Part 3
--Comme toi et moi. De moi on ne dira rien, car à la Saint-André bénie je m'étais mariée avec Roque, que Dieu a pris dans sa gloire, à la suite d'une chute d'un échafaudage.
--Elle dit que son mari est à _Celiplinas_; c'est alors qu'il lui envoie de là ses enfants tout faits... dans du papier.... Ah! quel joli monde! je te le dis, sans enfants on ne gagne rien; les personnes ne font pas attention à la dignité des gens, ils ne font attention que si l'on donne le sein ou non. Ils ne s'occupent que de celles qui ont des enfants sans songer que nous sommes plus honnêtes, nous qui n'en avons pas, nous qui sommes vieilles, écrasées par le travail et sans pouvoir nous soutenir. Alors vois à retourner le monde et à attirer la pitié des seigneurs. On dit avec raison que tout est à l'envers ici-bas et va de travers, excepté le ciel béni, et Pulido a raison quand il parle de la grande révolution qui doit venir, grande puisqu'elle mettra au pilori les riches et exaltera les pauvres.»
La vieille bavarde concluait son discours, quand il se produisit un événement si extraordinaire, si phénoménal, si inouï, qu'il ne pourrait être comparé qu'à la chute de la foudre au milieu de la gent mendiante, ou à l'explosion d'une bombe, tant furent grands le trouble et la stupeur qu'il produisit dans la misérable cohorte. Les plus anciennes ne se rappelaient rien d'approchant et les nouvelles ne savaient que croire. Tous restèrent muets, perplexes, épouvantés.
Et qu'est-ce que c'était, en somme? Presque rien: don Carlos Moreno Trujillo, qui toute sa vie, depuis que le monde était monde, sortait infailliblement par la porte de la rue d'Atocha, ne changea pas d'abord son habitude invétérée; mais, après avoir fait quelques pas, il retourna en arrière pour ressortir par la rue des Huertas, ce qui était très singulier, absurde et équivalent au retour des cailloux du chemin à leur carrière.
Pourtant ce ne fut pas la cause principale de la surprise et de la confusion que cette sortie insolite de ce côté; mais, bien que don Carlos s'arrêtât au milieu des pauvres (qui se groupèrent autour de lui, croyant à une nouvelle répartition de sous), il les regarda comme pour les passer en revue, et dit:
«Eh! mesdames les anciennes, laquelle de vous s'appelle seña Benina?
--Moi, c'est moi, seigneur, dit celle qui s'appelait ainsi, tremblant que quelqu'une de ses compagnes ne lui prît son nom et son état civil.
--C'est elle, dit la Casiana avec un empressement officieux comme si elle croyait son exequatur nécessaire pour la certification et la reconnaissance de la personnalité de ses inférieurs.
--Alors, _seña_ Benina, ajouta don Carlos, en s'enveloppant dans son manteau pour affronter le froid de la rue, demain à huit heures et demie, venez me trouver chez moi, nous avons à causer. Savez-vous où je demeure?
--Je l'accompagnerai, dit Élisée, faisant l'obligeant et l'empressé, par complaisance pour le seigneur et la mendiante.
--Bien. Je vous attends, seña Benina.
--Le seigneur peut y compter.
--A huit heures et demie précises. Faites bien attention, ajouta don Carlos à grands cris, qui étaient justifiés par ce fait que les plis de son manteau, raidis par le froid, lui battaient sur la bouche,--si vous arrivez avant, vous attendrez, si vous arrivez après, vous ne me rencontrerez plus.... Voilà, adieu. Demain, c'est le 25; je dois aller à Montserrat et après au cimetière; sur ce....»
III
Très sainte Marie, saint Joseph béni, que de commentaires, que de curiosité fébrile, de travail d'esprit, pour rechercher, surprendre et découvrir les intentions du bon don Carlos!
Dans les premiers moments, la même intensité de surprise rendit tout le monde muet. Dans les plis du cerveau de chacune, passait une procession... de doutes, de craintes, d'envie, de préoccupation ardente. La seña Benina, désireuse de se soustraire à un fastidieux interrogatoire, prit congé affectueusement, comme toujours elle avait coutume, et s'en alla. Almudena la suivit à quelques minutes d'intervalle. Parmi les restants, les petites phrases premières de surprise et de confusion, commencèrent à pétiller comme des étincelles:
«Allons! nous le saurons demain.... C'est sans doute pour l'employer.... Il a plus de 40 000 _pesetas_ de rente.
