Part 10
Le malheureux recherchait, avec une angoisse pleine d'anxiété, tous les moyens de gagner sa vie, si peu lucratifs qu'ils fussent; mais ses talents très limités rendaient encore plus ardue une réussite déjà naturellement si difficile pour ceux qui sont capables. Il se remuait tellement qu'il parvint enfin à trouver quelques petites occupations, indignes certainement de sa situation antérieure, mais qui lui permirent encore de vivre quelque temps sans trop s'abaisser. Sa misère extrême pouvait encore se cacher sous un vernis de dignité. Recevoir une courte aide pécuniaire comme répétiteur dans un collège ou comme employé auxiliaire chez un boutiquier de la rue de Ségovie, pour toucher ou déposer des factures, c'était certes une aumône reçue, mais si bien dissimulée que vraiment il n'y avait aucun déshonneur à la recevoir. Il mena une vie misérable durant quelques années, habitant solitairement les maisons du sud, sans jamais aller du côté de celles du centre ou du nord, de peur de rencontrer quelques-unes de ses connaissances d'autrefois qui auraient pu le voir mal chaussé et encore plus mal vêtu, et, ayant perdu ces quelques facilités qu'il avait trouvées, il en chercha d'autres, allant jusqu'à accepter, non sans scrupules et crispations de nerfs, la charge de commissionnaire ou commis voyageur pour une fabrique de savons, pour laquelle il courait de boutique en boutique et de maison en maison pour chercher à en placer de son mieux les produits. Mais le pauvre diable avait si peu de malice et de salive à sa disposition pour opérer ses placements, qu'il se retrouva bientôt dans la rue. En dernier lieu, le ciel lui avait envoyé une vieille femme de la confrérie de Saint-André, qui l'avait chargé de tenir les comptes d'un restant de commerce de cierges qu'elle liquidait, en cédant de petites parties aux paroisses et congrégations. Le travail était léger, on lui donnait pour le faire deux piécettes par jour, avec lesquelles il réalisait le miracle de vivre en se procurant le repas et le lit, nous ne disons pas le logement, car véritablement il n'était pas logé. En effet, depuis l'année 1880, qui fut terrible pour l'infortuné Frasquito, il s'était vu obligé de renoncer à avoir une chambre à lui, et après quelques jours d'une horrible crise, pendant lesquels il eut le loisir de se comparer au colimaçon, parce qu'il portait comme lui toute sa maison sur son dos, il s'était entendu avec la seña Bernarda, la patronne des dortoirs de la rue du Mediodia-Grande, femme très disposée à le recueillir, sachant apprécier les gens. Pour trois réaux, elle lui donnait un lit d'une piécette et, tenant compte des manières particulièrement distinguées du paroissien, pour un seul réal en plus, elle lui permit de placer sa malle dans un recoin intérieur où il fut encore autorisé à passer une heure tous les matins pour ajuster ses vêtements, faire sa toilette et procéder à sa teinture et à l'emploi de ses cosmétiques. Il entrait là comme un cadavre et il en ressortait méconnaissable, propre, sentant bon et reluisant de beauté.
Le restant de la piécette était employé par lui pour manger et se vêtir.... Problème immense, incalculable algèbre! Avec tous ces arrangements, il avait conquis un calme relatif, parce qu'il n'eut pas à souffrir l'humiliation de demander de secours. Mauvais ou bon, droit ou tordu, l'homme avait un moyen de vivre, et il vivait, et il respirait, et il lui restait encore quelques instants pour pratiquer une chevauchée dans les champs et les espaces imaginaires. Son très honnête commerce avec Obdulia, qui naquit de la connaissance de doña Paca et des relations commerciales de la vieille marchande de cire avec l'homme des pompes funèbres, son beau-père, s'il apporta à de Ponte la consolation qui naît de la concordance des idées, des goûts et des affections, le mit toutefois dans ce grave compromis de négliger les choses de la bouche pour s'acheter une paire de bottes neuves, car celles qui étaient seules à lui offrir leurs services étaient horriblement défigurées, et nous savons que notre pauvre nécessiteux supportait tout, excepté d'entrer dans les régions éthérées de l'idéal avec un pied mal chaussé.
