Miséricorde

Part 23

Chapter 233,865 wordsPublic domain

Quand ils eurent soupé, ils se rendirent à la maison de Bernarda, où ils prirent deux lits, pour deux réaux l'un, dans les dortoirs d'en bas. Almudena fut très agité toute la nuit, ne pouvant arriver à dormir et continuant à divaguer sur le petit voyage à Jérusalem, et Benina, pour le calmer, dut lui dire qu'elle consentait à entreprendre ce grand voyage. Inquiet et tout endolori, comme si sa couche eût été remplie de pointes très aiguës, Mordejaï ne faisait que se retourner de côté et d'autre, se plaignant de piqûres à la peau très douloureuses, qui, il faut l'avouer, provenaient uniquement de cette misère qui se combat avec la poudre insecticide. Peut-être cela provenait-il aussi d'une forme étrange que prenait sa fièvre et qui se manifesta le lendemain par une forte irruption toute rouge sur les bras et sur les jambes. Le malheureux ne cessait de se gratter avec fureur et Benina l'emmena dans la rue, espérant que l'air libre et l'exercice lui procureraient un peu de soulagement. Après avoir vaqué en mendiant, pour ne pas en perdre l'habitude, ils arrivèrent à la rue San-Carlos, et Benina monta voir Juliana, qui devait lui donner ses affaires, et les lui donna effectivement en un paquet, ajoutant que, tandis qu'elles allaient pétitionner pour son entrée à la Miséricorde, elle ferait bien de se loger dans quelque maison bon marché avec ou sans son homme, bien que, certainement, pour son décorum, il conviendrait certes mieux qu'elle abandonnât sa compagnie et une conduite aussi indécente. Elle ajouta que, lorsqu'elle se serait bien débarrassée de toute la saleté et la vermine qu'elle avait rapportées du Pardo, elle pourrait venir rendre visite à doña Paca, qui la recevrait avec joie; mais toutefois il ne fallait pas qu'elle songeât à vivre de nouveau avec elle, parce que les enfants s'opposaient à cela, désirant que leur mère fût bien servie et que ses affaires fussent administrées régulièrement. La brave femme approuva tout, se trouvant en présence d'une volonté supérieure contre laquelle elle sentait qu'il n'y avait point à lutter.

Juliana n'était pas une mauvaise femme; dominatrice, cela, oui; avide de montrer les grandes aptitudes de gouvernement que Dieu lui avait départies, femme à ne point lâcher d'aucune manière la proie qui lui était tombée entre les mains. Pourtant elle ne manquait point d'amour du prochain; elle avait compassion de Benina et, cette dernière ayant dit que le Maure l'attendait en bas, elle désira le voir et le juger par ses propres yeux. Que l'aspect du pauvre Africain lui parût digne de pitié, elle le fît bien voir par son geste et sa figure et par l'accent avec lequel elle dit:

«Certainement, je le connaissais, cet homme, pour l'avoir vu souvent mendiant dans la rue du Duc-d'Albe. Il est bien pris et bien amoureux. N'est-ce pas, monsieur Almudena, que vous aimez les petites femmes?

--Moi aimer Benina chérie.

--Aïe, aïe.... Pauvre Benina, vous êtes tombée sur une mauvaise mouche? Si vous le faites par charité, en vérité je vous le dis, vous êtes une sainte.

--Le pauvret est malade et incapable de se tirer d'affaire tout seul.»

Et comme le Maure, accablé de démangeaisons sur les bras et sur la poitrine, se servait de ses doigts comme d'un peigne pour se gratter, la piqueuse de bottines s'approcha pour regarder ses bras qui étaient nus, ses manches étant relevées.

«Ce que ce malheureux a, s'écria-t-elle avec vivacité, c'est la lèpre, Jésus! et quelle lèpre, madame Benina! J'en ai vu un autre cas; un pauvre qui était aussi un Maure, mendiant lui-même, d'Oran, qui demandait la charité à la Puerta Cerrada, près de la boutique de mon beau-père. Et il était dans un tel état qu'il n'y avait chrétien consentant à l'approcher et qu'aucun hôpital ne voulait le recevoir....