--Il y a des personnes qui naissent coiffées, dit la Burlada à Crescencia, mais pas nous autres, qui sommes tombées au monde comme des sacs de toile vides.»
Et la Casiana, effilant encore son profil de cheval jusqu'à lui donner des proportions monstrueuses, dit avec un accent de compassion lugubre:
«Ce pauvre don Carlos est plus insensé qu'une chèvre.»
Le lendemain, la communauté mendiante, profitant de la bonne fortune que ni la seña Benina ni l'aveugle Almudena n'étaient venus à la paroisse, les commentaires sur l'extraordinaire événement se multiplièrent. La Demetria exprima timidement l'opinion que don Carlos voulait prendre Benina à son service, parce qu'elle jouissait de la réputation de cordon bleu, ce à quoi Élisée ajouta qu'en effet elle avait été maîtresse de cuisine, mais que personne n'en voulait plus parce qu'elle était trop vieille.
«Et parce qu'elle était de première force à faire danser l'anse du panier, affirma la Casiana, appuyant avec fureur sur ce point. Vous saurez qu'elle a été terrible dans ce genre, et c'est pour ce vice que nous la voyons comme nous la voyons, obligée de mendier pour un morceau de pain.
--De toutes les maisons où elle a été, on l'a chassée pour avoir eu les ongles trop crochus, et, si elle avait eu de la conduite, elle ne manquerait pas de bonnes maisons dans lesquelles elle aurait pu finir tranquillement....
--Eh bien, moi, déclara la Burlada avec un noir scepticisme, je vous dis que, si elle en est arrivée à mendier, c'est parce qu'elle a été honnête; celles qui font le plus danser l'anse du panier mettent de l'argent de côté pour leur vieillesse, elles sont riches, elles ont de quoi, oui, certainement, elles en ont. J'en ai connu avec voiture.
--Ici, on ne doit dire de mal de personne.
--Ce n'est pas parler mal. C'est à voir!... Celle qui a dit du mal, c'est Votre Excellence, madame la présidente du conseil des ministres.
--Moi?
--Oui.... Votre Éminence Illustrissime a dit que la Benina avait fait danser l'anse du panier; ce qui n'est pas vrai, parce que si elle avait volé elle aurait de quoi et si elle avait de quoi elle ne mendierait pas; attrape.
--Tu n'es, toi, qu'une méchante langue.
--On ne condamne personne pour bavardage, mais pour cause de richesse exagérée, surtout quand on vient enlever l'aumône aux pauvres de bonne foi, à ceux qui ont faim et dorment à la belle étoile.
--Assez, nous sommes dans la maison de Dieu, mesdames, dit Élisée en frappant un coup avec sa béquille. Comportez-vous avec décence et respect les unes vis-à-vis des autres comme le commande la très sainte doctrine.»
Ces paroles ramenèrent le recueillement et la tranquillité que la véhémence de propos de quelques-unes avaient gravement compromis, et les tristes heures continuèrent à couler, partie en mendiant et gémissant, partie en priant et bâillant.
Maintenant il convient de dire que l'absence de la seña Benina et de l'aveugle Almudena n'était pas tout à fait accidentelle ce jour, et pour l'expliquer il est nécessaire de faire mention d'un fait dont il est indispensable de donner l'explication dans cette véridique histoire.
Ils partirent tous deux à quelques minutes d'intervalle, comme nous l'avons dit; mais comme l'ancienne s'attarda un petit instant à la grille, pour parler à Pulido, l'aveugle marocain la rejoignit et ils prirent ensemble le chemin des rues San-Sebastian et Atocha.
«Je me suis arrêtée à parler avec Pulido pour t'attendre, ami Almudena. J'ai besoin de te parler.»
