Part 5
«Je ne sais pas ce qu'a madame, je ne sais pas ce qu'ont cette maison, ces enfants, ces murs et toutes les choses qui sont ici; je ne sais qu'une chose, c'est que je ne peux pas vivre ailleurs. Je suis dans une maison riche, avec de bons maîtres qui ne regardent certes point à deux réaux de plus ou de moins; ils me donnent six douros de salaire, et pourtant je ne m'y trouve pas bien, je passe mes jours et mes nuits à penser aux gens d'ici, à me demander s'ils sont bien ou mal portants. Mes maîtres me voient soupirer et croient que j'ai des enfants. Je ne tiens à personne au monde comme à madame et à ses enfants qui sont mes enfants, car je les aime comme tels....» Et voilà une autre fois Benina au service de doña Francisca Juarez, comme bonne à tout faire, car, durant cette année, la famille avait fait un tel plongeon et les signes de ruine étaient si apparents que la servante ne pouvait les voir sans en ressentir une profonde affliction. On fut obligé inéluctablement de changer l'appartement, pour un logis plus modeste et meilleur marché. Doña Francisca, habituée à la routine et sans énergie aucune pour se décider, hésitait. La servante prit en mains les rênes du gouvernement et décida le changement, et de la rue Claudio-Coello ils sautèrent à celle de l'Orme.
Ce ne fut pas une mince difficulté que de partir avant d'avoir reçu un congé honteux: tout se régla avec l'aide généreuse de Benina, qui retira du Mont-de-Piété ses importantes économies s'élevant à trois mille réaux, établissant ainsi avec sa maîtresse une communauté d'intérêts dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Mais, chose étrange, même dans ce grand élan de charité, elle ne put point renoncer à ses habitudes de faire danser l'anse du panier, et elle réserva, sur les sommes qu'elle apportait si généreusement, une petite part pour constituer le noyau d'un nouveau dépôt au Mont-de-Piété, qui était pour elle une nécessité de son tempérament et un plaisir de son âme.
Comme l'on voit, elle avait le vice de l'escompte dans le sang, ce qui, à un certain point, et considérant la chose d'un autre côté, peut être regardé comme la vertu de l'épargne. Il est difficile de distinguer dans ce cas où commencent le vice et la vertu, et à quel moment ils se confondent. L'habitude de détourner une portion, grande ou petite, de l'argent à elle confié pour des achats à faire, le plaisir de garder cet argent, de voir croître son trésor de sous volés surpassait pour elle toutes les autres jouissances, plaisirs et agréments de la vie. Faire danser l'anse du panier, thésauriser était devenu un acte instinctif qui ne se distinguait plus des rapines et des larcins de la vie. A cette troisième époque où nous entrons, de 1880 à 1885, elle volait comme avant, quoique conservant une réserve proportionnée aux maigres ressources de doña Francisca. De grandes mésaventures et de grands malheurs se succédèrent à cette époque. La pension de veuve de la dame avait été retenue pour les deux tiers par les prêteurs; les engagements succédaient aux engagements, et, pour se libérer d'un côté, on retombait de l'autre dans un plus grand embarras. Sa vie arriva à être un continuel souci; les angoisses d'une semaine engendraient celles de la semaine suivante; rares étaient les jours de détente et de repos. Pour les heures tristes, on faisait de nécessité vertu en se réjouissant par la fantasmagorie des rêves qu'elles faisaient la nuit, quand elles se voyaient à l'abri des créanciers qui les tracassaient et de leurs réclamations ennuyeuses. Il faut faire de nouveaux changements en usant de supercherie, et c'est ainsi que la famille passa de l'Orme au Sureau et à l'Amandier. Par la fatalité des noms d'arbres des rues dans lesquelles elles vécurent, elles menèrent une vraie vie d'oiseaux, volant de branche en branche, poursuivis par les coups de fusil des chasseurs ou les pierres lancées par les gamins.
