Part 22
Avec quel plaisir les quatre femmes s'installèrent, sur le balcon prêté par le voisin, pour voir passer le brillant cavalier! Il passa, ma foi, fort gaillardement, monté sur un très grand cheval; il salua ces dames à plusieurs reprises, faisant évoluer et caracoler son cheval, pratiquant mille gentillesses. Obdulia agitait son mouchoir et doña Paca, dans l'effusion de sa tendre amitié, ne put s'empêcher de lui crier d'en haut:
«Pour l'amour de Dieu, Frasquito, prenez garde que cette bête ne vous jette par terre, pour notre plus grand chagrin!»
L'habile cavalier piqua des deux et se mit à trotter par la rue de Tolède, pour prendre la rue de Ségovie et celle de Ronda pour rejoindre ses compagnons au rendez-vous à la porte de San-Vicente. Quatre jeunes gens de fort bonne humeur formaient avec Antonio Zapata la bande des cyclistes dans cette joyeuse excursion, et, quand ils virent apparaître Ponte sur son immense destrier, ils le saluèrent de leurs bravos et de leurs aimables plaisanteries. Avant de partir dans la direction de la porte de Hierro, Frasquito et Zapata parlèrent de l'objet de leur excursion, ce dernier disant que, non sans difficulté, il avait obtenu l'ordre de mise en liberté de Benina et de son Maure. Ils partirent joyeux et, au milieu de la grande route, commença le match entre le cavalier monté sur son cheval en chair et en os et ceux montés sur les chevaux de fer, en s'animant réciproquement au jeu et se provoquant d'une voix joyeuse par d'agréables plaisanteries. Un des cyclistes, qui était coureur émérite et qui avait gagné des prix, allait et venait de l'un à l'autre et ensuite les dépassait; ils couraient tous beaucoup plus vite que la rosse de Frasquito, qui se gardait bien de faire des folies, se maintenant à un trot et à un pas modérés.
Il ne leur arriva rien de particulier à l'aller. Réunis là-bas avec Polidor et d'autres amis qui étaient venus à pied par la fraîcheur, ils déjeunèrent joyeusement, Frasquito et Antonio payant chacun par moitié le repas, comme il était convenu; ils visitèrent rapidement la maison de refuge des pauvres, firent mettre en liberté les captifs et, l'après-midi, ils reprirent la route de Madrid devancés par Benina et Almudena. Dieu ne voulut pas que le retour s'effectuât aussi heureusement que l'aller, parce qu'un des cyclistes, appelé et mal nommé, Pedro Minio «Peau du diable», ayant un peu plus bu que de raison au déjeuner, en faisant le gracieux avec sa machine, prit des attitudes variées et, dans une de ses voltes, il alla se précipiter contre un arbre, s'estropiant le pied et la main et se trouvant dans l'impossibilité de rentrer en pédalant. Mais ce ne fut pas tout: les malheurs ne devaient point s'arrêter là; car, un peu plus loin que la porte de Hierro, aux environs des Viveros, le coursier de Frasquito qui, sans doute, était écœuré des allées et venues vertigineuses des bicyclettes qui lui passaient constamment sous le nez et s'apercevant combien il était mal dirigé, résolut de se débarrasser d'un cavalier ridicule et fastidieux. Une charrette traînée par des bœufs et chargée de genêts et de chêne vert à brûler, vint à passer; le carcan en profita pour se planter ou faire semblant d'avoir peur et lancer force ruades, jusqu'à ce qu'il eût envoyé son élégant cavalier vers les nues. Le pauvre Ponte tomba comme un sac à moitié vide et il resta après sa chute sans mouvement sur le sol, jusqu'à ce que ses amis eussent pu venir à son secours pour le relever. Il n'avait point de blessure apparente et, par bonheur, il n'avait point de commotion grave à la tête, car il avait repris connaissance et, dès qu'il fut remis sur pieds, il commença à crier, rouge comme un paon, apostrophant le charretier qui, selon lui, était seul coupable de ce sinistre accident.... Profitant de la confusion, le cheval, heureux de sa liberté reconquise, partit à bride abattue vers Madrid, sans se laisser prendre par les passants qui essayaient de lui sauter à la tête et, en peu de minutes, Zapata et ses amis le perdirent de vue.
