Part 6
L'année même du mariage, les enfants, qui étaient entrés dans la vie matrimoniale avec un bien-être relatif, commencèrent à ressentir les coups du sort, comme s'ils avaient hérité de la malédiction qui pesait sur leur pauvre mère. Obdulia, qui ne pouvait s'habituer à vivre au milieu des cercueils, fut prise par l'hypocondrie; elle fit une fausse couche; ses nerfs se déchaînèrent; la pauvreté et les négligences de son mari, qui ne s'occupait plus d'elle, aggravèrent ses maux constitutifs. Mesquinement secourue par ses beaux-parents, elle vivait sous les toits dans la maison de la rue de la Cabeza, mal abritée, plus mal nourrie, indifférente à son mari, se consumant dans une oisiveté mortelle, qui fomentait les dérèglements de son imagination.
Par contre, Antonito était devenu un homme sérieux depuis qu'il était marié et cela grâce à la vertu du bon jugement et à l'application au travail de sa femme, qui était un vrai trésor. Pourtant tous ces mérites qui avaient produit le miracle de la rédemption morale d'Antoine Zapata ne suffisaient point à les défendre de la pauvreté. Le ménage vivait dans un petit logement de la rue San-Carlos, qui avait l'air d'une bonbonnière et où à peine entré on reconnaissait la présence d'une main active et soigneuse. Et par surcroît de bonheur, celui qui, à une autre époque, faisait partie de la classe des mauvais sujets, avait pris l'habitude et le goût du travail productif, et, ne trouvant rien de mieux à faire, il s'était mis courtier d'annonces. Toute la sainte journée, il allait affairé de boutique en boutique, de journal en journal, et, bien qu'il eût à payer sur ses gains une grande usure de chaussures, il lui restait toujours quelque chose pour aider la marmite et soulager Juliana de son énorme tâche de machine Singer. Et la femme ne se perdait pas en petites choses; sa fécondité n'était point inférieure à ses aptitudes domestiques, car, de sa première couche, elle eut deux jumeaux. Il fallut par force prendre une petite bonne, et une bouche de plus à la maison nécessita de doubler les mouvements de la Singer et les courses d'Antonito par les rues de Madrid.
Avant l'arrivée des jumeaux, l'ancien mauvais garnement avait l'habitude de surprendre sa mère par les splendeurs et les rayons de son amour filial, qui furent les seules joies savourées pendant de longs temps par la pauvre femme; il lui apportait une piécette, deux piécettes, quelquefois un demi-douro, et doña Paca en était plus heureuse que si elle avait reçu de ses parents de Ronda une métairie. Mais, lorsque les poupons avides de vie et de lait se rendirent maîtres de la maison et eurent besoin de bons aliments pour croître et se développer, l'heureux père se trouva dans l'impossibilité de faire de petits cadeaux à la grand'mère avec l'excédent de ses gains, parce qu'il n'y en eut plus assez pour en faire profiter l'aïeule.
Il lui aurait été plutôt utile de recevoir de l'argent que possible d'en donner.
Bien au contraire de ce ménage, celui des funéraires, Luquitas et Obdulia, allait fort mal, parce que le mari se laissait distraire de ses obligations domestiques et de son travail; il fréquentait sans cesse le café et même d'autres lieux moins honnêtes, ce pourquoi on dut lui retirer le recouvrement des factures de la maison des funérailles. Obdulia ne tenait aucun ordre dans la conduite de la maison; elle se trouva promptement accablée de dettes: chaque lundi, chaque mardi, elle envoyait la concierge à sa mère avec de petits billets pour lui réclamer le secours de quelques sous que sa mère ne pouvait lui donner.
