Part 4
Et elle sortit comme une flèche, les monnaies dans son sein avec la crainte que quelqu'un ne les lui prît en route, ou qu'elles s'envolassent entraînées par ses pensées tumultueuses.
Se retrouvant seul, Almudena s'en alla à la cuisine, où, entre autres choses inutiles, il conservait un petit plat d'étain et une cruche pleine d'eau. Il se lava les mains et les yeux; ensuite, après avoir fouillé dans une petite caisse où il conservait de petits morceaux de charbon dans des cendres éteintes, il entra chez un voisin, retourna chez lui après les avoir allumés et il répandit dessus une pincée d'une certaine substance qu'il conservait cachée dans sa couchette et enveloppée dans un morceau de papier. Une odeur et une fumée abondante, forte et pénétrante s'envolèrent alors de ce foyer.
C'était un parfum de benjoin, seul souvenir matériel de la terre natale qu'Almudena se permît dans son exil vagabond.
Cet arome spécial des maisons maures était sa consolation, son plaisir le plus vif, usage à la fois domestique et religieux, et alors, enveloppé par ce parfum, il se mit à rêver des choses qu'aucun chrétien n'eût comprises.
Le parfum répandu dans la pièce, la pauvre pocharde se reprit à s'agiter, à grogner, à se crisper et à tousser, comme cherchant à reprendre ses sens. L'aveugle ne faisait pas plus attention à elle qu'à un chien, attentif seulement à son rêve et à ses prières en langue que nous savons être arabique ou hébraïque, se frappant les yeux avec les mains et les abaissant ensuite sur sa bouche pour les baiser.
Il employa un certain temps à ses méditations, et, lorsqu'il les termina, il sentit que sa compagne était assise devant lui; elle avait les yeux hagards et pleurards, à cause du picotement produit par la fumée du parfum répandu dans l'air, et elle le regardait.
Almudena, les mains étendues en avant, lui lança ces paroles:
«Vieille satyre, il n'y a qu'un dieu.... Ivrognesse, pocharde, il n'y a qu'un dieu..., un dieu, un seul dieu, un seul.»
La femme éclata de rire et, portant la main à sa poitrine, elle se mit à réparer le désordre que la main inquiète de son compagnon de chambre avait produit dans cette intéressante partie de sa personne. Elle sortait si engourdie de son rêve alcoolique qu'elle ne réussissait pas à remettre chaque chose en place.
«Oui, il n'y a qu'un dieu, un dieu seul.
--A moi, que m'importe? Pour moi, qu'il y en ait deux ou quarante, et qu'ils soient aussi nombreux que cela peut leur plaire.... Mais, dis-moi, libertin, tu m'as pris ma piécette, cela ne fait rien, elle était pour toi.
--Un dieu seul!»
Et, le voyant prendre son bâton, la femme se mit sur la défensive, en lui disant:
«Ne me bats pas, Jaï. Assez de parfum, et songeons à souper. Combien d'argent as-tu? Que veux-tu que je te rapporte?
--Vieille pocharde! je n'ai pas d'argent... les démons l'ont emporté pendant que tu dormais.
--Qu'est-ce que je vais te rapporter? murmura la femme d'un air morne et chancelant et fermant les yeux. Attends un petit peu. J'ai envie de dormir, Jaï.»
Elle tomba de nouveau dans un profond sommeil, et Almudena, qui avait demandé son bâton pour s'en servir comme d'un remède infaillible pour la dégriser, se prit de pitié, soupira fortement, en marmottant quelque chose comme:
«Je te rosserai une autre fois.»
V
Ce n'est point employer un langage hyperbolique que de dire que la seña Benina, sortant de Santa-Casilda, possédant le douro incomplet qui calmait ses mortelles angoisses, allait par les places et les rues comme une flèche.