Dans une des effroyables crises de cette époque, Benina dut recourir de nouveau au fond du coffre où elle cachait précieusement son trésor et sa réserve pour le Mont-de-Piété, produit de ses rapines ou escomptes. Le tout s'élevait à 17 douros.
Ne pouvant dire la vérité à sa maîtresse, elle lui compta qu'une amie à elle, la Rosaura, qui faisait le commerce de miel de l'Alcarria, lui avait confié quelques douros à garder.
«Donne, donne-moi tout ce que tu as, Benina, pour que Dieu t'accorde la gloire éternelle, je te rendrai le double quand ceux de Ronda me payeront mes rentes..., tu sais..., c'est question de jours..., tu as vu le papier.»
En fouillant au fond de sa malle, la danseuse d'anse de panier en tira douze douros et demi, disant à sa maîtresse:
«Voilà tout ce que je possède, vous pouvez m'en croire, c'est aussi vrai que nous devons mourir un jour.»
Elle ne pouvait résister à sa nature. Elle escomptait sa propre charité et faisait danser l'anse du panier de ses aumônes elles-mêmes.
VII
Cette grande infortune, cela semblera invraisemblable, n'était que le prélude de la grandissime, épouvantable disgrâce dans laquelle devait choir l'infortuné lignage des Juarez y Zapatas, et le bord de l'abîme où nous les trouvons submergés lorsque nous entreprenons de raconter leur lamentable histoire. Pendant qu'elle vivait rue de l'Orme, doña Francisca fut complètement abandonnée par la société qui l'avait aidée à jeter au vent sa fortune, et, lorsqu'elle tomba aux rues de Sureau et d'Amandier, le peu d'amis qui lui étaient restés disparurent complètement. Pour lors, les gens du voisinage, les marchands dupés et les personnes à qui elle faisait pitié commencèrent à l'appeler doña Paca tout sec, et on ne manqua même pas d'y ajouter d'autres surnoms mal sonnants. Les personnes inconsidérées et grossières prirent l'habitude d'ajouter à son nom de famille quelque adjectif déplaisant, l'appelant doña Paca la Trompeuse ou la marquise de la misère.
C'est un fait que Dieu, voulant éprouver complètement, la pauvre Rondanaise joignit aux calamités de l'ordre économique la grande amertume que ses enfants, au lieu de la consoler en se montrant bons et soumis, devinrent une cause de grande mortification pour elle, enfonçant dans son cœur de rudes épines fort tranchantes. Antonito, trompant les espérances de sa mère, et rendant vains les sacrifices qu'elle avait faits pour son instruction, était devenu un très mauvais diable. En vain, sa mère et Benina, ou, pour mieux dire, ses deux mères, cherchèrent-elles à faire sortir de sa cervelle les idées mauvaises; ni la rigueur, ni la douceur n'aboutirent à rien. Maintes fois, lorsqu'elles croyaient l'avoir reconquis par leurs caresses et leurs cajoleries, il les trompait par une feinte soumission; escamotant leur bienveillance, il s'en allait avec la bénédiction et l'aumône. Il était très leste pour le mal et il était doué de séductions rares pour se faire pardonner ses escapades. Il savait cacher son astucieuse malice sous des apparences agréables; à seize ans, il savait tromper ses mères, comme si elles avaient été des enfants; il apportait de faux certificats d'examens; il étudiait au moyen des seuls commentaires de ses camarades, car il vendait tous les livres qu'on lui achetait. A l'âge de dix-neuf ans les mauvaises compagnies donnèrent un caractère grave à ses diableries; il disparaissait pendant des deux ou trois jours de la maison, il s'enivrait et était réduit à la dernière misère. Une des principales préoccupations des deux femmes était de cacher le peu d'argent qu'elles avaient, dans les entrailles de la terre, car avec lui aucun argent n'était en sûreté. Il le retirait avec un art infini du sein de doña Paca ou du boursicot crasseux de Benina. Il promit tout, que ce fût peu ou que ce fût beaucoup. Les deux femmes ne savaient plus quelle cachette inventer, dans les coins de la cuisine ou les profondeurs du garde-manger, pour y cacher leurs pauvres sous. A ces escapades succédaient communément des jours de recueillement solitaire dans la maison, déluge de larmes et de soupirs, protestations de vouloir s'amender, accompagnées de baisers fébriles donnés aux deux mères dupées indignement.... Le cœur trop facile de ces malheureuses, trompé par ces tendres démonstrations, se laissait endormir dans une confiance aisée et facile et tout d'un coup à l'improviste le garnement disparaissait pour ses courses infâmes, laissant les deux pauvres femmes en proie à leur profond désespoir.