Tout cela était occasion de nouvelles anxiétés et préoccupations pour Benina qui, dans son amour sans fin pour sa maîtresse, ne pouvait la voir affamée ou dans le besoin, sans chercher immédiatement à la secourir selon ses moyens. Non seulement elle avait à pourvoir à l'entretien de la maison, mais il fallait encore qu'elle fît en sorte que le nécessaire ne vînt point à manquer chez Obdulia. Quelle vie, quelles horribles fatigues, quel pugilat avec le destin, dans les profondeurs sombres de la misère qui fait honte et doit se cacher pour conserver une ombre de crédit et conserver un certain décorum! La situation arriva à un point d'anxiété tel que l'héroïque vieille, fatiguée de passer son temps à considérer le ciel et la terre afin de voir s'il ne tomberait pas inopinément un secours de quelque part, ayant tout crédit fermé chez les marchands, toutes les voies étant bouchées, ne vit plus d'autre moyen pour continuer la lutte que de boire sa honte et de se mettre à demander l'aumône dans les rues. Elle commença un matin, espérant que ce serait la seule fois, mais elle dut recommencer tous les jours, la triste nécessité lui imposant l'office de mendiante, se trouvant dans l'impossibilité de sauver autrement les siens. Elle y arriva à pas comptés et elle dut reconnaître qu'elle serait obligée de continuer la voie douloureuse jusqu'à la mort, suivant la loi économique et sociale, puisque c'est ainsi que l'on dit. Elle n'eut plus qu'une idée, ce fut d'empêcher que sa maîtresse en sût rien; elle commença par lui conter qu'il lui était échu une place d'aide de cuisine dans la maison d'un curé de l'Alcarria, aussi bon que riche.
Avec sa prestesse imaginative, elle baptisa ce personnage de pure invention, en lui donnant, pour mieux tromper sa maîtresse, le nom de don Romualdo. Doña Paca crut tout ce que Benina voulut bien lui dire, et elle récitait journellement quelques _Pater Noster_ pour que Dieu augmentât la piété et les rentes du bon prêtre, afin que Benina eût quelque chose à rapporter à la maison. Elle désirait le connaître, et, la nuit, tandis qu'elles trompaient leur tristesse par des conversations et des histoires, elle lui demandait mille détails sur lui, sur ses nièces, sur ses sœurs, comment était arrangée la maison et les dépenses qu'on y faisait; à cela, Benina répondait avec maints détails et circonstances qui auraient bien pu être vrais tant ils étaient vraisemblables.
IX
Ce jour, la vieille dame avait mangé avec beaucoup d'appétit, et, tandis qu'elle dégustait les aliments procurés par le douro de l'aveugle Almudena, elle digérait facilement les pitoyables contes que lui faisait avaler sa servante et compagne. Doña Paca en était arrivée à avoir une telle confiance dans les arrangements de Benina que c'est à peine si elle songeait aux difficultés du lendemain, sûre que l'autre saurait les vaincre, avec sa diligence, sa connaissance du monde, la protection du très béni don Romualdo devant d'ailleurs lui être d'un grand secours. Maîtresse et servante mangèrent ensemble, et après le repas doña Paca lui dit:
«Tu ne dois en aucun cas marchander ton temps à ces gens, et bien que tu ne sois obligée de rester chez eux que jusqu'à midi, si quelque jour ils te priaient de rester jusqu'au soir, ne crains pas de le faire, femme, je m'arrangerai comme je pourrai.
--Cela, non, répondit Benina; il y a temps pour tout, et je ne puis manquer mon service ici. Ces gens sont bons, et ils se rendent bien compte de mes nécessités.
--Bien, si tu les connais. Je prie le Seigneur qu'il les récompense des égards qu'ils ont pour toi et ma plus grande joie serait que don Romualdo fût fait évêque.
--Eh bien! on entend déjà ronronner qu'on va le proposer; oui, madame, évêque de je ne sais quel endroit, quelque part aux îles Philippines.
--Si loin, cela, non. Mais bien quelque part par ici où il puisse faire beaucoup de bien.
--La Patros, la plus âgée de ses nièces, pense de même.
--C'est celle qui a les cheveux gris et louche un peu?
--Non, c'est l'autre.
--J'y suis.... Patros, c'est celle qui bégaye et souffre de tremblements nerveux.
--Celle-là même. Elle dit: «Comment pourrions-nous aller, nous autres, dans des pays si loin?... Non, non; mieux vaut être simple curé ici qu'archevêque là-bas, où, comme on dit, il est midi quand il est minuit ici.»
--Aux antipodes?
--Mais la sœur doña Josefa dit: «Que vienne la mitre et qu'elle soit n'importe où Dieu voudra, je ne crains pas d'aller au bout du monde, avec la joie de voir le révérend à la place qui convient à ses mérites.»