Avec soixante années sur les épaules, elle conservait son agilité et sa vivacité, unies à une persévérance inépuisable. Elle avait passé le meilleur de sa vie dans une situation fatigante qui exigeait autant d'activité que de promptitude de jugement, des efforts insensés de la tête et des muscles, et à une pareille école, elle s'était fortifié le corps et l'esprit; ainsi s'était formé ce tempérament extraordinaire de femme qu'apprendront à connaître ceux qui liront cette histoire véridique de sa vie.
Avec une promptitude exceptionnelle elle entra chez un apothicaire de la rue de Tolède; elle prit des médicaments qu'elle avait commandés le matin; ensuite elle entra chez le boucher et chez le marchand de comestibles, faisant faire différents paquets de ses achats, et enfin elle se rendit dans une maison de la rue Impériale à proximité de l'angle où se trouvent les bureaux des poids et mesures. Elle se glissa sous le portail étroit, obstrué et rendu presque impraticable par les paquets d'un commerce de corde qui y était installé; elle enfila l'escalier rapidement jusqu'au premier, avec modération jusqu'au second, et arriva enfin haletante au troisième, qui était le dernier et surmonté d'un acrotère. Elle tourna dans un vaste espace couvert avec des vitres, au sol très inégal, à cause des affaissements et différences de niveau de l'ancienne maison, et enfin elle arriva à une porte de logement mal recouverte de peinture; elle sonna...; c'était sa maison, la maison de sa maîtresse, laquelle en personne, tâtonnant les murs, arriva au bruit de la cloche, ou du moins à sa rumeur aphone et ouvrit, non sans avoir eu la précaution d'interroger l'arrivante par un petit guichet carré et grillé par une croix de fer.
«Grâce à Dieu, femme.... Je te le dis sur la porte. C'est du propre, une heure! Je croyais que tu avais été écrasée par une voiture ou qu'il t'était arrivé un coup d'apoplexie.»
Sans répondre, Benina suivit sa maîtresse jusqu'à un petit cabinet voisin où elles s'assirent. La servante évita les explications de son retard par la crainte d'avoir à les donner et se tint sur la défensive, attendant pour voir d'où viendrait l'attaque de doña Paca, et quelle position elle prendrait avec son esprit irascible. Le ton des premières paroles avec lesquelles elle fut reçue la tranquillisa quelque peu; elle s'attendait à une forte réprimande, à des paroles déplaisantes. Pourtant, la maîtresse semblait être dans ses bons moments, sans doute, son âpre caractère était dompté par l'intensité de la souffrance. Benina se proposait, comme toujours, de s'accommoder au ton que prendrait l'autre, et de rester peu avec elle; les premières paroles échangées, elle se tranquillisa.
«Ah! madame, quel temps! Je n'y tenais plus à l'idée de rentrer dans cette chère maison bénie.
--Je ne me l'explique pas, dit la maîtresse, dont l'accent andalou persistait, quoique très atténué par quarante années de séjour à Madrid.--J'étais seule, émotionnée. En entendant sonner midi, une heure, deux heures, je me disais: «pourtant que fait la petite qu'elle tarde tant?» Lorsque je me suis rappelé....
--Justement.
--Je me suis rappelé..., comme je sais par cœur tout mon almanach, que c'est aujourd'hui la Saint-Romuald, confesseur et évêque de Pharsale....
--Parfaitement.
--Et c'est la fête du seigneur curé, chez qui tu sers comme auxiliaire.
--Oui, je pensais que vous y auriez songé, et cela m'a rassurée, affirma la servante, qui, avec sa facilité extraordinaire de forger et de conduire des mensonges, s'empressa de s'accrocher au solide câble que sa maîtresse lui tendait, et que la besogne n'a pas été facile!
--Il a dû donner un grand repas. Oui, je me le figure! Ils ne doivent pas être à court d'estomac les curés de San-Sebastian, compagnons et amis de ton don Romuald!
--Tout ce que vous en direz est peu.
--Raconte-moi, que leur as-tu servi? demanda avec empressement la dame qui était fort curieuse de ce qui se mangeait chez les autres; oui, raconte. Tu leur as sûrement servi une mayonnaise?