Par malheur ou par bonheur (qui peut dire exactement si cela était un malheur ou un bonheur?), il n'y avait dans la maison aucun couvert d'argent, ni aucun objet de valeur.
Ce démon de galopin faisait main basse sur tout ce qu'il rencontrait, sans dédaigner les choses même sans aucune valeur; ne se contentant plus d'enlever ombrelles et parapluies, il s'en prit aux menues choses d'intérieur, et un jour, mettant à profit un moment de distraction de ses mères et de sa sœur, il enleva prestement la nappe et deux serviettes. De ses affaires propres, il n'y a point à en parler; en plein hiver, il allait par les rues sans cape et sans manteau, respecté par les pleurésies, protégé sans doute par le feu intérieur de sa perversité. Doña Paca et Benina ne savaient où cacher toutes choses, car elles en étaient réduites à craindre de se voir enlever jusqu'à la chemise qu'elles portaient sur elles. Qu'il suffise de dire qu'une belle nuit disparurent l'huilier et le petit étui à coudre d'Obdulia; une autre nuit, ce furent deux fers à repasser et des tenailles, et successivement des élastiques usés, des morceaux de toile, et une multitude de choses utiles sans aucune valeur intrinsèque. Des livres, il n'y en avait aucun dans la maison, et doña Paca n'osait plus en emprunter, craignant de ne plus pouvoir les rendre. Jusqu'aux livres de messe avaient disparu et avec eux ou avant eux les lorgnettes de théâtre, les gants en usage et jusqu'à une cage sans oiseaux.
Dans un autre ordre d'idées, et bien qu'avec un organisme tout différent de celui de son frère, la petite fille donnait aussi beaucoup de tracas. Dès l'âge de douze ans, il se développa chez elle une nervosité telle que les deux mères ne savaient point comment y remédier. Si on la traitait par la sévérité, c'était mauvais, par la douceur pire encore. Déjà femme, elle passait sans transition des inquiétudes épileptiques à une langueur morbide. Ses mélancolies intenses préoccupaient les pauvres femmes autant que ses excitations, déterminées par une grande activité musculaire et mentale. L'alimentation d'Obdulia en vint à être le problème capital de la maison, et les dégoûts et caprices affamés de la petite faisaient perdre la tête aux mères, ainsi que la patience, que Dieu leur avait pourtant accordée grande. Un jour, elles lui procuraient à grands frais des mets riches et substantiels, et la petite fille les jetait par la fenêtre; un autre jour, elle se nourrissait de choses graillonnées qui lui donnaient une haleine fétide. Par moments, elle passait les jours et les nuits à pleurer, sans que l'on pût trouver la cause de son chagrin; d'autres fois, elle affectait un genre déplaisant et vétilleux qui était le plus grand supplice des deux femmes. Selon l'opinion d'un médecin qui les visitait par charité et d'un autre qui donnait des consultations gratuites, tout le désordre nerveux et psychologique chez la jeune fille provenait de l'anémie, et pour le combattre il n'y avait pas d'autre moyen à employer que le régime ferrugineux, les bons biftecks et les bains froids.