XVI
Avec l'épouvantable déficit qu'entraînèrent dans son mince budget les bottes neuves et autres articles de véritable superflu, tels que pommade, cartes de visite et dans lesquels Frasquito engloutit des sommes relativement considérables, le pauvre homme se trouva le ventre vide, sans savoir comment il arriverait à le remplir. Mais la Providence, qui n'abandonne jamais les braves gens, lui porta remède dans la maison d'Obdulia, qui lui tuait la faim quelques jours, en le priant de lui tenir compagnie à table, et il est certain qu'il ne fallait pas user peu de salive pour le faire acquiescer et vaincre sa délicatesse et sa courtoisie. Benina, qui lisait la faim sur son visage, mettait moins d'étiquette dans ses procédés et le servait avec brusquerie, riant à part elle des mignardises et des manières de faire la petite bouche, avec lesquelles il couvrait délicatement son acceptation empressée.
Ce jour particulièrement qui se présentait si sinistre, et que l'apparition de Benina changea en l'un des plus heureux, Obdulia et Frasquito, lorsqu'ils eurent compris que le grave problème de la réfection organique était résolu, se lancèrent à cent mille lieues de la réalité, pour baigner leurs âmes dans la rosée ambiante des biens imaginaires. Le cercle des idées de Ponte était extrêmement limité; celles qu'il avait pu acquérir durant les vingt années de son apogée sociale s'étaient cristallisées, et si, d'un côté, elles ne subirent aucune modification, d'autre part, il n'en acquit aucune nouvelle. La misère le sépara de ses anciennes amitiés et relations, et, de même que son corps se momifiait, sa pensée passait, elle aussi, à l'état fossile. Dans sa compréhension des choses, il n'avait pas dépassé les lignes de niveau de 68 et 70. Il ignorait des choses que chacun sait: il ressemblait à un oiseau tombé du nid ou à un homme tombé des nues; il jugeait les événements et les personnes avec une innocente candeur. L'humiliation de son état affligeant et la retraite qui en fut la conséquence n'étaient point une des moindres raisons de son abaissement moral et de la pauvreté de ses idées. Dans la crainte qu'il ne lui fût fait mauvais visage, il passait des semaines entières sans sortir de son quartier, et, comme aucune nécessité impérieuse ne l'appelait dans le centre, il ne passait jamais la place Mayor. Il était continuellement hanté par la monomanie centrifuge; il préférait pour ses promenades les rues obscures et détournées où l'on rencontrait rarement un chapeau haut de forme. Dans de tels endroits, jouissant du calme, de l'oisiveté et de la solitude, son pouvoir imaginatif évoquait les temps heureux ou créait des êtres et des choses au goût et à la mesure d'un pauvre rêveur.
Dans ses entretiens avec Obdulia, Frasquito racontait indéfiniment sa vie sociale et élégante d'autrefois, avec des détails intéressants; comment il avait été admis aux soirées de madame une telle ou de la marquise de ci; quelles personnes distinguées il avait connues là, quels étaient leurs caractères, leurs habitudes et leur façon de s'habiller. Il énumérait les maisons somptueuses où il avait passé tant d'heures heureuses, dans le commerce des personnes des deux sexes les plus aimables de tout Madrid, se récréant par des conversations charmantes et autres passe-temps délicieux. Quand la conversation tombait sur les choses de l'art, Ponte, qui était fou de musique, entonnait des passages de _Norma_ ou de _Marie de Rohan_, qu'Obdulia écoutait dans l'extase. D'autres fois, se lançant dans la poésie, il récitait les vers de don Gregorio Romero Larrañaga et d'autres poètes de ces temps niais. L'ignorance radicale de la jeune femme offrait un terrain singulièrement propice pour ces essais d'éducation littéraire, car tout était nouveau pour elle, tout lui causait le ravissement que peut éprouver un enfant auquel on offre son premier jouet.