Et, le prenant sous le bras avec une sollicitude câline, elle le fit passer d'un trottoir à l'autre. Ils gagnèrent rapidement la rue des Urosas et, s'arrêtant aux coins pour éviter les passants et les voitures, elle commença de lui parler ainsi:
«J'ai besoin de te causer, parce que toi seul peux me sortir d'un grand embarras; toi seul, parce que toutes les autres connaissances de la paroisse ne me servent à rien. Comprends-tu? Les uns sont égoïstes, des cœurs de pierre: celui qui a quelque chose, parce qu'il a quelque chose, et celui qui n'a rien, parce qu'il n'a rien. Au total, les autres laisseront quelqu'un mourir de honte s'il ne mendie point, et, si l'on arrive à tendre la main, ils se réjouiront de voir une pauvre mendiante à bas.»
Almudena tourna son visage vers elle, et l'on pourrait dire qu'il la regarda, si regarder c'est diriger les yeux sur un objet, les poser sur lui, alors que non la vue, mais d'une certaine façon l'attention et l'intention, aussi soutenues qu'inefficaces à voir, se posent seuls sur quelqu'un.
Lui pressant la main, il lui dit:
«_Amri_, tu sais qu'Almudena te servira, lui, comme un chien; _Amri_, dis-moi tes affaires.... Fais-moi part.
--Descendons, nous causerons en cheminant. Tu vas chez toi?
--Je vais où tu voudras.
--Il me semble que tu te fatigues. Nous marchons trop vite: veux-tu que nous nous asseyions un moment sur la petite place du Progrès pour que nous puissions causer tranquillement?»
Sans doute, l'aveugle répondit affirmativement, car cinq minutes après on les voyait assis l'un à côté de l'autre sur le socle de la grille qui entourait la statue de Mendizabal. Le visage d'Almudena était d'une laideur expressive, brun citron, avec la barbe rare et noire comme l'aile du corbeau; sa caractéristique était surtout la grandeur démesurée de la bouche, qui, lorsqu'il souriait, affectait une courbe, dont les extrémités, repoussant les poils flottants des joues, semblaient se mettre à la recherche des oreilles. Les yeux étaient comme deux plaies sèches et insensibles rongées par des plaques sanglantes; la taille moyenne, les jambes torses; sa stature plutôt élevée était diminuée par la démarche ordinaire des aveugles et par l'habitude de rester de longues heures assis sur le sol avec les jambes repliées sous lui comme font les Mauresques.
Il était vêtu avec une propreté relative, avec décence tout au moins, car ses habits, quoique vieux et pleins de taches, ne présentaient point de trous ou de déchirures qui n'aient été recousus ou recouverts par un rapiéçage intelligent. Il était chaussé de souliers noirs usés, mais parfaitement protégés par des coutures et des pièces très habilement posées. Le chapeau en forme de champignon dénotait les efforts de dilatation subis en passant sur différentes têtes avant d'arriver à celle qu'il recouvrait, qui ne serait peut-être pas la dernière, mais les bosses du feutre n'étaient point telles qu'elles ne pussent protéger le crâne qu'elles avaient mission de défendre. Le bâton était dur et lisse; la main avec laquelle il l'empoignait était nerveuse, très colorée en noir à l'extérieur, tirant sur l'éthiopien, la paume blanchâtre avec une couleur et des délicatesses qui la faisaient ressembler à une peau de morue fraîche, les ongles bien coupés; le col de la chemise le moins sale que l'on pût imaginer dans la misérable condition et l'état de vagabondage où vivait le misérable fils du Sud.
«Il faut pourtant que nous y arrivions, Almudena, dit la seña Benina, en ôtant et remettant dans sa poche son mouchoir comme une personne troublée et nerveuse qui veut s'éventer la tête. Je suis dans un grand embarras, et toi, rien que toi, peux m'en tirer.
--Dis-moi ce que c'est....
--Que comptais-tu faire ce soir?
--Dans ma maison, moi beaucoup à faire: moi laver linge, moi coudre beaucoup, rapetasser beaucoup.
--Tu es l'homme le mieux nippé qui existe au monde. Je ne connais pas ton pareil. Aveugle et pauvre, tu arranges toi-même tes petites affaires; tu enfiles une aiguille avec ta langue aussi rapidement que je le peux faire moi-même avec mes doigts; tu couds dans la perfection; tu es ton tailleur, ton cordonnier, ta blanchisseuse.... Et après avoir mendié le matin à la paroisse, l'après-midi dans la rue, tu trouves encore le temps d'aller un petit instant au café..., content de ce que tu n'as pas, et s'il y avait au monde une justice, et si les choses étaient disposées selon la raison, on devrait te donner un prix..., brave garçon; pourtant, voilà ce que c'est, je ne te laisse pas travailler ce soir, parce qu'il faut que tu me rendes un service.... On garde ses amis pour les grandes occasions.