--Il peut se faire qu'elle ait raison. Et qu'avons-nous nous autres, de mieux à faire que de nous conformer à la volonté du Seigneur? Si on nous l'envoie aussi loin, en te protégeant, toi, il me protégera aussi. Oui, qui connaît les desseins du Seigneur? et il pourrait arriver que ce que nous croyons être un mal soit un bien et que le bon don Romualdo, en partant, nous laisse bien recommandées à un évêque d'ici, ou même au nonce....
--Je crois que oui. Enfin, nous verrons.»
La conversation se référant au prêtre imaginaire s'arrêta là. Doña Paca le connaissait comme si elle l'avait vu et avait causé avec lui; elle s'en était formé un type vivant, grâce aux éléments descriptifs et pittoresques que Benina lui donnait d'un jour à l'autre. Mais la suite de cette conversation était restée dans l'encrier, pour faire place à des choses d'une plus grande importance.
«Explique-moi, femme. Et Obdulia, que dit-elle?
--Rien. Qu'aurait-elle à dire, la pauvrette? Ce vaurien de Luquitas n'a pas reparu depuis douze jours. La petite assure qu'il a de l'argent, qu'il a touché pour une facture d'embaumement, et qu'il le mange avec une gueuse de la rue du Bonetillo.
--Jésus me protège! Et son père, que fait-il?
--Il le réprimande, il le corrige, quand il lui tombe sous la main. Ce qu'il y a de plus certain, c'est qu'ils ne parviennent pas à le redresser. On envoie à la petite les repas de chez ses beaux-parents; mais la nourriture est en si petite quantité qu'elle arrive à peine aux dents canines. Elle mourrait de faim si je ne lui portais pas ce que je peux. Pauvre ange! Mais voyez: je l'ai rencontrée ces jours-ci, et elle avait l'air contente. Vous savez bien, la petite est comme cela. Quand elle a les plus grands motifs d'être joyeuse, elle pleure; quand elle devrait être triste, elle est gaie comme une joueuse de castagnettes. Seul, Dieu entend quelque chose à cette tête détraquée et connaît le moyen de la soulager. Pourtant, je l'ai vue contente, oui, madame, et c'est sans doute parce qu'elle pensait à des choses agréables. Mieux vaut ainsi.
«Elle est de celles qui croient à tout ce qu'elles se forgent elles-mêmes dans leur cerveau. De cette façon elles sont heureuses, quand, au contraire, elles devraient être malheureuses.
--Et pourtant ce devrait être tout le contraire, aide-moi donc à comprendre.... Et était-elle seule, entièrement seule, la chère petite?
--Non, madame: il y avait là ce chevalier si distingué qui lui tient quelquefois compagnie; celui qui est de la famille des Delgados, votre compatriote.
--Oui..., Francisco Ponte. Figure-toi si je dois le connaître. Il est de mon pays ou d'Algeciras, ce qui est la même chose.
«Il a été un élégant et il se pique encore de l'être.... Mais je t'avertis qu'il est plus vieux qu'un champ de palmiers.... Bonne personne, d'ailleurs, et de principes chevaleresques, qui sait se conduire avec les dames, et d'une façon qu'on ne connaît plus aujourd'hui, où tous les hommes sont grossiers et mal élevés. Il est beau-frère d'une cousine de mon mari, parce que sa sœur avait épousé.... Enfin, je ne me rappelle pas bien la parenté. Je me réjouis qu'il soit en rapport avec ma fille, car il convient à celle-ci d'être en relation avec de dignes sujets, de manières décentes et jouissant d'une bonne situation.
--Pourtant la position de ce don Frasquito me paraît de celles qui sont bien en l'air, comme les montures de brillants.
--De mon temps, c'était un célibataire, qui jouissait de la vie. Il avait un bon emploi, dînait dans les grandes maisons et passait ses nuits au casino.
--Eh bien, alors, il doit être en ce moment plus pauvre qu'un rat, car il passe ses nuits....
--Où dis-tu?
--Dans les palais enchantés de la seña Bernarda, rue du Mediodia-Grande.... La maison de la logeuse, vous savez?
--Que me contes-tu là?
--Ce Ponte dort là, lorsqu'il a les trois réaux nécessaires pour obtenir une place dans le dortoir de première classe.
--Tu es folle, Benina.