La jeune fille--nous pouvons bien l'appeler ainsi, bien qu'elle fût mariée et qu'elle eût fait une fausse couche--ne pouvait se rassasier de recueillir des informations et des renseignements sur la vie de société et, bien qu'elle en eût quelque lointaine connaissance, par souvenirs vagues de son enfance, ou par ce que sa mère lui en avait raconté, elle trouvait dans les descriptions et peintures de Ponte un enchantement et une poésie plus grands. Sans aucun doute, la société du temps de Ponte était plus belle que celle d'aujourd'hui, les hommes étaient plus fins, les femmes plus jolies et plus spirituelles.
Sur la demande d'Obdulia, l'élégant fossile décrivait les réceptions et les bals, avec toutes leurs magnificences; le buffet ou ambigu, avec ses mets, gâteaux et rafraîchissements variés; il contait les aventures amoureuses qui avaient fait causer autrefois; il énumérait les règles de bonne éducation qui, pour lors, étaient en usage pour les plus petits détails de la vie élégante, et il faisait le panégyrique des beautés qui brillaient en son temps et qui étaient mortes aujourd'hui ou retirées dans les coins comme des vieilleries. Il ne laissait point au fond de l'encrier ses propres petites aventures ou ses fredaines amoureuses, ni les désagréments que pour ces choses il dut avoir avec des maris irrités ou des frères susceptibles. Il en était résulté qu'il avait eu aussi son petit duel correspondant, certainement, avec témoins, conditions, choix des armes, querelles pour un oui ou un non, et enfin choc des sabres, le tout se terminant en un fraternel déjeuner. Un jour après l'autre, il en était venu à conter toutes les péripéties de sa vie sociale, laquelle contenait toutes les variétés d'un naïf libertinage, de l'élégance pauvre et de la nigauderie la plus honnête. Frasquito était aussi un grand amateur de l'art scénique et il avait joué sur différents théâtres de société des rôles principaux dans _Fleur d'un jour_ et la _Mèche de ses cheveux_. Il se rappelait encore des passages et des morceaux de ces deux rôles, qu'il répétait avec une emphase déclamatoire et qu'Obdulia écoutait avec ravissement, les _yeux gros de larmes_, pour employer le style de l'époque. Il raconta aussi, et il lui fallut pour cela deux séances entières, le bal costumé donné pour la fête de naissance de Maricastaña, une marquise ou baronne de je ne sais plus quoi. Frasquito, dût-il vivre mille ans, ne saurait oublier cette fête splendide à laquelle il avait assisté vêtu en brigand calabrais. Et il se rappelait tout, absolument tous les costumes et il les décrivait, les spécifiait, sans omettre le moindre petit ruban ou galon. Il est certain que les préparatifs de son déguisement, les pas qu'il dut faire pour se procurer les éléments caractéristiques de son costume lui prirent tant de temps, nuit et jour, qu'il dut manquer des semaines entières à son bureau et de là vint sa première absence et de cette première absence tout le commencement de ses traverses.
Frasquito pouvait encore, bien que sur une très petite échelle, satisfaire la curiosité d'Obdulia sur un autre point et lui donner l'illusion des voyages. Il n'avait pas fait le tour du monde, non, certes; pourtant il était allé à Paris, et pour un élégant cela suffisait peut-être bien. Paris! Et comment était Paris? Obdulia dévorait des yeux le narrateur, quand celui-ci rapportait avec d'hyperboliques saillies les merveilles de la grande ville, rien moins qu'à la fulgurante époque du second empire. Ah! l'impératrice Eugénie, les Champs-Élysées, les boulevards, Notre-Dame, le Palais-Royal!... Et, pour que tout entre dans la description, Mabille, les lorettes!... Ponte n'était resté qu'un mois et demi, vivant avec une grande économie, mettant à profit le temps, jour et nuit, pour que rien de ce qu'il avait à voir ne pût lui échapper. Et, durant ces quarante-cinq jours de liberté parisienne, il éprouva des jouissances indicibles, et il rapporta à Madrid des souvenirs et impressions de quoi conter durant trois années de suite. Il avait tout vu, le grand et le petit, le beau et le rare; il avait fourré son nez partout, et il faut avouer qu'il s'était permis aussi un peu de libertinage, désirant connaître les enchantements secrets et les grâces séductrices qui rendent tous les peuples esclaves, les faisant tributaires de la voluptueuse Lutèce.