--Cela me pique! cela me pique beaucoup!» C'était tout ce que le malheureux pouvait dire en se passant les ongles des épaules à la main comme un peigne au travers d'une chevelure emmêlée.

Dissimulant son dégoût, pour ne pas attrister le pauvre couple, Juliana dit à Benina:

«Pourvu que vous n'attrapiez rien avec ce type! Car vous savez que cette maladie est contagieuse. Vous vous mettez dans une jolie affaire, oui, madame: bonne, jolie, et qui ne vaut pas cher.... Vous êtes plus sotte que l'ânesse qui fait le beurre, ou je ne m'y connais point!»

Nina montra d'un regard non moins expressif sa commisération pour le pauvre aveugle et sa décision de ne point l'abandonner, et sa résignation pour tous les maux ou calamités que le Seigneur voulait lui envoyer. En ce moment, Antonio Zapata, qui retournait chez lui, vit sa femme au milieu de ce groupe et, très empressé, la rejoignit et, s'étant mis au courant de la conversation, il donna à Benina le conseil de conduire le Maure à la consultation des maladies de peau à Saint-Jean-de-Dieu.

«Il vaudrait mieux pour lui le renvoyer dans son pays, affirma Juliana.

--Loin, loin, dit Almudena, nous irions à Jérusalem.

--Ce n'est pas mal. «De Madrid à Jérusalem ou la famille de l'oncle Maroma....» Bien, bien. Ah! autre chose, ma petite femme, tu ne vas pas te fâcher et crier. Je n'ai pas pu faire tes commissions, parce que.... Ne te fâche pas, je te prie.

--Parce que tu es allé jouer au billard, espèce de canaille! Monte, passe devant, nous allons régler nos comptes.

--Je ne peux pas monter parce qu'il faut que je retourne chez ce diable de déménageur.

--Que dis-tu encore, canaille?

--Qu'il ne veut pas donner la grande voiture à moins de quarante réaux et, comme tu m'as dit que tu ne voulais pas payer plus de trente....

--J'irai le voir, moi. Ces hommes ne servent jamais à rien. N'est-ce pas, Nina?

--C'est vrai. Que se passe-t-il? Madame déménage?

--Oui, femme, mais cela ne pourra pas se faire aujourd'hui, parce que ce serin de mari que Dieu m'a donné, sorti avant huit heures pour arrêter la maison et les voitures de déménagement, rentre, comme vous le voyez, seulement maintenant et sans avoir rien fait de ce que je lui avais dit.

--J'ai assez couru cependant, ma petite. A neuf heures j'arrivais à la maison de maman avec le bail pour lui faire signer. Tu vois si cela faisait gagner du temps. Mais tu sais ce qui m'a retardé, l'accident de Frasquito Ponte, qui nous a fait une peur terrible? C'est avec grand'peine que nous avons pu, Polidor et moi, le ramener chez lui. Dieu sait comment va l'homme et quelle confusion dans la tête il doit avoir après cette effroyable culbute d'hier!»

Également intéressées à la bonne et à la mauvaise fortune du fils d'Algeciras, Benina et Juliana écoutèrent avec grande attention ce qu'Antonio leur raconta des funestes conséquences de la chute du cavalier au Pardo. Quand ils le virent par terre, après qu'il eût été désarçonné par cette rosse, ils crurent tout de suite que le pauvre cavalier avait terminé sa carrière mortelle. Mais à peine relevé, Frasquito recouvra, comme quelqu'un qui ressuscite, le mouvement et la parole, et, s'assurant qu'il n'avait aucun coup à la tête, ce qui eût été le plus dangereux, et se palpant tout le corps, il leur dit:

«Ce n'est rien, absolument rien, messieurs, touchez-moi, je n'ai point le plus léger accroc.»

