Part 24
En ce moment, Daniela accourut, toute tremblante, disant que Frasquito sonnait à la porte, et Obdulia, qui l'avait vu à travers le judas, disait qu'il ne fallait pas ouvrir afin d'éviter un scandale pareil à celui de la rue Impériale. Mais qui diable avait pu lui donner la nouvelle adresse? C'était sûrement cet animal de Polidor, et Juliana fit le serment de lui arracher une oreille. Mais, par un fâcheux contretemps, tandis que Ponte sonnait à la porte, Hilaria montait, revenant de son marché, et elle ouvrit avec sa clef, et il fut impossible d'empêcher Frasquito d'entrer, et il se présenta devant ces femmes épouvantées, le chapeau tiré jusqu'aux oreilles, brandissant sa canne, son vêtement en désarroi, tout maculé de terre et de boue. Il avait la bouche de travers et traînait péniblement sa jambe droite.
«Pour Dieu, Frasquito, lui dit doña Paca suppliante, ne nous faites pas peur. Vous êtes malade, vous devriez aller vous mettre au lit.»
Et Obdulia, arrivant à son tour, lui dit d'une voix déclamatoire:
«Frasquito, une personne comme vous, si distinguée, de si bonne société, nous dire ces choses; remettez-vous, rentrez en vous-même.
--Señora et madame, dit Ponte, enlevant avec la plus grande difficulté son chapeau, je suis un chevalier et je me vante de savoir me conduire avec des femmes élégantes; mais, comme ce bruit absurde est parti d'ici, je viens demander des explications. Mon honneur l'exige....
--Et qu'avons-nous à voir, nous autres, avec l'honneur d'un personnage comme vous? s'écria Juliana. Allez, c'est d'une personne mal élevée que de manquer ainsi aux dames! L'autre jour, elles étaient pour vous impératrices et reines, et aujourd'hui....
--Et maintenant, dit Ponte effrayé et tremblant tant soit peu devant l'accent énergique de Juliana comme roseau battu par le vent, et maintenant je ne manque point au respect dû aux dames. Obdulia est une dame, doña Francisca une autre dame. Mais pourtant, toutes dames qu'elles sont, elles m'ont calomnié; elles m'ont blessé dans les sentiments les plus purs de mon être, en soutenant que j'ai fait la cour à Benina... et que je l'ai poussée vers un amour déshonnête pour la faire manquer avec moi à la fidélité qu'elle doit à ce noble chevalier de l'Arabie.
--Comment voulez-vous que nous ayons dit pareille sottise?
--Tout Madrid le répète.... C'est d'ici, de ce salon, qu'est sortie cette indigne calomnie. On m'accuse d'un crime abominable: d'avoir osé lever un œil déshonnête sur un ange aux ailes immaculées. Or, vous saurez que je respecte les anges: si Nina avait été une créature mortelle, je ne l'aurais pas respectée, parce que je suis un homme.... J'ai aimé des femmes à la chevelure rouge ou noire, mariées, veuves ou demoiselles, et nulle ne m'a résisté..., car j'ai toujours été la beauté même.... Mais je n'ai séduit aucun ange et je n'en veux séduire aucun.... Sachez-le, Francisca, sachez-le, Obdulia..., la Nina n'est pas de ce monde..., la Nina appartient au ciel.... Habillée en pauvresse, elle est allée mendier pour nous faire vivre, vous et moi.... Et la femme qui a fait cela, je ne la séduis pas, je ne peux pas la séduire, je ne puis pas en être amoureux...; ma beauté est humaine, la sienne est divine: mon splendide visage est pétri de chair humaine et le sien d'essence divine, de céleste lumière.... Non, non, non, je ne l'ai pas séduite, elle ne m'a point appartenu, elle appartient à Dieu. Je vous le dis en vérité, Curra Juarez de Ronda, à vous qui maintenant ne pouvez plus remuer, tant votre corps est accablé par le poids de l'ingratitude.... Moi, parce que je suis reconnaissant, je me sens léger comme plume au vent et je vole..., vous le voyez.... Vous êtes, vous, de plomb, parce que vous êtes ingrate et vous ne pouvez quitter le sol..., vous le voyez bien.»