--En premier un rôti que j'avais cuit à point. Ah! seigneur! qu'ils l'ont trouvé bon! Ils ont dit que j'étais la première cuisinière de toute l'Europe et que c'était par pur respect humain qu'ils ne s'en léchaient pas les doigts....
--Et après?
--Un abatis de volaille que j'ai cuisiné, digne des anges du ciel. Ensuite, des calamares dans leur jus... ensuite....
--Bien que je t'aie dit que je ne veux pas que tu m'apportes quoi que ce soit d'aucune maison, car je préfère certainement la misère à ronger les os qui proviennent d'autres tables, comme je te connais, je ne doute pas que tu auras rapporté quelque chose. Où est ton panier?»
Prise à l'improviste, Benina se troubla un instant; mais ce n'était pas une femme à se démonter devant aucun danger, et sa _maestria_ à vaincre les difficultés lui suggéra cette habile échappatoire: «Eh! madame, j'ai laissé le panier et tout ce qu'il contient chez Mme Obdulia, qui en a plus besoin que nous.
--Et tu as bien fait. J'approuve fort l'idée, petite. Conte-moi encore. Et tu ne leur as pas servi un bon petit dos de cochon?
--Allez! allez! deux kilos et demi, madame; Sotero Rico m'avait fourni ce qu'il avait de meilleur.
--Et le dessert, les vins?
--Jusqu'au _champagne de la Veuve_. Les curés sont des diables qui ne se privent de rien.... Mais rentrons, il est très tard et madame sera sans doute très faible.
--Je l'étais, mais... je ne sais pas; il me semble que j'ai mangé tout ce dont nous avons parlé...; pourtant donne-moi à dîner.
--Qu'avez-vous pris? Ce petit peu de nourriture que j'avais préparé hier soir?
--Ma fille, je n'ai pas pu l'avaler. Je me suis soutenue avec une demi-once de chocolat cru.
--Allons-y, allons-y. Le pis, c'est que j'ai à allumer le feu, mais je vais me dépêcher.... Ah! j'oubliais, j'ai apporté les médicaments. Voilà pour le premier.
--As-tu pris tout ce que je t'ai demandé? demanda la dame en se dirigeant vers la cuisine. As-tu engagé mes deux jupons?
--Certainement. Avec les deux piécettes reçues et les autres que m'a données don Romualdo à cause de sa fête, j'ai pu parer à tout.
--Est-ce que tu as payé l'huile d'hier?
--Cela, non!
--Et le tilleul et la tisane?
--Tout, j'ai tout payé, et, après mes achats, il me reste encore quelque chose pour demain.
--Puisse Dieu nous apporter demain un bon jour, dit, avec une profonde tristesse, la dame en s'asseyant dans la cuisine pendant que la servante, avec une promptitude nerveuse, réunissait étincelles et charbons.
--Ah! madame, tenez-le pour certain.
--Pourquoi tant d'assurance, enfant?
--Parce que je le sais, mon cœur me le dit. Demain sera un bon jour, je dirais presque un grand jour.
--Quand nous l'aurons vu, je te dirai si tu avais raison... Je me fie peu à tes grands élans de cœur. Tu es toujours à dire demain, demain.
--Dieu est bon.
--Avec moi on ne s'en douterait vraiment pas. Il ne se lasse pas de me porter des coups. Il me frappe sans me laisser respirer. Après un jour mauvais, il en vient un pire. Les années se passent à attendre le remède, et il n'y a pas d'illusion qui ne se convertisse en désenchantement. Je suis lasse d'espérer, lasse de souffrir. Mes espérances me trahissent, et, comme elles me trompent toujours, je n'aime pas espérer des choses bonnes et je les souhaite mauvaises pour qu'elles arrivent... à peu près ordinaires.
--Pourtant moi, à la place de madame,--dit Benina en soufflant le feu--j'aurais confiance en Dieu, et je serais contente.... Vous voyez que je suis confiante, moi? Vous ne me voyez pas? Je suis convaincue que le coup du sort arrivera quand nous y penserons le moins, et que nous serons très riches; il nous donne ces jours de grande épreuve et il nous en récompensera avec la grande vie qu'il nous donnera plus tard.