Si au premier abord il semblait ne rien avoir aux bras ni aux jambes, car sûrement il n'avait rien de cassé, néanmoins il souffrait beaucoup de sa jambe gauche qui avait dû heurter violemment le sol. Mais ce qu'il y eut de plus étrange, c'est qu'à peine relevé il se mit à parler d'une façon tout à fait incohérente et impétueuse, rouge comme un coq, tremblant, très excité et la langue embarrassée. Ils le reconduisirent en voiture à son logis, espérant que le repos absolu l'aurait rétabli: ils lui avaient frotté tout le corps avec de l'arnica et, après l'avoir couché, ils étaient partis.... Mais le malheureux, d'après ce qu'ils apprirent de son hôtesse, ne voulut pas rester au lit et, s'habillant précipitamment et sortant aussitôt de la maison, il s'était rendu à la maison de Boto, où il était resté très tard et avait fait grand scandale, causant avec tout le monde, provoquant avec la plus grande insolence tous les pacifiques consommateurs. Cela était si contraire au naturel pacifique de Frasquito, à sa timidité habituelle et à sa bonne éducation que sûrement il devait avoir une grave perturbation cérébrale, suite du choc qu'il avait subi. On ne savait point où il avait pu passer le reste de la nuit: on croit qu'il avait parcouru les rues de Mediodia-Grande et Chica en menant grand tapage. Ce qui est certain, c'est que, peu après l'arrivée d'Antonio et de Polidor chez doña Francisca, Frasquito était entré très agité, la face congestionnée, les yeux brillants et qu'à la plus grande surprise et consternation de ces dames, il avait commencé, la bouche légèrement tordue, à proférer les discours les plus extravagants. Moitié persuasion, moitié force, ils étaient parvenus à l'arracher de là et à le reconduire chez lui où ils le laissèrent, recommandant à la patronne de veiller sur lui comme elle pourrait et de lui donner à manger. Parmi les lubies revenant avec le plus de ténacité dans ses discours, figurait celle de répéter que son honneur exigeait qu'il demandât raison au Maure pour avoir affirmé publiquement que lui, Frasquito, faisait la cour à Benina. Plus de vingt fois il s'était précipité dans la rue Mediodia-Grande, à la recherche de M. don Almudena pour le provoquer et lui remettre sa carte; mais le Marocain s'esquivait et ne se laissait voir nulle part. Certainement il était parti pour son pays par crainte, ayant appris la fureur de Ponte.... Mais il était décidé à ne s'arrêter que lorsqu'il l'aurait découvert et obligé à remplir ses devoirs de gentilhomme, en quelque endroit de l'Atlas qu'il fût allé se cacher.

«Si le joli galant vient, dit le Maure, riant à se décrocher les mâchoires, les coins de sa bouche rejoignant ses oreilles, c'est moi qui lui flanquerai une volée de coups de bâton!

--Pauvre don Frasquito!... infortuné, pauvre âme de Dieu! s'exclama Nina croisant les mains. J'ai toujours eu peur qu'il ne finît ainsi....

--Vieux fou! dit la Juliana. Et à nous autres qu'importe que cette vieille peinture d'homme tombe en enfance ou non? Savez-vous ce que je vous dis? Tout cela provient des drogues qu'il se fourre sur la tête, qui sont des poisons et attaquent sa cervelle. Mais ne perdons pas davantage notre temps. Antonio, retourne à la rue Impériale et dis qu'on prépare tout pour le départ; pendant ce temps j'irai voir si l'on peut ajuster les choses pour la voiture de déménagement, cet après-midi. Nina, va avec Dieu et garde-toi de la contagion. Tu sais? Hélas! ma fille, c'est un grand danger dans l'état de malpropreté où tu es? Vois? Tu commences à supporter les conséquences du mauvais pas où tu t'es mise en n'écoutant pas mes bons conseils. Doña Paca m'avait dit qu'elle te permettrait de venir la voir. Elle désire te voir, la pauvre femme. Je l'ai autorisée à le faire et, aujourd'hui, je songeais à te ramener avec moi.... Mais, véritablement, je ne puis plus m'y résoudre en présence de cette peste, je ne puis continuer à te fréquenter.... J'avais arrêté que tu viendrais tous les jours pour recevoir la desserte de la table dans la maison de celle qui fut ta maîtresse....

--Vous avez changé d'idée?

--Oui, oui, la desserte sera pour toi..., mais... tu verras ce que tu dois faire.... Tu te trouveras en bas à la porte à l'heure que je te fixerai et ma cousine Hilaria te la descendra et te la donnera... en se frottant le moins possible à toi....