C'est à peine si dans leur marche lente Almudena et Benina avaient dépassé la ligne des Viveros, lorsque la vieille vit passer comme le vent le grand diable de cheval de Ponte, sans cavalier, et elle comprit avec effroi ce qui avait dû se passer. Elle craignait sûrement un malheur, parce que Frasquito n'était certes plus d'âge à supporter de pareilles expéditions qu'il avait prétentieusement et présomptueusement entreprises. Elle n'eut pas le loisir de s'arrêter pour chercher à savoir la vérité, parce qu'elle désirait arriver promptement à Madrid pour reposer Almudena qui souffrait de la fièvre et marchait exténué. Ils continuèrent à avancer pas à pas, jusqu'à la porte de San-Vicente, où ils arrivèrent à la chute du jour; ils s'assirent pour se reposer, espérant voir repasser les expéditionnistes avec leur malheureux compagnon dans une civière. Mais, n'ayant rien vu durant une demi-heure qu'ils restèrent là, ils reprirent leur chemin par la Virgen del Puerto, avec l'intention d'arriver à la rue Impériale par celle de Ségovie. Les malheureux étaient tous les deux dans l'état le plus lamentable: Benina les pieds nus, ses vêtements noirs ne formant plus qu'un amas de haillons et de guenilles sordides; le Maure extrêmement vieilli, la figure verte et décomposée; l'un et l'autre montrant sur leurs visages amaigris la faim qu'ils avaient soufferte, l'oppression et la tristesse de leur séjour forcé dans cet endroit, qui était plus un cachot qu'un hospice pour des chrétiens.
La pensée de Nina ne pouvait se détacher de l'image de doña Paca et elle ne cessait de chercher à se représenter l'accueil qui allait lui être fait. A certains moments, elle espérait qu'elle allait être reçue avec joie, et à d'autres elle croyait voir doña Francisca furieuse d'apprendre qu'elle était allée mendier, et surtout avec un Maure. Mais rien ne mettait une plus grande confusion dans son esprit ni un plus grand trouble que de comprendre ce que c'était que les nouveautés introduites dans la famille, dont Antonio lui avait à peine dit un mot en l'air à sa sortie du Pardo. Doña Paca, lui et Obdulia étaient riches! Comment? Cela était arrivé subitement, du jour au lendemain, par don Romualdo.... Que don Romualdo soit béni! Elle l'avait inventé, elle, et du fond obscur de son invention ressortait tout à coup une personne véritable, faisant des miracles, apportant des richesses et convertissant en réalités les dons rêvés du roi Samdaï. Allons donc! Cela n'était pas possible. Nina ne croyait plus rien, songeant que c'était une plaisanterie d'Antonio et qu'au lieu de trouver doña Francisca, nageant dans l'abondance, elle allait la retrouver nageant comme toujours dans une mer d'expédients et de misères.
XXXVII
Toute tremblante, elle arriva à la rue Impériale et, ayant recommandé au Maure de rester sans bouger, appuyé contre la muraille en l'attendant, tandis qu'elle irait voir s'il y avait moyen ou non de le loger dans son ancienne maison, Almudena lui dit:
«_Amri_ ne pas m'abandonner.
--Es-tu fou? Moi t'abandonner en ce moment où tu es malade et que tous deux nous sommes sans sou ni maille? Tu ne peux croire sérieusement à une telle folie. Attends-moi. Je te mets là, en face de l'entrée de la rue de la Lechuga.
--Ne me trompe point, toi. Reviens promptement.
--Tout de suite, que je voie seulement ce qui se passe en haut et si ma maîtresse doña Paca est en bonne santé.»