Obdulia était jolie, de figure délicate, teint opalin, cheveux châtains, taille mince et svelte, les yeux doux, et elle parlait avec bienséance et grâce lorsqu'elle n'avait pas ses lubies. On ne saurait imaginer un milieu moins bien adapté à une semblable créature, pleine de manies et malade, que celui de la misère où elle vivait. Par intervalles, on notait en elle des symptômes de changements, de désir de plaire, de préférences pour telles ou telles personnes, qui indiquaient les préoccupations ou l'annonce d'un changement de vie, ce qui ravissait doña Paca parce qu'elle avait des projets relativement à la petite. La bonne dame se mourait d'impatience de les réaliser, si Obdulia s'était équilibrée, si elle avait pu continuer son instruction singulièrement négligée, car elle écrivait très mal et ignorait les rudiments du savoir que possédaient presque toutes les jeunes filles de la classe moyenne. Le rêve de doña Paca était de la marier avec un des fils de son parent Matias, propriétaire rondanais, ces jeunes gens très gentils et dans une bonne situation étaient déjà en carrière à Séville, et venaient quelquefois à Madrid à la Saint-Isidre. L'un d'eux, Currito Zapata, goûtait fort Obdulia, et des relations amoureuses s'établirent même entre les jeunes gens, mais elles ne purent aboutir à cause du caractère de la jeune fille et de ses extravagances minaudières. Toutefois la mère n'abandonnait pas son idée, ou au moins continuait à la caresser dans son esprit, et avec elle se consolait des misères de l'heure présente.
De la nuit au matin, tandis que la famille vivait rue de l'Orme, des relations télégraphiques s'étaient établies, sans que l'on sache comment, entre Obdulia et un jeune garçon d'en face, fils d'un entrepreneur de pompes funèbres; ce pendard ne manquait pas d'un certain charme, il étudiait à l'Université et savait mille jolies choses qu'Obdulia ignorait, et qui furent pour elle une révélation. Littérature, poésie, petits vers, et mille gracieusetés de l'humain savoir passèrent de lui à elle sous forme de poulets et dans de courtes entrevues et d'honnêtes rencontres.
Doña Paca ne voyait pas cela d'un bon œil, toujours préoccupée de la marier à son Rondanais; mais la jeune fille, qui à ce commerce avait pris bon nombre de leçons de romantisme élémentaire, se montra comme folle d'être contrariée dans son amour sentimental.
Ces contrariétés lui donnèrent jour et nuit de furieuses attaques d'épilepsie, durant lesquelles elle se frappait la figure et se tordait les mains; et enfin un jour, Benina la surprit, au moment où elle faisait dissoudre dans l'eau-de-vie des têtes d'allumettes phosphoriques pour se les mettre, comme elle disait, entre la poitrine et les épaules. Le tumulte que cela amena dans la maison fut indescriptible. Doña Paca était un fleuve de larmes; la jeune fille dansait le _zapateado_, en touchant le plafond avec ses mains, et Benina songeait à informer l'entrepreneur des enterrements, pour que, au moyen d'une bonne volée ou de toute autre médecine efficace, il fît renoncer son fils à cette passion de choses de mort, de cyprès et de cimetière dont il avait affolé la pauvre fille.
Quelque temps s'étant écoulé sans que l'on pût détacher Obdulia de sa manie amoureuse pour le jeune homme des pompes funèbres et tandis que, par crainte de l'épilepsie, on avait fait semblant de consentir à leur mariage pour éviter de plus grands maux, Dieu permit que le conflit se résolût d'une façon aussi brusque que simple, et nous devons à la vérité de dire qu'avec cette solution on s'enleva, de part et d'autre, de forts cassements de tête, car la famille funèbre, elle aussi, était en grandes querelles avec le jeune homme, pour le retirer de l'abîme dans lequel il était disposé à se précipiter. Donc, un jour, la petite, trompant la vigilance de ses deux mères, s'échappa de la maison; le jeune homme en fit autant. Ils se rejoignirent dans la rue, avec l'idée fixe de se rendre dans quelque lieu poétique, où ils pourraient se débarrasser ensemble des liens de cette misérable existence, expirant au même moment, dans les bras l'un de l'autre, sans que l'un pût survivre à l'autre. Telle fut la résolution qu'ils prirent au premier moment et ils se mirent à courir tout en réfléchissant au meilleur moyen de se détruire d'un seul coup, sans aucune souffrance et en passant dans la région pure des âmes libres. Lorsqu'ils furent loin de la rue de l'Amandier, leurs idées se modifièrent brusquement et ils pensèrent à toute autre chose qu'à mourir, et cela d'un parfait accord. Par bonheur, le jeune homme avait de l'argent, car, la veille au soir, il avait touché une facture pour cercueil doublé en zinc et une autre pour un service complet avec lit impérial et conduite à six chevaux, etc.