--Je l'ai vu, madame; la Bernarda est mon amie. C'est elle qui nous a prêté les huit douros, vous savez? quand vous avez eu besoin d'envoyer la cédule avec décharge et payer un pouvoir pour l'envoyer à Ronda.
--Oui, oui, je me rappelle, c'était elle qui venait tous les jours réclamer sa créance et qui nous faisait bouillir le sang.
--Celle-là même. Mais, malgré cela, c'est une brave femme. Elle ne nous les aurait pas réclamés en justice, bien qu'elle nous en menaçât. Bien d'autres sont pires. Vous devez savoir qu'elle est riche et, avec les six maisons à loger la nuit qu'elle possède, elle n'a pas moins de quarante mille douros qu'elle a gagnés, oui, madame, et qui sont tous placés à la Banque, et elle vit de l'intérêt.
--Que de choses incroyables il faut voir! Voilà bien le monde.... Mais, revenant au chevalier de Ponte,--c'est ainsi qu'on le nommait en Andalousie,--s'il est aussi pauvre que tu dis, cela doit faire pitié de le voir.... Mais cela vaut mieux ainsi, parce que la réputation de la petite pourrait souffrir quelque atteinte si, au lieu d'être une telle ruine, un pauvre mendiant en redingote, c'était un galant possible, quoique vieux.
--Je crois, dit Benina en riant, car sa nature joviale se montrait toujours dès que les tracas de la vie lui donnaient le temps de respirer, je crois qu'il va là... pour se faire embaumer...; il en a grand besoin. Et qu'il se dépêche avant qu'il soit tout à fait en putréfaction.»
Doña Paca se mit à rire de ces plaisanteries, puis elle s'informa de l'autre famille.
«Le petit, je ne l'ai vu ni aujourd'hui ni hier, répondit Benina; pourtant la Juliana m'a dit qu'il courait derrière les miasmes, parce que, avec tous ces changements de maladies, il y a beaucoup d'annonces de médecine. Il pense gagner beaucoup d'argent et faire lui-même paraître un journal, uniquement pour les affaires des pharmaciens indiquant par exemple où l'on vend tel ou tel article. Les deux poupons ressemblent à deux mottes de beurre. Mais ils coûtent bon comme potages et ragoûts, car on sait quand la nourrice commence à manger et l'on ne sait jamais quand elle finit. La Juliana m'a dit que nous goûterions quelque peu de ce que son oncle lui enverra pour la fête du saint et particulièrement qu'elle nous donnera deux paires de bottines de celles de rebut dans la cordonnerie où elle est piqueuse.
--Elle est bonne, cette petite, dit avec gravité doña Paca, quoique bien commune, si commune que nous ne pourrons jamais la fréquenter ni nous appareiller ensemble. Ses cadeaux m'offensent; si je les reçois c'est seulement à cause de sa bonne volonté.... Enfin, il est temps que nous songions à nous coucher. Je crois que ma digestion est à moitié faite, prépare-moi ma médecine pour dans une demi-heure. Ce soir, je me sens plus lasse de mes jambes, et la vue plus fatiguée. Dieu saint, si j'allais devenir aveugle! Je ne sais ce que j'ai, ma vue baisse de jour en jour, sans que, grâce à Dieu, les yeux me fassent mal. Oui, mes nuits s'écoulent sans insomnies, grâce à toi, qui me causes, et en m'éveillant je vois les choses moins claires et mes jambes sont comme du coton. Je me dis: qu'est-ce que la vue a à faire avec le rhumatisme? On me dit qu'il faut que je marche, que je me promène, mais comment puis-je sortir dans cet état, sans vêtements convenables, en craignant de tomber à chaque pas sur des personnes m'ayant connue dans une situation meilleure, ou sur ces types communs et malpropres auxquels nous devons quelque chose?»
Entendant cela, Benina se rappela la chose la plus importante qu'elle avait oublié de dire ce soir à sa maîtresse, ou que du moins elle avait gardée pour la fin, craignant de la raconter avant de sortir de la cuisine et, pendant que l'une et l'autre lavaient et essuyaient les quelques plats dont elles s'étaient servies, car doña Francisca ne dédaignant pas de s'associer à ce bas service, elle lui dit du ton le plus naturel qu'elle put trouver:
«Ah! à propos, je ne me rappelais pas!... quelle pauvre tête j'ai! Aujourd'hui, j'ai rencontré le seigneur don Carlos Moreno y Trujillo.»