Nina monta sans prendre le temps de respirer et sonna, une fois arrivée, avec une grande anxiété. Première surprise: une femme inconnue, jeune, de type élégant, avec un beau tablier, vint lui ouvrir. Benina croyait rêver. Certainement, des démons avaient taillé la maison en morceaux pour l'emporter et la remplacer par une autre qui semblait la même, mais qui était toute différente. La fugitive entra sans rien demander, non sans froncement de sourcils de Daniela, qui ne l'avait pas reconnue sur-le-champ. Mais que voulait dire, qu'est-ce que c'était et d'où sortaient ces jardins qui formaient comme une promenade d'arbres précieux dans l'antichambre, depuis la porte jusqu'aux couloirs? Benina se frottait les yeux, croyant être en proie à une hallucination, résultat de ses stupides somnolences dans le milieu fétide et asphyxiant d'où elle sortait. Non, non, ce n'était pas sa maison, cela ne pouvait pas l'être et cela lui fut encore confirmé par l'apparition d'une autre figure inconnue, qui avait l'air d'une fine cuisinière, bien nippée, et d'aspect plutôt insolent.... Et, regardant du côté de la salle à manger qui s'ouvrait à l'extrémité du couloir, elle vit... Dieu saint, quelle merveille, qu'était-ce encore? Était-ce un rêve? Non, non, elle voyait bien avec les yeux de son corps. Au-dessus de la table, suspendue sans y toucher, se tenait en l'air une montagne de pierres précieuses, d'éclat, de lumière, d'espèces différentes, les unes incarnat, les autres vertes ou bleues. Jésus, quels trésors! Est-ce que, par hasard, doña Paca, plus habile qu'elle, serait arrivée à réussir la conjuration du roi Samdaï, lui demandant et recevant de lui les charretées de diamants et de saphirs? Avant que Benina eût pu comprendre que tout ce scintillement provenait des pendeloques de la salle à manger, subitement éclairées par les rayons d'une lampe que doña Paca venait d'allumer pour examiner les couteaux que Juliana lui rapportait du Mont-de-Piété, cette dernière apparut à la porte de la salle à manger, et, repoussant un peu de la main la pauvre vieille, elle lui dit, moitié figue, moitié raisin:
«Eh là! Nina, te voilà par ici? Tu as donc reparu? Nous te croyions partie pour le Congo.... N'avance point, n'entre pas, tu tacherais nos planchers qui viennent d'être lavés cet après-midi.... Tu es dans un joli état!... Pose là tes savates, tu vas salir les carreaux...
--Où est madame, dit Nina se retournant, pour mieux voir les diamants et les émeraudes, et doutant encore qu'ils fussent vrais.
--Madame est ici, mais elle te prie de ne pas entrer parce que tu viens pleine de vermine....»
Au même moment arriva par un autre côté la jeune Obdulia qui s'écria:
«Nina, sois la bienvenue, mais, avant d'entrer dans la maison, tu feras bien de te faire donner une fumigation et de passer à la lessive.... Ne m'approche pas. Après tant de journées passées au milieu de pauvres immondes! Regarde comme tout cela est joli.»
Juliana s'avança vers elle d'un air souriant; mais, à travers ce sourire, Nina se rendit compte de l'autorité qu'elle avait su conquérir et son regard semblait dire: «La voilà celle qui commande maintenant ici. Il faut reconnaître son autorité.» Aux arrogances recouvertes d'un vernis de bonhomie avec lesquelles la nouvelle maîtresse l'accueillit, Nina se contenta de répondre qu'elle ne partirait point sans avoir vu sa maîtresse.
«Femme, entre, entre,» murmura du fond de la salle à manger doña Francisca Juarez, d'une voix étranglée par des sanglots.»
Sans dépasser le pas de la porte, Benina répondit d'une voix ferme:
«Me voici, madame, et, comme on dit que je salirais les parquets, je n'entre pas, je ne veux pas entrer; je répète: je n'entre pas.... Il m'est arrivé des choses que je ne veux pas vous raconter pour ne pas vous affliger.... On m'a arrêtée, j'ai subi la faim, la honte, les mauvais traitements.... Et je n'ai vraiment souffert que d'une chose, c'est de ne pas savoir si vous-même vous ne souffriez pas de la faim et si vous n'étiez pas toute désemparée.
