Miséricorde

Part 19

Chapter 193,728 wordsPublic domain

«Il n'y a nullement de quoi vous épouvanter, madame. Au contraire, j'ai la satisfaction d'annoncer à doña Francisca Juarez que le terme de ses souffrances est arrivé. Le Seigneur a été grandement touché de la bonne volonté et de la résignation que vous avez montrées, et il veut maintenant récompenser votre vertu en vous faisant sortir de la triste situation où vous avez vécu tant d'années.»

Les larmes de doña Paca coulaient à flots et elle ne pouvait prononcer une syllabe.

Son émotion, sa surprise et sa joie étaient telles que l'image de Benina sortit de son esprit comme si son absence et sa perte eussent remonté à plusieurs années en arrière.

«Je comprends, continua le bon curé, redressant son grand corps et rapprochant sa chaise de doña Paca pour lui toucher le bras avec sa main, je comprends votre bouleversement.... On ne saurait passer brusquement de l'infortune au bien-être sans ressentir une forte secousse. Le contraire serait pire. Et puisqu'il s'agit d'une chose importante qui doit occuper de préférence votre attention, parlons-en, madame, laissant pour plus tard cette autre affaire qui vous préoccupe.... Vous ne devez pas autant vous chagriner de la disparition de votre servante et amie.... Elle reviendra, soyez-en sûre!»

Cette phrase fit revenir à l'esprit de doña Paca l'idée de Nina et le souvenir de son incroyable absence. Notant dans le «elle reviendra» de don Romualdo une intention bienveillante et optimiste, elle eut la pensée que le bon prêtre après avoir réglé l'affaire principale qui l'avait amené, lui parlerait du cas de sa servante qui sans doute était sans gravité. Et promptement, avec un tour rapide de la girouette, l'esprit de la dame revint à l'héritage et elle s'y arrêta, laissant le reste dans l'oubli, et le bon curé, voyant l'anxiété où elle était d'être plus amplement informée, s'empressa de la satisfaire.

«Vous saurez sans doute que le pauvre Rafael est passé à meilleure vie le 11 février.

--Non, je ne le savais pas, non, monsieur. J'espère que Dieu lui aura accordé le repos.... Hélas!

--C'était un saint. Son unique erreur a été d'avoir le mariage en abomination, repoussant tous les excellents partis que nous, ses amis, nous lui offrions. Les dernières années, il les a passées dans une ferme appelée les Higueras de Juarez.

--Je la connais. Cette propriété a appartenu à mon grand-père.

--Parfaitement: à don Alejandro Juarez.... Bien, ensuite Rafael a contracté aux Higueras l'affection du foie qui l'emporta au tombeau à cinquante-cinq ans. Pauvre homme, il était presque aussi grand que moi, madame, avec une musculature non moins vigoureuse que la mienne, une poitrine de taureau et ce visage resplendissant de vie....

--Hélas!

--Dans nos chasses au sanglier et aux cerfs, je n'ai jamais réussi à le voir fatigué. Son amour-propre était plus fort que sa complexion, elle-même très forte. Il bravait la pluie, la faim, la soif, et... voir ensuite ce chêne brisé comme un roseau. Peu de mois après qu'il fut tombé malade, on pouvait lui compter les os au travers de la peau... et il s'en alla se consumant chaque jour.

--Hélas!

--Et avec quelle résignation, il supportait son mal, et comme il se préparait sagement à la mort qu'il regardait comme l'exécution d'une sentence de Dieu, contre laquelle il ne serait point protesté, mais qu'il fallait au contraire accepter allégrement! Pauvre Rafael! Quelle pâte d'ange, c'était!

--Hélas!

--Je n'habitais pas Ronda, parce que des intérêts à soigner m'obligèrent à venir me fixer à Madrid. Mais, quand j'eus appris la gravité de l'état de cet ami très cher, je retournai auprès de lui et je l'ai suivi et assisté pendant un mois.... Quel chagrin! Il est mort dans mes bras.

--Hélas!»

C'était autant de soupirs qui montaient à doña Paca du fond de son âme, s'échappant comme des oiseaux d'une cage entr'ouverte des quatre côtés. Avec une noble sincérité et sans songer à caresser dans sa pensée l'idée de l'héritage, elle s'associait au deuil de don Romualdo qui paraissait tant regretter le généreux célibataire de Ronda.

«Enfin, chère madame, il mourut en bon chrétien non sans avoir fait son testament en bonne et due forme....

--Hélas!

--Dans lequel il laissa le tiers de ses biens à sa nièce au second degré, Clemencia Sopelana, vous savez? la femme de don Rodrigo del Quintanar, sœur du marquis de Guadalerce. Les deux autres tiers sont destinés, partie à une fondation pieuse, partie à améliorer la situation de quelques-uns de ses parents qui, par disgrâce de famille, mauvaises affaires ou autres causes d'adversité ou contretemps fâcheux, sont tombés dans la misère. Comme vous et vos enfants vous êtes dans ce cas, il est certain que vous êtes parmi les plus favorisés, et....

--Hélas! Enfin Dieu a voulu que je ne meure pas sans voir le terme de cette misère ignominieuse. Mille et une fois soit béni Celui qui donne et ôte tous les maux, le justicier, le miséricordieux, le saint des saints!...»

Après cette effusion, l'infortunée doña Francisca fondit en larmes, croisant les mains et se précipitant à genoux, si bien que le bon curé, craignant qu'un tel éclat de sensibilité ne se terminât par un évanouissement, se précipita vers la porte en frappant dans ses mains pour appeler afin qu'on apportât un peu d'eau fraîche.

XXXII

Frasquito revint aussitôt apportant le secours d'un verre d'eau, et don Romualdo, quand la dame y eut trempé ses lèvres et se fut remise de son émotion, dit au chevalier délabré:

«Si je ne me trompe, j'ai l'honneur de parler à don Frasquito Ponte Delgado qui habitait, il y a pas mal d'années, Algeciras. Vous êtes parent au troisième degré de Rafael Antrines, dont vous avez certainement appris le décès?

--Il est mort? Hélas! je n'en savais rien, répliqua Ponte très affligé. Pauvre cher Rafael! Lorsque j'étais à Ronda, en 1856, peu avant la chute d'Espartero, c'était un enfant, pas plus grand que cela. Ensuite, nous nous vîmes deux ou trois fois, à Madrid. Il avait coutume de venir passer quelques mois d'automne; il allait beaucoup au Jardin Royal, il était ami des Ustariz, il travaillait pour Rios Rosas dans les élections, et pour les Rios Acuña.... Oh! pauvre Rafael! Excellent ami, homme sensible et affectueux, grand chasseur! Nous étions d'accord sur tous les points, excepté sur un toutefois: c'était un campagnard, très ami des choses rustiques, et moi, j'ai une sainte horreur de la campagne et des petits arbres. J'ai toujours été l'homme des villes, des grandes agglomérations de populations.

--Asseyez-vous ici,» dit don Romualdo, en donnant un fort coup indicatif sur un vieux fauteuil à ressorts d'où sortit un flot de poussière.

Un moment après, le vieux galant, mis au courant de sa participation dans l'héritage de son parent Rafael, se trouva tellement émotionné que, pour éviter de se trouver mal, il dut boire précipitamment toute l'eau que doña Francisca avait laissée dans son verre.

Il n'est point superflu de signaler maintenant la parfaite concordance entre la personne du prêtre et son nom de Cédron, car, pour la stature, la robustesse et la couleur, il pouvait bien être comparé à un cèdre opulent. Si l'on y regarde bien, en effet, il y a toujours entre les arbres et les hommes, en considérant leur caractère, une certaine concomitance et parenté. Le cèdre est de forte structure et pourtant beau, noble, d'un grain flexible, mais agréable et odorant. Ainsi était aussi don Romualdo: très grand, robuste, plutôt noir et, en même temps, excellente personne, d'une conduite inattaquable comme prêtre, chasseur, homme du monde dans la mesure où doit l'être un curé, d'un esprit calme, la parole persuasive, tolérant pour les faiblesses humaines, charitable, miséricordieux; en somme, il avait les procédés méthodiques et réguliers qui conviennent à quelqu'un dans une situation aisée. Habillé correctement, sans élégance exagérée, il fumait beaucoup d'excellents cigares, il mangeait et buvait autant qu'il était nécessaire pour entretenir sa forte ossature et sa musculature si développée. Des pieds et des mains énormes, en proportion avec le reste. Sa figure, plutôt grande et large, ne manquait pas de beauté par la proportion heureuse des lignes; beauté de pierre sculptée, si l'on veut, beauté à la Michel-Ange, pour décorer une imposte en soutenant dans sa bouche une guirlande de fleurs et de festons.

Entrant dans les détails que les deux héritiers brûlaient d'apprendre, Cédron leur donna les renseignements les plus détaillés sur le testament, renseignements que tant doña Paca que Ponte écoutèrent, comme bien l'on pense, avec la plus religieuse attention. Les exécuteurs testamentaires étaient D. Sandalio Maturana et le marquis de Guadalerce. Les dispositions en faveur des deux personnes présentes étaient les suivantes: à Obdulia et à Antonio il laissait le bien d'Amoraima, mais seulement en usufruit. Les exécuteurs testamentaires leur verseraient le produit de cette ferme qui, partagée en deux, reviendrait, à leur mort, à leurs héritiers. A doña Francisca et à Ponte il assignait une rente viagère, comme à beaucoup d'autres parents, avec des titres de rente de la Dette, qui constituaient une des principales richesses du testateur.

Entendant ces choses, Frasquito s'appliquait sur ses oreilles, sans se donner un instant de repos, les mèches trop noires de sa chevelure. Doña Francisca ne savait ce qui lui arrivait et croyait rêver, et, dans un accès de joie fébrile, elle se précipita dans l'antichambre, criant à tue-tête:

«Nina, Nina, viens et écoute: nous sommes riches; je te dis, nous ne sommes plus pauvres.»

Ce faisant, le souvenir de la disparition de sa servante lui revint à l'esprit et, se tournant du côté de Cédron, elle dit en sanglotant:

«Pardonnez-moi, je ne me rappelais plus que j'ai perdu la compagne de ma vie....

--Elle reviendra, répéta le curé, et aussi Frasquito, comme un écho.

--Oui, elle reviendra.

--Si elle était morte, indiqua doña Francisca, je crois vraiment que l'intensité de ma joie la ferait revivre.

--Oui, nous parlerons de cette dame, dit Cédron. Mais auparavant il convient de s'occuper de ce qui vous intéresse particulièrement. Les exécuteurs testamentaires, désireux que vous, comme monsieur, vous sortiez de votre situation très précaire, et cela pour des raisons qu'il n'y a pas lieu d'examiner, parce que c'est inutile, mais surtout parce que le testateur les y autorise, leur donnant tous pouvoirs à cet effet, ont décidé que, pendant que l'on mettra en règle tout ce qui concerne l'héritage, le payement des droits royaux, _et cætera, et cætera_, ils ont décidé, dis-je....»

Doña Paca et Frasquito, à force de retenir leur respiration pour écouter, étaient sur le point de suffoquer.

«Ils ont décidé, dis-je bien, ils ont décidé ou nous avons décidé..., comme cela peut durer encore deux mois..., de vous assigner la somme mensuelle de cinquante douros comme provision ou, si vous voulez, anticipation, jusqu'à ce que nous puissions déterminer le chiffre exact de la pension. Est-ce compris?

--Oui, monsieur, oui, monsieur, c'est compris, très bien compris, s'écrièrent-ils tous deux à l'unisson.

--Avant de pouvoir arriver à accomplir ce message auprès de vous, dit le prêtre, j'ai dû me livrer à un travail énorme pour découvrir où vous demeuriez; je crois bien avoir interrogé à ce sujet la moitié de Madrid..., et enfin..., ce n'est pas sans peine que je suis arrivé à trouver réunies dans cette maison les deux pièces que je poursuivais,--pardonnez-moi ce terme de chasseur,--et que je recherchais en me donnant beaucoup de mal depuis tant de jours!»

Doña Paca lui baisait la main droite et Frasquito la gauche, tous deux pleurant à chaudes larmes.

«Deux mois de votre pension courent déjà; maintenant nous allons nous mettre d'accord sur les formalités qui sont à remplir, afin que tous deux vous puissiez toucher régulièrement.»

Ponte croyait faire une ascension en ballon et il se retenait et se cramponnait aux bras du fauteuil comme un aéronaute au bord de la nacelle.

«Nous sommes à vos ordres, dit doña Francisca à haute voix, et à part elle: C'est impossible, c'est un rêve.»

L'idée pourtant que Nina ne connaissait pas le bonheur qui lui était arrivé troublait la joie qui inondait son âme.

A cette pensée, de Ponte Delgado répondit par un mystérieux enchaînement d'idées:

«Quel malheur que Nina, cet ange, ne soit pas là! Mais nous ne pouvons pas supposer qu'il lui soit arrivé un accident grave. N'est-ce pas, monsieur don Romualdo? Il sera arrivé....

--Mon cœur me dit qu'elle reviendra aujourd'hui en bonne et parfaite santé, déclara doña Paca avec un ardent optimisme, voyant toutes choses enveloppées de rayons roses. Il est certain que..., pardonnez-moi, monsieur, il y a une telle confusion dans ma pauvre tête.... Je disais que..., en entendant annoncer M. de Romualdo, m'arrêtant simplement au nom, j'avais pensé que vous étiez ce digne prêtre chez lequel ma servante va faire des extras. Est-ce que je me trompe?

--Je crois que oui.

--C'est le propre des grandes âmes charitables de se cacher pour faire le bien, nier sa personnalité pour éloigner les remerciements et la publicité de ses vertus.... Faisons nos comptes, monsieur don Romualdo, faites-moi la faveur de ne pas faire mystère de vos grandes vertus. Il est certain que c'est à cause d'elles qu'on vous a proposé pour évêque.

--Moi?... Cette nouvelle ne m'est point parvenue.

--Vous êtes pourtant bien de Guadalajara ou de la province?

--Oui, madame.

--N'avez-vous point une nièce qui s'appelle doña Patros?

--Non, madame.

--Vous dites bien la messe à San-Sebastian?

--Non, madame, je la dis à San-Andres.

--Il est bien certain, toutefois, qu'il y a quelques jours on vous a fait cadeau d'un lapin de garenne?

--C'est possible..., oui..., oui... mais je ne me le rappelle pas.

--N'importe, monsieur don Romualdo, vous m'assurez que vous ne connaissez pas ma Benina?

--Je crois.... Voyons, je ne puis pas assurer qu'elle m'est tout à fait inconnue, ma chère dame. Je crois bien l'avoir vue.

--Oh! je disais bien que.... Monsieur de Cédron, quelle joie vous me donnez!

--Soyez calme. Voyons, cette Benina n'est-elle point une femme habillée de noir, d'environ soixante ans, avec une verrue sur le front?...

--Parfaitement, parfaitement, monsieur don Romualdo; sérieuse, encore très verte pour son âge.

--Autre renseignement, voyons: elle demande l'aumône et s'en va par les rues avec un aveugle africain qui s'appelle Almudena?

--Jésus! s'écria avec stupéfaction et frayeur doña Paca. Cela, non, par exemple! Dieu me protège! Cela, non.... Je vois bien que vous ne la connaissez pas.»

Ponte regarda alternativement le curé et la dame, tourmenté tout à coup de certains doutes qui traversaient son esprit et sa conscience.

«Benina est un ange, se permit-il de dire timidement. Qu'elle mendie ou ne mendie pas, je n'en sais rien, mais c'est un ange, parole d'honneur.

--Vous n'y pensez point?... Mendier, Benina? et encore courir les rues avec un aveugle!...

--Un Maure comme complément de signalement, ajouta don Romualdo.

--Je dois déclarer, indiqua Ponte avec une honorable sincérité, qu'il n'y a pas longtemps, passant par la place del Progreso, je la vis assise en compagnie d'un mendiant aveugle qui, comme type, paraissait originaire du Riff.»

Le trouble de cerveau, le vertige mental de doña Paca étaient tels que sa joie se changea subitement en tristesse et elle en vint à croire que tout ce qui se passait était une illusion de ses sens; que les êtres avec qui elle parlait étaient imaginaires, que tout était mensonge à commencer par l'héritage. Elle redoutait un réveil terrible. Fermant les yeux, elle disait:

«Seigneur, arrache-moi d'un doute aussi horrible, arrache-moi à cette idée. Est-ce un mensonge, est-ce une vérité? Moi, héritière du petit Rafael Antrines; moi ayant les moyens de vivre? Nina demandant l'aumône et Nina vivant avec un homme du Riff?

--Bien! s'écria-t-elle subitement dans un bel entraînement du cœur. Pourvu que Nina soit vivante, que m'importe qu'elle vive avec un Maure, avec toute la mauricaille d'Alger, pourvu qu'elle rentre à la maison, même avec ce Maure dans son panier!»

Don Romualdo se mit à rire et il expliqua quand et comment il avait connu Benina; il dit que, par un de ses amis, coadjuteur à San-Andres, prêtre de beaucoup de valeur et humaniste très distingué, qui travaillait les langues orientales, il avait connu Almudena. Avec lui il avait vu une femme qui l'accompagnait, qu'on lui a dit être au service d'une dame veuve, andalouse, habitant la rue Impériale.

«Je ne pus faire moins que d'établir une corrélation entre cette veuve et Mme doña Francisca Juarez, que je n'avais pas eu le plaisir de connaître et, aujourd'hui, vous entendant vous lamenter sur la disparition de votre servante, je pensais et je me disais à part moi: «Si la femme qui est perdue est celle que je crois, cherchons le seau et nous trouverons la corde, cherchons le Maure et nous trouverons l'odalisque»; je dis celle que vous nommez....

--Benina de Casia..., de Casia, oui, monsieur, c'est pourquoi on dit en plaisantant qu'elle est parente de santa Rita.»

M. de Cédron ajouta que, non certainement pour ses mérites, mais pour la confiance qu'il inspirait aux fondateurs de l'asile de vieillards et de vieilles femmes de la Miséricorde, il avait été nommé directeur et majordome de cet asile, et, comme c'est à lui que les demandes d'admission doivent être adressées, il ne faisait pas un pas dans la rue sans être poursuivi par les mendiants importuns; il était littéralement assiégé de recommandations et de cartes dans lesquelles on lui recommande des personnes pour les faire admettre. On pourrait croire que notre pays est une immense fourmilière de pauvres et que nous devons faire de la nation un asile sans limites, où nous les recevrions tous du premier au dernier. Du pas où nous allons, nous serons bientôt le plus grand hospice de l'Europe. J'ai rappelé cela, parce que mon ami Mayoral, le jeune prêtre amateur des lettres orientales, me demanda d'accueillir dans notre asile la compagne d'Almudena.

«Je vous supplie, mon cher monsieur don Romualdo, de ne pas croire un mot de tout cela, dit doña Francisca tout à fait bouleversée. Ne faites aucun cas de la Benina que vous venez de décrire et ne considérez que la vraie et légitime Nina: celle qui va tous les matins travailler en extra chez vous, recevant de vous tant de bienfaits, dont, grâce à elle, j'ai eu ma part. Celle-là est la vraie; c'est celle que nous cherchons et que nous retrouverons par l'aide de M. de Cédron, de sa digne sœur doña Josefa et de sa nièce doña Patros.... Vous niez que vous la connaissiez pour faire un secret de votre vertu et de votre charité; mais cela n'est pas bien, monsieur, ce n'est pas bien. Il est certain pour moi que vous êtes un saint et que vous ne voulez pas laisser échapper les secrets de votre charité sublime, et comme je le crois, je le dis. Cherchons ma Nina et, quand nous l'aurons retrouvée, nous crierons ensemble: «Saint, trois fois saint est le Seigneur!»

M. de Cédron conclut de ce discours que doña Francisca Juarez avait tant soit peu l'esprit dérangé et, pensant justement que s'il voulait lui répondre et la contredire cela ne modifierait en rien les choses, il mit fin à ce sujet et prit congé disant qu'il reviendrait le lendemain pour l'examen des papiers et le payement, moyennant un reçu en règle, des termes échus de l'héritage.

Son départ s'effectua longuement, car doña Paca et Frasquito l'accompagnèrent jusqu'à la porte en l'accablant de remerciements quarante fois répétés de la porte à l'escalier et en lui baisant autant de fois les mains. Et quand le grand Cédron disparut au bas de l'escalier et qu'ils se virent seuls, la porte fermée, la veuve de Ronda et le galant d'Algeciras, elle dit:

«Frasquito de mon âme, est-ce que tout cela est bien vrai?

--J'allais vous adresser la même question.... Est-ce que nous rêvons? Que croyez-vous?

--Je ne sais..., je ne puis arrêter ma pensée...; l'intelligence me manque, la mémoire me manque, le jugement me manque, Nina me manque.

--A moi aussi il manque quelque chose.... Je ne puis plus parler.

--Nous allons certainement devenir idiots ou fous.

--Ce que je dis: don Romualdo n'a point nié que sa nièce s'appelle Patros, qu'il est proposé pour évêque et qu'il a reçu un lapin?

--Quant au lapin, il ne l'a pas nié. Rappelez-vous, il a dit qu'il ne se rappelait pas.

--C'est vrai. Mais si maintenant le don Romualdo que nous avons eu le plaisir de voir était un être fictif, une création de la sorcellerie ou des arts infernaux? Allons! pourvu que tout cela ne s'évanouisse pas, ne laissant qu'une ombre, une fumée, une illusion, un songe?

--Madame, par la très sainte Vierge, ne dites pas cela.

--Et s'il ne revenait plus?

--S'il ne revenait pas? Croyez-vous donc qu'il ne revienne plus, qu'il ne nous apportera pas la... les...?»

Disant cela, la figure flasque et décolorée de Frasquito exprimait une terreur folle. Il se passa la main sur les yeux et, poussant un cri, il retomba sur son fauteuil, frappé d'un coup d'apoplexie, comme dans cette nuit lugubre, entre les rues des Irlandais et Mediodia-Grande.

XXXIII

Grâce aux bons soins de doña Paca, assistée des filles de la cordonnière, Ponte se remit rapidement de cette nouvelle manifestation de son mal et, lorsque la nuit fut venue, devisant avec la dame de Ronda, ils tombèrent tous deux d'accord que don Romualdo était bien un être réel et l'héritage une vérité incontestable. Nonobstant cette conviction, ils vécurent dans des craintes mortelles jusqu'au moment où, le lendemain, apparut pour la seconde fois la figure du prêtre bienfaisant accompagné d'un notaire, qui était une ancienne connaissance de doña Francisca Juarez de Zapata. L'affaire réglée après examen des papiers, ce qui ne présenta aucune difficulté, les héritiers de Rafaelito Antrines reçurent une quantité de billets de banque qui, à tous deux, parut fabuleuse, à cause sans aucun doute de la longue et absolue vacuité de leurs coffres-forts. La possession de cet argent, événement inouï dans ces dernières années de sa vie, produisit chez doña Paca un effet psychologique très extraordinaire; son intelligence s'obscurcit; elle perdit la notion du temps, elle ne trouvait plus les mots pour rendre sa pensée et ses idées tourbillonnaient dans son cerveau comme les mouches qui se précipitent aussi incessamment que vainement sur les vitres d'une fenêtre espérant sans succès passer au travers pour reprendre leur libre vol. Elle voulut parler de sa Nina et dit mille inconséquences. Comme il arrive souvent que l'on entend le bruit d'une dispute et la rumeur des paroles échangées par des gens qui se querellent sans rien distinguer, Frasquito et les deux autres messieurs parlant de l'affaire, elle crut comprendre qu'ils disaient que la fugitive était revenue, qu'on l'avait rencontrée et rien de plus. Les trois hommes causaient debout, le notaire tout près de Cédron. Petit et avec le profil d'une perruche, on eût dit un oiseau se disposant à grimper sur les branches d'un arbre.