«La vie doit être très chère à Paris, lui dit son amie. Ah! monsieur de Ponte, ce n'est point plaisir à l'usage des pauvres gens.
--Non, non, vous vous trompez. Quand on sait s'arranger, on peut vivre comme on veut. Je dépensais de quatre à cinq napoléons par jour, et j'ai tout vu. J'avais vite appris à connaître les correspondances des omnibus et j'allais aux endroits les plus éloignés pour quelques sous. Il y a des restaurants bon marché où l'on vous sert pour peu d'argent de très bons plats. Il est vrai pourtant de dire qu'en honoraires, qu'ils appellent là-bas «pourboire», on dépense plus que le compte; mais croyez-moi, on le donne volontiers en se voyant traité avec tant d'amabilité. Vous n'entendez à chaque minute que le mot: pardon, pardon.
--Mais parmi les mille choses que vous avez vues, Ponte, vous oubliez le meilleur. N'avez-vous pas vu les grands hommes?
--Je dois vous le dire. Comme nous étions en été, les grands hommes étaient allés aux eaux. Victor Hugo, comme vous savez, était en exil.
--Et Lamartine, ne l'avez-vous point vu?
--Hélas! à cette époque, l'auteur de _Graziella_ était mort. Un soir, les amis qui m'accompagnaient dans mes promenades me montrèrent la maison de Thiers, le grand historien, et ils me conduisirent au café où Paul de Kock avait coutume d'aller boire sa chope l'hiver.
--Celui des nouvelles pour faire rire? Il a de la grâce; mais ses indécences et ses cochonneries me sont fastidieuses.
--J'ai vu aussi le cordonnier qui faisait les bottes d'Octave Feuillet. Pour sûr que je m'en suis commandé une paire qui, ma foi, m'a bien coûté six napoléons: mais quelle façon, quel genre! Elles m'ont duré jusqu'à la mort de Prim!
--Cet Octave, de quoi est-il auteur?
--De _Sibylle_ et autres œuvres charmantes.
--Je ne le connais pas, je le confondais avec Eugène Sue qui a écrit, si je m'en souviens bien, les _Péchés capitaux_ et _Notre-Dame de Paris_.
--Vous voulez dire les _Mystères de Paris_.
--Parfaitement.... Aïe! je me suis trouvé malade, quand je lisais cette œuvre, de la grande impression qu'elle me produisit!
--Vous vous identifiiez sans doute avec les personnages et vous viviez leur vie.
--Exactement. Même chose m'est arrivée avec _Maria ou la fille de l'ouvrier_....»
En ce moment, Benina les vint avertir que la pitance était prête, et ils n'eurent que le temps de se jeter sur elle et de rendre les honneurs dus à la petite tourte au poisson et aux petites tranches de viande frite avec les pommes de terre. Maître de sa volonté dans tous les actes exigeant du décorum et du savoir-vivre, Ponte sut prendre empire sur ses nerfs afin de ne pas laisser paraître la férocité de la faim qui le dévorait depuis longtemps.
Benina, avec une assurance engageante, lui disait:
«Mangez, mangez, monsieur de Ponte; bien que ce ne soit pas une nourriture recherchée comme celle qu'on vous offre dans d'autres maisons, elle ne vous fera point mal.... Les temps sont durs.... Il faut regarder à tout....
--Madame Nina, répliquait le _proto-cursi_[2], je vous assure, je vous donne ma parole d'honneur que vous êtes un ange; j'incline à croire qu'un être bienfaisant et mystérieux, qui est une véritable personnification de la Providence, est incarné en vous, de la Providence comme l'entendent les peuples anciens et modernes.
[2] Mot espagnol intraduisible; c'est quelque chose comme «snob».
--Dieu vous approuve, lui qui seul comprend les sottises gracieuses comme vous savez en dire!»
XVII
Avec la substance réparatrice du déjeuner, les corps semblaient renaître et les esprits fortifiés étaient disposés à reprendre leur vol vers les régions les plus élevées. Installés de nouveau dans le parloir, Ponte se prit à raconter les délices des étés de Madrid dans son beau temps. Au Prado se réunissaient toute la crème et la fleur de Madrid. Les gens aisés faisaient un séjour à la Granja. Il avait visité plus d'une fois le royal séjour et il avait assisté aux grandes eaux.
«Et moi qui n'ai rien vu, rien! s'écriait Obdulia avec tristesse, en laissant lire dans ses yeux un découragement enfantin. Croyez bien que j'aurais été tout à fait niaise si Dieu ne m'avait pas donné la faculté bénie de me figurer les choses que je n'ai jamais vues. Vous ne pouvez point vous imaginer combien j'aime les fleurs, je me meurs pour elles. Autrefois maman me permettait d'avoir des fleurs sur le balcon; mais elle me l'a défendu ensuite, parce qu'un jour je les avais tellement arrosées que l'eau est tombée dans la rue, et l'agent de police est venu nous faire un procès-verbal et nous avons dû payer l'amende. Chaque fois que je passe devant un jardin, je suis émerveillée en le regardant. Que je serais heureuse de voir ceux de Valence, de la Granja et ceux d'Andalousie!... Ici, c'est à peine si nous voyons des fleurs, et celles que nous voyons arrivent par chemin de fer et sont toutes fanées. Mon désir serait de les voir sur pied. On dit qu'il y a tant d'espèces de roses; je voudrais les voir, Ponte; je désire aspirer leur arome. Il y en a, paraît-il, de petites, de grandes, d'incarnat, de blanches, de toutes variétés. Je voudrais voir une grande plante de jasmin, grande, grande, à l'ombre de laquelle je puisse me mettre. Et comme je serais charmée en voyant les mille petites fleurs tomber sur mes épaules et parsemer ma chevelure!... Je rêve d'avoir un magnifique jardin avec une serre.... Ah! ces serres avec des plantes tropicales, des fleurs extrêmement rares, je voudrais les avoir, moi. Je me figure comment elles sont, et je meurs de chagrin de ne pouvoir les posséder.
--Moi, j'ai vu celles de don José Salamanca en son bon temps, fit de Ponte. Figurez-vous qu'elles étaient grandes comme cette maison et celle d'à côté réunies. Figurez-vous des palmiers et des fougères de grande stature et des pins d'Amérique avec leurs fruits. Il me paraît encore que je les vois.
--Et moi aussi. Tout ce que vous me décrivez, je le vois parfois, rêvant et voyant des choses qui n'existent pas, c'est-à-dire des choses qui existent ailleurs, à ce que je me dis; je me demande: Et pourquoi n'arriverait-il pas un jour où j'aurais, moi aussi, une maison magnifique, élégante, avec salons, serres?... Les grands hommes viendraient s'asseoir à ma table, et je causerais avec eux et ils m'instruiraient.
--Pourquoi cela n'arriverait-il pas? Vous êtes très jeune et vous avez devant vous un long espace de l'existence. Tout ce que vous voyez en songe, considérez-le comme une réalité possible, probable. Vous donnerez des dîners de vingt couverts, une fois par semaine, les mercredis, les lundis.... Je vous conseille, en vieil habitué des choses du monde, de ne jamais avoir plus de vingt couverts et de n'inviter pour ces jours-là que des personnes de choix.
--Certainement..., le meilleur..., la crème....
--Les autres jours, six couverts, les convives intimes, pas un de plus; des personnes de la famille, vous savez? des personnes alliées à vous, qui vous portent respect et affection. Comme vous êtes si belle, vous aurez des adorateurs.... Cela, vous ne pourrez l'éviter.... Vous ne manquerez pas de vous trouver dans un certain péril, Obdulia. Je vous conseille d'être aimable avec tout le monde, très polie, très courtoise; mais si quelqu'un cherche à se mettre en avant, revêtez-vous de dignité, montrez-vous plus froide que le marbre et dédaigneuse comme une reine.