La possession de cet argent réalisa ce prodige de changer les idées de mort en idées de prolongation de l'existence, et, modifiant leurs projets, ils allèrent déjeuner dans un café et ils se rendirent ensuite dans un hôtel garni voisin, puis dans un autre, d'où ils écrivirent le lendemain à leurs familles respectives qu'ils étaient définitivement mariés.
Mariés à proprement parler, ils ne l'étaient point; mais la petite formalité qui manquait devait forcément arriver à être remplie. Le père du jeune homme se rendit chez doña Paca, et là on convint, elle pleurant et lui trépignant de colère, qu'il fallait forcément accepter les faits accomplis. Et comme doña Francisca ne pouvait donner à sa fille ni argent, ni effets, ni quoi que ce soit, pas même un lit de camp, il fut convenu que lui donnerait à son garçon un logement dans le haut de son dépôt de cercueils et de modestes appointements à la section de la Propagande. Avec cela et le courtage qu'il pourrait faire en travaillant dans la partie, placement d'articles de luxe, ou embaumement, le ménage nouveau pourrait vivre dans une honorable médiocrité.
VIII
L'infortunée dame ne s'était point encore consolée du coup de tête de sa fille et elle passait des heures à se lamenter de son sort, lorsqu'Antoine fut pris par la conscription. La pauvre femme ne savait véritablement s'il y avait lieu de se désoler ou de se réjouir. C'était une triste chose de le voir soldat avec le fusil sur l'épaule, mais enfin il était jeune et la vie des camps pouvait lui convenir. Elle pensait aussi que la discipline militaire viendrait à point pour corriger ses mauvaises habitudes. Par bonheur ou par malheur pour le jeune garçon, il tira un numéro très élevé et tomba dans la réserve.
Quelque temps après et à la suite d'une fugue de quatre jours, il se présenta à sa mère et lui dit qu'il allait se marier, et que, si elle ne lui donnait pas son consentement, il s'en passerait.
«Mon fils, oui, oui, dit la mère en fondant en larmes. Va avec Dieu, Benina et moi solitaires, nous vivrons peut-être avec un peu de tranquillité. Puisque tu as rencontré une âme qui correspond à la tienne et que tu as trouvé qui t'aime et qui tu aimes, prends-la, je ne puis t'en dire plus.»
A la demande de renseignements sur le nom, la famille et la situation de la fiancée, le persifleur répliqua qu'il la supposait très riche et si bonne qu'on ne saurait demander mieux. On apprit promptement qu'il s'agissait de la fille d'une couturière, qui cousait habilement, mais n'avait point d'autre fortune que son dé.
«Bien, mon enfant, bien, lui dit un soir doña Paca. Voilà mes enfants joliment casés. Au moins Obdulia, vivant au milieu des cercueils, elle aura de quoi se caser si elle meurt.... Mais toi, de quoi vas-tu vivre? Du dé et des coups d'aiguille de ce prodige? Il est vrai que, travailleur et économe comme tu l'es, tu augmenteras ses gains par ton bon ordre. Mon Dieu, quelle malédiction m'a frappée, moi et les miens! Que je meure bientôt afin de ne pas assister aux malheurs qui arriveront!»
La vérité veut que nous constations que, depuis ses fiançailles avec la fille de la couturière, Antoine semblait corrigé de sa manie de larcins et qu'il semblait y avoir complètement renoncé.