--Hélas! Nina, je n'aspire pas à la grande vie, mais seulement à un peu de repos et de relâche.
--Qui pense à la mort? Cela, non. Je suis très à mon goût dans ce monde de plaisirs, et pour cela je le tiens quitte des petites misères que j'endure. Mais mourir, non pas.
--Tu t'accommodes de cette vie.
--Je m'y conforme, parce qu'il n'est pas en mon pouvoir de m'en donner une autre. Que tout arrive, sauf la mort; tant qu'il ne manque pas un morceau de pain, on peut le manger avec deux sauces exquises qui sont: la faim et l'espérance.
--Et tu supportes encore la misère, la honte, l'humiliation, devoir à tout le monde, ne payer personne, ne rencontrer personne qui soit capable de te prêter deux réaux, vivre de mille artifices, pièges tendus et mensonges, nous voir persécutées sans trêve par les boutiquiers et les vendeurs de toute chose?
--Allez, cela se supporte!... Chacun dans cette vie se défend comme il peut. Il ferait beau voir que nous dussions mourir de faim pendant que les magasins sont remplis de tant de bonnes choses! Cela, non, Dieu ne veut pas que l'on se rafraîchisse la bouche avec l'air du ciel en guise de nourriture, et, quand il ne nous donne pas d'argent, il nous donne la subtilité du jugement pour inventer les moyens de nous procurer ce qui nous manque, sans voler...; cela, non. Je promets de payer et je payerai certainement quand nous aurons de quoi. Oui, on sait que nous sommes pauvres, qu'il y a de bonnes intentions chez nous, mais qu'il n'y a pas autre chose. Il serait curieux que nous nous affligeassions à l'idée que les marchands ne sont pas payés des misères qu'ils nous vendent, sachant, comme nous le savons, qu'ils sont riches!
--Est-ce que tu n'as point d'honneur, Nina, je veux dire de décorum, je veux dire de dignité?
--Je ne sais pas si j'ai ce que vous dites; mais ce que je sais, c'est que j'ai une bouche et un estomac naturels et que Dieu qui me les a donnés m'a mise dans ce monde pour que je vive et non pas pour que j'y meure de faim. Les moineaux, je suppose, ont-ils un point d'honneur? Vraiment... ce qu'ils tiennent, c'est un bec... et, regardant les choses comme elles doivent être regardées, je dis que, si Dieu a créé le ciel et la terre, les boutiques des épiciers, la Banque d'Espagne, les maisons où nous vivons, les champs, sont aussi son œuvre... Tout vient de Dieu.
--Et la monnaie, l'indécente monnaie, de qui est-elle? demanda la maîtresse avec un accent méprisant et douloureux, réponds-moi.
--C'est Dieu aussi, puisque Dieu a créé l'or et l'argent, les billets, je ne sais..., mais pourtant c'est lui aussi.
--Ce que je dis, Nina, c'est que les choses sont à ceux auxquels elles appartiennent..., et tout le monde les détient, excepté nous.... Eh! mais, dépêche-toi, je me sens faible.
--Où as-tu mis les médicaments?... Oui, ils sont sur la commode. Je prendrai un cachet de salicylate avant de manger... Aïe! quelle souffrance me donnent ces jambes; au lieu de me porter, c'est moi qui dois les tirer (se levant avec un grand effort). Je ferais mieux d'aller avec des béquilles. Mais vois ce que Dieu fait avec moi. Cela paraît une plaisanterie! Il m'a rendue infirme de la vue, des jambes, de la tête, des reins, de tout, moins de l'estomac. Il me prive des moyens de me nourrir et je digère comme un vautour.
--Il a fait de même avec moi. Mais je ne lui en veux pas, maîtresse! Béni soit le Seigneur qui nous donne le plus grand bien de nos corps: la très sainte faim.»
VI
Doña Francisca Juarez de Zapata, infortunée à tant de titres, avait passé la soixantaine; elle était connue, durant ces années piteuses de décadence, sous le nom tout sec de doña Paca, qu'on lui donnait avec une laconique et plébéienne familiarité.