Consternées, mère et fille poussaient des cris, demandant secours aux voisins. Mais Juliana, plus courageuse et plus expéditive, ne pouvant entendre avec calme les divagations du malheureux Ponte, se jeta sur lui furieuse et, le saisissant par le revers de son vêtement, elle le foudroya de ses regards et de sa parole:
«Si vous ne filez pas tout de suite hors de cette maison, espèce de macaque, je vous préviens que je vous flanque par la fenêtre.»
Et sûrement elle l'aurait fait, si Hilaria et Daniela ne s'étaient précipitées sur le pauvre fils d'Algeciras et ne l'avaient point, en deux ou trois mouvements, jeté hors de la porte.
Le portier et quelques voisins, attirés par cette algarade, se présentèrent alors et, voyant ces renforts, les quatre femmes sortirent sur le palier, pour expliquer que cet homme avait perdu le jugement et, de la personne la mieux élevée et la plus distinguée, il s'était brusquement transformé en un être importun et dévergondé. Frasquito descendit clopin-clopant un étage et, se retournant et levant les yeux vers l'étage supérieur, il s'écria:
«Ingrate! ingrrr....»
Il lui fut impossible d'achever la parole commencée et une violente contorsion dénota cette impossibilité. Il ne sortit plus de sa bouche qu'un son âpre et désordonné, comme si une main invisible l'avait étranglé. Tous les assistants virent son visage se décomposer horriblement: les yeux lui sortaient de la tête et sa bouche tordue et de travers rejoignait son oreille. Il battit l'air de ses bras, poussa un dernier cri plein d'angoisse et tomba comme une masse. A la chute de son corps tout l'escalier fut secoué de haut en bas.
On se mit à quatre personnes pour le remonter dans l'appartement et porter secours à ce pauvre malheureux. Mais Juliana l'ayant tâté s'écria sèchement:
«Il est plus mort que mon grand-père.»
ÉPILOGUE
Juliana était certainement le plus bel exemple des admirables effets de la volonté humaine pour le gouvernement des plus grandes comme des plus petites choses, dans les réunions d'êtres humains. Femme n'ayant reçu aucune éducation première, sachant à peine lire et écrire, elle avait reçu de la nature ce don très rare de savoir organiser l'existence et régir toutes les actions d'une série de personnes. Si une famille plus importante que celle des Zapata lui était tombée dans les mains, dans les mêmes conditions, elle s'en serait tirée tout aussi bien, elle aurait gouverné une île, un État, elle aurait toujours monté, grandissant toujours. Dans la petite île de doña Francisca elle établit d'une main ferme la régularité du gouvernement et de la gestion financière et chacun marchait droit, sans que personne osât enfreindre ses ordres irrévocables. Il faut dire que, pour obtenir ce précieux résultat, elle avait recours au gouvernement absolu dans toute sa force et qu'elle pratiquait le régime de la terreur dans toute sa pureté. Son génie n'admettait pas la plus timide observation, sa volonté faisait loi et le bâton était son seul effort de logique.
Avec les caractères si faibles de la mère et des enfants, ce régime réussissait à merveille; il avait déjà fait ses preuves avec Antonio. Elle en était arrivée à une telle domination sur doña Francisca que la pauvre veuve n'aurait pas osé dire un _Pater noster_ sans l'agrément de son dictateur et, lorsqu'elle allait pousser un soupir, son regard se portait sur elle, semblant lui dire:
«N'est-ce pas que tu ne trouves pas mauvais que je pousse un tout petit soupir?»
Juliana était obéie aveuglément en tout par sa belle-mère excepté sur un point. Elle lui recommandait de secouer sa tristesse et, quoique l'esclave répondît que oui, il était facile de voir que l'ordre ne s'exécutait point. La veuve de Zapata abordait l'époque prospère de son existence avec la tête affaiblie, les yeux morts, le regard toujours vague, perdu dans le monde extérieur, le corps avachi, se confinant chaque jour davantage dans l'indolence la plus absolue, l'appétit nul, l'humeur taciturne, l'esprit fermé, les idées noires.
Quinze jours à peine après l'installation de doña Francisca dans la rue d'Orellana, la maîtresse de toutes choses décida que son autorité serait plus forte et son pouvoir plus efficace si l'on demeurait tous ensemble, général et subalternes. La translation eut lieu et Juliana amena son humble mobilier, sa marmaille et elle-même; mais, préalablement, il avait fallu mettre dehors les pots de fleurs et les caisses de plantes et remercier Daniela, qui vraiment était un luxe inutile. A ses fonctions de grand chancelier Juliana joignit celles de femme de chambre et de peigneuse de sa belle-mère et de sa belle-sœur. Ainsi tout se trouva réglé à la maison.