Son caractère subit un changement radical; se montrant affectueux avec sa mère et avec Benina, il semblait résigné à n'avoir pas plus d'argent que le peu qu'elles lui donnaient, et jusque dans son langage, on reconnaissait l'influence de personnes plus honorables et plus décentes que précédemment. Cela fit que doña Paca donna son consentement sans connaître la fiancée et sans même manifester le désir de faire sa connaissance. Benina parlant de ces choses avec sa maîtresse aventura l'idée que peut-être, par le chemin détourné de ce mariage, la chance rentrerait à la maison, car la chance, on le sait, ne vient jamais par où logiquement on l'attend, mais bien par des chemins souvent incroyablement détournés.
Doña Paca ne se donnait pas pour convaincue, car, se sentant minée par une mélancolie corrosive, elle ne voyait dans sa triste existence aucun horizon qui ne fût couleur de cendre ou plein de tempêtes. Les deux femmes, quoique se trouvant par le placement des enfants dans de meilleures conditions de vie et de paix, ne s'accommodaient pas de leur solitude et regrettaient la famille disparue; chose à la vérité fort compréhensible, parce que c'est une loi naturelle que les parents conservent leur affection aux enfants, même lorsque ceux-ci les martyrisent, les maltraitent et les déshonorent.
Peu après la célébration des deux noces, doña Paca s'était transportée de la rue de l'Amandier à l'Impériale, poursuivant toujours des changements sans parvenir à résoudre le problème de vivre sans ressources. Celles-ci s'étaient réduites à zéro, car le reste disponible de la pension servait à peine à fermer la bouche aux petits créanciers. Presque tous les jours du mois se passaient en angoissantes études pour réunir quelque monnaie, chose extrêmement difficile, car il n'y avait plus dans la maison aucun objet de valeur. Le crédit dans les boutiques ou les baraques de la petite place était séché. Des enfants, il n'y avait rien à attendre, les pauvres malheureux ayant déjà bien de la peine à assurer leur propre subsistance. La situation était donc désespérée, le naufrage irrémédiable, les corps flottant à l'aventure, sans qu'on ne rencontrât plus ni planche, ni madrier pour s'arrimer. En ces jours, Benina fit de prodigieuses combinaisons pour vaincre les difficultés, et arriver à nourrir sa maîtresse, en se procurant d'infinitésimales quantités de numéraire. Comme elle avait des connaissances sur les petites places, pour avoir été dans des temps meilleurs une excellente cliente, il ne lui était pas difficile d'acquérir des comestibles à des prix infimes et gratuitement des os pour le pot-au-feu, des trognons de choux ou des restes de poulets avariés ou autres menus déchets de cochonaille. Dans les commerces pour pauvres qui occupent toute la rue de la Ruda, elle avait de bonnes amitiés et relations, et avec peu d'argent et quelquefois sans même une obole, en prenant à crédit, elle achetait des petits œufs, cassés ou très vieux, des poignées de pois chiches ou de lentilles, de la cassonade, de vieux fonds de magasin et différents autres restes, qu'elle présentait à sa maîtresse, comme articles d'ordre moyen.
Par une ironie de son destin, doña Paca, affligée de diverses infirmités, avait conservé un excellent appétit et le goût des mangers fins, goût et appétit qui en arrivaient à être une véritable infirmité des plus rebelles, car dans ces pharmacies qu'on appelle boutiques de comestibles on ne sert point sans argent. Grâce à des efforts surhumains, employant l'activité corporelle, une attention intense, une intelligence pénétrante, Benina arrivait à la faire manger le mieux possible, même bien, et avec des délicatesses raffinées. Un profond sentiment de charité la dirigeait, et dans sa vive affection pour sa maîtresse, elle cherchait à compenser à sa manière les grands malheurs et les terribles amertumes de sa vie. Quant à elle, elle se contentait de ronger un os ou de ramasser quelques miettes, pourvu que sa maîtresse pût être bien nourrie. Mais aucun sentiment de charité ou d'amour ne pouvait lui faire renoncer à sa manie instinctive de vol; toujours elle cachait à sa maîtresse une partie de l'argent, laborieusement réuni, et le gardait pour former un nouveau fonds, un capital nouveau.