Doña Paca sursauta et peu s'en fallut qu'elle ne laissât tomber l'assiette qu'elle était en train d'essuyer.
«Don Carlos!... Tu as dit don Carlos? et puis, il t'a interrogée sur moi?
--Naturellement, et avec un intérêt qui....
--Est-ce vrai? A son heure, ce vieil avare se souvient de moi, lui qui m'a vue tomber dans la misère, moi, la belle-sœur de sa femme.... Car Purita était la propre sœur de mon Antoine... et qui n'a pas su me tendre une main secourable!...
--L'année passée, lorsqu'il devint veuf, un jour comme aujourd'hui, il avait pourtant envoyé un petit secours à madame.
--Six douros! Quelle honte! s'écria doña Paca, laissant un libre cours à son indignation, et à la haine et au dépit, accumulés durant tant d'années d'opprobre et de souffrances dans son âme. La rougeur m'en monte au front à le dire. Six douros! et quelques nippes de Purita, des gants sales, des robes déchirées, et un vieux vêtement de cour datant du mariage de la reine. A quoi pouvaient me servir ces cochonneries?... Enfin, continue ton récit. Tu l'as rencontré...; où?... à quelle heure?
--Il pouvait être midi. Il sortait de San-Sebastian....
--Oui, je sais qu'il passe toute la matinée à rôder d'église en église, en priant sur les marches des autels. Mais tu m'avais dit qu'à midi et demi tu étais à servir le dîner de don Romualdo?»
Benina n'était pas femme à se troubler de cette réflexion. Son esprit fécond pour le mensonge et sa mémoire très heureuse pour conserver l'ordre dans les contes avancés par elle antérieurement, et pour s'en servir à l'appui des nouveaux, la tirèrent aussitôt d'embarras.
«Mais ne vous ai-je pas dit que quand le couvert eut été mis il manquait une salière et que je dus courir l'acheter à la place del Angel au coin de la rue Espoz-y-Mina?
--Si tu me l'as dit, je ne m'en souviens point. Pourtant comment pouvais-tu laisser ta cuisine au moment de servir le dîner?
--Parce que la fille de cuisine que nous avons ne connaît pas les rues, et ne sait d'ailleurs pas acheter. Elle serait restée un siècle et nous aurait rapporté effectivement une cuvette au lieu d'une salière; j'y courus en volant, et pendant ce temps la Patros surveillait mes casseroles,... elle s'y entend, croyez-moi, elle s'y entend aussi bien que moi, ou peut-être mieux.... Enfin, je me rencontrais avec cette vieillerie de don Carlos.
--Mais pour aller de la rue de la Greda à Espoz-y-Mina, tu n'avais pas à passer par San-Sebastian, femme.
--Je vous ai dit qu'il sortait, lui, de San-Sebastian. Je le vis venir de là, regardant l'horloge de Canseco. Moi, j'étais dans la boutique. Le marchand sortit pour le saluer. Don Carlos me vit, nous parlâmes....
--Et que te dit-il? Conte-moi ce qu'il te dit.
--Ah! ce qu'il me dit.... Il me demanda des nouvelles de madame et des enfants.
--Qu'importait à ce cœur de pierre la mère et les enfants? Un homme qui a trente-quatre maisons dans Madrid, à ce que l'on dit, autant que l'âge du Christ et une de plus; un homme qui a gagné de gros sacs en faisant la contrebande des marchandises, en donnant des pots-de-vin aux douaniers et en trompant la moitié du monde, venir maintenant faire le gracieux! _A buenas horas mangas verdes_.... Tu aurais dû lui dire que je le méprise, que je suis orgueilleuse de ma misère, que ma misère met une barrière entre lui et moi,... parce que lui ne secourt les pauvres que par poids et mesures.
«Il croit qu'en répartissant ses aumônes par huitième de sou et se procurant à bon compte les prières des humbles il pourra tromper Celui d'en haut et escamoter la gloire éternelle et se coller dans le ciel par contrebande, se faisant passer pour ce qu'il n'est pas; comme il faisait lorsqu'il introduisait du fil d'Écosse, déclarant de la percale à un réal et demi l'aune et cela avec des marques fausses, des factures fausses, des certificats d'origine faux.... Lui as-tu dit cela? Le lui as-tu dit?