--Que t'arrive-t-il?
--Une affaire épouvantable. Je n'en vis plus. Je suis si malheureuse que, si tu ne me secours pas, je n'ai plus qu'à me jeter du haut du viaduc... C'est comme je te le dis.
--_Amri_..., pas te jeter.
--C'est que j'ai un malheur si grand, si grand, qu'il paraît impossible que j'en puisse sortir. Je vais te le dire d'un trait pour que tu puisses en sentir de suite le poids: j'ai besoin d'un douro....
--Un douro! s'écria Almudena, exprimant par la subite gravité de sa figure et l'énergie de l'accent l'épouvante que lui causait l'importance de la somme.
--Oui, mon fils, oui..., un douro, et je ne puis rentrer à la maison si je ne l'ai pas préalablement avec moi. Il est indispensable que j'aie ce douro; parle, il faut le sortir de dessous les pierres, le trouver n'importe comment.
--C'est beaucoup, beaucoup, murmurait l'aveugle, le visage baissé vers la terre.
--Ce n'est pas tant, observa l'autre, cherchant à tromper sa peine par des idées optimistes. Qui n'a pas un douro? Un douro, ami Almudena, le premier venu l'a.... Donc, peux-tu me le procurer, oui ou non?»
L'aveugle murmura dans son langage étrange quelque chose que Benina traduisit par le mot «impossible», et lançant un profond soupir, auquel Almudena répondit par un autre non moins profond et non moins pitoyable, elle se plongea un instant dans une douloureuse méditation, regardant alternativement la terre et le ciel, et la statue de Mendizabal, ce seigneur de bronze foncé qu'elle ne connaissait point, ne sachant point d'ailleurs pour quel motif on l'avait mis là. De ce regard vague et distrait, qui est le propre des moments de grande préoccupation, et comme un tour anxieux de l'âme sur elle-même, elle voyait passer d'un côté ou de l'autre du jardin des gens pressés ou nonchalants. Les uns devaient avoir un douro, les autres allaient le chercher. Elle voyait passer des garçons de recette de la Banque avec leur sacoche à l'épaule; des charrettes avec des bouteilles de bière ou de limonade gazeuse. Dans les boutiques entraient des gens pour acheter et ils ressortaient avec des paquets. Des mendiants déguenillés importunaient les passants, des chars funèbres portaient au cimetière des gens à qui rien n'importait plus des douros. Avec une rapide vision, Benina passait en revue les coffres-forts de toutes ces grandes boutiques, des beaux appartements de toutes les maisons, des bourses de tous les passants bien vêtus, et elle avait la certitude qu'à aucun de ces heureux de la vie il ne manquait un douro.
Ensuite elle songea que ce serait une rude folie de se présenter dans la maison voisine des Cespedes en les priant de lui faire la faveur de lui donner un douro, même si elle le demandait à titre de prêt. Sûrement ils se moqueraient d'une si absurde prétention et la mettraient promptement à la porte.
Et nonobstant, il lui paraissait naturel et juste que quelque part où un douro ne représentait qu'une valeur insignifiante on le lui donnât à elle, pour qui cette somme représentait une valeur immense. Et si cette monnaie si anxieusement désirée passait des mains qui en possèdent beaucoup d'autres dans les siennes, on ne noterait pas une altération sensible dans la répartition des richesses et tout suivrait son cours, les riches toujours riches, elle toujours pauvre, et toujours misérables tous les autres de sa condition. Puisqu'il en était ainsi, pourquoi ce douro ne venait-il pas dans ses mains? Quelle raison y avait-il pour que vingt personnes passant ne se privassent d'un réal et que ces vingt réaux réunis ne tombassent pas par un chemin naturel dans sa poche? Voyez comme les choses de ce monde sont mal arrangées! La pauvre Benina se contenterait d'une goutte d'eau, et devant le grand réservoir du Retiro elle ne pouvait l'obtenir. Comptons bien, ciel et terre; l'aqueduc du Lozoya perdrait-il quelque chose si on lui prenait une goutte d'eau?