On voit là à quoi tiennent les gloires et grandeurs de ce monde, et sur quelle pente a dû glisser cette femme, pour tomber dans la plus profonde misère, elle qui attachait ses chiens avec des saucisses, en 1859 et 1860, jusqu'à ce que nous la retrouvions vivant inconsciemment d'aumônes, au milieu de mille angoisses, agonies, douleurs et confusions.
Les grands assemblages de population nous offrent des exemples sans nombre de ces chutes, mais, plus qu'aucun autre, Madrid, dans laquelle il n'existe aucune habitude d'ordre; l'exemple de doña Francisca Juarez, triste jouet du destin, dépasse aussi tous les autres. Si l'on observe bien ces choses, si l'on suit l'élévation et l'abaissement des personnes dans la vie sociale, on reconnaît que c'est grande sottise que d'attribuer au destin la faute de ce qui est l'œuvre exclusive des caractères et des tempéraments, et doña Paca en est une excellente preuve, elle qui, depuis sa naissance, avait toujours vécu dans le désordre pour tout ce qui est des choses matérielles. Née à Ronda, sa vue s'était étendue, depuis sa plus tendre enfance, sur les dépressions vertigineuses du terrain, et, quand elle avait des cauchemars, elle rêvait constamment qu'elle tombait au fond de cette grandissime crevasse qu'on appelle Tajo. Les natifs de Ronda doivent avoir la tête très solide, ne pas avoir de vertiges, ni rien d'approchant, pour s'habituer à contempler ces abîmes épouvantables.
Mais doña Paca était incapable de se maintenir ferme sur les hauteurs. Instinctivement elle se précipitait: sa tête n'était bonne ni pour cela, ni, par suite, pour le gouvernement de la vie, qui exige aussi la sûreté du coup d'œil dans l'ordre moral.
Le vertige fut un état chronique chez Paquita Juarez depuis le jour où on la maria toute jeune avec don Antonio-Maria Zapata, qui avait le double de son âge. Intendant d'armée, excellente personne, d'une position aisée de son côté, comme sa jeune femme, du reste, qui possédait aussi des biens-fonds d'une certaine importance. Zapata avait servi en Afrique, à la division Echagüe, et après Wad-Ras il était passé à la direction centrale de l'administration. Les mariés s'étant établis à Madrid, la femme mit sa maison sur un pied de vie frivole et d'apparat qui commença d'abord en mettant d'accord les vanités et le besoin de dépenser avec les rentes et les rentrées, mais pour continuer en s'écartant bientôt des limites de la prudence et arriver ensuite aux embarras, aux irrégularités, puis enfin aux dettes qui ne tardèrent pas à apparaître. Zapata était un homme très ordonné; mais sa femme le dominait tellement qu'elle arriva rapidement à lui faire perdre ses qualités éminentes d'administrateur, et lui, qui savait si bien diriger les affaires de l'armée, vit se perdre les siennes propres, ayant oublié l'art de les conserver. Paquita ne savait s'imposer aucune limite pour se vêtir avec élégance, pour le luxe de la table, ni pour l'éternel mouvement de bals et de réunions, ni pour les caprices dispendieux. Le désordre fut tellement notoire que Zapata, atterré, voyant venir l'orage terrible, dut vaincre l'assoupissement profond dans lequel sa chère moitié l'avait maintenu et chercher à mettre un peu d'ordre et de raison dans le gouvernement de la maison; mais la fatalité voulut que, pendant que le malheureux était plongé dans ses calculs arithmétiques, dont il espérait le salut, il prît une pleurésie qui le fit passer de vie à trépas le vendredi saint au soir, laissant deux enfants en bas âge: le petit Antoine et Obdulia.
