, mettant son chapeau neuf, vêtements qui ne quittaient l'armoire que les jours de fêtes, se disposa à sortir et à procéder d'une volonté assurée et d'un pied ferme aux dévotions de ce jour, qui commençaient à Montserrat pour finir à la cérémonie de San-Justo.
XI
«Quel vieux démon! se disait la seña Benina, en marchant d'un bon pas par la rue des Urosas. Il ne peut pas faire plus que ce que son naturel ne lui commande. Dieu nous protège: si Notre-Seigneur a fait, lui, des choses extrêmement rares parmi les plantes et les animaux, il en a créé de plus rares encore parmi les personnes. Il nous arrive de reconnaître comme vérités des choses qui nous paraissent des mensonges...; enfin, il y en a de pires que ce don Carlos; quoiqu'il en tienne avec ses comptes et tenues de livres, il donne encore un peu; certainement il y en a de pires, et tellement pires... qu'ils ne comptent ni ne donnent.... Ce qu'il y a de plus triste, au fond, c'est que ces deux douros ne régleront pas ma journée, parce qu'il faut que je rende à Almudena le sien, car il faut, avant tout, tenir sa parole. Viennent des jours mauvais et il m'aidera encore.... Il me restera vingt réaux dont il faut que je donne quelque chose à la petite, qui en a grand besoin, et le reste pour manger aujourd'hui..., et je dirai à madame que son parent ne m'a donné que le livre de comptes et le crayon, avec lesquels nous ferons un pot-au-feu qui sera chouette..., consommé de première classe, substance d'imprimerie...; quelle dérision!... Enfin Dieu me guidera pour les mensonges que j'aurai à débiter à Mme Paca, comme toujours, et partons du pied gauche. Voyons d'abord, si je rencontrerai Almudena sur le chemin; c'est l'heure où l'on va à l'église. Et si nous ne nous rencontrons pas, c'est qu'il sera sûrement au café de la Croix, au Rastro.»
Elle se dirigea de ce côté et dans la rue de l'Encomienda ils se rencontrèrent.
«Mon fils, j'étais à ta recherche, lui dit Benina en le prenant par le bras. Voici ton douro. Tu vois que je sais m'acquitter.
--_Amri_, il n'y a pas de presse.
--Je ne te dois plus rien... jusqu'à ce que je recommence à te devoir, mon petit Almudena, car, si le jour vient où j'aurai encore besoin de quelque chose, tu me le donneras, comme je ferais moi-même pour toi _vice versa_? Tu sors du café?
--Oui, et j'y retournerai si tu veux venir avec moi, je t'invite.»
Benina accepta l'invitation et, un instant après, les deux amis se trouvaient installés au café économique, prenant deux verres à dix centimes. Le local était un cabaret rechampi, d'une élégance moitié populaire, moitié bourgeoise, avec des dorures criardes; les parois étaient couvertes de peintures représentant des marines ou des paysages; un milieu fétide et des habitués pauvres ou des marchands du Rastro, loquaces, indolents, quelques-uns occupés à lire les feuilles tout haut, et d'autres à en écouter la lecture, tous très contents de se sentir au milieu du bruit, des conversations, de l'odeur du tabac et de l'eau-de-vie. Seuls à une table, Benina et le Marocain causaient de leurs affaires: l'aveugle racontait les diableries de sa compagne, et elle, son entrevue avec don Carlos, et le ridicule cadeau du livre de comptes et des deux douros mensuels. Ils parlaient des richesses que, au dire général, possédait et thésaurisait Trujillo (trente-quatre maisons), oh! la montagne d'argent en papiers du gouvernement, et des mille et des mille billets de banque; ils calculèrent longuement, émettant beaucoup de considérations de toutes sortes, la quantité innombrable de pauvres qui pourraient être secourus avec tous les trésors si inutiles à don Carlos, pauvres qui vont par les rues criant la faim, et tout cela, même après avoir prélevé, comme c'est naturel et juste, la part que ses enfants ont le droit de posséder. Mais, comme ils ne pourraient certainement point arranger toutes choses à leur idée, il valait mieux ne point y songer et gagner chacun son pain de son mieux jusqu'à ce que la mort vînt et que Dieu donnât à chacun son dû. Enfin Almudena dit tout d'un coup à Benina, avec la plus grande gravité et avec une conviction profonde, que toute la fortune de don Carlos pourrait être sienne si elle voulait.
«Mienne? Tu as dit que tout ce que possède don Carlos pourrait m'appartenir? Tu es fou, mon petit Almudena.
--Tout serait à toi... par la lumière bénie. Si tu n'y crois pas, je te le prouverai et tu le croiras.
--Tu me répètes encore que tout l'argent de don Carlos pourrait être à moi? Quand?
--Quand tu voudras.
--Je le croirai si tu m'expliques comment ce miracle peut se produire.
--Moi, je sais comment..., et je te confierai ce secret.
--Et si tu peux faire que toute la fortune de ce vieux fou, une supposition, puisse passer à une autre personne, pourquoi restes-tu dans la misère et pourquoi ne la prends-tu pas pour toi?»
Almudena répondit à cela que la personne qui ferait ce miracle, dont il possédait le secret, avait besoin d'y voir. Et le miracle était sûr, par la lumière bénie, et, si elle avait le moindre doute, elle n'avait qu'à essayer, en faisant ponctuellement tout ce qu'il lui dirait.