--Non, non, Nina! Depuis que tu nous a quittées, regarde quelle coïncidence! La fortune est entrée dans ma maison.... Cela paraît un vrai miracle, n'est-ce pas? Te souviens-tu de ce que nous disions dans nos conversations solitaires, en ces nuits de misères et de souffrances? Eh bien, le miracle est une vérité, ma fille, et tu sauras que l'auteur de ce miracle, c'est don Romualdo, ce mille fois béni, cet archange qui dans sa modestie se refuse à avouer les bienfaits antérieurs dont il nous a comblées, toi et moi.... Il nie ses mérites et ses vertus.... Il prétend qu'il n'a pas de nièce qui s'appelle doña Patros..., qu'il n'est point proposé pour un évêché. Et pourtant, c'est lui, parce qu'il ne peut pas y en avoir un autre; non, certainement, pas un autre capable de réaliser ces merveilles.»
Nina ne répondait pas un mot, se contentant de sangloter adossée à la porte.
«Je te reprendrais bien volontiers de nouveau avec moi ici, affirma doña Francisca, au côté de laquelle se tenait Juliana lui soufflant tout bas ce qu'elle devait dire, seulement nous ne tenons pas dans la maison, nous sommes extrêmement gênées.... Tu sais combien je t'aime, que je préfère ta compagnie à toute autre... mais..., tu vois.... Demain nous déménageons et, s'il y a un coin dans la nouvelle maison.... Que dis-tu? As-tu quelque chose à me dire? Ma fille, ne crie point à l'injustice; souviens-toi que tu t'es fort mal conduite avec moi, m'abandonnant brusquement, sans un morceau de pain à la maison, toute seule, toute délaissée, sans secours aucun. Va là! Nina! Franchement ta conduite mériterait que je sois un peu sévère avec toi.... Et pour que tout soit contre toi, il faut encore que tu aies oublié tous les sages principes que je t'ai enseignés, en te lançant dans le monde en compagnie d'un affreux Mauresque.... Dieu seul sait quelle espèce de moineau c'est encore, et quels sortilèges il a dû employer pour te faire sortir de la bonne voie. Dis-moi? Confesse-moi tout: l'as-tu déjà abandonné?
--Non, madame.
--Tu l'as amené avec toi?
--Oui, madame, il m'attend en bas.
--S'il en est ainsi, je te crois capable de tout. Comment, tu vas jusqu'à me l'amener ici, dans ma maison?
--Je l'amenais à la maison parce qu'il est malade et que je ne veux pas l'abandonner au milieu de la rue, répéta Benina d'un accent ferme.
--Oui, je sais que tu es bonne et que, lorsque la bonté t'aveugle, tu laisses de côté toute décence.
--La décence n'a rien à voir avec tout cela et je ne suis nullement coupable parce que je vais avec Almudena, qui est un pauvre malheureux. Il m'aime, moi.... Et moi, je le chéris comme un fils.»
L'ingénuité avec laquelle s'exprimait Nina ne parvint pas à l'âme de doña Paca, qui, sans rien changer à son attitude et conservant les couteaux dans son tablier, continua en lui disant:
«Tu n'as pas ta pareille pour arranger les choses et retourner tes fautes pour les présenter comme des vertus; pourtant, Nina, je t'aime, je reconnais tes bonnes qualités et je ne t'abandonnerai jamais.
--Merci, madame, grand merci.
--Il ne te manquera ni de quoi manger, ni de quoi dormir. Tu m'as servie, tu m'as tenu compagnie, tu m'as soutenue dans l'adversité. Tu es bonne, très bonne; mais n'abuse pas, ma fille; ne me dis pas que tu viens t'installer ici avec un marchand de dattes, parce que tu me ferais croire que tu es devenue tout à fait folle.
--Je l'amenais à la maison, oui, madame, comme j'ai amené Frasquito Ponte, par charité.... Si j'ai eu pitié de l'autre, pourquoi n'aurais-je pas eu pitié de celui-ci aussi? Ou bien, est-ce qu'il y a une charité pour ceux qui portent une redingote et une autre pour le pauvre sans vêtements? Je ne l'entends point ainsi, je ne distingue pas.... C'est pour cela que je l'ai amené; si vous ne le recevez pas, ce sera même chose que de me refuser la porte.