X
«Je ne le lui ai pas dit, madame, et je n'avais pas à le lui dire, répliqua Benina, voyant que doña Francisca s'excitait démesurément et que tout le sang lui montait à la tête.
--Pourtant, tu te rappelleras certainement leurs façons d'agir à lui et à sa femme avec moi; ils étaient comme Alexandre en bataille. Puis, lorsque mes désastres commencèrent, ils se mêlèrent de mes comptes pour y faire leurs affaires. Au lieu de m'aider, ils tirèrent sur la corde pour m'étrangler plus promptement. Ils me voyaient dévorée par l'usure, et ils ont été incapables de m'offrir un prêt à de bonnes conditions. Ils pouvaient me sauver et ils ont préféré me voir périr. Et quand ils m'ont vue obligée de vendre mes meubles, ils me les ont achetés pour un morceau de pain, les meubles dorés de la salle de réception, les beaux rideaux de soie.... Ils étaient à l'affût des occasions et à me voir perdue, menacée du naufrage, naturellement..., ils se présentaient comme autant de sauveurs.... Que m'ont-ils donné pour le _Saint-Nicolas de Tolentino_, de l'école de Séville, qui était le joyau de la maison de mon mari, un tableau qu'il estimait plus que sa vie? Que m'ont-ils donné? Vingt-quatre douros, Benina de mon âme, vingt-quatre douros. Ils me saisirent dans une de ces heures idiotes, et moi, morte d'anxiété et de découragement, je ne savais point ce que j'avais à faire. Plus tard, un conservateur du musée m'a dit qu'il ne valait pas moins de dix mille réaux.... Tu vois quelles gens! Non seulement, ils ont toujours méconnu la véritable charité mais ils n'ont jamais connu la délicatesse du cœur. De tout ce que nous recevions de Ronda: fruits, gâteaux, pain d'épice, nous en envoyions une bonne partie à Pura. Quant à eux, c'est à peine s'ils nous envoyaient un petit paquet de bonbons à la Saint-Antoine et s'ils m'envoyaient quelque petit objet de bazar pour se débarrasser de ma fête. Don Carlos était si parasite qu'il tombait comme par hasard à la maison à l'heure où nous prenions le café..., et si tu savais comme il s'en léchait les babines! Car tu sais que le sien n'était qu'eau claire et lavasse. Et si nous allions au théâtre ensemble, invités par moi, dans ma loge, il s'arrangeait toujours pour que ce fût Antoine qui payât les entrées.... Du sans-gêne avec lequel ils usaient de notre voiture à toute heure, je ne t'en dirai rien. Et tu dois te rappeler que, le jour même où nous vendions les meubles, ils se promenaient toute la soirée en faisant des tours infinis de la Castellane au Retiro.»
Benina ne voulut point l'arrêter par des interruptions ou des contradictions, parce qu'elle savait que lorsqu'elle enfourchait ce dada il était mieux de lui laisser tout dire jusqu'au bout. Pourtant avant qu'elle eût fini, alors qu'elle s'arrêtait un instant suffoquée et à court d'haleine, Benina s'aventura à lui dire:
«Don Carlos m'a dit d'aller chez lui demain.
--Dans quel but?
--Pour causer avec moi....
--C'est comme si je le voyais. Il voudra m'envoyer une aumône.... Précisément, c'est aujourd'hui l'anniversaire de la mort de Pura..., il va se liquider par une cochonnerie.
--Qui sait, madame? Il se peut qu'il s'attendrisse....
--Lui, je le vois te mettant dans la main une paire de piécettes ou de douros, se figurant que pour ce fait les anges vont descendre en jouant de la viole ou de la harpe pour célébrer sa charité. Repousse son aumône, mon enfant; maintenant que nous avons notre bon don Romualdo, nous pouvons nous permettre un peu de dignité, Nina.
--Cela ne convient point. Il pourrait se fâcher et dire, je suppose, que vous êtes orgueilleuse, ou que sais-je, moi?
--Qu'il le dise! Et à qui veux-tu qu'il aille le dire?
--A don Romualdo lui-même, dont il est grand ami. Il entend sa messe tous les jours, et ensuite ils s'en vont causer dans la sacristie.