Mais, comme il n'y a point de félicité complète en ce monde, dans le mois même ou à peu près du déménagement, marqué dans les éphémérides zapatesques par la mort de don Frasquito Ponte Delgado, Juliana commença à ressentir dans sa façon d'être une altération fort extraordinaire. Elle, qui pour la luxuriante exubérance de sa santé s'était toujours comparée elle-même à une mule, tomba tout d'un coup dans un genre de souffrance absolument contraire à sa nature parfaitement équilibrée. Qu'était-ce? Cela se traduisait par des troubles nerveux et des atteintes d'hystérie, affection dont Juliana s'était ressentie plus d'une fois déjà, l'attribuant à des caprices de femme trop gâtée ou à des troubles imaginaires que la tendresse d'un mari savait seule guérir.
Le mal de Juliana débuta par des insomnies absolument rebelles. Elle se levait le matin sans avoir pu fermer l'œil de toute la nuit. Peu de jours après, elle avait commencé à perdre l'appétit et, enfin, à la perte de sommeil se joignirent promptement des agitations et des terreurs extraordinaires dans l'obscurité et, de jour, une mélancolie noire, pesante, funèbre. Ce qu'il y eut de pire pour la famille, ce fut que ces malaises ne changèrent absolument rien aux habitudes despotiques de la gouvernante et ne firent au contraire que les aggraver. Antonio lui proposa de la conduire à la promenade et elle l'envoya promener à tous les diables. Elle devint tout à fait désagréable, mal embouchée, grossière et insupportable.
Enfin, ses monomanies hystériques se réduisirent à une seule, l'idée que ses enfants ne se portaient point bien. L'apparence extrêmement robuste des enfants ne servait à rien. Avec les précautions extraordinaires qu'elle prit pour leur santé et les soins multiples qu'elle leur prodiguait, elle les tourmentait incessamment et elle n'arrivait qu'à les faire pleurer à tout propos. La nuit, elle sautait à bas de son lit, assurant que les enfants avaient été assassinés et nageaient dans le sang. S'ils toussaient, c'était qu'ils étaient prêts à étouffer; s'ils mangeaient mal, ils étaient empoisonnés.
Un matin, elle sortit précipitamment avec son châle et sa mantille et se rendit aux quartiers du sud, pour trouver Benina avec laquelle elle voulait causer. Et elle marcha plusieurs heures avant de la rencontrer, car elle ne passait point son temps à Santa-Casilda, mais bien dehors dans les quartiers de la Carretera de Tolède, à main gauche du pont. Elle la trouva enfin là, après l'avoir cherchée de tous côtés au milieu de ces rues enchevêtrées. La vieille vivait avec le Maure dans une petite maison qui avait l'air d'une cabane située au sud des terrains qui dominent la Grand'Rue.
Almudena allait de mieux en mieux avec sa terrible maladie de peau; mais son visage était encore couvert d'horribles pustules. Il ne sortait pas de la maison et la pauvre vieille allait tous les matins gagner sa vie en mendiant à San-Andres. Juliana ne fut pas peu surprise de la voir en apparence de bonne santé et toujours gaie, l'esprit serein et acceptant sans récrimination son sort.
«Je viens vous gronder, madame Benina, lui dit-elle en s'asseyant sur un banc de pierre qui se trouvait contre la maison, près d'une auge où la pauvre femme lavait son linge, tandis que le vieil aveugle était assis assez loin à l'ombre. Oui, madame, parce qu'il était convenu que vous viendriez prendre la desserte à la maison et vous n'avez pas encore paru et nous n'avons plus vu votre figure.
--Je vous dirai, madame Juliana, répliqua Nina, ce n'est pas parce que je méprise votre offre, mais c'est parce que j'ai pu m'en passer. J'ai les restes d'une autre maison, avec ce que je gagne, cela me suffit, et vous pouvez bien en faire cadeau à un autre pauvre, et, pour votre conscience, ce sera tout comme.... Que voulez-vous savoir? Qui me donne à manger? Eh bien, je dois cette aumône bénie à don Romualdo Cédron.... Je l'ai connu à San-Andres, où il dit la messe.... Oui, madame: don Romualdo qui est un saint, pour que vous le sachiez.... Et je suis sûre, après beaucoup de réflexions, que ce n'est point le don Romualdo que j'avais inventé, mais bien un autre qui ressemble au mien comme deux gouttes d'eau. Souvent on invente une chose qui devient vérité le lendemain, ou bien les vérités, avant d'être des vérités, commencent par être des mensonges très grossiers.... Vous le savez peut-être?»
La piqueuse de bottines déclara qu'elle était enchantée de tout ce qu'elle venait d'entendre et, étant donné que don Romualdo lui venait en aide, doña Paca et elle donneraient les restes de la table à d'autres malheureux.
«Mais j'avais autre chose à vous dire. Je suis votre débitrice, Benina, car ma belle-mère, que je conduis avec un fil de soie, a décidé de vous allouer une petite pension de deux réaux par jour.... Comme je ne vous ai pas vue nulle part, je n'ai pas pu régler avec vous et voici quinze piécettes qui font le mois entier, madame Benina.
--Cela, je l'accepte volontiers, oui, madame, cela n'est pas à mépriser.... Ces piécettes me tombent du ciel, dit Nina toute joyeuse, car j'ai une dette avec la Pitusa, rue du Mediodia-Grande, et je la paye avec ce que je peux réunir et avec une piécette par douro d'intérêt. Avec cela, j'aurai remboursé pas loin de la moitié. Des coups de pierre de cette nature, que le Seigneur m'en envoie chaque jour, madame Juliana. Vous savez, je vous suis très reconnaissante: puisse le Seigneur vous le rendre en santé pour vous, pour votre mari et pour vos enfants!»
Avec un flux de paroles abondantes, nerveuses et tant soit peu hyperboliques, Juliana assura qu'elle n'avait plus de santé; qu'elle souffrait d'un mal aussi étrange qu'incompréhensible. Mais elle le supportait avec patience, sans se préoccuper en rien de cet état. Ce qui l'inquiétait, ce qui faisait de son existence un atroce supplice, c'était la peur que ses enfants tombassent malades. Ce n'était point seulement une idée ou une crainte; elle était sûre que si Antonio et Paquito tombaient malades..., ils mourraient infailliblement.
Benina chercha à lui enlever de la tête pareilles idées, mais l'autre ne se laissa point convaincre et, la quittant brusquement, elle reprit le chemin de Madrid. Grande fut la surprise de Benina et du Maure de la voir apparaître le lendemain matin, de très bonne heure, agitée, tremblante, les yeux brillants. Le dialogue fut bref, mais rempli de matière psychologique.
«Qu'as-tu, Juliana, lui demanda Benina la tutoyant pour la première fois.
--Que veux-tu que j'aie? si ce n'est la peur de la mort de mes enfants.
--Ah! mon Dieu, ils sont malades?
--Oui, c'est-à-dire, non: ils sont bien. Mais je suis tourmentée par l'idée qu'ils vont mourir.... Ah! Nina de mon âme, je ne puis chasser cette idée. Je ne fais que pleurer, et encore pleurer, vous le voyez....
--Oui, je le vois bien. Mais, si ce n'est qu'une idée, il faut te l'ôter de la tête, femme.
--Je viens pour ceci encore, madame Benina, parce que cette nuit il m'est venu l'idée que vous seule pouviez me guérir.
--Et comment?
--En me persuadant que je ne dois point me figurer que mes petits peuvent mourir..., en m'ordonnant de le croire.
--Moi?
--Si vous me l'affirmez, je le croirai et je me guérirai de cette maudite préoccupation..., parce que..., je le dis franchement, je suis mauvaise, je suis une pauvre pécheresse....
--Eh bien, alors, Juliana, c'est chose facile de te guérir. Je t'affirme que tes enfants ne vont pas mourir, que tes enfants sont sains et robustes.
--Voyez.... La joie que j'éprouve m'est une certitude que vous savez ce que vous dites.... Nina, Nina, vous êtes une sainte.
--Je ne suis pas une sainte. Mais tes enfants sont bien et ne souffrent d'aucun mal.... Ne pleure pas... va-t'en chez toi, et ne pèche plus.
FIN
41 894.--Paris, Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9.