--Pour toi, toujours... dis-je, mais pourtant, toujours, non...; je voudrais pouvoir dire.... Mais nous n'avons point un coin de vide.... Nous sommes quatre femmes ici, tu le vois.... Tu reviendras demain: place ce malheureux dans une bonne hôtellerie.... Non, quelle sottise je dis? Mets-le à l'hôpital. Tu n'as qu'à t'adresser à don Romualdo.... Dis-lui de ma part que je le recommande.... Qu'il le considère comme une chose à moi.... Ah! je ne sais plus ce que je dis..., comme une chose à toi..., tout à fait à toi.... Enfin, ma fille, tu viendras, tu verras, peut-être qu'on le prendra dans la maison de M. de Cédron, qui est très grande.... Tu m'as dit que c'était une maison énorme, une espèce de couvent.... Tu le sais bien, ma pauvre Nina, comme créature imparfaite, je suis incapable d'héroïsme et de vertu suffisante pour me permettre de venir directement en aide à la pauvreté sordide et dégoûtante.... Non, ma fille, non: c'est une question d'estomac et de nerfs.... Je mourrais de dégoût, tu le sais bien. Même, je te l'avoue, avec la misère que tu apporterais avec toi, je ne puis pas te recevoir.... Je t'aime, Nina, mais tu connais la sensibilité de mon estomac.... Si je trouve un cheveu dans la nourriture, mon estomac se retourne et je suis malade trois jours.... Ote ces vêtements si tu veux bien.... Juliana va te donner ce qu'il te faut.... Écoute ce que je dis. Pourquoi te tais-tu? Ah! Je comprends. Tu te fais humble pour mieux cacher ton orgueil.... Je te pardonne tout; tu sais que je t'aime, que je suis bonne pour toi.... Enfin, tu me connais.... Que dis-tu?
--Rien, madame, je ne dis rien, et n'ai rien à dire, murmura Benina entre deux soupirs. Que Dieu vous garde!
--Mais, tu ne vas pas t'en aller fâchée contre moi, ajouta d'une voix tremblante doña Paca, en la suivant à distance dans sa marche lente de retraite par le couloir.
--Non, madame, vous savez que je ne me fâche jamais, répliqua la vieille en la regardant avec plus de compassion que de chagrin. Adieu, adieu!»
Obdulia reconduisit sa mère à la salle à manger, disant:
«Pauvre Nina!... Elle s'en va. Eh bien, regarde, cela m'aurait fait plaisir de voir ce Maure et de causer avec lui. Cette Juliana qui vient se mêler de tout!»
Obsédée par des doutes cruels qui déconcertaient son esprit, doña Francisca ne put exprimer aucune idée et elle continua à compter les couverts dégagés du Mont-de-Piété. Pendant ce temps, Juliana, reconduisant Nina en la poussant avec douceur vers la porte, la congédia avec ces paroles affectueuses:
«Ne craignez rien, madame Benina, rien ne vous manquera. Je vous fais cadeau du douro que je vous ai prêté la semaine dernière. Vous vous rappelez, n'est-ce pas?
--Oui, madame Juliana, oui, je m'en souviens. Merci.
--Bien; prenez encore cet autre douro pour vous arranger cette nuit.... Venez demain à la maison prendre vos affaires....
--Madame Juliana, que Dieu vous le rende!
--Vous ne seriez nulle part mieux qu'à la Miséricorde et, si vous le désirez, j'en parlerai moi-même à don Romualdo, si vous avez honte. Doña Paca et moi nous vous recommanderons. Parce que ma belle-mère a placé toute sa confiance en moi, et elle m'a donné tout son argent pour que je le lui conserve..., et c'est moi qui gouverne la maison et qui lui achète tout ce dont elle a besoin. Elle doit beaucoup de reconnaissance à Dieu de l'avoir fait tomber entre mes mains....
--Ce sont de bonnes mains, madame Juliana.
--Ne vous fâchez pas et je lui dirai ce qu'elle doit faire.
--Il peut se faire qu'elle le sache sans que vous ayez besoin de le lui dire.
--Cela, vous le verrez..., si vous ne voulez pas chercher à vous caser....
--J'irai.
--En tout cas, madame Benina, à demain.
--Madame Juliana, votre servante.»