«Tu comprends, n'est-ce pas?.... Chacun a ses scrupules.... Tout le monde n'a pas ton estomac, Nina, à l'épreuve de la bombe.... Et maintenant....

--J'ai compris..., madame Juliana. Que Dieu vous-garde!»

XXXIX

Toutes les infortunes venaient battre le cœur de Benina comme les vagues errantes qui viennent se briser sur un dur rocher. Elles se brisent avec fracas, se taisent, se changent en blanche écume, et puis, plus rien. Chassée et repoussée par la famille qu'elle avait soutenue seule dans les jours de triste misère et de douleurs sans nombre, elle ne tarda point à se remettre du coup que lui avait porté une si noire ingratitude. Sa conscience lui donna d'ineffables consolations; elle regarda la vie de la hauteur où l'avait transportée son mépris de l'humaine vanité; elle sourit des petits côtés ridicules des êtres qui la torturaient, et son âme s'éleva grande et forte. Elle remportait un glorieux triomphe; elle se sentait victorieuse après avoir perdu la bataille sur le terrain matériel. Mais les satisfactions intimes de la victoire ne la privèrent pas un seul instant de son don d'organisatrice et, attentive aux choses pratiques, elle songea, aussitôt après avoir quitté Juliana, à tout ce qui pouvait être nécessaire pour la vie matérielle de tous deux. Il était indispensable de trouver un logis, ensuite de s'occuper des soins à donner à Mordejaï et à sa peste ou maladie, quelle qu'elle fût, car l'abandonner dans l'état où il était, cela, elle ne le ferait pour rien au monde, même au risque d'attraper la contagion. Elle se dirigea vers Santa-Casilda et, trouvant vide le logement autrefois occupé par le Maure avec la Pedra, elle le prit. Heureusement, la pocharde était partie pour vivre avec la Diega à la Cava de San-Miguel derrière la Escalerilla.

Installés en cet endroit qui était vraiment assez commode, la première chose que fit Benina, ce fut d'aller chercher de l'eau en quantité et de se laver et savonner à fond tout le corps; c'était une coutume à laquelle elle ne manquait jamais chez doña Paca. Puis elle s'habilla proprement. Le bien-être qu'elle éprouva, le soulagement de son corps se confondaient d'une certaine façon avec la paix de sa conscience, dans laquelle elle sentait mêmement quelque chose comme une fraîcheur et une limpidité absolues et réconfortantes.

Elle s'occupa ensuite de mettre en ordre le pauvre logis et, avec le peu d'argent qui lui restait, elle sortit faire ses achats et rentra préparer un bon petit repas pour Mordejaï. Elle songeait à le mener le jour suivant à la consultation et elle le lui dit, l'aveugle acquiesçant sans discussion à tout ce qu'elle voulait.

Tout en le faisant manger, elle l'entretenait et le calmait par de douces paroles et de bonnes espérances, lui disant que certainement elle irait comme il le désirait à Jérusalem avec lui et même plus loin encore, aussitôt qu'il aurait recouvré la santé. Tant que ses démangeaisons ne l'auraient point quitté, il ne fallait pas songer à voyager. Ils vivraient tranquilles, lui à la maison, elle allant mendier toute seule pour se procurer de quoi vivre. Dieu, certainement, ne voudrait pas les laisser mourir de faim. L'aveugle fut si content du plan combiné et proposé par son intelligente amie et de toutes ses affectueuses paroles qu'il se mit à chanter la mélopée arabe qu'il avait fait entendre à Benina lors de sa retraite; mais, comme, en fuyant avec elle lorsqu'ils avaient été poursuivis à coup de pierres, il avait perdu sa petite guitare, il ne pouvait plus s'accompagner des sons plaintifs de cet instrument. Ensuite, il proposa à sa compagne de brûler des parfums, ce à quoi elle consentit volontiers, parce que cela ferait une fumigation parfumée et aromatisée qui ne pourrait qu'assainir leur pauvre logis.