Administrateur et propriétaire de l'actif et du passif, Francisca ne tarda pas à confirmer son incapacité absolue dans le maniement de ces matières ardues et, à ses côtés, surgirent comme les vers dans un corps corrompu, une infinité de personnes qui se mirent à la dévorer au dedans et au dehors, sans aucune compassion. C'est à cette époque désastreuse que Benina entra à son service, mais, si elle se montra dès le premier jour excellente cuisinière, elle se fit remarquer aussitôt comme la plus habile de tout Madrid à faire danser l'anse du panier.
Elle était d'une telle force sur ce terrain que doña Francisca elle-même, d'une myopie si grande pour la surveillance de ses intérêts, ne put faire moins que de s'apercevoir de la rapacité de sa servante et dut songer à la corriger. En bonne justice, nous devons dire que Benigna (que les siens appelaient Benina, et sa maîtresse simplement Nina) avait d'excellentes qualités qui compensaient d'une certaine façon, au milieu du déséquilibrement de son caractère, ce grave défaut du vol.
Elle était très propre et d'une activité merveilleuse qui produisait ce miracle d'allonger les heures et les jours.
En dehors de cela, Francisca était touchée de l'amour intense qu'elle montrait pour les enfants: amour sincère et si l'on peut dire positif, car il se révélait par une vigilance constante et par les soins exquis dont elle les entourait, qu'ils fussent malades ou bien portants. Mais ces qualités ne furent pas suffisantes pour empêcher que le défaut dominant ne provoquât des discussions fort aigres, entre maîtresse et servante, et Benina fut renvoyée. Les enfants la regrettèrent beaucoup et ils pleuraient sans cesse leur Nina, si gracieuse et si tendre.
Trois mois plus tard, elle vint faire visite à la maison.
Elle ne pouvait pas oublier madame, ni les enfants. Ils étaient son amour, et les gens, la maison, les meubles, tout l'attachait et l'attirait. Paquita Juarez avait, du reste, un goût particulier pour elle; on ne savait pas quelle affinité existait entre elles ni quel point commun dans la grande diversité de leurs caractères les réunissait. Les visites se renouvelèrent. Hélas! la Benina ne se trouvait pas à son goût dans la maison où elle était en service. Si bien que nous la retrouvons installée dans la domesticité de doña Francisca, et elle si contente, la maîtresse tellement satisfaite et les enfants fous de joie. Il advint en ce temps une grande augmentation des difficultés et embarras de la famille dans l'ordre administratif; les dettes dévoraient d'une dent vorace le patrimoine de la maison: on perdait des propriétés importantes, qui passaient sans qu'on sût comment, par les artifices d'une infâme usure, dans les mains des prêteurs. Comme une cargaison précieuse qu'on jette par-dessus bord dans les préoccupations d'un naufrage, les meilleurs meubles sortaient de la maison, ainsi que les tableaux et les riches tapis: les bijoux étaient déjà partis..., mais on avait beau alléger le bateau, la famille n'en était pas moins en danger de sombrer et d'être submergée dans le noir abîme social.
Par surcroît de malheur, pendant cette période de 1870 à 1880, les enfants eurent à subir de graves maladies: l'un la fièvre typhoïde; l'autre l'épilepsie et l'éclampsie. Benina les soigna avec une telle intelligence et une si grande sollicitude qu'on peut dire qu'elle les arracha des griffes de la mort. Ils récompensaient, il est vrai, ses soins par une grande affection. Pour l'amour de Benina plus que pour celui de leur mère, ils avalaient toutes les drogues, ils se calmaient et restaient tranquilles, ils suaient sans trêve, ils ne mangeaient point avant la permission du médecin, mais tout cela n'empêcha point de nouvelles disputes et brouilles de surgir entre maîtresse et servante et Benina de subir un second renvoi. Dans un mouvement de colère et d'amour-propre blessé, Benina partit, parlant à tort et à travers, jurant et rejurant qu'elle ne mettrait jamais plus les pieds chez sa maîtresse, et, en partant, elle secouait la poussière de ses souliers pour ne rien conserver de cette maison, car elle n'avait rien d'autre à emporter.
En fait, l'année ne s'était pas écoulée que Benina reparut dans la maison. Elle entra le visage inondé de larmes disant: