Part 18
Le soir, sous prétexte d'achats à faire, elle s'en allait mendier à la porte de San-Justo, ou près du palais archiépiscopal; mais elle ne pouvait rester longtemps dehors dans la crainte que son absence trop prolongée n'inquiétât outre mesure sa maîtresse. En rentrant, un soir, sans avoir gagné autre chose qu'un petit sou, elle apprit cette nouvelle extraordinaire que doña Paca était sortie avec Frasquito pour aller rendre visite à Obdulia. La portière ajouta qu'un instant auparavant il était venu un prêtre, grand, de bon aspect, qui, fatigué de sonner, avait laissé un message à la portière.
«Oui, c'est don Romualdo.
--C'est ainsi qu'il a dit, madame. Il est venu deux fois, et....
--Est-ce qu'il retourne de nouveau à Guadalajara?
--Il en est revenu hier soir. Il a à parler à doña Paca et il reviendra quand il pourra.»
Un épouvantable doute régnait dans l'esprit de Benina relativement à ce bienheureux prêtre, si ressemblant par nom et signalement au sien, à celui qui était la création de son cerveau, et elle pensait que, par un miracle de Dieu, la création de son imagination, pieux mensonge, né de tristes circonstances, cet être imaginaire avait pris le corps et l'âme d'une personne véritable.
«Enfin, nous verrons ce qui résultera de tout cela, se dit-elle en montant posément l'escalier. Bienvenu sera M. le curé, s'il nous apporte quelque chose.»
Et elle agitait de telle façon dans sa tête le mélange du réel et du mensonger, relatif au révérend prêtre de l'Alcarria, qu'une nuit où elle mendiait avec voile et lunettes, elle crut reconnaître dans une jeune dame, qui lui donnait dix centimes, la propre doña Patros, la nièce qui louchait un peu.
Doña Paca et Frasquito apportèrent, Dieu soit loué, la bonne nouvelle qu'Obdulia se rétablissait, quoique lentement.
«Écoute, Nina, lui dit la veuve, arrange-toi comme tu voudras, il faut que tu portes à Obdulia une bouteille d'amontillado. Tu verras si l'on veut encore te la donner à crédit à la boutique, et, si on te la refuse, trouve l'argent comme tu pourras, car ce qu'a surtout l'enfant, c'est de la faiblesse.»
L'autre ne dit rien contre cette nouvelle idée de magnificence, pour ne point heurter sa maîtresse, et se mit à préparer le souper. Elle demeura taciturne jusqu'à l'heure de son coucher et doña Paca se plaignit vivement de ce qu'elle ne lui causait pas comme les autres jours et qu'elle ne l'entretenait pas avec ses conversations amusantes. Elle prit force de sa fatigue même et, avec l'esprit plein de trouble, l'âme pleine de sombres présages, elle se mit à bavarder avec un grand flux de paroles, afin de bercer sa maîtresse de ses discours, comme de propos et de chansons de nature à appeler le sommeil.
XXX
Remis de sa blessure, le Maure s'en alla de nouveau mendier, sur les instances de son amie, car ce n'était vraiment pas le moment de se mettre au soleil pour jouer de la guitare. Les nécessités de toutes sortes augmentaient et la dure réalité s'imposait, et il fallait par force arracher les gros sous de la masse humaine, comme d'une mer riche en trésors de toute nature. Almudena ne put résister à l'énergique suggestion de la dame, et peu à peu il se guérit de ses tristesses et du délire mystique et de pénitence qui l'avait tant déséquilibré les jours précédents. Ils convinrent, après une vive discussion, de transférer leur centre de mendicité de San-Sebastian à San-Andres, parce qu'Almudena connaissait à cette paroisse un brave prêtre qui l'avait protégé en d'autres circonstances. Ils allèrent là, et bien qu'à San-Andres il y eût aussi des Caporales et des Élisées, avec des noms différents, car ces gens-là sont le produit naturel de la vie, dès que les gens sont classés et réunis par groupe ou par famille dans la société, ils ne paraissaient pas toutefois aussi autoritaires et aussi arrogants que ceux de l'autre paroisse. Le prêtre qui protégeait le Marocain était un jeune homme très intelligent, quelque peu arabisant et hébraïsant, qui avait coutume de parler assez souvent et longtemps avec lui, non pas tant par charité que comme exercice de langue. Un matin, Benina observa que le jeune curé sortait de la Rectorale accompagné d'un autre prêtre, grand, de belle apparence, et ils parlèrent tous deux en regardant le Maure aveugle. Sans aucun doute, ils parlaient de lui, de son origine, de son parler et de sa religion endiablés. Ensuite, l'un et l'autre tournèrent leurs regards vers elle. Quelle honte! Que pensaient-ils d'elle? Ils la supposaient compagne du Maure, sa femme peut-être, sa....
Enfin, le prêtre qui était bel homme, étant parti par la Cava-Baja, l'autre, le savant, daigna venir causer un petit instant avec Almudena en langue arabe. Il se tourna ensuite vers Benina et lui dit, en lui parlant avec une certaine considération:
«Vous, doña Benina, vous devriez bien cesser cette vie de mendicité qui est si dure à votre âge. Il ne convient pas que vous alliez avec le Maure comme la corde avec le seau. Pourquoi n'entreriez-vous pas à la Miséricorde? J'en ai parlé à don Romualdo, et il m'a promis de s'intéresser....»
La bonne femme fut stupéfaite de cette conversation et ne sut tout d'abord que répondre. Pour dire quelque chose, elle exprima sa reconnaissance à M. de Mayoral, c'est ainsi que se nommait le bienfaisant don Romualdo dans le prêtre qui venait de le quitter.
«Oui, je lui ai dit aussi, ajouta Mayoral, que vous étiez la servante d'une dame qui demeure dans la rue Impériale, et il a dit qu'il s'informerait de vous avant de vous recommander.»
Il ajouta encore quelques mots et Benina arriva dans son esprit au plus haut degré de trouble et de vertige, car le prêtre grand et de belle prestance qu'elle venait de voir concordait en tout point comme ressemblance avec celui qu'elle avait créé de toutes pièces par ses mensonges systématiques et réitérés, et il était absolument pareil à l'image sortie de son imagination.
Elle eut envie de courir par la rue Cava-Baja, voir si elle le rencontrerait pour lui dire: «Monsieur don Romualdo, pardonnez-moi de vous avoir inventé. Je ne croyais pas mal faire. Je l'ai fait pour cacher ou justifier envers ma maîtresse les sorties que j'étais obligée de faire pour aller mendier afin de la faire vivre. Et si ce fait de vous voir aujourd'hui apparaître en chair et en os est un châtiment pour moi, que Dieu me le pardonne! Je ne recommencerai pas. Ou bien êtes-vous un autre don Romualdo? Pour que je sorte de cette incertitude qui me trouble, faites-moi la faveur de me dire si vous avez une nièce qui louche, une sœur qui s'appelle doña Josefa, si vous êtes proposé pour évêque comme vous le méritez et, si, plaise à Dieu, tout cela est vérité. Dites-moi si vous êtes mon don Romualdo ou un autre sorti de je ne sais où, et dites-moi pourquoi vous avez besoin de parler avec ma maîtresse et si vous allez lui donner l'apaisement pour lequel je vous ai inventé.»
Voilà ce qu'elle lui aurait dit si elle l'avait rencontré; mais elle ne le rencontra pas et ces discours ne furent pas tenus.
Elle rentra chez elle fort triste; elle ne put éloigner l'idée que le bienfaisant prêtre de l'Alcarria n'était pas une pure invention de son esprit fertile, et que tout ce que nous rêvons a une existence propre et qu'enfin tout mensonge contient une certaine portion de vérité. Les jours passèrent dans ces conditions, sans autre nouveauté qu'une épouvantable augmentation des difficultés économiques de la vie. Malgré toutes ses stations de mendicité, matin et soir, elle n'arrivait point à pourvoir à tout et il n'y avait plus personne qui consentît à lui faire crédit d'un réal; la Pitusa la menaçait de la poursuivre si elle ne lui rendait pas ses bijoux. L'énergie venait à lui manquer et sa grande âme vacillait; elle perdait sa foi dans la Providence, et elle se formait une opinion peu flatteuse de la charité humaine; toutes ses démarches pour se procurer de l'argent n'aboutirent qu'au prêt d'un douro que lui fit Juliana la femme d'Antonito. L'aumône n'arrivait pas suffisante, bien loin de là. En vain faisait-elle des économies sur sa propre nourriture pour dissimuler la détresse où la maison se trouvait; en vain elle s'en allait par les rues et cheminant avec ses souliers éculés et se meurtrissant les pieds. L'économie sordide même était inefficace. Il n'y avait plus d'autres ressources que de succomber en disant: «Que les choses aillent comme elles voudront; pour le reste, que Dieu y pourvoie si toutefois cela lui convient!»
Un samedi soir, ses malheurs arrivèrent au comble par un triste incident tout à fait inattendu. Elle était allée mendier à San-Justo; Almudena en faisait autant dans la rue du Sacrement. Elle étrenna avec dix centimes, chance extraordinaire du sort, qu'elle considéra comme de bon augure. Mais combien était grande son erreur, en se fiant à ces gracieuses faveurs que le destin semble nous présenter alors qu'il ne nous les accorde que pour mieux nous tromper et ensuite nous frapper plus cruellement tout à son aise. Un court instant après que Benina eut étrenné comme nous l'avons raconté, se présenta un individu de la brigade secrète, qui l'interpella d'une façon brutale et grossière et lui dit:
«Eh! la bonne femme, marchez, marchez et vivement, et plus vite que cela....
--Que dites-vous?
--Que vous vous taisiez et que vous filiez....
--Mais où m'emmenez-vous?
--Taisez-vous, votre compte est bon.... Allons... à San-Bernardino.
--Mais quel mal ai-je fait, monsieur?
--Vous mendiez!... Ne vous ai-je point dit hier que M. le gouverneur ne veut pas que l'on mendie dans cette rue?
--Alors que M. le gouverneur m'entretienne, car je ne dois pas mourir de faim, par le Christ.... Allez, laissez-moi.
--Taisez-vous, vous avez bu; marchez, marchez, vous dis-je.
--Ne me poussez pas!... Je ne suis pas une criminelle.... J'ai une famille, des gens qui répondent de moi; allez, je ne puis être conduite où vous voulez me mener.»
Elle s'accrocha au mur, mais le brutal agent de police l'en arracha en la repoussant violemment. Les municipales s'approchèrent, celui de la brigade secrète les requit de lui prêter main-forte pour l'emmener à San-Bernardino, avec tous les autres pauvres qu'ils purent ramasser dans cette rue et dans les rues adjacentes. Néanmoins, Benina essaya encore de se gagner la bienveillance de ses gardiens en se montrant soumise dans la désolation où elle était. Elle supplia, pleurant abondamment, mais ses larmes et ses cris furent inutiles. En avant, en avant, toujours en avant; mais voyant à l'arrière-garde l'aveugle africain et se rendant compte qu'on l'arrêtait aussi, elle s'adressa aux agents de l'ordre, leur demandant de la laisser marcher à côté du pauvre infirme sans les séparer. La malheureuse femme eut besoin de faire appel à toute la fermeté de son esprit pour se résigner à une aussi atroce aventure.... Être conduite à un dépôt de mendicité comme on conduit des criminels endurcis à la prison! Se voir dans l'impossibilité de rentrer à sa maison à l'heure accoutumée et de faire le nécessaire pour pourvoir aux besoins de sa maîtresse et amie! Quand elle songeait que doña Paca et Frasquito n'auraient point à manger ce soir-là, sa douleur atteignait la frénésie; elle se serait ruée volontiers sur les agents pour se dégager d'eux, si ses forces avaient été suffisantes contre deux hommes. Elle ne pouvait éloigner de son esprit la consternation dans laquelle serait plongée son infortunée maîtresse en voyant passer les heures et les heures..., sans que sa Nina rentrât. Jésus, Vierge sainte! qu'allait-on penser dans cette maison? Si le monde ne s'écroule pas devant de pareils événements, sûrement qu'il ne s'écroulera jamais.... Arrivée plus loin que Las Caballerizas, elle chercha encore à attendrir le cœur de ses gardiens par ses raisonnements et ses lamentations. Mais eux accomplissaient un ordre de leur chef et, s'ils ne l'avaient point exécuté, ils auraient encouru une vive réprimande. Almudena se taisait, marchant silencieusement, accroché au bras de Benina, et il ne paraissait nullement contrit de son arrestation et de sa conduite au dépôt de mendicité.
Si la pauvre femme pleurait, le ciel faisait de même, semblant associer sa tristesse à la sienne, car la brume qui tombait au moment de l'arrestation s'était changée en une pluie diluvienne et ils étaient trempés des pieds jusqu'à la tête. Les vêtements des deux malheureux ruisselaient; le chapeau rond d'Almudena ressemblait à la pièce supérieure de la fontaine des Tritons; un peu plus, il serait venu de la mousse. La chaussure légère de Benina, détruite par ses longues courses des jours précédents, s'en allait en morceaux dans les flaques d'eau et la boue du chemin. Lorsqu'ils arrivèrent à San-Bernardino, la pauvresse songeait qu'elle ferait mieux d'aller tout à fait nu-pieds.
«_Amri_, dit Almudena quand ils passèrent la triste porte de l'asile municipal, ne pleure pas, toi. Ici je serai bien avec toi..., ne pleure pas.... Je suis content..., on nous donnera de la soupe, on nous donnera du pain....»
Dans sa désolation, Benina ne prit point la peine de le contredire. Elle lui aurait volontiers donné un coup de bâton. Comment aurait-elle fait comprendre à ce malheureux vagabond les raisons cuisantes pour lesquelles elle se plaignait et se lamentait de son sort? Qui en dehors d'elle pourrait comprendre le désemparement de sa maîtresse, de son amie, de sa sœur, et la nuit d'anxiété qu'elle allait passer, ne sachant pas ce qui était arrivé? Et si on lui faisait la faveur de la relâcher le lendemain, avec quelles raisons et quels mensonges pourrait-elle expliquer sa longue absence, sa disparition subite? Que pourrait-elle dire? Que sortirait-elle de son imagination féconde? Rien, rien: le mieux serait certainement de renoncer à toute dissimulation, de dire la vérité, de révéler le secret de sa mendicité occulte qui n'avait, certes, rien dont elle pût avoir à rougir. Mais il pouvait bien arriver que doña Francisca ne la croirait pas et que le lien d'amitié qui les unissait depuis tant d'années en vînt à se rompre, et, si elle se fâchait pour de bon, si elle la chassait d'auprès d'elle, Nina mourrait de peine, parce qu'elle ne pouvait pas vivre sans doña Paca, qu'elle aimait pour ses bonnes qualités et quasi aussi pour ses défauts. Enfin, lorsqu'elle eut remué toutes ces idées et qu'elle se vit jetée dans une grande salle à l'odeur fétide et suffocante, au milieu d'une cinquantaine de pauvres des deux sexes en haillons, elle conclut qu'elle n'avait plus autre chose à faire que de se jeter dans les bras amoureux de la résignation, se disant: «Qu'il en soit ce que Dieu voudra! Quand je retournerai à la maison, je dirai la vérité, et si madame se montre trop vive lorsque je m'expliquerai, et si elle ne veut pas me croire, qu'elle ne me croie pas; et si elle se fâche, eh bien, qu'elle se fâche, et si elle me renvoie, qu'elle me renvoie, et si je meurs, eh bien, je mourrai.»
XXXI
Bien que Nina eût songé à la consternation et au désarroi de doña Paca dans cette triste nuit, ils dépassèrent tout ce qu'elle avait pu imaginer. A mesure que l'heure avançait sans que la servante rentrât, l'angoisse de sa maîtresse augmentait. Si d'abord elle fut agitée par la préoccupation matérielle de ses besoins, ce fut ensuite l'anxiété de la crainte d'un accident; une voiture avait pu la renverser ou bien encore elle était morte subitement dans la rue. Le bon Frasquito chercha inutilement à la tranquilliser. Le vieux à la teinture ne pouvait que fermer la bouche quand sa compatriote lui disait:
«Jamais cela n'est arrivé, jamais, cher de Ponte. Elle n'a jamais manqué une fois, pendant tant et tant d'années, de rentrer à la maison.»
Les plus graves difficultés se présentèrent pour un souper formel et cela ne servit à rien, ou du moins n'avança guère les choses, que les filles du cordonnier vinssent aimablement offrir leurs services pour remplacer la servante absente. Il est vrai, heureusement, que doña Paca avait perdu l'appétit et le même effet, à peu de chose près, était arrivé à son hôte. Mais, comme il fallait bien prendre quelque aliment pour soutenir les forces, tous deux s'administrèrent un œuf battu dans du vin et une croûte de pain. De dormir, il n'en put être question. La vieille dame compta les heures et même les quarts d'heure aux horloges du voisinage, et elle ne fit pas autre chose que d'écouter les bruits de la maison, attentive aux mouvements de l'escalier. Ponte ne pouvait faire moins. La galanterie lui faisait un devoir de ne pas s'endormir, tandis que son amie était en veille cruelle, et, pour concilier ses devoirs de chevalier avec les soins de sa convalescence, il fît une série de petits sommes sur une chaise. Mais pour cela il fut astreint à prendre des poses violentes, se faisant un oreiller de ses bras et pliant sa tête dans une posture tellement incommode que le lendemain il eut un fort torticolis. Au point du jour, vaincue par l'extrême fatigue, doña Paca, elle aussi, s'endormit dans un fauteuil. Elle parlait en songe et son corps était secoué de temps en temps par des mouvements nerveux. Elle se réveillait en sursaut, croyant qu'il y avait des voleurs dans la maison, et lorsque le jour parut, avec le vide créé par l'absence de Benina, tout lui sembla plus triste et solitaire que durant la nuit. Selon Frasquito, qui en cela pensait judicieusement, il n'y avait rien de mieux que de s'informer auprès des personnes chez qui Benina allait faire des extras. Sa compatriote y avait bien pensé dès la veille, mais comme elle ne savait pas le numéro de la maison de don Romualdo dans la rue de la Gréda, ils ne donnèrent pas suite à cette idée et renoncèrent à ces investigations. Le concierge s'étant spontanément offert pour aller à la recherche de la malheureuse servante perdue, on l'envoya avec mission de s'enquérir, mais il revint en disant qu'on ne savait rien d'elle dans aucune des loges de concierges. Et par-dessus cela, il n'y avait dans toute la maison qu'un reste de plat de la veille tout aigri et quelques croûtes de pain dur. Heureusement que les voisins, émus d'un événement aussi grave, vinrent offrir quelques vivres: les uns, une soupe à l'ail; les autres, de la morue frite, et le dernier, un œuf et une demi-bouteille de piquette. Il fallait bien songer à s'alimenter, faisant contre fortune bon cœur, parce que l'estomac a sa tyrannie; il faut vivre, quand bien même l'âme, liée à son amie la mort, s'y opposerait. Les heures du jour s'écoulaient lentes, et Ponte pas plus que sa compatriote ne pouvaient distraire leur attention de tout bruit de pas se produisant dans l'escalier. Mais cela leur causa de tels mécomptes que, désabusés et sans espérance, ils s'assirent en face l'un de l'autre, silencieux et avec le calme de deux sphinx. Et se regardant, ils confièrent tacitement à Dieu la solution de cette énigme. On saurait ce que Nina était devenue et les motifs de son absence quand il plairait à Dieu de le faire savoir par les voies qui déroutent toute prévision.
Il était midi lorsqu'un violent coup de sonnette retentit. La dame de Ronda et le vieux galant d'Algeciras sursautèrent comme deux balles élastiques sur leurs sièges.
«Non, non, ce n'est pas elle, dit doña Paca, avec les signes de la plus grande désillusion; Nina ne sonne pas ainsi.»
Et comme Frasquito se disposait à aller à la porte, elle l'en détourna avec cette observation fort à sa place:
«N'y allez point vous-même, il est possible que ce soit un de ces grossiers fournisseurs. Que la petite aille ouvrir. Célédonia, va ouvrir, et fais bien attention; si c'est quelqu'un qui apporte des nouvelles de Nina, qu'il entre. Mais si c'est quelque fournisseur, dis-lui que je n'y suis pas.»
La petite y courut et elle revint précipitamment disant:
«Madame, c'est don Romualdo.»
Cette annonce causa une émotion intense et presque terrifiante. Ponte se dandinait, tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, et doña Paca se levait et retombait sur sa chaise plus de dix fois, disant:
«Que s'est-il passé? Nous allons savoir! Dieu de Dieu, don Romualdo à la maison! Dépêche-toi, Célédonia...; donne-moi ma coiffure noire.... Et je ne suis pas peignée.... De quelle façon vais-je le recevoir.... Eh bien, petite, mon bonnet noir....»
L'Algésirain et la petite l'aidèrent à s'habiller; mais, dans leur affolement, ils lui mettaient toute chose de travers. La vieille dame s'impatientait, les apostrophait pour leur lenteur et les bousculait fort. Enfin tout finit par s'arranger tant bien que mal, elle se passa un peigne dans les cheveux et, se bousculant, elle se rendit dans la pièce où attendait le prêtre qui était resté debout et regardait les photographies de famille qui formaient la décoration unique de la pauvre chambre.
«Excusez-moi, monsieur don Romualdo, dit la veuve de Zapata, que la grande émotion empêchait de se tenir sur ses jambes et se laissant tomber dans un fauteuil, non sans avoir baisé la main du révérend. Grâce à Dieu, je puis enfin vous remercier de votre ineffable bonté.
--Je ne fais que mon devoir, madame, répondit l'ecclésiastique un peu surpris, et vous n'avez nullement à me remercier.
--Et dites-moi, maintenant, pour l'amour de Dieu, ajouta la dame avec une telle crainte d'apprendre une mauvaise nouvelle, qu'elle pouvait à peine articuler; dites-moi vite ce qui est arrivé à ma pauvre Nina.»
Ce nom sonna à l'oreille du bon prêtre comme celui d'une petite chienne que la dame aurait perdue.
«Elle n'a point reparu?... dit-il, pour dire quelque chose.
--Vous ne savez rien?... Hélas! hélas! est-ce qu'il est arrivé un malheur que vous voulez me cacher par charité?»
Et la malheureuse se mit à pleurer violemment, et le prêtre restait perplexe et muet.
«Madame, par pitié, ne vous affligez pas ainsi, par pitié. Ce n'est peut-être pas ce que vous pensez.
--Nina, Nina de mon âme!
--Est-ce une personne de votre famille, de votre intimité? Expliquez-moi....
--Oui, je comprends, monsieur don Romualdo ne veut pas me dire la vérité pour ne pas augmenter mes tribulations. Je l'en remercie infiniment.... Pourtant, peut-être vaudrait-il mieux tout savoir.... Ou bien, est-ce que vous aimez mieux me donner la nouvelle peu à peu, pour qu'elle m'impressionne moins?...
--Ma chère dame, dit le prêtre avec une impatiente franchise, avide d'éclaircir les choses, je ne vous apporte aucune nouvelle, ni bonne ni mauvaise, de la personne pour laquelle vous pleurez, ni ne sais de qui il s'agit, ni sur quoi vous vous fondez pour penser que je....
--Excusez-moi, don Romualdo. Je pensais que la Benina, mon amie et compagne, avait eu quelque grave accident dans votre maison ou en en sortant, ou dans la rue, et....
--Que voulez-vous dire? Sans doute, madame doña Francisca, il y a dans tout cela une erreur qui se découvrira certainement en vous disant mon nom: Romualdo Cédron. J'ai occupé pendant vingt années la cure de Santa-Maria de Ronda, et je suis venu vous dire, chargé expressément de cette mission par les exécuteurs testamentaires, la dernière volonté de celui qui fut l'ami de mon cœur, Rafael Garcia de los Antrines, que Dieu ait son âme.»
Si doña Paca avait vu la terre s'entr'ouvrir et une légion de diables en sortir, et que, par en haut, le ciel en eût fait autant, donnant passage à un essaim d'anges, et que les deux cohortes se fussent réunies dans une immense phalange à la fois glorieuse et grotesque, elle n'aurait certes pas été frappée de plus d'étonnement et de confusion. Testament, héritage. Ce que disait le prêtre était-il bien vérité ou plaisanterie déplacée? Et celui qui était devant elle était-il en chair ou en os, ou bien un produit d'une hallucination de son esprit affaibli? Sa langue était collée au palais et elle regardait don Romualdo avec des yeux atterrés.