Ils sortirent le jour suivant pour aller à la consultation. Mais, comme on leur indiqua une heure éloignée pour l'examen, ils employèrent la première partie de la journée à mendier dans les différentes rues, en se gardant bien des agents de police, pour ne point tomber encore une fois dans les mains de ceux qui lancent le lasso aux mendiants comme aux chiens pour les conduire ensuite au dépôt où on les traite de même. Nous devons dire que les procédés si ingrats de doña Paca n'avaient produit chez Benina ni haine ni rancœur, et que cette ingratitude même n'avait pu éteindre chez elle le désir de voir encore la pauvre femme que, malgré tout, elle aimait de tout son cœur, comme la compagne des amertumes de tant d'années. Elle était anxieuse de la voir, quoiqu'elle fût loin de la maison, et, ayant fini de mendier, elle se dirigea vers la rue de la Lechuga pour s'assurer, en se tenant à une distance respectueuse, si oui ou non, la famille était en train de déménager ou si elle était déjà partie. Elle arriva à temps! La voiture était devant la porte et les déménageurs la remplissaient avec cette barbare prestesse avec laquelle ils ont coutume de traiter cette opération.

De l'endroit où elle guettait, Benina reconnut les vieux meubles décrépits, cassés, et elle ne put réprimer son émotion en les contemplant. Ils étaient comme siens, ils avaient fait partie de son existence, et, en eux, elle voyait comme dans un miroir l'image de ses joies et de ses tristesses et elle pensait que, s'ils l'avaient aperçue dans son coin, les pauvres débris lui auraient dit certainement quelque chose ou auraient pleuré avec elle. Mais ce qui l'impressionna bien davantage, ce fut de voir sortir doña Paca et Obdulia avec Polidor et Juliana, se rendant à la maison nouvelle, pendant que les élégantes servantes restaient dans l'ancienne et s'occupaient de l'enlèvement des petits objets de l'appartement.

Profondément troublée et émue, Benina se cacha sous une porte cochère d'où elle pouvait voir sans être vue. Comme doña Paca lui parut diminuée! Elle avait un vêtement neuf; mais si mal fait que la pauvre femme avait l'air habillée par charité. Elle avait la tête couverte d'une mantille et Obdulia portait avec ostentation un affreux petit chapeau couvert de plumes et d'ornements de mauvais goût. Doña Paca marchait lentement, le regard fixé au sol, toute rembrunie, mélancolique, comme si elle eût été arrêtée et conduite par des gardes civils. La petite riait en causant avec Polidor. Derrière s'avançait Juliana, gourmandant chacun et les poussant pour qu'ils marchassent plus vite, la route étant longue. Il ne lui manquait absolument qu'une gaule pour qu'elle eût tout à fait l'air d'une de ces femmes qui mènent par les rues, la veille de Noël, des troupeaux de dindons. Comme le despotisme se faisait sentir jusque dans ses moindres mouvements! Doña Paca était la chose humble qui va sans résistance partout où on la mène, même à la boucherie; Juliana, le pasteur qui guide et conduit. On les vit disparaître par la plaza Mayor, la rue de Botoneras.... Benina fit quelques pas pour voir encore le triste convoi, et, quand elle les eut perdus de vue, elle essuya les larmes qui inondaient son visage.

«Ma pauvre maîtresse, dit-elle à l'aveugle quand elle le rejoignit, je l'aime comme une sœur, parce que nous avons supporté ensemble beaucoup d'heures tristes. J'étais tout pour elle et elle tout pour moi. Elle me pardonnait mes fautes et moi je lui pardonnais les siennes.... Quelle amère tristesse de voir comme elle s'est mal conduite avec la Nina! Elle a l'air de souffrir davantage de son rhumatisme et elle a la figure de quelqu'un qui n'aurait pas mangé depuis quatre jours. Je la soignais de mon mieux, je la trompais dans son intérêt, lui cachant notre misère, ne craignant pas de m'exposer à la honte pour lui donner à manger selon son goût et ses habitudes. Enfin, ce qui est passé est passé, comme dit l'autre. Allons-nous-en, Almudena, allons-nous-en d'ici, et plaise à Dieu que tu te rétablisses promptement pour prendre ce petit chemin de Jérusalem qui m'effraye un peu parce que c'est loin. En marchant, marchant toujours, mon fils, on finit bien par aller d'un bout du monde à l'autre, et si, d'un côté, nous nous procurerons le plaisir de prendre l'air et de voir beaucoup de choses nouvelles, nous aurons, de l'autre, le plaisir de constater que tout est au fond la même chose et que les différentes parties ressemblent au tout, c'est-à-dire, comme façon de parler, partout où vivent les hommes, ou si l'on veut les femmes, il y a partout ingratitude et égoïsme, et qu'il y a aussi des gens qui conduisent les autres et leur imposent leur volonté. C'est pour cela que nous devons toujours chercher à faire ce que commande notre conscience et laisser les gens se battre pour un os, comme les chiens, les autres pour un jouet, comme les enfants, ou ceux-ci encore, pour se promener comme les vieux, ou pour rien, et ensuite prendre comme les passereaux ce que Dieu met à leur portée.... Allons-nous-en, Almudena, jusqu'à l'hôpital et chasse toute tristesse.

--Moi pas triste, dit Almudena. Je suis toujours heureux quand je suis avec toi.... Tu sais tout comme Dieu lui-même. Et moi je t'aime comme un bon ange.... Et si tu ne veux point te marier avec moi, eh bien, tu seras ma mère et moi ton petit enfant.

--Bien, homme, tu m'as l'air très bien.

--Tu es comme le palmier du grand désert, très belle; tu es comme l'arbre qui donne de l'ombre..., un rêve.... Moi je t'ai nommé _Amri_: Mon âme!»

Tandis que la pauvre femme s'acheminait vers l'hôpital, doña Paca et sa suite, à l'opposé, arrivaient à la demeure nouvelle, rue de l'Orellana: un troisième très propre, avec les tentures et les peintures fraîches, bonne lumière, ventilation, belle cuisine et prix convenable pour la circonstance. Il parut parfait à doña Francisca, lorsqu'elle arriva en haut suffoquée par l'ascension de l'interminable escalier et, s'il lui avait paru mal, elle se serait bien gardée de le manifester, ayant absolument abdiqué toute volonté et toute opinion personnelles. Le caractère flexible, plus que flexible, absolument flasque, de la veuve s'était complètement adapté à la manière de sentir et de penser de Juliana, et cette dernière, voyant que cette mie de pain se plaçait d'elle-même sous ses doigts, en faisait des boulettes. Doña Paca n'osait pas respirer sans la permission de son tyran, qui semblait se complaire à accabler de ses ordres, pour toute chose, l'infortunée veuve. Celle-ci arriva à en avoir une peur d'enfant: elle se sentait elle-même une mie de pain dans la main de la piqueuse de bottines et, en vérité, cette crainte n'allait pas sans être accompagnée d'une forte dose de respect et d'admiration.

La dame se reposait de la grande fatigue de cette journée et tous les meubles, objets, pots de fleurs placés dans le nouvel appartement, sous le coup d'une tristesse intense qui avait envahi son cœur, elle appela son tyran pour lui dire:

«Tu ne m'as pas bien expliqué en marchant ce que tu m'as dit. Que Nina compte-t-elle faire de son Maure? T'a-t-il paru bien?»

Juliana fournit à sa sujette les explications demandées sans dire aucun mal de Benina, ni la présenter sous un mauvais jour, ce en quoi elle fit preuve d'un tact très fin.

«Tu lui as dit en conclusion... qu'elle ne doit pas venir me voir, à cause de la contagion de cette sale peste? Tu as très bien fait. Sans toi, je me serais trouvée exposée, Dieu sait! à prendre cette affreuse maladie.... Tu lui as bien dit aussi qu'elle pourrait prendre les restes de nos repas? Mais cela ne suffit pas et j'aurais grand plaisir à lui assigner un petit fixe par jour, une piécette, par exemple. Qu'en dirais-tu?

--Je dis que, si nous commençons avec de pareilles prodigalités, nous allons promptement reprendre le chemin du Mont-de-Piété. Non, non, une piécette, c'est une piécette.... Nina aura bien assez avec deux réaux. C'est mon opinion et, si vous faites plus, je m'en lave les mains.

--Deux réaux, deux, tu as dit.... Oui, tu as raison, c'est assez. Tu ne sais pas les miracles que fait Nina avec une demi-piécette.»