--J'ai pensé de même et j'y pense à toute heure. Je serai si occupée à me divertir qu'il ne m'arrivera aucune chose mauvaise. Quel plaisir d'aller à tous les théâtres! Ne manquer ni un opéra, ni un concert, ni une représentation de drame ou de comédie, ni une première, ni rien, grand Dieu, rien! Tout se bornera à voir et à jouir.... Mais croyez bien une chose, et je vous le dis avec tout mon cœur, au milieu de tout ce mouvement extraordinaire, je serai particulièrement heureuse de faire beaucoup d'aumônes, j'irai à la recherche des pauvres les plus désemparés pour les secourir et... enfin, je désire avant tout qu'il n'y ait plus de pauvres.... C'est vrai, Frasquito, qu'il ne devrait plus y en avoir!
--Certainement, madame. Vous êtes un ange et, avec la baguette magique de votre bonté, vous saurez faire disparaître toutes les misères.
--Oui, je me figure que tout cela est une vérité, quand vous me le dites. Je suis ainsi faite. Voyez ce qui m'arrive: il y a un instant nous parlions de fleurs; depuis ce moment, il m'arrive aux narines une odeur magnifique. Il me semble que je suis dans ma serre au milieu des fleurs les plus rares et sentant leur parfum délicieux. Et, maintenant que nous parlons de secourir la misère, j'étais tentée de vous dire: Frasquito, dressez-moi une liste des pauvres que vous connaissez, pour commencer à distribuer les aumônes.
--La liste se dressera promptement, ma chère dame, dit Ponte, subissant la contagion de ce délire imaginatif et pensant à part lui que cette liste devrait bien s'ouvrir avec le nom du plus grand besogneux qu'il connût au monde: Francisco Ponte y Delgado.
--Mais il faut encore attendre pour cela, ajouta Obdulia retombant tout d'un coup dans la réalité, pour rebondir une autre fois, comme une balle élastique et atteindre de nouveau les hauteurs. Mais, dites-moi, dans ces courses au travers de Madrid, pour soulager toutes ces misères, je me fatiguerai beaucoup, n'est-il pas vrai?
--Mais à quoi servirait donc alors votre voiture?... Je pars de la base que vous avez une grande situation.
--Vous m'accompagnerez, n'est-ce pas?
--Certainement.
--Et je vous verrai vous promenant à cheval à la Castellana?
--Je ne dis pas non. J'ai été autrefois un parfait cavalier. Je ne monte point mal.... Mais, puisque nous avons parlé d'équipage, je vous conseille beaucoup de ne pas avoir de voitures à vous... et de vous entendre avec un loueur. Il y en a qui servent bien leurs clients. Vous vous éviterez ainsi de grands cassements de tête.
--Et que vous semble? dit Obdulia que rien n'arrêtait plus, étant donné que je dois voyager, par où commencerai-je? Par l'Allemagne ou la Suisse?
--Tout d'abord Paris....
--C'est que je me figure que j'ai déjà vu Paris.... C'est de l'histoire ancienne.... Je l'ai vu, et, étant donné que j'en reviens, où diriger mes pas vers un autre pays?
--Les lacs de la Suisse sont une belle chose. Vous ne devez point oublier les ascensions des Alpes, pour voir les chiens du mont Saint-Bernard, les glaciers immenses et autres merveilles de la nature.
--Là, je me rassasierai d'une chose qui me plaît énormément, de beurre de vache bien frais.... Dites-moi, Ponte, en toute franchise, quelle est la couleur qui me va le mieux, suivant vous, le rose ou le bleu de ciel?
--Je vous affirme que toutes les couleurs de l'iris vous vont bien; je dis mieux: ce n'est pas que telle ou telle couleur ferait plus ou moins ressortir votre beauté, mais que votre beauté est telle qu'elle peut rehausser toutes les couleurs qu'on lui appliquerait.
--Merci.... Que c'est joliment dit!
--Moi, si vous me le permettez, déclara le vieux galantin fané, sentant à son tour le vertige des hauteurs, je ferai la comparaison de votre figure avec la figure et le visage de.... Devinez qui?... de l'impératrice Eugénie, qui est le prototype de l'élégance, de la beauté, de la distinction....
--Pour Dieu, que dites-vous, Frasquito?