Benina avait toujours été quelque peu superstitieuse, et elle croyait volontiers à toutes les histoires surnaturelles qu'elle entendait conter, et la misère exaspérait en elle le respect des choses invraisemblables et merveilleuses; bien qu'elle n'eût vu aucun miracle, elle espérait toujours en voir arriver un en quelque jour heureux.
Un peu de superstition, beaucoup d'anxiété, d'événements extraordinaires et jamais vus et autant de curiosité la poussèrent à demander au Marocain des explications concrètes de sa science ou art cabalistique, car cela devait être nécessairement œuvre de magie. L'aveugle lui dit que le tout consistait à savoir demander ce que l'on désire à un Sar, appelé Samdai.
«Et qui est ce noble cavalier?
--Le roi d'en bas.
--Comment? Un roi qui est en-dessous de la terre? mais c'est le diable.
--Le diable, non, mais un roi très bon.
--Est-ce une chose de ta religion? Quelle religion as-tu, toi?
--Je suis Hébreu.
--Va avec Dieu, dit Benina, qui n'avait pas entendu le mot, et tu appelles ce roi! et il vient?
--Et il te donnera, lui, tout ce que tu lui demanderas.
--Il me donnera tout ce que je lui demanderai?
--Sûrement.»
La conviction profonde que montrait Almudena frappa la pauvre femme, qui, après une pause durant laquelle elle interrogeait les yeux morts de son ami et son front noir luisant, entouré de cheveux noirs, se prit à dire:
«Et que fait-on pour l'appeler?
--Je te le dirai.
--Et il ne m'arrivera pas malheur si je l'appelle?
--Aucunement.
--Je ne me damne pas, je ne me mets pas à mal et les démons ne m'emporteront pas?
--Non.
--Continue; mais ne me trompe pas, te dis-je.
--Non, je ne te tromperai point.
--Pouvons-nous le faire tout de suite?
--Non, il faut l'appeler à minuit.
--Il faut que ce soit à cette heure-là?
--Sûrement, sûrement....
--Et comment puis-je sortir de la maison à cette heure-là? Ce n'est point chose facile. A la vérité, je pourrais dire, une supposition, que don Romualdo est malade et que je suis obligée d'aller le veiller.... Bien. Que doit-on faire?
--Tu auras besoin de beaucoup de choses. Il faut que tu les achètes. Premièrement, une lampe de terre. Mais il faut l'acheter sans prononcer une syllabe.
--Je deviens muette.
--Toi, muette!... Acheter la chose.... Et si tu parles tout est perdu.
--Dieu te protège!... mais bon, j'achète ma lampe de terre, et après..., sans parler....»
Almudena lui ordonna d'acheter ensuite une marmite de terre avec sept trous, avec sept, pas un de plus, le tout sans parler, parce que, si elle parlait, cela ne vaudrait rien. Mais où trouver ces marmites avec sept trous? A cela, l'aveugle répondit que dans son pays il y en avait et que l'on pouvait y suppléer avec celles dont usent les marchandes de châtaignes, en choisissant celle qui aurait sept trous, ni plus ni moins.
«Et il faut l'acheter sans parler?
--Si l'on parle, rien.»
Il était ensuite indispensable de se procurer un bâton de _carrash_, bois d'Afrique qu'on appelle ici laurier. On le trouverait facilement chez le premier marchand de bric-à-brac. Il fallait l'acheter sans prononcer une parole. Bon, après avoir réuni ces choses, on placerait le bâton dans le feu jusqu'à ce qu'il brûle bien...; cela doit se passer le vendredi, à cinq heures précises. Sinon, cela ne vaut rien. Et le bâton brûlera jusqu'au samedi à cinq heures précises, on le trempera sept fois dans l'eau, pas une de plus, pas une de moins.
«Tout cela en se taisant?
--Ne jamais parler.
--Ensuite on habille le bâton avec des vêtements de femme, et, lorsqu'il est bien habillé, on l'appuie au mur, en le plaçant bien droit sur ses pieds. D'abord il faut placer la lampe de terre allumée avec de l'huile et recouverte avec la marmite, de telle sorte qu'il ne passe de lumière qu'à travers les sept trous, et à courte distance on place la casserole pour brûler des parfums avec du feu, et l'on commence à dire les prières seulement par la pensée, parce que parler ne vaut. Et c'est ainsi que la personne doit se tenir, sans se distraire, sans s'arrêter, regardant sortir la fumée du benjoin, et la lumière des sept trous, jusqu'à ce qu'à minuit....
--A minuit! répéta Benina enthousiasmée. Et lorsque les douze coups ont sonné il vient..., il monte..., il m'apparaît!...
--Le roi d'en bas; tu lui demandes ce que tu désires et il te le donne.
--Almudena, tu crois cela? Comment est-il possible que ce seigneur, sans autres cérémonies que celles que tu m'as dites me donne, à moi, tout ce qui est maintenant à don Carlos Trujillo?
--Tu le verras en le lui demandant.
--Mais si, dans une telle affaire, on se néglige un tout petit peu, si l'on s'oublie un seul instant en prononçant une seule parole de la prière mentale?...
--Il faut se tenir éveillée, ma fille.
--Et la prière?
--Je te l'enseignerai: Tu diras Sema Israël Adonaï Elohim, Adonaï Ishat....