IV
Tel était le cours de ses pensées, quand Almudena, sortant d'une méditation sur les chiffres qui avait dû être triste, si l'on en jugeait par l'expression de son visage, lui dit:
«N'as-tu rien à engager?
--Non, mon fils, tout est engagé déjà et jusqu'aux cornets qui ont contenu de l'argent.
--Tu n'as personne qui pourrait te prêter?
--Il n'y a personne qui puisse me faire confiance. Je ne fais pas un pas sans rencontrer une sale figure de créancier.
--Le seigneur Carlos t'a mandé pour demain.
--Demain est bien loin et j'ai besoin du douro aujourd'hui et comptant, Almudena, comptant. Chaque minute qui passe est une main qui serre la corde que j'ai autour du cou.
--Ne pleure pas, _Amri_, tu es bonne pour moi, je remédierai à tout...; voyons maintenant.
--Quelle idée as-tu? dis-le-moi vite.
--J'engagerai des affaires.
--Le costume que tu as acheté au Rastro? Et combien crois-tu qu'ils te donnent?
--Deux pesetas et demi.
--Il faudra en tirer trois. Et le surplus?
--Viens à la maison avec moi, dit Almudena, se levant avec résolution.
--Vivement, mon fils, il n'y a pas de temps à perdre. Il est très tard. Et il y a loin d'ici à l'auberge de Santa-Casilda!»
Ils prirent leur marche rapide par la rue de Meson-de-Paredes, parlant peu. Benina, plus suffoquée par l'anxiété que par la rapidité de la marche, jetait des flammes par son visage, et chaque fois qu'elle entendait sonner une horloge elle faisait un geste de désespoir. Le vent froid du nord les poussait vers la rue d'en bas, soulevant leurs habits comme la voile d'une barque. Leurs mains à tous les deux étaient gelées; leur nez coulait, leurs voix s'enrouaient, hoquetant froidement et tristement.
Non loin du carrefour où Meson-de-Paredes débouche dans la Ronda de Tolède, ils découvrirent les bâtiments de Santa-Casilda, vaste ruche de logis à bon marché alignés en corridors superposés.
On y entre par une cour ou grand enclos, large et étroit, rempli d'amas d'ordures, résidus, dépouilles et rebuts de toute agglomération humaine. Le logis qu'habitait Almudena était le dernier de l'étage bas, au ras du sol, et l'on n'avait à franchir qu'une seule marche pour y pénétrer. Il se composait de deux pièces séparées par une natte qui pendait du plafond; d'un côté la cuisine, de l'autre la salle, qui était à la fois alcôve et cabinet, le plancher était en terre bien battue, les murs blancs, moins sales que bien d'autres de ce vaste casernement humain. Une chaise était le seul meuble qu'on rencontrât, car le lit consistait en un amas de couvertures grises entassées dans une encoignure. La petite cuisine n'était pas dépourvue de pots, de casseroles ni même de vivres. Au centre de l'habitation, Benina vit l'image confuse d'une masse noire, comme un paquet de hardes, ou un grand sac abandonné.
A la faible lueur qui restait après que la porte fut fermée, on put reconnaître que ce paquet était animé. Par le toucher, plus que par la vue, Benina comprit que c'était une personne.
«Cette ivrognesse de Pedra est là.
--Ah! qu'est-ce que j'apprends! C'est elle qui t'aide à payer ton logis..., l'ivrognesse, l'éhontée.... Mais ne perdons point de temps, mon fils; donne moi le vêtement que je l'emporte... et, avec l'aide de Dieu, je veux voir si je n'en obtiendrai pas trois pesetas. La sainte Vierge te le rendra, et il faut que je la prie pour qu'elle te donne le double à toi, car, bien sûr, elle ne fera rien pour moi.»
Se rendant compte de l'impatience de son amie, l'aveugle dépendit d'un clou le vêtement qu'il appelait neuf, par un euphémisme qui est très courant dans les combinaisons mercantiles et le donna à son amie qui en quatre enjambées se trouva dans la cour, puis dans la Ronda, courant rapidement vers le lieu appelé la petite place de Manuela. Pendant ce temps-là, le mendiant en colère prononçait des paroles difficiles à reproduire pour nous, car elles étaient en arabe et secouait le paquet de loques de la femme ivre morte, qui gisait à terre, comme un corps mort au milieu de la pièce.