Elle descendit précipitamment les escaliers brûlant du désir de se retrouver dans la rue. Quand elle fut arrivée auprès de l'aveugle qui l'attendait tout près, la peine immense qui opprimait le cœur de la pauvre vieille se fondit en un pleur ardent et anxieux et, se frappant le front avec ses poings fermés, elle ne put que s'écrier:
«Ingrate, ingrate, ingrate!
--Ne pleure pas, _Amri_, lui dit l'aveugle d'une voix tendre, ta maîtresse est mauvaise, mais toi, tu es un ange.
--Quelle ingratitude, seigneur Dieu!... Oh! vilain monde.... Oh! misère humaine!... Un pareil accueil pour avoir fait le bien!...
--Dis-moi, dis-moi vite, _Amri_.... Le monde méchant ne sait pas t'apprécier.
--Dieu lit dans le cœur de chacun. Mon cœur il le voit.... Vois-le, maître des cieux et de la terre. Vois-le promptement.»
XXXVIII
Elle dit ce que nous venons de rapporter, essuya ses larmes d'une main tremblante et elle songea de suite à prendre les résolutions d'ordre pratique que les circonstances comportaient.
«Dis-moi, dis-moi tout, répéta Almudena la prenant par le bras.
--Où aller? dit Nina toute troublée. Ah! d'abord chez don Romualdo.»
Et, prononçant ce nom, elle demeura un instant bouche béante, tout à fait idiote.
«Romualdo mensonge, déclara l'aveugle.
--Oui, oui, ce fut une invention de moi. Celui qui a apporté tant de richesses à ma maîtresse, c'est un autre, quelque don Romualdo de carnaval..., suggestion du démon.... Non, non, celui de carnaval c'est le mien.... Je ne sais plus rien, je ne comprends plus rien. Allons-nous-en, Almudena. Songeons que tu es malade, que tu as besoin de passer la nuit bien à l'abri. Mme Juliana, qui maintenant est chargée de couper le fromage dans la maison de ma maîtresse, et qui dirige tout..., je lui souhaite un grand bonheur..., m'a donné ce douro. Je vais te conduire aux palais de Bernarda et nous verrons demain.
--Demain nous irons à Jérusalem.
--Où as-tu dit? A Jérusalem? Où est-ce cela? Va là? Est-ce que tu aurais l'intention de m'emmener là, une supposition comme s'il s'agissait d'aller à Jetafe ou à Carabanchel de Abajo?
--Tout de suite, tout de suite.... tu m'épouseras, nous ne ferons plus qu'un. Nous irons à Marseille en mendiant tout le long du chemin.... A Marseille, nous prendrons le vapeur.... Pim, pam.... Jaffa.... Jérusalem!... Nous nous marierons dans ta religion ou dans la mienne. Comme tu voudras.... Tu verras le Saint-Sépulcre, moi j'entrerai à la synagogue pour prier Adonaï....
--Attends un peu et calme-toi et ne me donne pas le vertige avec toutes ces inventions de ton imagination en délire. La première chose à faire, c'est de te mettre en sûreté pour cette nuit.
--Moi, je suis bien.... Je n'ai pas de fièvre.... Moi très content. Tu viendras avec moi pour toujours, par le vaste monde, nous marcherons beaucoup..., la liberté, la mer, la terre et beaucoup de joie.
--C'est très bien, mais, pour l'instant, nous avons besoin de manger et nous allons entrer dans une taverne pour réparer nos forces, si tu veux, à la Cava Baja.
--Où tu voudras, toi, moi je voudrai.»
Ils soupèrent avec un certain plaisir et Almudena ne cessait d'énumérer les délices de s'en aller ensemble à Jérusalem, demandant l'aumône par terre et par mer, sans préoccupations et sans soucis. Cela durerait des mois, des années, mais ils finiraient bien par arriver en Palestine, dussent-ils aller par terre jusqu'à Constantinople, à pied. Il y avait beaucoup de beaux pays à traverser. Nina objectait qu'elle avait déjà les os un peu durs pour courir si loin, et l'Africain, ne sachant comment s'y prendre pour la convaincre, lui disait:
«Espagne, terre d'ingratitude.... Courons au loin où les pays sont bons.»