Aux paroles irritées de l'aveugle, elle répondit seulement par un grognement rauque, se retournant à moitié, en levant et étirant les bras, pour retomber immédiatement dans un sommeil de brute encore plus profond.
Almudena plongeait sa main dans les hardes noires, qui formaient avec le manteau une masse inextricable de plis, et il accompagnait cet acte de paroles furibondes, explorant de son mieux le buste flasque, comme s'il pétrissait un paquet de chiffons. L'homme était nerveux. Il fit sortir d'un peu partout des rosaires, des scapulaires, un paquet de reconnaissances de prêts enveloppé dans un morceau de journal, des bouts de fer ramassés dans la rue, des dents d'animaux ou de personnes et autres babioles.
La recherche à peine terminée, Benina rentra ayant fait telle diligence et opéré avec une si grande rapidité qu'on aurait pu croire que les anges l'avaient portée sur leurs ailes.
La pauvre femme arrivait tout essoufflée de sa course rapide par les rues; elle pouvait à peine respirer; son visage inondé de sueur marquait pourtant l'allégresse.
«Ils m'en ont donné trois, dit-elle montrant les piécettes dont une en sous. Je n'ai pas eu de chance que Valeriano se soit trouvé là, et, sa maîtresse, la Reimunda, étant venue, j'ai été obligée de leur donner deux fois plus de paroles pour les convaincre.»
Ajoutant au contentement, Almudena, avec une figure joyeuse et triomphante, lui montra entre ses deux doigts une piécette:
«Je l'ai trouvée dans la poitrine de celle-ci, prends-la.
--Oh! quelle chance! Est-ce qu'elle n'en a pas d'autres? Cherche bien, mon fils.
--Elle n'en a pas d'autres, j'ai tout fouillé.»
Benina secouait les affaires de la pocharde espérant faire sauter une monnaie. Mais il n'en tomba que deux épingles à cheveux et quelques petits morceaux de charbon.
«Elle n'a plus rien.»
L'aveugle continuant à bavarder et expliquant à Benina le caractère et les habitudes de la grosse femme, il lui fit entendre que, si elle avait été dans un état normal, elle aurait donné d'elle-même la piécette si on la lui avait demandée. Avec une phrase synthétique, Almudena caractérisa sa compagne de vie: «Elle est rosse, elle est dépravée...; elle prend tout, mais elle donne tout.»
En soulevant le matelas et en le secouant par terre, il fit tomber une vieille petite sacoche sale, et, passant les doigts dedans comme lorsqu'on prend un cigare, il en retira un vieux morceau de papier qui, déroulé, montra une monnaie neuve et toute reluisante de deux réaux. Benina la prit; tandis qu'Almudena sortait de sa pochette, où il avait aussi une foule de petits morceaux de fer, des ciseaux, un étui avec des aiguilles, un couteau, il en tira un autre papier avec deux grosses pièces de cuivre. Il y joignit ce qu'il avait reçu de don Carlos et donna le tout à la pauvre ancienne, en lui disant:
«_Amri_, arrange-toi avec cela.
--Si, si..., j'ajouterai le mien d'aujourd'hui, et il manque si peu, je ne veux pas te molester davantage. Merci, va avec Dieu! Il me semble que j'ai tort. Ah! mon fils, que tu as été bon! Tu mériterais de gagner à la loterie, et, si tu ne gagnes pas, c'est qu'il n'y a pas de justice au ciel, pas plus que sur la terre. Adieu, mon fils, je ne peux pas rester un moment de plus. Dieu te le rende! Je suis sur des charbons ardents. Je vole à la maison. Calme-toi dans la tienne, et cette pauvre femme, quand elle s'éveillera, ne la bats pas, mon fils, la pauvrette! Chacun, pour moins souffrir, s'enivre avec ce qu'il peut, celle-ci avec de l'eau-de-vie, cette autre avec autre chose. Moi aussi, j'ai mes misères, pas les mêmes, et je ne les combats pas ainsi, elles sont plus profondes; oui, je te conterai cela, je te le conterai.»